CHAPITRE XVIII.

Suite de l'histoire de Destin et de l'Etoile.

J'ai fait le precedent chapitre un peu court; peut-être que celui-ci

sera plus long; je n'en suis pourtant pas bien assuré: nous allons voir.

Le Destin se mit en sa place accoutumée et reprit son histoire en cette

sorte: Je m'en vais vous achever le plus succinctement que je pourrai

une vie qui ne vous a dejà ennuyées que trop long-temps. Verville

m'etant venu voir, comme je vous ai dit, et n'ayant pu me persuader de

retourner chez son père, il me quitta fort affligé de ma resolution, à

ce qu'il me parut, et s'en retourna chez lui, où quelque temps après il

se maria avec mademoiselle de Saldagne, et Saint-Far en fit autant avec

mademoiselle de Lery. Elle etoit aussi spirituelle que Saint-Far l'etoit

peu, et j'ai bien de la peine à m'imaginer comment deux esprits si

disproportionnés se seront accordés ensemble. Cependant je me gueris

entierement, et le genereux monsieur de Saint-Sauveur, ayant approuvé la

resolution que j'avois prise de m'en aller hors du royaume, me donna de

l'argent pour mon voyage, et Verville, qui ne m'oublia point pour s'être

marié, me fit present d'un bon cheval et de cent pistoles. Je pris le

chemin de Lyon pour retourner en Italie, à dessein de repasser par Rome,

et, après y avoir vu ma Leonore pour la dernière fois, de m'aller faire

tuer en Candie[181], pour n'être pas long-temps malheureux. À Nevers, je

logeai dans une hôtellerie qui etoit proche de la rivière. Etant arrivé

de bonne heure et ne sçachant à quoi me divertir en attendant le souper,

j'allai me promener sur un grand pont de pierre qui traverse la rivière

de Loire. Deux femmes s'y promenoient aussi, dont l'une, qui paroissoit

être malade, s'appuyoit sur l'autre, ayant bien de la peine à marcher.

Je les saluai, sans les regarder, en passant auprès d'elles, et me

promenai quelque temps sur le pont, songeant à ma malheureuse fortune et

plus souvent à mon amour. J'etois assez bien vêtu, comme il est

necessaire de l'être à ceux de qui la condition ne peut faire excuser un

mechant habit. Quand je repassai auprès de ces femmes, j'entendis dire à

demi-haut: «Pour moi, je croirois que ce fût lui s'il n'etoit point

mort.» Je ne sçais pourquoi je tournai la tête, n'ayant pas sujet de

prendre ces paroles-là pour moi. On ne les avoit pourtant pas dites pour

un autre. Je vis mademoiselle de la Boissière, le visage fort pâle et

defait, qui s'appuyoit sur sa fille Leonore. J'allai droit à elles avec

plus d'assurance que je n'eusse fait dans Rome, m'etant beaucoup formé

le corps et l'esprit durant le temps que j'avois demeuré à Paris. Je les

trouvai si surprises et si effrayées, que je crois qu'elles se fussent

mises en fuite si mademoiselle de la Boissière eût pu courir. Cela me

surprit aussi. Je leur demandai par quelle heureuse rencontre je me

trouvois avec les personnes du monde qui m'etoient les plus chères.

