qui peut-être ne sera pas trouvé fort divertissant.
Les comediens furent fort bien reçus du maître de la maison, qui etoit
honnête homme et des plus considerés du pays. On leur donna deux
chambres pour mettre leurs hardes et pour se preparer en liberté à la
comedie, qui fut remise à la nuit. On les fit aussi dîner en
particulier, et, après dîner, ceux qui voulurent se promener eurent à
choisir d'un grand bois et d'un beau jardin. Un jeune conseiller du
parlement de Rennes, proche parent du maître de la maison, accosta nos
comediens et s'arrêta à faire conversation avec eux, ayant reconnu que
le Destin avoit de l'esprit et que les comediennes, outre qu'elles
etoient fort belles, etoient capables de dire autre chose que des vers
appris par coeur. On parla des choses dont l'on parle d'ordinaire avec
des comediens, de pièces de théâtre et de ceux qui les font[204]. Ce
jeune conseiller dit entre autres choses que les sujets connus dont on
pouvoit faire des pièces regulières avoient tous eté mis en oeuvre, que
l'histoire etoit epuisée, et que l'on seroit reduit à la fin à se
dispenser de la règle des vingt-quatre heures; que le peuple et la plus
grande partie du monde ne sçavoient point à quoi étoient bonnes les
règles sevères du théâtre; que l'on prenoit plus de plaisir à voir
representer les choses qu'à ouïr des recits; et, cela etant, que l'on
pourroit faire des pièces qui seraient fort bien reçues, sans tomber
dans les extravagances des Espagnols et sans se gehenner par la rigueur
des règles d'Aristote[205]. De la comedie on vint à parler des romans.
Le conseiller dit qu'il n'y avoit rien de plus divertissant que quelques
romans modernes; que les François seuls en savoient faire de bons, et
que les Espagnols avoient le secret de faire de petites histoires,
qu'ils appellent Nouvelles, qui sont bien plus à notre usage et plus
selon la portée de l'humanité que ces heros imaginaires de l'antiquité,
qui sont quelquefois incommodes à force d'être trop honnêtes gens;
enfin, que les exemples imitables etoient pour le moins d'aussi grande
utilité que ceux que l'on avoit presque peine à concevoir; et il conclut
que, si l'on faisoit des nouvelles en françois aussi bien faites que
quelques unes de celles de Michel de Cervantes[206], elles auroient
cours autant que les romans heroïques[207]. Roquebrune ne fut pas de cet
avis. Il dit fort absolument qu'il n'y avoit point de plaisir à lire des
romans s'ils n'etoient composés d'aventures de princes, et encore de
grands princes, et que, par cette raison-là, l'Astrée ne lui avoit plu
qu'en quelques endroits[208]. «Et dans quelles histoires trouveroit-on
assez de rois et d'empereurs pour vous faire des romans nouveaux? lui
repartit le conseiller.--Il en faudroit faire, dit Roquebrune, comme
dans les romans tout à fait fabuleux et qui n'ont aucun fondement dans
l'histoire.--Je vois bien, repartit le conseiller, que le livre de Dom
Quichotte n'est pas trop bien avec vous.--- C'est le plus sot livre que
j'aie jamais vu, reprit Roquebrune, quoiqu'il plaise à quantité de gens
d'esprit.--Prenez garde, dit le Destin, qu'il ne vous deplaise par votre
faute plutôt que par la sienne». Roquebrune n'eût pas manqué de repartie
s'il eût ouï ce qu'avoit dit le Destin; mais il etoit occupé à conter
ses prouesses à quelques dames qui s'etoient approchées des comediennes,
auxquelles il ne promettoit pas moins que de faire un roman en cinq
parties, chacune de dix volumes, qui effaceroit les Cassandres,
Cleopâtre, Polexandre et Cyrus[209], quoique ce dernier ait le surnom de
Grand, aussi bien que le fils de Pepin.
[Note 204: Cette courte discussion sur les pièces de théâtre et les
romans n'est-elle point un ressouvenir de Cervantes, qui a également mis
dans son Don Quichotte des entretiens fort remarquables entre le
chanoine et don Quichotte, et entre le curé et le barbier, sur le roman
chevaleresque et les pièces de théâtre (IIe part.)?]
