CHAPITRE XIX.

Quelques reflexions qui ne sont pas hors de propos. Nouvelle disgrâce de

Ragotin, et autres choses que vous lirez, s'il vous plaît.

L'amour, qui fait tout entreprendre aux jeunes et tout oublier aux

vieux, qui a eté cause de la guerre de Troie[195] et de tant d'autres

dont je ne veux pas prendre la peine de me ressouvenir, voulut alors

faire voir, dans la ville du Mans, qu'il n'est pas moins redoutable dans

une mechante hôtellerie qu'en quelque autre lieu que ce soit. Il ne se

contenta donc pas de Ragotin, amoureux à perdre l'appetit: il inspira

cent mille desirs dereglés à la Rappinière, qui en etoit fort

susceptible, et rendit Roquebrune amoureux de la femme de l'operateur,

ajoutant à sa vanité, bravoure[196] et poesie, une quatrième folie, ou

plutôt lui faisant faire une double infidelité, car il avoit parlé

d'amour long-temps auparavant à l'Etoile et à Angelique, qui lui avoient

conseillé l'une et l'autre de ne prendre pas la peine de les aimer. Mais

tout cela n'est rien auprès de ce que je vais vous dire. Il triompha

aussi de l'insensibilité et de la misanthropie de la Rancune, qui devint

amoureux de l'operatrice; et ainsi le poète Roquebrune, pour ses pechés

et pour l'expiation des livres reprouvés qu'il avoit mis en lumière, eut

pour rival le plus mechant homme du monde. Cette operatrice avoit nom

dona Inezilla del Prado, native de Malaga, et son mari, ou soi-disant

tel, le seigneur Ferdinando Ferdinandi, gentilhomme venitien, natif de

Caen en Normandie[197]. Il y eut encore dans la même hôtellerie d'autres

personnes atteintes du même mal, aussi dangereusement pour le moins que

ceux dont je viens de vous reveler le secret; mais nous vous les ferons

connoître en temps et lieu. La Rappinière étoit devenu amoureux de

mademoiselle de l'Etoile en lui voyant representer Chimène, et avoit

fait dessein en même temps de decouvrir son mal à la Rancune, qu'il

jugeoit capable de tout faire pour de l'argent. Le divin Roquebrune

s'etoit imaginé la conquête d'une Espagnole digne de son courage. Pour

la Rancune, je ne sçais pas bien par quels charmes cette etrangère put

rendre capable d'aimer un homme qui haïssoit tout le monde. Ce vieil

comedien, devenu âme damnée devant le temps, je veux dire amoureux

devant sa mort, etoit encore au lit quand Ragotin, pressé de son amour

comme d'un mal de ventre, le vint trouver pour le prier de songer à son

affaire et d'avoir pitié de lui. La Rancune lui promit que le jour ne se

passeroit pas qu'il ne lui eût rendu un service signalé auprès de sa

maîtresse. La Rappinière entra en même temps dans la chambre de la

Rancune, qui achevoit de s'habiller, et, l'ayant tiré à part, lui avoua

son infirmité, et lui dit que, s'il le pouvoit mettre aux bonnes grâces

de mademoiselle de l'Etoile, il n'y avoit rien en sa puissance qu'il ne

pût esperer de lui, jusqu'à une charge d'archer et une sienne nièce en

mariage, qui seroit son héritière parce qu'il n'avoit point d'enfans. Le

fourbe la Rancune lui promit encore plus qu'il n'avoit fait à Ragotin,

dont cet avant-coureur du bourreau ne conçut pas de petites esperances.