Elles se rassurèrent à mes paroles. Mademoiselle de la Boissière me dit

que je ne devois point trouver etrange si elles me regardoient avec

quelque sorte d'etonnement; que le seigneur Stefano leur avoit fait voir

des lettres de l'un des gentilshommes que j'accompagnois dans Rome, par

lesquelles on lui mandoit que j'avois eté tué durant la guerre de

Parme[182], et ajouta qu'elle etoit ravie de ce qu'une nouvelle qui

l'avoit si fort affligée ne se trouvoit pas veritable. Je lui repondis

que la mort n'etoit pas le plus grand malheur qui me pouvoit arriver, et

que je m'en allois à Venise faire courir le même bruit avec plus de

verité. Elles s'attristèrent de ma resolution, et la mère me fit alors

des caresses extraordinaires dont je ne pouvois deviner la cause. Enfin,

j'appris d'elle-même ce qui la rendoit si civile. Je pouvois encore lui

rendre service, et l'etat où elle se trouvoit ne lui permettoit pas de

me mepriser et de me faire mauvais visage, comme elle avoit fait dans

Rome. Il leur etoit arrivé un malheur assez grand pour les mettre en

peine. Ayant fait argent de tous leurs meubles, qui etoient fort beaux

et en quantité, elles etoient parties de Rome avec une servante

françoise qui les servoit il y avoit long-temps, et le seigneur Stefano

leur avoit donné son valet, qui etoit Flamand comme lui et qui vouloit

retourner en son pays. Ce valet et cette servante s'aimoient à dessein

de se marier ensemble, et leur amour n'etoit connu de personne.

Mademoiselle de la Boissière, etant arrivée à Rouane, se mit sur la

rivière. A Nevers, elle se trouva si mal qu'elle ne put passer outre.

