Quelques reflexions qui ne sont pas hors de propos. Nouvelle disgrâce de
Ragotin, et autres choses que vous lirez, s'il vous plaît.
L'amour, qui fait tout entreprendre aux jeunes et tout oublier aux
vieux, qui a eté cause de la guerre de Troie[195] et de tant d'autres
dont je ne veux pas prendre la peine de me ressouvenir, voulut alors
faire voir, dans la ville du Mans, qu'il n'est pas moins redoutable dans
une mechante hôtellerie qu'en quelque autre lieu que ce soit. Il ne se
contenta donc pas de Ragotin, amoureux à perdre l'appetit: il inspira
cent mille desirs dereglés à la Rappinière, qui en etoit fort
susceptible, et rendit Roquebrune amoureux de la femme de l'operateur,
ajoutant à sa vanité, bravoure[196] et poesie, une quatrième folie, ou
plutôt lui faisant faire une double infidelité, car il avoit parlé
d'amour long-temps auparavant à l'Etoile et à Angelique, qui lui avoient
conseillé l'une et l'autre de ne prendre pas la peine de les aimer. Mais
tout cela n'est rien auprès de ce que je vais vous dire. Il triompha
aussi de l'insensibilité et de la misanthropie de la Rancune, qui devint
amoureux de l'operatrice; et ainsi le poète Roquebrune, pour ses pechés
et pour l'expiation des livres reprouvés qu'il avoit mis en lumière, eut
pour rival le plus mechant homme du monde. Cette operatrice avoit nom
dona Inezilla del Prado, native de Malaga, et son mari, ou soi-disant
tel, le seigneur Ferdinando Ferdinandi, gentilhomme venitien, natif de
Caen en Normandie[197]. Il y eut encore dans la même hôtellerie d'autres
personnes atteintes du même mal, aussi dangereusement pour le moins que
ceux dont je viens de vous reveler le secret; mais nous vous les ferons
connoître en temps et lieu. La Rappinière étoit devenu amoureux de
mademoiselle de l'Etoile en lui voyant representer Chimène, et avoit
fait dessein en même temps de decouvrir son mal à la Rancune, qu'il
jugeoit capable de tout faire pour de l'argent. Le divin Roquebrune
s'etoit imaginé la conquête d'une Espagnole digne de son courage. Pour
la Rancune, je ne sçais pas bien par quels charmes cette etrangère put
rendre capable d'aimer un homme qui haïssoit tout le monde. Ce vieil
comedien, devenu âme damnée devant le temps, je veux dire amoureux
devant sa mort, etoit encore au lit quand Ragotin, pressé de son amour
comme d'un mal de ventre, le vint trouver pour le prier de songer à son
affaire et d'avoir pitié de lui. La Rancune lui promit que le jour ne se
passeroit pas qu'il ne lui eût rendu un service signalé auprès de sa
maîtresse. La Rappinière entra en même temps dans la chambre de la
Rancune, qui achevoit de s'habiller, et, l'ayant tiré à part, lui avoua
son infirmité, et lui dit que, s'il le pouvoit mettre aux bonnes grâces
de mademoiselle de l'Etoile, il n'y avoit rien en sa puissance qu'il ne
pût esperer de lui, jusqu'à une charge d'archer et une sienne nièce en
mariage, qui seroit son héritière parce qu'il n'avoit point d'enfans. Le
fourbe la Rancune lui promit encore plus qu'il n'avoit fait à Ragotin,
dont cet avant-coureur du bourreau ne conçut pas de petites esperances.
