A trompeur trompeur et demi[212].
Une jeune dame de Tolède, nommée Victoria, de l'ancienne maison de
Portocarrero[213], s'etoit retirée en une maison qu'elle avoit sur les
bords du Tage, à demi-lieue de Tolède, en l'absence de son frère, qui
etoit capitaine de cavalerie dans les Pays-Bas. Elle etoit demeurée
veuve, à l'âge de dix-sept ans, d'un vieil gentilhomme qui s'etoit
enrichi aux Indes[214], et qui, s'etant perdu en mer six mois après son
mariage, avoit laissé beaucoup de bien à sa femme. Cette belle veuve,
depuis la mort de son mari, s'etoit retirée auprès de son frère, et y
avoit vecu d'une façon si approuvée de tout le monde, qu'à l'âge de
vingt ans les mères la proposoient à leurs filles comme un exemple, les
maris à leurs femmes, et les galans à leurs desirs, comme une conquête
digne de leur merite. Mais, si sa vie retirée avoit refroidi l'amour de
plusieurs, elle avoit, d'un autre côté, augmenté l'estime que tout le
monde avoit pour elle. Elle goûtoit en liberté les plaisirs de la
campagne dans cette maison des champs, quand, un matin, ses bergers lui
amenèrent deux hommes qu'ils avoient trouvés dépouillés de tous leurs
habits et attachés à des arbres où ils avoient passé la nuit. On leur
avoit donné à chacun une mechante cape de berger pour se couvrir, et ce
fut en ce bel equipage-là qu'ils parurent devant la belle Victoria. La
pauvreté de leur habit ne lui cacha point la riche mine du plus jeune,
qui lui fit un compliment en honnête homme, et lui dit qu'il etoit un
gentilhomme de Cordoue appelé dom Lopez de Gongora; qu'il venoit de
Seville, et qu'allant à Madrid pour des affaires d'importance et s'etant
amusé à jouer à une demi-journée de Tolède, où il avoit dîné le jour
auparavant, que la nuit l'avoit surpris; qu'il s'etoit endormi, et son
valet aussi, en attendant un muletier qui etoit demeuré derrière, et que
des voleurs, l'ayant trouvé comme il dormoit, l'avoient lié à un arbre,
et son valet aussi, après les avoir depouillés jusqu'à la chemise.
Victoria ne douta point de la verité de ses paroles: sa bonne mine
parloit en sa faveur, et il y avoit toujours de la generosité à secourir
un etranger reduit à une si fâcheuse necessité. Il se rencontra
heureusement que, parmi les hardes que son frère lui avoit laissées en
garde, il y avoit quelques habits: car les Espagnols ne quittent point
leurs vieux habits pour jamais quand ils en prennent de neufs[215]. On
choisit le plus beau et le mieux fait à la taille du maître, et le valet
fut aussi revêtu de ce que l'on put trouver sur-le-champ de plus propre
pour lui. L'heure du dîner etant venue, cet etranger, que Victoria fit
manger à sa table, parut à ses yeux si bien fait et l'entretint avec
tant d'esprit, qu'elle crut que l'assistance qu'elle lui rendoit ne
pouvoit jamais être mieux employée. Ils furent ensemble le reste du
jour, et se plurent tellement l'un à l'autre que la nuit même ils en
dormirent moins qu'ils n'avoient accoutumé. L'etranger voulut envoyer
son valet à Madrid querir de l'argent et faire faire des habits, ou du
moins il en fit semblant; la belle veuve ne le voulut pas permettre, et
lui en promit pour achever son voyage. Il lui parla d'amour dès le jour
même, et elle l'ecouta favorablement. Enfin, en quinze jours, la
commodité du lieu, le merite egal en ces deux jeunes personnes, quantité
de sermens d'un côté, trop de franchise et de credulité de l'autre, une
promesse de mariage offerte et la foi reciproquement donnée en presence
d'un vieil ecuyer et d'une suivante de Victoria, lui firent faire une
faute dont jamais on ne l'eût crue capable, et mirent ce bienheureux
etranger en possession de la plus belle dame de Tolède. Huit jours
durant, ce ne fut que feu et flammes entre les jeunes amans. Il fallut
se separer: ce ne furent que larmes. Victoria eût eu droit de le
retenir; mais, l'etranger lui ayant fait valoir qu'il laissoit perdre
une affaire de grande importance pour l'amour d'elle, lui protestant que
le gain qu'il avoit fait de son coeur lui faisoit negliger celui d'un
procès qu'il avoit à Madrid, et même ses pretentions de la Cour, elle
fut la première à hâter son départ, ne l'aimant pas assez aveuglement
pour preferer le plaisir d'être avec lui à son avancement. Elle fit
faire des habits à Tolède pour lui et pour son valet, et lui donna de
l'argent autant qu'il en voulut. Il partit pour Madrid monté sur une
bonne mule, et son valet sur une autre, la pauvre dame veritablement
accablée de douleur quand il partit, et lui, s'il ne fut pas beaucoup
affligé, le contrefaisant avec la plus grande hypocrisie du monde. Le
jour même qu'il partit, une servante, faisant la chambre où il avoit
couché, trouva une boîte de portrait enveloppée dans une lettre. Elle
porta le tout à sa maîtresse, qui vit dans la boîte un visage
parfaitement beau et fort jeune, et lut dans la lettre ces paroles, ou
d'autres qui voulaient dire la même chose:
[Note 212: Traduit de la deuxième nouvelle des Alivios de Cassandra,
de don Alonzo Castillo Solorzano, intitulée: A un engano otro mayor. V.