Durant sa maladie, elle fut assez difficile à servir, et sa servante

s'en acquitta fort mal, contre sa coutume. Un matin, le valet et la

servante ne se trouvèrent plus, et, ce qui fut de plus fâcheux, l'argent

de la pauvre demoiselle disparut aussi. Le deplaisir qu'elle en eut

augmenta sa maladie, et elle fut contrainte de s'arrêter à Nevers pour

attendre des nouvelles de Paris, d'où elle esperoit recevoir de quoi

continuer son voyage. Mademoiselle de la Boissière m'apprit en peu de

mots cette fâcheuse aventure. Je les ramenai en leur hôtellerie, qui

etoit aussi la mienne, et, après avoir eté quelque temps avec elles, je

me retirai en ma chambre pour les laisser souper. Pour moi, je ne

mangeai point, et je crus avoir eté à table cinq ou six heures pour le

moins. Je les allai voir aussitôt qu'elles m'eurent fait dire que j'y

serois le bien venu. Je trouvai la mère dans son lit, et la fille me

parut avec un visage aussi triste que je l'avois trouvée gaie un moment

auparavant. Sa mère etoit encore plus triste qu'elle, et je le devins

aussi. Nous fûmes quelque temps à nous regarder sans rien dire. Enfin,

mademoiselle de la Boissière me montra des lettres qu'elle avoit reçues

de Paris, qui la rendoient, sa fille et elle, les plus affligées

personnes du monde. Elle m'apprit le sujet de son affliction avec une si

grande effusion de larmes, et sa fille, que je vis pleurer aussi fort

que sa mère, me toucha tellement, que je ne crus pas leur temoigner

assez bien mon ressentiment, quoique je leur offrisse tout ce qui

dependoit de moi, d'une façon à ne les point faire douter de ma

franchise. «Je ne sais pas encore ce qui vous afflige si fort, leur

dis-je; mais, s'il ne faut que ma vie pour diminuer la peine où je vous

vois, vous pouvez vous mettre l'esprit en repos. Dites-moi donc, Madame,

ce qu'il faut que je fasse. J'ai de l'argent si vous en manquez, j'ai du

courage si vous avez des ennemis, et je ne pretends de tous les services

que je vous offre que la satisfaction de vous avoir servie.» Mon visage

et mes paroles leur firent si bien voir ce que j'avois dans l'ame, que

leur grande affliction se modera un peu. Mademoiselle de la Boissière me

lut une lettre par laquelle une femme de ses amies lui mandoit qu'une

personne qu'elle ne nommoit point, et que je m'aperçus bien être le père

de Leonore, avoit eu commandement de se retirer de la cour et qu'il s'en

étoit allé en Hollande. Ainsi la pauvre demoiselle se trouvoit dans un

pays inconnu, sans argent et sans esperance d'en avoir. Je lui offris de

nouveau ce que j'en avois, qui pouvoit monter à cinq cens ecus, et lui

dis que je la conduirois en Hollande et au bout du monde, si elle y

vouloit aller. Enfin, je l'assurai qu'elle avoit retrouvé en moi une

personne qui la serviroit comme un valet et de qui elle seroit aimée et

respectée comme d'un fils. Je rougis extrêmement en prononçant le mot de

fils; mais je n'etois plus cet homme odieux à qui l'on avoit refusé la

porte dans Rome et pour qui Leonore n'étoit pas visible, et mademoiselle

de la Boissière n'etoit plus pour moi une mère sevère. A toutes les

offres que je lui fis elle me repondit toujours que Leonore me seroit

fort obligée. Tout se passoit au nom de Leonore, et vous eussiez dit que

sa mère n'etoit plus qu'une suivante qui parloit pour sa maîtresse: tant

il est vrai que la plupart du monde ne considère les personnes que selon

qu'elles leur sont utiles.

[Note 181: Dans la guerre que Venise, assistée du pape, y soutenoit

contre les Turcs. Voir notre note plus haut, I. 1, ch. 13.]

[Note 182: Voir plus haut notre note (1re partie, chapitre 15).]

Je les laissai fort consolées, et me retirai en ma chambre le plus

satisfait homme du monde. Je passai la nuit fort agreablement, quoiqu'en

veillant, ce qui me retint au lit assez tard, n'ayant commencé à dormir

qu'à la pointe du jour. Leonore me parut ce jour-là habillée avec plus

de soin qu'elle n'étoit le jour de devant, et elle put bien remarquer

que je ne m'etois pas negligé. Je la menai à la messe sans sa mère, qui

etoit encore trop foible. Nous dînâmes ensemble, et depuis ce temps-là

nous ne fûmes plus qu'une même famille. Mademoiselle de la Boissière me

temoignoit beaucoup de reconnoissance des services que je lui rendois,

et me protestoit souvent qu'elle n'en mourroit pas ingrate. Je vendis

mon cheval, et, aussitôt que la malade fut assez forte, nous prîmes une

cabane[183] et baissâmes jusqu'à Orleans. Durant le temps que nous fûmes

sur l'eau, je jouis de la conversation de Leonore, sans qu'une si grande

felicité fût troublée par sa mère. Je trouvai des lumières dans l'esprit

de cette belle fille aussi brillantes que celles de ses yeux, et le

mien, dont peut-être elle avoit pu douter dans Rome, ne lui deplut pas

alors. Que vous dirai-je davantage? elle vint à m'aimer autant que je

l'aimois, et vous avez bien pu reconnoître depuis le temps que vous nous

voyez l'un et l'autre, que cette amour reciproque n'est point encore

diminuée.

[Note 183: Ce mot désigne ici un bateau à fond plat et couvert, dont

on se servoit principalement sur la Loire. (Dict. de Furetière.)]

«Quoi! interrompit Angelique, mademoiselle de l'Etoile est donc

Leonore?--Et qui donc?» lui repondit le Destin. Mademoiselle de l'Etoile

prit la parole, et dit que sa compagne avoit raison de douter qu'elle

fût cette Leonore dont le Destin avoit fait une beauté de roman. «Ce

n'est point par cette raison-là, repartit Angelique, mais c'est à cause

que l'on a toujours de la peine à croire une chose que l'on a beaucoup

désirée.» Mademoiselle de la Caverne dit qu'elle n'en avoit point douté,

et ne voulut pas que ce discours allât plus avant, afin que le Destin

poursuivît son histoire, qu'il reprit de cette sorte.