[Note 205: Cela, du reste, avoit déjà été fait ou tenté avec plus ou
moins de bonheur, et pas aussi rarement qu'on le croit; mais, au moment
où écrivoit Scarron, ces règles étoient dans toute leur puissance,
quoiqu'elles ne l'aient jamais beaucoup gêné lui-même. Dans notre vieux
théâtre, il n'étoit guère question des unités de temps et de lieu, qu'on
s'est long-temps obstiné à regarder comme des règles imposées par
Aristote. En 1597, Pierre de Laudun d'Aigaliers, dans sa Poétique,
argumente en forme contre les vingt-quatre heures, et F. Ogier fait de
même, en 1628, dans la préface du Tyr et Sidon de Schelandre. En 1625,
Mairet, en tête de Silvanire, ne plaidoit que fort timidement encore
pour les deux unités, se bornant à en prouver la convenance, sans
vouloir en imposer la domination absolue. Lui-même attachoit si peu
d'importance réelle à ce demi-manifeste, qu'il fut loin de les observer
toujours. Mais, un jour, Chapelain, le grand arbitre du goût, se
plaignant devant Richelieu des difficultés que la règle des vingt-quatre
heures avoit à s'établir, on décida, sous l'inspiration du cardinal,
tyran dans les lettres comme dans la politique, qu'elle auroit désormais
force de loi. On a dit et répété,--de sorte que cette assertion est
devenue un lieu commun littéraire,--que la Sophonisbe de Mairet (1629)
est la première où elle fut observée; mais, en y regardant de près, on
arrive à concevoir au moins quelques doutes, et, pour l'unité de lieu,
elle n'y est certainement pas encore. Il seroit plus juste de substituer
à la Sophonisbe l'Amour tyrannique de Scudéry. Ces lois arbitraires
furent assez long-temps à s'établir, même après la décision de
Richelieu, comme on peut le voir, pour l'unité de lieu, par plusieurs
pièces de Rotrou, par le Ravissement de Proserpine, de Claveret (1639),
le Jugement de Pâris, de Sallebray (1639), etc.;--pour l'unité de temps,
par les batailles en forme que lui livrèrent Claveret, dans son Traité
de la disposition du poème dramatique; Durval, dans la préface de sa
Panthée (1638), etc. En outre, on peut facilement trouver dans notre
ancien théâtre des exemples nombreux de toutes les formes du drame
moderne alliées à toutes les licences anti-aristotéliques. Nous
renvoyons le lecteur curieux d'étudier cette question à un travail
étendu que nous publierons prochainement sur les Origines du drame
moderne V. aussi Rom. com., 3e part., ch. 13, à la fin.]
[Note 206: Les Nouvelles de Cervantes avoient été traduites et
publiées pour la première fois probablement en 1615 (le privilége est de
novembre 1614),--les six premières par Rosset, et les six autres par
d'Audiguier. Pour donner une idée de la vogue des romans espagnols et de
la rapidité avec laquelle on les traduisoit pour satisfaire à l'avide
curiosité des lecteurs françois, j'ajouterai que la première édition
espagnole de Persilès et Sigismonde est de 1617, et que le privilége
pour la traduction françoise est de la même année.]
[Note 207: C'est ce que Scarron lui-même a essayé, et souvent avec
succès, dans les histoires tirées de l'espagnol qu'il fait raconter aux
personnages de son roman, et dans ses Nouvelles tragi-comiques, qu'il
avoit peut-être composées ou traduites avec l'intention de les encadrer
également dans un récit de plus longue haleine. On voit que ce genre de
travail n'étoit pas seulement chez Scarron le résultat d'un goût naturel
et instinctif, mais aussi celui de la réflexion. D'autres écrivains, au
XVIIe siècle, ont également essayé, avec plus ou moins de succès, de
remplacer le roman héroïque par la nouvelle bourgeoise et familière (V.
notre Notice en tête du volume).]
[Note 208: Contrairement, en effet, aux Cyrus, aux Polexandre, etc.,
l'Astrée retraçoit surtout des aventures de bergers: de sorte qu'à la
rigueur il se rattachoit en quelque point, par le sujet, sinon par le
ton, au roman familier et bourgeois. Il est vrai qu'en réalité les
bergers qu'il met en scène n'étoient point de ces bergers nécessiteux
«qui, pour gagner leur vie, conduisent les troupeaux aux pâturages»,
mais plutôt de vrais gentilshommes, qui n'avoient pris cette condition
«que pour vivre plus doucement et sans contrainte.» (Préface de
l'Astrée.) Il y a aussi des chevaliers, des hommes du monde, des
princesses sous la figure de nymphes, comme Lindamor, Bélisard,
Galathée.]
[Note 209: Cassandre et Cléopâtre sont des romans de La Calprenède,
dont le premier a 10 volumes in-8, et le second 12 tomes en 23 volumes.
C'est de la Cléopâtre que madame de Sévigné écrivoit à madame de
Grignan, le 5 juillet 1671, qu'elle s'y laissoit «prendre comme à de la
glu», et que cette lecture l'entraînoit «comme une petite fille.» Le
Cyrus de Mlle de Scudéry ne dépassait pas dix in-octavo. Le Polexandre
de Gomberville est le moins long. Scarron s'est déjà moqué de la
longueur de ces romans, et Boileau a fait de même, dans son dialogue des
Héros de romans.]
