La Rancune dormit jusqu'à onze heures. Comme il s'habilloit, Ragotin
entra dans la chambre; il avoit le matin visité les comediennes, et,
mademoiselle de l'Etoile lui ayant reproché qu'elle ne le croyoit guère
de ses amis, puisqu'il n'etoit pas de ceux qui couroient après sa
compagne, il lui promit de ne retourner point dans le Mans qu'il n'en
eût appris des nouvelles; mais, n'ayant pu trouver de cheval ni à louer
ni à emprunter, il n'eût pu tenir sa promesse si son meunier ne lui eût
prêté son mulet, sur lequel il monta sans bottes, et arriva, comme je
vous viens de dire, dans le bourg où avoient couché les deux comediens.
La Rancune avoit l'esprit fort present; il ne vit pas plutôt Ragotin en
souliers qu'il crut que le hasard lui fournissoit un beau moyen de
cacher son larcin, dont il n'etoit pas peu en peine. Il lui dit donc
d'abord qu'il le prioit de lui prêter ses souliers et de vouloir prendre
ses bottes, qui le blessoient à un pied à cause qu'elles etoient neuves.
Ragotin prit le parti avec grande joie: car, en chevauchant son mulet,
un ardillon qui avoit percé son bas, lui avoit fait regretter de n'être
pas botté.
Il fut question de dîner. Ragotin paya pour les comediens et pour son
mulet. Depuis son trebuchement, quand la carabine tira entre ses jambes,
il fit serment de ne monter jamais sur un animal chevauchable sans
prendre toutes ses sûretés. Il prit donc avantage pour monter sur sa
bête; mais, avec toute sa précaution, il eut bien de la peine à se
placer dans le bas du mulet. Son esprit vif ne lui permettoit pas d'être
judicieux, et il avoit inconsiderement relevé les bottes de la Rancune,
qui lui venoient jusqu'à la ceinture, et lui empêchoient de plier son
petit jarret, qui n'etoit pas le plus vigoureux de la province. Enfin
donc, Ragotin sur son mulet et les comediens à pied suivirent le premier
chemin qu'ils trouvèrent, et, chemin faisant, Ragotin decouvroit aux
comediens le dessein qu'il avoit de faire la comedie avec eux, leur
protestant qu'encore qu'il fût assuré d'être bientôt le meilleur
comedien de France, il ne pretendoit tirer aucun profit de son metier,
qu'il vouloit le faire seulement par curiosité, et pour faire voir qu'il
etoit né à tout ce qu'il vouloit entreprendre. La Rancune et l'Olive le
fortifièrent dans sa noble envie, et, à force de le louer et de lui
donner courage, le mirent en si belle humeur qu'il se prit à reciter de
dessus son mulet des vers de Pyrame et Thisbé du poète Theophile[232].
Quelques paysans, qui accompagnoient une charrette chargée et qui
faisoient le même chemin, crurent qu'il prêchoit la parole de Dieu, le
voyant declamer là comme un forcené. Tandis qu'il recita, ils eurent
toujours la tête nue et le respectèrent comme un predicateur de grands
chemins.
[Note 232: V. plus haut, page 82, note 2; page 137, note 3.]