Nous arrivâmes à Orleans, où notre entrée fut si plaisante que je vous

en veux apprendre les particularités. Un tas de faquins qui attendent

sur le port ceux qui viennent par eau, pour porter leurs hardes, se

jetèrent à la foule dans notre cabane. Ils se presentèrent plus de

trente à se charger de deux ou trois petits paquets que le moins fort

d'entre eux eût pu porter sous ses bras. Si j'eusse eté seul, je n'eusse

pas peut-être eté assez sage pour ne m'emporter point contre ces

insolens. Huit d'entre eux saisirent une petite cassette qui ne pesoit

pas vingt livres, et ayant fait semblant d'avoir bien de la peine à la

lever de terre, enfin ils la haussèrent au milieu d'eux, par dessus

leurs têtes, chacun ne la soutenant que du bout du doigt. Toute la

canaille qui etoit sur le port se mit à rire, et nous fûmes contraints

d'en faire autant. J'etois pourtant tout rouge de honte d'avoir à

traverser toute une ville avec tant d'appareil, car le reste de nos

hardes, qu'un seul homme pouvoit porter, en occupa une vingtaine, et mes

seuls pistolets furent portés par quatre hommes. Nous entrâmes dans la

ville dans l'ordre que je vais vous dire: huit grands pendards ivres, ou

qui le devoient être, portoient au milieu d'eux une petite cassette,

comme je vous ai dejà dit. Mes pistolets suivoient l'un après l'autre,

chacun porté par deux hommes. Mademoiselle de la Boissière, qui

enrageoit aussi bien que moi, alloit immédiatement après. Elle etoit

assise dans une grande chaise de paille, soutenue sur deux grands bâtons

de batelier, et portée par quatre hommes[184] qui se relayoient les uns

les autres, et qui lui disoient cent sottises en la portant. Le reste de

nos bardes suivoit, qui etoit composé d'une petite valise et d'un paquet

couvert de toile, que sept ou huit de ces coquins se jetoient l'un à

l'autre durant le chemin, comme quand on joue au pot cassé.[B] Je

conduisois la queue du triomphe, tenant Leonore par la main, qui rioit

si fort qu'il falloit malgré moi que je prisse plaisir à cette

friponnerie. Durant notre marche, les passans s'arrêtoient dans les rues

pour nous considerer, et le bruit que l'on y faisoit à cause de nous

attiroit tout le monde aux fenêtres.

[Note B: Rabelais mentionne parmi les jeux de Gargantua le casse-pot

(Garg., I, 22). Voici la note de Le Duchat sur ce passage: «Au pot

cassé, dit Mathurin Cordier, ch. 38, nº 26, de son De corrupt. serm.

emend. On pend au plancher, avec une corde, un vieux pot de terre, puis

on bande les yeux à tous ceux de la compagnie, lesquels, en cet état,

vont tour à tour, un bâton à la main, tâcher d'atteindre le pot, au

hasard que les éclats en volent sur eux, ce qui cause un tintamarre où

il y a toujours du danger. Scarron, ch. 18 de la 1re partie de son Roman

comique, parle d'une autre manière de jouer au pot cassé.»

Effectivement, le jeu auquel notre auteur fait ici allusion seroit

plutôt une espèce de palet, un de ces jeux où les enfants se

divertissent à lancer des tessons de pots les uns contre les autres.

C'est, d'ailleurs, ce que semblent indiquer les termes de Mathurin

Cordier à l'endroit mentionné: «Ludamus ollâ pertusâ. Certemus ruptis

fictilibus.»]

[Note 184: On reconnoît ici la chaise à porteurs, travestie en

caricature. La chaise à porteurs, qui étoit, avec le brancard pour les

malades et les vieillards, la litière, la vinaigrette, etc., sans parler

des coches et carrosses pour les voyageurs, un des moyens de locomotion

les plus répandus et celui qu'avoient adopté les gens du bel air, fut

d'abord découvert, et Sauval nous apprend (Antiq., t. i, p. 192) que

c'étoit la reine Marguerite qui en avoit introduit l'usage.

Montbrun-Souscarrière rapporta d'Angleterre la mode des chaises

couvertes, suivant Tallemant et le Ménagiana, et en 1649 il en obtint le

privilége pour 40 ans, avec madame de Cavoye.]

