CHAPITRE XVI.

L'ouverture du theâtre, et autres choses qui ne sont pas de moindre

consequence.

Le lendemain, les comediens s'assemblèrent dès le matin en une des

chambres qu'ils occupoient dans l'hôtellerie, pour repeter la comedie

qui se devoit representer après-dîner. La Rancune, à qui Ragotin avoit

dejà fait confidence de la serenade, et qui avoit fait semblant d'avoir

de la peine à le croire, avertit ses compagnons que le petit homme ne

manqueroit pas de venir bientôt recueillir les louanges de sa galanterie

raffinée, et ajouta que, toutes les fois qu'il en voudrait parler, il

falloit en detourner le discours malicieusement. Ragotin entra dans la

chambre en même temps, et, après avoir salué les comediens en general,

il voulut parler de sa serenade à mademoiselle de l'Etoile, qui fut

alors pour lui une etoile errante: car elle changea de place sans lui

repondre, autant de fois qu'il lui demanda à quelle heure elle s'etoit

couchée et comment elle avoit passé la nuit. Il la quitta pour

mademoiselle Angelique, qui, au lieu de lui parler, ne fit qu'etudier

son rôle. Il s'adressa à la Caverne, qui ne le regarda seulement pas.

Tous les comediens, l'un après l'autre, suivirent exactement l'ordre

qu'avoit donné la Rancune, et ne repondirent point à ce que leur dit

Ragotin, ou changèrent de discours autant de fois qu'il voulut parler de

la nuit precedente. Enfin, pressé de sa vanité et ne pouvant laisser

languir sa reputation davantage, il dit tout haut, parlant à tout le

monde: «Voulez-vous que je vous avoue une verité?--Vous en userez comme

il vous plaira, repondit quelqu'un.--C'est moi, ajouta-t-il, qui vous ai

donné cette nuit une serenade.--On les donne donc en ce pays avec des

orgues? lui dit le Destin. Et à qui la donniez-vous? N'est-ce point,

continua-t-il, à la belle dame qui fit battre tant d'honnêtes chiens

ensemble?--Il n'en faut pas douter, dit l'Olive: car ces animaux de

nature mordante n'eussent pas troublé une musique si harmonieuse à moins

que d'être rivaux, et même jaloux, de monsieur Ragotin.» Un autre de la

compagnie prit la parole et dit qu'il ne doutoit point qu'il ne fût bien

avec sa maîtresse et qu'il ne l'aimât à bonne intention, puisqu'il y

alloit si ouvertement. Enfin tous ceux qui etoient dans la chambre

poussèrent à bout Ragotin sur la serenade, à la reserve de la Rancune,

qui lui fit grâce, ayant eté honoré de l'honneur de sa confidence; et il

y a apparence que cette belle raillerie de chien eût épuisé tous ceux

qui etoient dans la chambre, si le poète, qui en son espèce etoit aussi

sot et aussi vain que Ragotin, et qui de toutes les choses tiroit

matière de contenter sa vanité, n'eût rompu les chiens en disant du ton

d'un homme de condition, ou plutôt qui le fait à fausses enseignes: «À

propos de serenade, il me souvient qu'à mes noces on m'en donna une

quinze jours de suite, qui etoit composée de plus de cent sortes

d'instruments. Elle courut par tout le Marais; les plus galantes dames

de la place Royale[176] l'adoptèrent; plusieurs galants s'en firent

honneur, et elle donna même de la jalousie à un homme de condition, qui

fit charger par ses gens ceux qui me la donnoient. Mais ils n'y

trouvèrent par leur compte, car ils etoient tous de mon pays, braves

gens s'il en est au monde, et dont la plus grande partie avoient eté

officiers dans un regiment que je mis sur pied quand les communes de nos

quartiers[177] se soulevèrent. La Rancune, qui avoit contraint son

naturel moqueur en faveur de Ragotin, n'eut pas la même bonté pour le

poète, qu'il persecutoit continuellement. Il prit donc la parole et dit

au nourrisson des Muses: «Votre serenade, de la façon que vous nous la

representez, etoit plutôt un charivari dont un homme de condition fut

importuné, et envoya la canaille de sa maison pour le faire taire ou

pour le chasser plus loin. Ce qui me le fait croire encore davantage,

c'est que votre femme est morte de vieillesse, et six mois après votre

hymenée, pour parler en vos termes.--Elle mourut pourtant du mal de

mère, dit le poète.--Dites plutôt de grand'mère, d'aïeule ou de

bisaïeule, repondit la Rancune. Dès le regne d'Henry quatrième, la mère

ne lui faisoit plus de mal, ajouta-t-il; et, pour vous montrer que j'en

sais plus de nouvelles que vous-même, quoique vous nous la prôniez si

souvent, je vous veux apprendre une chose d'elle qui n'est jamais venue

à votre connoissance: Dans la cour de la reine Marguerite...[178]» Ce

beau commencement d'histoire attira auprès de la Rancune tous ceux qui

etoient dans la chambre, qui savoient bien qu'il avoit des memoires

contre tout le genre humain. Le poète, qui le redoutoit extrêmement,

l'interrompit en lui disant: «Je gage cent pistoles que non.» Ce defi de

