le plus court du present livre.
Suite du trebuchement de Ragotin, et quelque chose de semblable qui
arriva, à Roquebrune.
Nous avons laissé Ragotin assis sur le pommeau d'une selle, fort empêché
de sa contenance et fort en peine de ce qui arriveroit de lui. Je ne
crois pas que defunt Phaeton, de malheureuse memoire, ait eté plus
empêché après les quatre chevaux fougueux de son père[202], que le fut
alors notre petit avocat sur un cheval doux comme un âne; et s'il ne lui
en coûta pas la vie, comme à ce fameux temeraire, il s'en faut prendre à
la Fortune, sur les caprices de laquelle j'aurois un beau champ pour
m'etendre, si je n'etois obligé, en conscience, de le tirer vitement du
peril où il se trouve: car nous en aurons beaucoup à faire tandis que
notre troupe comique sera dans la ville du Mans.
[Note 202: Voy. Métamorphoses d'Ovide, liv. 2, f. 1].
Aussitôt que l'infortuné Ragotin ne se sentit qu'un pommeau de selle
entre les deux parties de son corps qui etoient les plus charnues, et
sur lesquelles il avoit accoutumé de s'asseoir, comme font tous les
autres animaux raisonnables; je veux dire qu'aussitôt qu'il se sentit
n'être assis que sur fort peu de chose, il quitta la bride en homme de
jugement et se prit aux crins du cheval, qui se mit aussitôt à courre.
Là-dessus la carabine tira. Ragotin crut en avoir au travers du corps;
son cheval crut la même chose, et broncha si rudement que Ragotin en
perdit le pommeau qui lui servoit de siége, tellement qu'il pendit
quelque temps aux crins du cheval, un pied accroché par son eperon à la
selle, et l'autre pied et le reste du corps attendant le décrochement de
ce pied accroché pour donner en terre, de compagnie avec la carabine,
l'epée et le baudrier, et la bandoulière. Enfin le pied se decrocha, ses
mains lâchèrent le crin, et il fallut tomber, ce qu'il fit bien plus
adroitement qu'il n'avoit monté. Tout cela se passa à la vue des
carrosses, qui s'etoient arrêtés pour le secourir, ou plutôt pour en
avoir le plaisir. Il pesta contre le cheval, qui ne branla pas depuis sa
chute; et, pour le consoler, on le reçut dans l'un des carrosses en la
place du poète, qui fut bien aise d'être à cheval pour galantiser à la
portière où etoit Inezille. Ragotin lui resigna l'epée et l'arme à feu,
qu'il se mit sur le corps d'une façon toute martiale. Il allongea les
etriers, ajusta la bride, et se prit sans doute mieux que Ragotin à
monter sur sa bête. Mais il y avoit quelque sort jeté sur ce
malencontreux animal: la selle, mal sanglée, tourna comme à Ragotin, et,
ce qui attachoit ses chausses s'etant rompu, le cheval l'emporta quelque
temps un pied dans l'etrier, l'autre servant de cinquième jambe au
cheval, et les parties de derrière du citoyen de Parnasse fort exposées
aux yeux des assistans, ses chausses lui etant tombées sur les jarrets.
L'accident de Ragotin n'avoit fait rire personne, à cause de la peur
qu'on avoit eue qu'il ne se blessât; mais celui de Roquebrune fut
accompagné de grands eclats de risée que l'on fit dans les carrosses.
Les cochers en arrêtèrent leurs chevaux pour rire leur soûl, et tous les
spectateurs firent une grande huée après Roquebrune, au bruit de
laquelle il se sauva dans une maison, laissant le cheval sur sa bonne
foi[203]. Mais il en usa mal, car il s'en retourna vers la ville.
Ragotin, qui eut peur d'avoir à le payer, se fit descendre de carrosse
et alla après; et le poète, qui avoit recouvert ses posterieures, rentra
dans un des carrosses, fort embarrassé et embarrassant les autres de
l'equipage de guerre de Ragotin, qui eut encore cette troisième disgrâce
devant sa maîtresse, par où nous finirons le vingtième chapitre.
[Note 203: Expression proverbiale qu'on appliquoit particulièrement
aux chevaux, pour dire qu'on les laissoit en liberté d'aller où ils
voudroient.]