Enfin nous arrivâmes au faubourg qui est du côté de Paris, suivis de

force canaille, et nous logeâmes à l'enseigne des Empereurs. Je fis

entrer mes dames dans une salle basse, et menaçai ensuite ces coquins si

serieusement qu'ils furent trop aises de recevoir fort peu de chose que

je leur donnai, l'hôte et l'hôtesse les ayant querellés. Mademoiselle de

la Boissière, que la joie de n'être plus sans argent avoit guérie plutôt

qu'autre chose, se trouva assez forte pour aller en carrosse. Nous

arrêtâmes trois places dans celui qui partoit le lendemain, et en deux

jours nous arrivâmes heureusement à Paris. En descendant à la maison des

coches, je fis connoissance avec la Rancune, qui etoit venu d'Orleans

aussi bien que nous, dans un coche qui accompagna notre carrosse. Il

ouït que je demandois où etoit l'hôtellerie des coches de Calais: il me

dit qu'il y alloit à l'heure même, et que, si nous n'avions point de

logis arrêté, qu'il nous meneroit loger, si nous voulions, chez une

femme de sa connoissance, qui logeoit en chambre garnie, où nous serions

fort commodément. Nous le crûmes, et nous nous en trouvâmes fort bien.

Cette femme etoit veuve d'un homme qui avoit eté, toute sa vie, tantôt

portier, et tantôt decorateur d'une troupe de comediens[185], et même

avoit tâché autrefois de reciter, et n'y avoit pas reussi. Ayant amassé

quelque chose en servant les comediens, il s'etoit mêlé de loger en

chambre garnie et de prendre des pensionnaires, et par-là s'etoit mis à

son aise. Nous louâmes deux chambres assez commodes. Mademoiselle de la

Boissière fut confirmée dans les mauvaises nouvelles qu'elle avoit eues

du père de Leonore, et en apprit d'autres qu'elle nous cacha, qui

l'affligèrent assez pour la faire retomber malade. Cela nous fit

differer quelque temps notre voyage de Hollande, où elle avoit resolu

que je la conduirois, et la Rancune, qui alloit y joindre une troupe de

comediens[186], voulut bien nous attendre après que je lui eus promis de

le defrayer.

[Note 185: Nous avons déjà dit quelles étoient les fonctions du

portier de comédie; pour celles du décorateur, on peut consulter le

Théâtre français de Chappuzeau, liv. 3.]

[Note 186: Sans doute la troupe du prince d'Orange, dont il est

question dans le premier chapitre de ce roman.]

Mademoiselle de la Boissière etoit souvent visitée par une de ses amies,

qui avoit servi en même temps qu'elle la femme de l'ambassadeur de Rome

en qualité de femme de chambre, et qui avoit même eté sa confidente

pendant le temps qu'elle fut aimée du père de Leonore. C'etoit d'elle

qu'elle avoit appris l'eloignement de son pretendu mari, et nous en

reçûmes plusieurs bons offices pendant le temps que nous fûmes à Paris.

Je ne sortois que le moins souvent que je pouvois, de peur d'être vu de

quelqu'un de ma connoissance, et je n'avois pas grand'peine à garder le

logis, puisque j'etois avec Leonore, et que, par les soins que je

rendois à sa mère, je me mettois toujours de mieux en mieux en son

esprit. À la persuasion de cette femme dont je vous viens de parler,

nous allâmes un jour nous promener à Saint-Cloud pour faire prendre

l'air à notre malade. Notre hôtesse fut de la partie et la Rancune

aussi. Nous prîmes un bateau. Nous nous promenâmes dans les plus beaux

jardins, et, après avoir fait collation, la Rancune conduisit notre

petite troupe vers notre bateau, tandis que je demeurai à compter dans

un cabaret avec une hôtesse fort déraisonnable[187], qui me retint plus

long-temps que je ne pensois. Je sortis d'entre ses mains au meilleur

marché que je pus, et m'en retournai rejoindre ma compagnie. Mais je fus

bien etonné de voir notre bateau fort avant dans la rivière, qui

ramenoit mes gens à Paris sans moi et sans me laisser même un petit

laquais qui portoit mon epée et mon manteau[188]. Comme j'etois sur le

bord de l'eau, bien en peine de sçavoir pourquoi on ne m'avoit pas

attendu, j'ouïs une grande rumeur dans une cabane; et, m'en etant

approché, je vis deux ou trois gentilshommes, ou qui avoient la mine de

l'être, qui vouloient battre un batelier parcequ'il refusoit d'aller

après notre bateau. J'entrai à tout hasard dans cette cabane dans le

temps qu'elle quittoit le bord, le batelier ayant eu peur d'être battu.

Mais, si j'avois eté en peine de ce que ma compagnie m'avoit laissé à

Saint-Cloud, je ne fus pas moins embarrassé de voir que celui qui

faisoit cette violence etoit le même Saldagne à qui j'avois tant de

sujet de vouloir du mal. Dans le moment que je le reconnus, il passa du

bout du bateau où il etoit à celui où j'etois, fort empêché de ma

contenance. Je lui cachai mon visage le mieux que je pus; mais, me

trouvant si près de lui qu'il etoit impossible qu'il ne me reconnût, et,

me trouvant sans epée, je pris la resolution la plus desesperée du

monde, dont la haine seule ne m'eût pas rendu capable si la jalousie ne

s'y fût mêlée. Je le saisis au corps dans l'instant qu'il me

reconnoissoit et me jetai dans la rivière avec lui. Il ne put se prendre

à moi, soit que ses gants l'en empêchassent[189], ou parcequ'il fut

surpris. Jamais homme ne fut plus près de se noyer que lui. La plupart

des bateaux allèrent à son secours, chacun croyant que nous etions

tombés dans l'eau par quelque accident, et Saldagne seul sçachant de

quelle façon la chose etoit arrivée, et n'etant pas en etat de s'en

plaindre sitôt ou de faire courir après moi. Je regagnai donc le bord

sans beaucoup de peine, n'ayant qu'un petit habit qui ne m'empêcha point

de nager; et, l'affaire valant bien la peine d'aller vite, je fus fort

eloigné de Saint-Cloud devant que Saldagne fût pêché. Si on eut bien de

la peine à le sauver, je pense qu'on n'en eut pas moins à le croire

lorsqu'il declara de quelle façon je m'etois hasardé pour le perdre, car

je ne vois pas pourquoi il en auroit fait un secret. Je fis un grand

tour pour regagner Paris, où je n'entrai que de nuit, sans avoir eu

besoin de me faire secher, le soleil et l'exercice violent que j'avois

fait en courant n'ayant laissé que fort peu d'humidité dans mes habits.

Enfin, je me revis avec ma chère Leonore, que je trouvai veritablement

affligée. La Rancune et notre hôtesse eurent une extrême joie de me

voir, aussi bien que mademoiselle de la Boissière, qui, pour mieux faire

croire que j'etois son fils à la Rancune et à notre hôtesse, avoit bien

fait de la mère affligée. Elle me fit des excuses en particulier de ce

que l'on ne m'avoit pas attendu, et m'avoua que la peur qu'elle avoit

eue de Saldagne l'avoit empêchée de songer en moi, outre qu'à la reserve

de la Rancune, le reste de notre troupe n'eût fait que m'embarrasser si

j'eusse eu prise avec Saldagne. J'appris alors qu'au sortir de

l'hôtellerie ou du cabaret où nous avions mangé, ce galant homme les

avoit suivis jusqu'au bateau; qu'il avoit prié fort incivilement Leonore

de se demasquer, et que, sa mère l'ayant reconnu pour le même homme qui

avoit attenté la même chose dans Rome, elle avoit regagné son bateau

fort effrayée, et l'avoit fait avancer dans la rivière sans m'attendre.