notre Notice.]
[Note 213: La maison de Portocarrero, une des plus considérables
d'Espagne, s'étoit divisée en plusieurs branches importantes, sur
lesquelles on peut consulter le Dict. généal. de La Chesnaie des Bois,
et le Nobiliario genealogico de Espana de Haro (2e vol.).]
[Note 214: C'est-à-dire en Amérique, car on sait que, lorsque
Christophe Colomb découvrit ce continent, il le prit d'abord pour une
prolongation des Indes, et que l'usage subsista long-temps de confondre
ces deux noms. Scarron, ici, a probablement en vue le Mexique ou le
Pérou, qui étoient des possessions espagnoles.]
[Note 215: A cause, probablement, de l'habitude où sont beaucoup de
peuples méridionaux, les Italiens aussi bien que les Espagnols, de
garder long-temps leurs domestiques et de ne s'en point séparer, même
quand l'âge les a rendus impropres au service, ce qui leur fournit un
usage tout prêt pour leurs vieux habits.]
Monsieur mon cousin,
Je vous envoie le portrait de la belle Elvire de Silva.
Quand vous la verrez, vous la trouverez encore plus belle
que le peintre ne l'a sçu faire. Dom Pedro de Silva, son
père, vous attend avec impatience. Les articles de votre
mariage sont tels que vous les avez souhaités, et ils vous
sont fort avantageux, à ce qu'il me semble. Tout cela vaut
bien la peine que vous hâtiez votre voyage.
De Madrid, ce, etc.
Dom Antoine de Ribera.
La lettre s'adressoit à Fernand de Ribera, à Seville. Representez-vous,
je vous prie, l'etonnement de Victoria à la lecture d'une telle lettre,
qui, selon toutes les apparences du monde, ne pouvoit être ecrite à un
autre qu'à son Lopez de Gongora. Elle voyoit, mais trop tard, que cet
etranger qu'elle avoit si fort obligé, et si vite, lui avoit deguisé son
nom; et, par ce deguisement-là, elle devoit être toute assurée de son
infidelité. La beauté de la dame du portrait ne la devoit pas moins
mettre en peine, et ce mariage dont les articles etoient dejà passés
achevoit de la desesperer. Jamais personne ne s'affligea tant; ses
soupirs la pensèrent suffoquer, et elle pleura jusqu'à s'en faire mal à
la tête. «Miserable que je suis! disoit-elle quelquefois en elle-même,
et quelquefois aussi devant son vieil ecuyer et sa suivante, qui avoient
eté temoins de son mariage; ai-je eté si long-temps sage pour faire une
faute irreparable! et devois-je refuser tant de personnes de condition
de ma connoissance qui se fussent estimés heureux de me posseder, pour
me donner à un inconnu, qui se moque peut-être de moi après m'avoir
rendue malheureuse pour toute ma vie! Que dira-t-on dans Tolède, et que
dira-t-on dans toute l'Espagne? Un jeune homme lâche et trompeur
sera-t-il discret? Devois-je lui temoigner que je l'aimois devant que de
sçavoir si j'en etois aimée? M'auroit-il caché son nom s'il avoit eté
sincère, et dois-je esperer, après cela, qu'il cache les avantages qu'il
a sur moi? Que ne fera point mon frère contre moi, après ce que j'ai
fait moi-même? et de quoi lui sert l'honneur qu'il acquiert en Flandre,
tandis que je le deshonore en Espagne? Non, non, Victoria, il faut tout
entreprendre, puisque nous avons tout oublié; mais, devant que d'en
venir à la vengeance et aux derniers remèdes, il faut, essayer de gagner
par adresse ce que nous avons mal conservé par imprudence. Il sera
toujours assez à temps de se perdre quand il n'y aura plus rien à
esperer.»