Roquebrune vint aussi consulter l'oracle. Il etoit le plus incorrigible

presomptueux qui soit jamais venu des bords de la Garonne, et il s'etoit

imaginé que l'on croyoit tout ce qu'il disoit de sa bonne maison,

richesse, poesie et valeur: si bien qu'il ne s'offensoit point des

persecutions et des rompemens de visière que lui faisoit continuellement

la Rancune. Il croyoit que ce qu'il en faisoit n'etoit que pour allonger

la conversation, outre qu'il entendoit la raillerie mieux qu'homme du

monde, et la souffroit en philosophe chretien, quand même elle alloit au

solide. Il se croyoit donc admiré de tous les comediens, voire de la

Rancune, qui avoit assez d'experience pour n'admirer guère de choses, et

qui, bien loin d'avoir bonne opinion de ce mâche-laurier, s'etoit

instruit amplement de ce qu'il etoit, pour sçavoir si les evêques et

grands seigneurs de son pays, qu'il alleguoit à tous momens comme ses

parens, etoient veritablement des branches d'un arbre genealogique que

ce fou d'alliances et d'armoiries, aussi bien que de beaucoup d'autres

choses, avoit fait faire en vieil parchemin. Il fut bien fâché de

trouver la Rancune en compagnie, quoique cela le dût embarrasser moins

qu'un autre, ayant la mauvaise coutume de parler toujours aux oreilles

des personnes et de faire secret de tout, et fort souvent de rien[198].

Il tira donc la Rancune en particulier, et n'en fit point à deux fois

pour lui dire qu'il etoit bien en peine de sçavoir si la femme de

l'operateur avoit beaucoup de l'esprit, parcequ'il avoit aimé des femmes

de toutes les nations, excepté des Espagnoles, et si elle valoit la

peine qu'il s'y amusât; qu'il ne seroit pas plus pauvre quand il lui

auroit fait un present des cent pistoles qu'il offroit de gager à toutes

rencontres, ce qui lui arrivoit aussi souvent que de parler de sa bonne

maison. La Rancune lui dit qu'il ne connoissoit pas assez la dona

Inezilla pour lui repondre de son esprit; qu'il s'etoit trouvé souvent

avec son mari dans les meilleures villes du royaume, où il vendoit le

mithridate[199], et que, pour s'informer de ce qu'il desiroit sçavoir,

il n'y avoit qu'à faire conversation avec elle, puisqu'elle parloit

françois passablement. Roquebrune lui voulut confier sa genealogie en

parchemin, pour faire valoir à l'Espagnole la splendeur de sa race; mais

la Rancune lui dit que cela etoit meilleur à faire un chevalier de Malte

qu'à se faire aimer. Roquebrune, là-dessus, fit l'action d'un homme qui

compte de l'argent en sa main, et dit à la Rancune: «Vous sçavez bien

quel homme je suis.--Oui, oui, lui repondit la Rancune, je sçais bien

quel homme vous êtes et quel homme vous serez toute votre vie.» Le poète

s'en retourna comme il etoit venu, et la Rancune, son rival et son

confident tout ensemble, se rapprocha de la Rappinière et de Ragotin,

qui etoient rivaux aussi sans le sçavoir. Pour le vieil la Rancune,

outre que l'on hait facilement ceux qui ont pretention sur ce que l'on

destine pour soi, et que naturellement il haïssoit tout le monde, il

avoit de plus toujours eu grande aversion pour le poète, qui sans doute

ne la fit point cesser par cette confidence. La Rancune fit donc dessein

à l'heure même de lui faire tous les plus mechans tours qu'il pourroit,

à quoi son esprit de singe etoit fort propre. Pour ne perdre point de

temps, il commença dès le jour même, par une insigne mechanceté, à lui

emprunter de l'argent, dont il se fit habiller depuis les pieds jusqu'à

la tête, et se donna du linge. Il avoit eté malpropre toute sa vie; mais

l'amour, qui fait de plus grands miracles, le rendit soigneux de sa

personne sur la fin de ses jours. Il prit du linge blanc plus souvent

qu'il n'appartenoit à un vieil comedien de campagne[200], et commença de

se teindre et raser le poil si souvent et avec tant de soin, que ses

camarades s'en aperçurent.

[Note 195:

Le Roman Comique · 第 36 / 265 题