gager fait si à propos fit rire toute la compagnie et le fit sortir hors

de la chambre. C'etoit toujours ainsi par des gageures de sommes

considerables que le pauvre homme defendoit ses hyperboles quotidiennes,

qui pouvoient bien monter chaque semaine à la somme de mille ou douze

cents impertinences, sans y comprendre les menteries. La Rancune etoit

le contrôleur general tant de ses actions que de ses paroles, et

l'ascendant qu'il avoit sur lui etoit si grand que je l'ose comparer à

celui du genie d'Auguste sur celui d'Antoine, cela s'entend prix pour

prix, et sans faire comparaison de deux comediens de campagne à deux

Romains de ce calibre-là. La Rancune ayant donc commencé son conte, et

en ayant eté interrompu par le poète, comme je vous ai dit, chacun, le

pria instamment de l'achever; mais il s'en excusa, promettant de leur

conter une autre fois la vie du poète tout entière, et que celle de sa

femme y seroit comprise.

[Note 176: Sous la régence d'Anne d'Autriche, la place Royale et le

Marais étoient le centre où se réunissoit, comme de concert, cette

société épicurienne de grands seigneurs et de grandes dames qui a laissé

tant de traces dans les mémoires du temps, et dont Saint-Évremont a

célébré le souvenir dans son Épître à Ninon. Il s'y tenoit des

assemblées auxquelles Marion Delorme et Ninon de Lenclos, les deux plus

galantes dames du quartier, donnoient naturellement le ton. Aussi un

proverbe, rapporté par Saint-Simon, disoit-il: «Henri IV avec son peuple

sur le Pont-Neuf; Louis XIII avec les gens de qualité à la place

Royale.» Du reste, les dames galantes devoient y être attirées par le

voisinage des financiers, qui logeoient alors en grand nombre au Marais.

(V. Catal. des partisans, t. 1, p. 113 du Rec. des Mazarinades.)

«Mesdames de Rohan et les autres galantes de la place, dit Tallemant, ne

craignoient rien tant que madame Pilon, bien loin qu'elle les servît en

leurs amourettes.» (Hist. de madame Pilon.) Le Marais, voisin de la

place où logeoit Scarron, étoit considéré comme un pays de Cocagne,

comme l'île des plaisirs et des ris. Aussi Louis XIII, reprochant à

Cinq-Mars sa paresse, lui disoit-il «que ce vice n'étoit bon qu'à ceux

du Marais, où il avoit été nourri, qui étoient surtout adonnés à leurs

plaisirs, et que, s'il vouloit continuer cette vie, il falloit qu'il y

retournât». (Lett. de Louis XIII à Richel., 4 janv. 1641.) Dans son

Adieu au Marais et à la Place-Royale, Scarron s'exprime ainsi:

Adieu, beau quartier favori,

Des honnestes gens tant chéri,

Adieu, belle place où n'habite

Que mainte personne d'élite, etc.

Parmi les hauts et illustres personnages dont il nous a laissé la liste

dans cette pièce, et qui donnoient son principal lustre à cette place et

aux alentours, on peut citer MM. de Villequier de Courcy, le prince de

Gourné, le prince de Guemenée, Sarrazin, La Ménardière, etc.; mais ce

sont surtout les dames qu'il énumère complaisamment:--La princesse de

Guéménée, la duchesse de Rohan et sa fille, les marquises de Piennes et

de Grimault; mesdames de Bassompierre, de Blerancourt, de Maugiron, de

Martel, de Choisy, de Boisdauphine, de Gourné; les comtesses de Belin,

du Lude, de La Suze;--sans parler de Ninon et de Marion.]

[Note 177: Des bords de la Garonne. Roquebrune est Gascon, comme on

a pu s'en apercevoir déjà à sa confiance en lui-même et à ses hâbleries;

Scarron, d'ailleurs, le dit plus loin (l. 1, ch. 19).]

[Note 178: La première femme de Henri IV.]

Il fut question de repeter la comedie qu'on devoit jouer le jour même

dans un tripot voisin. Il n'arriva rien de remarquable pendant la

repetition. On joua après dîner et on joua fort bien. Mademoiselle de

l'Etoile y ravit tout le monde par sa beauté; Angelique eut des

partisans pour elle, et l'une et l'autre s'acquitta de son personnage à

la satisfaction de tout le monde; le Destin et ses camarades firent

aussi des merveilles, et ceux de l'assistance qui avoient souvent ouï la

comedie dans Paris avouèrent que les comediens du roi n'eussent pas

mieux representé. Ragotin ratifia en sa tête la donation qu'il avoit

faite de son corps et de son âme à mademoiselle de l'Etoile, passée par

devant la Rancune, qui lui promettoit tous les jours de la faire

accepter à la comedienne. Sans cette promesse, le desespoir eût bientôt

fait un beau grand sujet d'histoire tragique d'un méchant petit avocat.

Je ne dirai point si les comediens plurent autant aux dames du Mans que

les comediennes avoient fait aux hommes, quand j'en saurois quelque

chose je n'en dirais rien; mais, parceque l'homme le plus sage n'est pas

quelquefois maître de sa langue, je finirai le present chapitre, pour

m'ôter tout sujet de tentation.

Le Roman Comique · 第 33 / 265 题