Victoria avoit l'esprit bien fort, d'être capable de prendre sitôt une
bonne resolution dans une si mauvaise affaire. Son vieil ecuyer et sa
suivante la voulurent conseiller. Elle leur dit qu'elle sçavoit bien
tout ce qu'on lui pouvoit dire, mais qu'il n'etoit plus question que
d'agir. Dès le jour même, un chariot et une charrette furent chargés de
meubles et de tapisseries, et Victoria, faisant courir le bruit parmi
ses domestiques qu'il falloit qu'elle allât à la cour pour les affaires
pressantes de son frère, elle monta en carrosse avec son ecuyer et sa
suivante, prit le chemin de Madrid et se fit suivre par son bagage.
Aussitôt qu'elle y fut arrivée, elle s'informa du logis de dom Pedro de
Silva, et, l'ayant appris, elle en loua un dans le même quartier. Son
vieil ecuyer avoit nom Rodrigue Santillane; il avoit eté nourri jeune
par le père de Victoria, et il aimoit sa maîtresse comme si elle eût eté
sa fille. Ayant force habitudes dans Madrid, où il avoit passé sa
jeunesse, il sçut en peu de temps que la fille de dom Pedro de Silva se
marioit à un gentilhomme de Seville, qu'on appeloit Fernand de Ribera;
qu'un de ses cousins, de même nom que lui, avoit fait ce mariage, et que
dom Pedro songeoit dejà aux personnes qu'il mettroit auprès de sa fille.
Dès le lendemain, Rodrigue Santillane, honnêtement vêtu, Victoria,
habillée en veuve de mediocre condition, et Beatris, sa suivante,
faisant le personnage de sa belle-mère, femme de Rodrigue, allèrent chez
dom Pedro et demandèrent à lui parler. Dom Pedro les reçut fort
civilement, et Rodrigue lui dit avec beaucoup d'assurance, qu'il etoit
un pauvre gentilhomme des montagnes de Tolède; qu'il avoit eu une fille
unique de sa première femme, qui etoit Victoria, dont le mari etoit mort
depuis peu à Seville où il demeuroit; et que, voyant sa fille veuve avec
peu de bien, il l'avoit amenée à la cour pour lui chercher condition;
qu'ayant ouï parler de lui et de sa fille qu'il etoit prêt de marier, il
avoit cru lui faire plaisir en lui venant offrir une jeune veuve très
propre à servir de duegna à la nouvelle mariée, et ajouta que le merite
de sa fille le rendoit hardi à la lui offrir, et qu'il en seroit pour le
moins aussi satisfait qu'il l'avoit pu être de sa bonne mine. Devant que
d'aller plus avant, il faut que j'apprenne à ceux qui ne le sçavent pas
que les dames en Espagne ont des duegnas auprès d'elles, et ces duegnas
sont à peu près la même chose que les gouvernantes ou dames d'honneur
que nous voyons auprès des femmes de grand condition. Il faut que je
dise encore que ces duegnas ou duègnes sont animaux rigides et fâcheux,
aussi redoutés pour le moins que des belles-mères[216]. Rodrigue joua si
bien son personnage, et Victoria, belle comme elle etoit, parut, en son
habit simple, si agreable et de si bon augure aux yeux de dom Pedro de
Silva, qu'il la retint à l'heure même pour sa fille. Il offrit même à
Rodrigue et à sa femme place dans sa maison. Rodrigue s'en excusa, et
lui dit qu'il avoit quelques raisons pour ne recevoir pas l'honneur
qu'il lui vouloit faire; mais que, logeant dans le même quartier, il
seroit prêt à lui rendre service toutes les fois qu'il le voudroit
employer.
[Note 216: Cette boutade satirique a une signification particulière
sous la plume de Scarron, qui n'avoit pas eu à se louer de sa propre
belle-mère, Françoise de Plaix, dans ses rapports de famille, pas plus
que dans ses affaires d'intérêt: V. Factum, ou Requête, ou tout ce qu'il
vous plaira, en tête de la 3e part. de ses vers burlesques. Aussi ne
l'a-t-il point ménagée. Les traits contre les belles-mères abondent dans
ses oeuvres.
Elle fit, et n'y gagna guère,
Des plaintes dont le seul récit,
A ce que sa servante a dit,
Toucheroit une belle-mère,
dit-il dans son ode burlesque sur Léandre et Héro. Il a également semé
les allusions dans une foule d'autres pièces, (A. M. du Laurant,
Recommandat.--Impréc. contre celui qui a pris son Juvén., etc.)]