Roquebrune vint aussi consulter l'oracle. Il etoit le plus incorrigible
presomptueux qui soit jamais venu des bords de la Garonne, et il s'etoit
imaginé que l'on croyoit tout ce qu'il disoit de sa bonne maison,
richesse, poesie et valeur: si bien qu'il ne s'offensoit point des
persecutions et des rompemens de visière que lui faisoit continuellement
la Rancune. Il croyoit que ce qu'il en faisoit n'etoit que pour allonger
la conversation, outre qu'il entendoit la raillerie mieux qu'homme du
monde, et la souffroit en philosophe chretien, quand même elle alloit au
solide. Il se croyoit donc admiré de tous les comediens, voire de la
Rancune, qui avoit assez d'experience pour n'admirer guère de choses, et
qui, bien loin d'avoir bonne opinion de ce mâche-laurier, s'etoit
instruit amplement de ce qu'il etoit, pour sçavoir si les evêques et
grands seigneurs de son pays, qu'il alleguoit à tous momens comme ses
parens, etoient veritablement des branches d'un arbre genealogique que
ce fou d'alliances et d'armoiries, aussi bien que de beaucoup d'autres
choses, avoit fait faire en vieil parchemin. Il fut bien fâché de
trouver la Rancune en compagnie, quoique cela le dût embarrasser moins
qu'un autre, ayant la mauvaise coutume de parler toujours aux oreilles
des personnes et de faire secret de tout, et fort souvent de rien[198].
Il tira donc la Rancune en particulier, et n'en fit point à deux fois
pour lui dire qu'il etoit bien en peine de sçavoir si la femme de
l'operateur avoit beaucoup de l'esprit, parcequ'il avoit aimé des femmes
de toutes les nations, excepté des Espagnoles, et si elle valoit la
peine qu'il s'y amusât; qu'il ne seroit pas plus pauvre quand il lui
auroit fait un present des cent pistoles qu'il offroit de gager à toutes
rencontres, ce qui lui arrivoit aussi souvent que de parler de sa bonne
maison. La Rancune lui dit qu'il ne connoissoit pas assez la dona
Inezilla pour lui repondre de son esprit; qu'il s'etoit trouvé souvent
avec son mari dans les meilleures villes du royaume, où il vendoit le
mithridate[199], et que, pour s'informer de ce qu'il desiroit sçavoir,
il n'y avoit qu'à faire conversation avec elle, puisqu'elle parloit
françois passablement. Roquebrune lui voulut confier sa genealogie en
parchemin, pour faire valoir à l'Espagnole la splendeur de sa race; mais
la Rancune lui dit que cela etoit meilleur à faire un chevalier de Malte
qu'à se faire aimer. Roquebrune, là-dessus, fit l'action d'un homme qui
compte de l'argent en sa main, et dit à la Rancune: «Vous sçavez bien
quel homme je suis.--Oui, oui, lui repondit la Rancune, je sçais bien
quel homme vous êtes et quel homme vous serez toute votre vie.» Le poète
s'en retourna comme il etoit venu, et la Rancune, son rival et son
confident tout ensemble, se rapprocha de la Rappinière et de Ragotin,
qui etoient rivaux aussi sans le sçavoir. Pour le vieil la Rancune,
outre que l'on hait facilement ceux qui ont pretention sur ce que l'on
destine pour soi, et que naturellement il haïssoit tout le monde, il
avoit de plus toujours eu grande aversion pour le poète, qui sans doute
ne la fit point cesser par cette confidence. La Rancune fit donc dessein
à l'heure même de lui faire tous les plus mechans tours qu'il pourroit,
à quoi son esprit de singe etoit fort propre. Pour ne perdre point de
temps, il commença dès le jour même, par une insigne mechanceté, à lui
emprunter de l'argent, dont il se fit habiller depuis les pieds jusqu'à
la tête, et se donna du linge. Il avoit eté malpropre toute sa vie; mais
l'amour, qui fait de plus grands miracles, le rendit soigneux de sa
personne sur la fin de ses jours. Il prit du linge blanc plus souvent
qu'il n'appartenoit à un vieil comedien de campagne[200], et commença de
se teindre et raser le poil si souvent et avec tant de soin, que ses
camarades s'en aperçurent.
[Note 195: