Le mauvais succès qu'eut la civilité de Ragotin.
Aussitôt que Destin eut quitté sa vieille broderie et repris son habit
de tous les jours, la Rappinière le mena aux prisons de la ville, à
cause que l'homme qu'ils avoient pris le jour que le curé de Domfront
fut enlevé demandoit à lui parler. Cependant les comediennes s'en
retournèrent en leur hôtellerie avec un grand cortége de Manceaux.
Ragotin, s'etant trouvé auprès de mademoiselle de la Caverne dans le
temps qu'elle sortoit du jeu de paume, où l'on avoit joué, lui presenta
la main pour la ramener, quoiqu'il eût mieux aimé rendre ce service-là à
sa chère l'Etoile. Il en fit autant à mademoiselle Angelique, tellement
qu'il se trouva ecuyer à droit[179] et à gauche. Cette double civilité
fut cause d'une incommodité triple, car la Caverne, qui avoit le haut de
la rue, comme de raison, etoit pressée par Ragotin, afin qu'Angelique ne
marchât point dans le ruisseau. De plus, le petit homme, qui ne leur
venoit qu'à la ceinture, tiroit si fort leurs mains en bas, qu'elles
avaient bien de la peine à s'empêcher de tomber sur lui. Ce qui les
incommodoit encore davantage, c'est qu'il se retournoit à tout moment
pour regarder mademoiselle de l'Etoile, qu'il entendoit parler derrière
lui à deux godelureaux qui la ramenoient malgré elle. Les pauvres
comediennes essayèrent souvent de se deprendre les mains, mais il tint
toujours si ferme qu'elles eussent autant aimé avoir les osselets[180].
Elles le prièrent cent fois de ne prendre pas tant de peine; il leur
repondit seulement: «Serviteur, serviteur» (c'etoit son compliment
ordinaire), et leur serra les mains encore plus fort. Il fallut donc
prendre patience jusqu'à l'escalier de leur chambre, où elles esperèrent
d'être remises en liberté; mais Ragotin n'etoit pas homme à cela. En
disant toujours: «Serviteur, serviteur», à tout ce qu'elles lui purent
dire, il essaya premièrement de monter de front avec les deux
comediennes, ce qui s'etant trouvé impossible parceque l'escalier etoit
trop etroit, la Caverne se mit le dos contre la muraille, et monta la
première, tirant après soi Ragotin, qui tiroit après soi Angelique, qui
ne tiroit rien et qui rioit comme une folle. Pour nouvelle incommodité,
à quatre ou cinq degrés de leur chambre, ils trouvèrent un valet de
l'hôte chargé d'un sac d'avoine d'une pesanteur excessive, qui leur dit
à grand'peine, tant il etoit accablé de son fardeau, qu'ils eussent à
descendre, parcequ'il ne pouvoit remonter, chargé comme il etoit.
Ragotin voulut repliquer; le valet jura tout net qu'il laisseroit tomber
son sac sur eux. Ils defirent donc avec precipitation ce qu'ils avoient
fait fort posément, sans que Ragotin voulût encore quitter les mains des
comediennes. Le valet chargé d'avoine les pressoit etrangement, ce qui
fut cause que Ragotin fit un faux pas, qui ne l'eût pas pourtant fait
tomber, se tenant comme il faisoit aux mains des comediennes; mais il
s'attira sur le corps la Caverne, laquelle le soutenoit davantage que sa
fille, à cause de l'avantage du lieu. Elle tomba donc sur lui, et lui
marcha sur l'estomac et sur le ventre, se donnant de la tête contre
celle de sa fille si rudement qu'elles en tombèrent et l'une et l'autre.
Le valet, qui crut que tant de monde ne se releveroit pas si tôt, et qui
ne pouvoit plus supporter la pesanteur de son sac d'avoine, le dechargea
enfin sur les degrés, jurant comme un valet d'hôtellerie. Le sac se
delia ou se rompit par malheur. L'hôte y arriva, qui pensa enrager
contre son valet; le valet enrageoit contre les comediennes, les
comediennes enrageoient contre Ragotin, qui enrageoit plus que pas un de
ceux qui enragèrent, parceque mademoiselle de l'Etoile, qui arriva en
même temps, fut encore temoin de cette disgrâce, presque aussi fâcheuse
que celle du chapeau que l'on lui avoit coupé avec des ciseaux quelques
jours auparavant. La Caverne jura son grand serment que Ragotin ne la
mènerait jamais, et montra à mademoiselle de l'Etoile ses mains, qui
etoient toutes meurtries. L'Etoile lui dit que Dieu l'avoit punie de lui
avoir ravi M. Ragotin, qui l'avoit retenue devant la comedie pour la
ramener, et ajouta qu'elle etoit bien aise de ce qui etoit arrivé au
petit homme, puisqu'il lui avoit manqué de parole. Il n'entendit rien de
tout cela, car l'hôte parloit de lui faire payer le dechet de son
avoine, ayant déjà, pour le même sujet, voulu battre son valet, qui
appela Ragotin avocat de causes perdues. Angelique lui fit la guerre à
son tour, et lui reprocha qu'elle avoit eté son pis-aller. Enfin, la
fortune fit bien voir jusque là qu'elle ne prenoit encore nulle part
dans les promesses que la Rancune avoit faites à Ragotin de le rendre le
plus heureux amant de tout le pays du Maine, à y comprendre même le
Perche et Laval. L'avoine fut ramassée, et les comediennes montèrent
dans leur chambre l'une après l'autre, sans qu'il leur arrivât aucun
malheur. Ragotin ne les y suivit point, et je n'ai pas bien sçu où il
alla. L'heure du souper vint: on soupa dans l'hôtellerie; chacun prit
parti après le souper, et le Destin s'enferma avec les comediennes pour
continuer son histoire.
[Note 179: Se disoit alors pour droite:
............On prend la tabatière;
Soudain, à gauche, à droit, par devant, par derrière, etc.
(Le Festin de Pierre, de Th. Corneille, acte I, sc. 1.)
Il se trouve même dans Boileau:
Les voyageurs sans guide assez souvent s'égarent,
L'un à droit, l'autre à gauche.....
(Sat. 4.)]
[Note 180: Donner les osselets à quelqu'un, c'étoit lui mettre au
pouce ou au poignet un noeud coulant, qu'on serroit à l'aide d'un os de
pied de mouton. On employoit surtout les osselets avec les prisonniers,
pour les obliger à suivre ceux qui les conduisoient.]