Voilà donc Victoria dans la maison de dom Pedro, fort aimée de lui et de
sa fille Elvire, et fort enviée de tous les valets. Dom Antoine de
Ribera, qui avoit fait le mariage de son infidèle cousin avec la fille
de dom Pedro de Silva, lui venoit souvent dire que son cousin etoit en
chemin et qu'il lui avoit ecrit en partant de Seville; et cependant ce
cousin ne venoit point. Cela le mettoit bien en peine. Dom Pedro et sa
fille ne sçavoient qu'en penser, et Victoria y prenoit encore plus de
part. Dom Fernand n'avoit garde de venir si vite: le jour même qu'il
partit de chez Victoria, Dieu le punit de sa perfidie. En arrivant à
Illescas, un chien qui sortit d'une maison à l'improviste fit peur à son
mulet, qui lui froissa une jambe contre une muraille et le jeta par
terre. Dom Fernand se demit une cuisse, et se trouva si mal de sa chute
qu'il ne put passer outre. Il fut sept ou huit jours entre les mains des
medecins et chirurgiens du pays, qui n'etoient pas des meilleurs, et,
son mal devenant tous les jours plus dangereux, il fit sçavoir à son
cousin son infortune, et le pria de lui envoyer un brancard. A cette
nouvelle, on s'affligea de sa chute et on se rejouit de ce que l'on
sçavoit enfin ce qu'il etoit devenu. Victoria, qui l'aimoit encore, en
fut fort inquietée. Don Antoine envoya querir don Fernand. Il fut amené
à Madrid, où, tandis que l'on fit des habits pour lui et pour son train,
qui fut fort magnifique (car il etoit aîné de sa maison et fort riche),
les chirurgiens de Madrid, plus habiles que ceux d'Illescas, le
guerirent parfaitement. Dom Pedro de Silva et sa fille Elvire furent
avertis du jour, que dom Antoine de Ribera leur devoit amener son cousin
dom Fernand. Il y a apparence que la jeune Elvire ne se negligea pas et
que Victoria ne fut pas sans emotion. Elle vit entrer son infidèle paré
comme un nouveau marié, et, s'il lui avoit plu mal vêtu et mal en ordre,
elle le trouva l'homme du monde de la meilleure mine en ses habits de
noces. Dom Pedro n'en fut pas moins satisfait, et sa fille eût eté bien
difficile si elle y eût trouvé quelque chose à redire. Tous les
domestiques regardèrent le serviteur de leur jeune maîtresse de toute la
grandeur de leurs yeux, et tout le monde de la maison en eut le coeur
epanoui, à la reserve de Victoria, qui sans doute l'eut bien serré. Dom
Fernand fut charmé de la beauté d'Elvire, et avoua à son cousin qu'elle
etoit encore plus belle que son portrait. Il lui fit ses premiers
complimens en homme d'esprit, et, parlant à elle et à son père,
s'abstint le plus qu'il put de toutes les sottises que dit ordinairement
à un beau-père et à une maîtresse un homme qui demande à se marier. Dom
Pedro de Silva s'enferma dans un cabinet avec les deux cousins et avec
un homme d'affaires pour ajouter quelque chose qui manquoit aux
articles. Cependant Elvire demeura dans la chambre environnée de toutes
ses femmes, qui se rejouissoient devant elle de la bonne mine de son
serviteur. La seule Victoria demeura froide et serieuse dans les
emportemens des autres. Elvire le remarqua et la tira à part pour lui
dire qu'elle s'etonnoit de ce qu'elle ne lui disoit rien de l'heureux
choix que son père avoit fait d'un gendre qui paroissoit avoir tant de
merite, et ajouta qu'au moins par flatterie ou par civilité elle lui en
devoit dire quelque chose. «Madame, lui dit Victoria, ce qui paroît de
votre serviteur est si fort à son avantage qu'il n'est point necessaire
de vous le louer. Ma froideur, que vous avez remarquée, ne vient point
d'indifference; et je serois indigne des bontés que vous avez pour moi,
si je ne prenois part en tout ce qui vous touche. Je me serois donc
rejouie de votre mariage, aussi bien que les autres, si je connoissois
moins celui qui doit être votre mari. Le mien etoit de Seville, et sa
maison n'etoit pas eloignée de celle du père de votre serviteur. Il est
de bonne maison, il est riche, il est bien fait, et je veux croire qu'il
a de l'esprit; enfin, il est digne de vous. Mais vous meritez
l'affection toute entière d'un homme, et il ne vous peut donner ce qu'il