Saldagne cependant avoit eté joint par deux hommes de même trempe, et,

après avoir quelque temps tenu conseil sur le bord de l'eau, il etoit

entré avec eux dans le bateau, où je le trouvai menaçant le batelier

pour le faire aller après Leonore. Cette aventure fut cause que je

sortis encore moins que je n'avois fait. Mademoiselle de la Boissière

devint malade quelque temps après, la melancolie y contribuant beaucoup,

et cela fut cause que nous passâmes à Paris une partie de l'hiver. Nous

fûmes avertis qu'un prelat italien, qui revenoit d'Espagne, passoit en

Flandre par Peronne. La Rancune eut assez de credit pour nous faire

comprendre dans son passeport en qualité de comediens[190]. Un jour que

nous allâmes chez ce prelat italien, qui etoit logé dans la rue de

Seine, nous soupâmes par complaisance, dans le faubourg Saint-Germain,

avec des comediens de la connoissance de la Rancune[191]. Comme nous

passions, lui et moi, sur le Pont-Neuf, bien avant dans la nuit, nous

fûmes attaqués par cinq ou six tire-laine[192]. Je me defendis le mieux

que je pus, et, pour la Rancune, je vous avoue qu'il fit tout ce qu'un

homme de coeur pouvoit faire, et me sauva même la vie. Cela n'empêcha

pas que je ne fusse saisi par ces voleurs, mon epée m'étant

malheureusement tombée. La Rancune, qui se demêla vaillamment d'entre

eux, en fut quitte pour un mechant manteau. Pour moi, j'y perdis tout, à

la reserve de mon habit; et, ce qui me pensa desesperer, ils me prirent

une boîte de portrait dans laquelle celui du père de Leonore etoit en

email[193], et dont mademoiselle de la Boissière m'avoit prié de vendre

les diamans. Je retrouvai la Rancune chez un chirurgien au bout du

Pont-Neuf; il etoit blessé au bras et au visage, et moi je l'etois fort

legerement à la tête. Mademoiselle de la Boissière s'affligea fort de la

perte de son portrait; mais l'esperance d'en revoir bientôt l'original

la consola. Enfin, nous partîmes de Paris pour Peronne; de Peronne, nous

allâmes à Bruxelles, et de Bruxelles à La Haye.

[Note 187: Saint-Cloud, lieu de rendez-vous favori des promeneurs,

étoit renommé pour ses cabarets, et rempli de maisons de bouteilles, où

les gens du bon ton alloient faire la débauche. Le plus célèbre étoit

celui de la Duryer (V. son Hist. dans Tallemant). La plupart de ces

cabarets étoient chers, en raison du beau monde qui les fréquentoit.]

[Note 188: Le petit laquais étoit de rigueur, comme aujourd'hui le

groom microscopique, pour toute personne qui se respectoit. On en trouve

la preuve dans une foule de comédies et de romans comiques du temps.

Aussi la comtesse d'Escarbagnas, qui s'étoit formée à Paris,

n'avoit-elle pas négligé ce point important (V. la Comt. d'Escarb., sc.

5 et 6). Mais, par la suite, les femmes changèrent de mode, et, vers la

fin du XVIIe siècle, elles se mirent sur le pied d'avoir, au contraire,

un grand laquais.]

[Note 189: À cette époque, les gants étoient quelquefois surchargés

de franges et de broderies qui les rendoient aussi incommodes que

brillants:

Encor cela est-il peu prisé si l'on n'a

Le satin verd aux gants ou velours incarna,

Ou bien de franges d'or une paire bordée

Qui porte sur le bras une demi-coudée.

(Le Satyr. de la court [Variétés histor. et littér., Janne

t. 3], 1624.)]

[Note 190: Il n'y avoit alors rien d'impossible ni de contraire aux

usages reçus à ce que des comédiens fussent compris dans la suite d'un

prélat. V. plus loin notre note, 3e part., chap. 8.]

[Note 191: Beaucoup de comédiens logeoient dans le faubourg

Saint-Germain, à cause du voisinage d'un des principaux théâtres de

Paris, sis vis-à-vis la rue Guénégaud, à peu près à l'endroit que

recouvre maintenant le passage du Pont-Neuf, et transféré de là, par la

suite, dans la rue des Fossés-Saint-Germain. Les tavernes et cabarets,

où l'on pouvoit boire ou manger à tout prix, étoient en très grand

nombre autour des théâtres; en particulier, aux alentours de celui-ci,

il y avoit l'hôtel d'Anjou, rue Dauphine, où l'on dînoit à bon marché;

l'hôtel de France, rue Guénégaud, où l'on dînoit à 40 sous, etc.]