Cependant le conseiller disoit à Destin et aux comediennes qu'il avoit
essayé de faire des nouvelles à l'imitation des Espagnols, et qu'il leur
en vouloit communiquer quelques unes. Inezilla prit la parole, et dit en
françois qui tenoit plus du gascon que de l'espagnol, que son premier
mari avoit eu la reputation de bien ecrire dans la cour d'Espagne; qu'il
avoit composé quantité de nouvelles qui y avoient eté bien reçues, et
qu'elle en avoit encore d'ecrites à la main qui reussiroient en françois
si elles etoient bien traduites. Le conseiller etoit fort curieux de
cette sorte de livres; il temoigna à l'Espagnole qu'elle lui feroit un
extrême plaisir de lui en donner la lecture, ce qu'elle lui accorda fort
civilement. «Et même, ajouta-t-elle, je pense en sçavoir autant que
personne du monde; et, comme quelques femmes de notre nation se mêlent
d'en faire, et des vers aussi[210], j'ai voulu l'essayer comme les
autres, et je vous en puis montrer quelques unes de ma façon.»
Roquebrune s'offrit temerairement, selon sa coutume, à les mettre en
françois. Inezilla, qui etoit peut-être la plus deliée Espagnole qui
jamais ait passé les Pyrenées pour venir en France, lui repondit que ce
n'etoit pas assez de bien sçavoir le françois, qu'il falloit sçavoir
egalement l'espagnol, et qu'elle ne feroit point difficulté de lui
donner de ses nouvelles à traduire quand elle sçauroit assez de françois
pour juger s'il en etoit capable. La Rancune, qui n'avoit point encore
parlé, dit qu'il n'en falloit point douter, puisqu'il avoit eté
correcteur d'imprimerie. Il n'eut pas plutôt lâché la parole qu'il se
ressouvint que Roquebrune lui avoit prêté de l'argent. Il ne le poussa
donc point selon sa coutume, le voyant dejà tout defait de ce qu'il
avoit dit, et avouant avec grande confusion qu'il avoit veritablement
corrigé quelque temps, chez les imprimeurs[211], mais que ce n'avoit eté
que ses propres ouvrages. Mademoiselle de l'Etoile dit alors à la dona
Inezilla que, puisqu'elle sçavoit tant d'historiettes, elle
l'importuneroit souvent de lui en conter. L'Espagnole s'y offrit à
l'heure même. On la prit au mot; tous ceux de la compagnie se mirent à
l'entour d'elle, et alors elle commença une histoire, non pas du tout
dans les termes que vous l'allez lire dans le suivant chapitre, mais
pourtant assez intelligiblement pour faire voir qu'elle avoit bien de
l'esprit en espagnol, puisqu'elle en faisoit beaucoup paroître en une
langue dont elle ne sçavoit pas les beautés.
[Note 210: Il n'y a pas beaucoup de ces femmes dont l'histoire
littéraire ait conservé les noms. Voici les plus célèbres qui eussent
paru jusqu'à cette époque: Mariana de Carbajal y Saavedra avoit publié,
en 1633, huit Nouvelles amusantes; Maria de Zayas donna au public, en
1637 et 1647, deux recueils, dont l'un intitulé Contes, et l'autre Bals
(Saraos). Pour la poésie, les seuls noms à peu près qu'on puisse
indiquer, après celui de sainte Thérèse, sont ceux de Narvaëz et de dona
Christovalina, qu'on trouve citées dans les Fleurs des plus fameux
poètes de l'Espagne (1605), par P. Espinosa. Ajoutons-y deux
Portugaises: Violante del Cielo, qui publia ses Rimes en 1646, et
Bernarda Ferreira, auteur de l'Espagne délivrée, sorte de poème épique,
dont la première partie avoit paru en 1618.]
[Note 211: On ne voit pas trop, en somme, ce que cet aveu avoit
d'humiliant. Roquebrune auroit pu penser, pour se consoler, que
Lascaris, Etienne Dolet, Juste-Lipse, Erasme, Mélanchton, Scaliger, et
d'autres non moins célèbres, avoient fait ce métier avant lui; mais
c'étoit là une ressource à laquelle avoient souvent recours, pour vivre,
les pauvres écrivains et les poètes crottés. «Pour le jour, lit-on dans
l'Histoire du poète Sibus, il le passoit ou à porter ses ouvrages au
tiers et au quart, ou à corriger les fautes dans une imprimerie.» (Rec.
en prose de Sercy, 2e vol.) C'est pour cela que le glorieux Roquebrune
est honteux de la révélation de la Rancune.]