n'a pas. Je m'empêcherois bien de vous dire des choses qui peuvent vous
deplaire; mais, je ne m'acquitterois pas de tout ce que je vous dois si
je ne vous decouvrois tout ce que je sçais de dom Fernand, en une
affaire d'où depend le bonheur ou le malheur de votre vie.» Elvire fut
fort etonnée de ce que lui dit sa gouvernante; elle la pria de ne
differer pas davantage à lui eclaircir les doutes qu'elle lui avoit mis
dans l'esprit. Victoria lui dit que cela ne se pouvoit dire devant ses
servantes, ni en peu de paroles. Elvire feignit d'avoir affaire en sa
chambre, où Victoria lui dit, aussitôt qu'elle se vit seule avec elle,
que Fernand de Ribera etoit amoureux à Seville d'une Lucrèce de
Monsalve, demoiselle fort aimable, quoique fort pauvre; qu'il en avoit
trois enfans sous promesse de mariage; que, du vivant du père de Ribera,
la chose avoit eté tenue secrète, et qu'après sa mort, Lucrèce lui ayant
demandé l'accomplissement de sa promesse, il s'etoit extrêmement
refroidi; qu'elle avoit remis cette affaire entre les mains de deux
gentilshommes de ses parens; que cela avoit fait grand eclat dans
Seville, et que dom Fernand s'en etoit absenté quelque temps, par le
conseil de ses amis, pour eviter les parens de cette Lucrèce, qui le
cherchoient partout pour le tuer. Elle ajouta que l'affaire etoit en cet
etat-là quand elle quitta Seville, il y avoit un mois, et que le bruit
couroit en même temps que dom Fernand alloit se marier à Madrid. Elvire
ne put s'empêcher de lui demander si cette Lucrèce etoit fort belle.
Victoria lui dit qu'il ne lui manquoit que du bien, et la laissa fort
rêveuse et faisant dessein d'informer promptement son père de ce qu'elle
venoit d'apprendre. On la vint appeler en même temps pour revenir
trouver son serviteur, qui avoit achevé avec son père ce qui les avoit
fait retirer en particulier. Elvire s'y en alla, et cependant Victoria
demeura dans l'antichambre, où elle vit entrer ce même valet qui
accompagnoit son infidèle quand elle le reçut si genereusement en sa
maison auprès de Tolède. Ce valet apportoit à son maître un paquet de
lettres qu'on lui avoit donné à la poste de Seville. Il ne put
reconnoître Victoria, que la coiffure de veuve avoit fort deguisée. Il
la pria de le faire parler à son maître pour lui donner ses lettres.
Elle lui dit qu'il ne lui pourroit parler de long-temps, mais que, s'il
lui vouloit confier son paquet, elle iroit le lui porter quand on
pourroit parler à lui. Le valet n'en fit point de difficulté, et, lui
ayant mis son paquet entre les mains, s'en retourna où il avoit affaire.
Victoria, qui n'avoit rien à negliger, monta dans sa chambre, ouvrit le
paquet, et, en moins de rien, le referma, y ajoutant une lettre qu'elle
ecrivit à la hate. Cependant les deux cousins achevèrent leur visite.
Elvire vit le paquet de dom Fernand entre les mains de sa gouvernante,
et lui demanda ce que c'etoit. Victoria lui dit indifferemment que le
valet de dom Fernand le lui avoit donné pour le rendre à son maître, et
qu'elle alloit envoyer après, parcequ'elle ne s'etoit point trouvée
quand il etoit sorti. Elvire lui dit qu'il n'y avoit point de danger de
l'ouvrir, et que l'on y trouveroit peut-être quelque chose de l'affaire
qu'elle lui avoit apprise. Victoria, qui ne demandoit pas autre chose,
l'ouvrit encore une fois. Elvire en regarda toutes les lettres, et ne
manqua pas de s'arrêter sur celle qu'elle vit ecrite en lettre de femme
qui s'adressoit à Fernand de Ribera à Madrid. Voici ce qu'elle y lut:
Votre absence et la nouvelle que j'ai apprise que l'on vous
marioit à la cour vous feront bientôt perdre une personne
qui vous aime plus que sa vie, si vous ne venez bientôt la
desabuser, et accomplir ce que vous ne pouvez differer ou
lui refuser sans une froideur ou une trahison manifeste. Si
ce que l'on dit de vous est veritable, et si vous ne songez
plus que vous ne faites en moi et en nos enfans, au moins
devriez-vous songer à votre vie, que mes cousins sçauront
bien vous faire perdre quand vous me reduirez à les en
prier, puisqu'ils ne vous la laissent qu'à ma prière.