[Note 192: Voleurs, ainsi nommés de ce qu'ils tiroient de dessus les

épaules des passants leurs manteaux et vêtements de laine. C'est à une

étymologie analogue qu'il faut rapporter, par exemple, le nom de la rue

Tirechappe. Le Pont-Neuf étoit, pendant la nuit, le rendez-vous de

prédilection de ces hardis filous, grisons et rougets, comme, pendant le

jour, des charlatans, chanteurs et bateleurs, parcequ'il étoit aussi le

rendez-vous des oisifs et le lieu de passage le plus fréquenté de Paris.

Les voleurs n'avoient même pas attendu qu'on eût achevé de le bâtir pour

en faire un lieu de repaire fort dangereux, comme d'Aubigné nous

l'apprend dans un passage de la Confession de Sancy; mais à peine eut-il

été terminé que ce fut bien pis, et que les coupeurs de bourse en firent

le théâtre habituel de leurs exploits, en concurrence avec les

industriels, qui leur cédoient la place à la tombée de la nuit. De

grands seigneurs même, à l'exemple du prince Henri et de Falstaff, dans

le Henri IV de Shakespeare, trouvoient quelquefois plaisant de se

métamorphoser en filous, sous la conduite ou d'après l'exemple de Gaston

d'Orléans, comme l'attestent les témoignages de Sandras de Courtilz, de

Sorel, dans Francion (2e liv.), etc. Ceux-là étoient les tire-soie.

Comment la police eût-elle pu y mettre ordre, elle qui, en 1634, ne

disposoit encore que de 240 archers pour faire le guet, moitié le jour

et moitié la nuit, dans une ville sans réverbères; et qui d'ailleurs,

jusqu'au traité des Pyrénées, exerça ses fonctions avec si peu de

vigilance? V. Hist. du Pont-Neuf, par Éd. Fournier (Rev. fr., 1 et 10

octobre 1855).]

[Note 193: La peinture sur émail, telle qu'elle se pratique

aujourd'hui, étoit nouvelle alors. Ce fut vers 1632 que Jean Toutin,

orfèvre de Châteaudun, parvint à faire des émaux de belles couleurs

opaques, portraits et sujets historiques. Il eut pour disciple Gribelin,

qui perfectionna ses procédés. Puis vinrent dans le même siècle

l'orfèvre Dubié, qui logeoit aux galeries du Louvre; Morlière

(d'Orléans), qui travailloit à Blois; et, à Blois encore, Robert

Vauquier et Pierre Chartier; enfin, Petitot et Bordier. C'étoit

probablement dans ce nouveau genre qu'avoit été fait le portrait de Mlle

de La Boissière.]

Le père de Leonore en etoit parti quinze jours auparavant pour aller en

Angleterre, où il etoit allé servir le roi[194] contre les

parlementaires. La mère de Leonore en fut si affligée qu'elle en tomba

malade et en mourut. Elle me vit en mourant aussi affligé que si j'eusse

eté son fils. Elle me recommanda sa fille, et me fit promettre que je ne

l'abandonnerois point et que je ferois ce que je pourrois pour trouver

son père et la lui remettre entre les mains. À quelque temps de là, je

fus volé par un François de tout ce qui me restoit d'argent, et la

necessité où je me trouvai avec Leonore fut telle, que nous prîmes parti

dans votre troupe, qui nous reçut par l'entremise de la Rancune. Vous

sçavez le reste de mes aventures; elles ont eté, depuis ce temps-là,

communes avec les vôtres jusques à Tours, où je pense avoir vu encore le

diable de Saldagne; et, si je ne me trompe, je ne serai pas long-temps

en ce pays sans le trouver, ce que je crains moins pour moi que pour

Leonore, qui seroit abandonnée d'un serviteur fidèle si elle me perdoit,

ou si quelque malheur me separoit d'avec elle.

[Note 194: Charles I. On se souvient que le père de Léonore étoit un

seigneur écossois.]

Le Destin finit ainsi son histoire, et, après avoir consolé quelque

temps mademoiselle de l'Etoile, que le souvenir de ses malheurs faisoit

alors autant pleurer que si elle n'eût fait que commencer d'être

malheureuse, il prit congé des comediennes et s'alla coucher.

Le Roman Comique · 第 35 / 265 题