L'ouverture du theâtre, et autres choses qui ne sont pas de moindre
consequence.
Le lendemain, les comediens s'assemblèrent dès le matin en une des
chambres qu'ils occupoient dans l'hôtellerie, pour repeter la comedie
qui se devoit representer après-dîner. La Rancune, à qui Ragotin avoit
dejà fait confidence de la serenade, et qui avoit fait semblant d'avoir
de la peine à le croire, avertit ses compagnons que le petit homme ne
manqueroit pas de venir bientôt recueillir les louanges de sa galanterie
raffinée, et ajouta que, toutes les fois qu'il en voudrait parler, il
falloit en detourner le discours malicieusement. Ragotin entra dans la
chambre en même temps, et, après avoir salué les comediens en general,
il voulut parler de sa serenade à mademoiselle de l'Etoile, qui fut
alors pour lui une etoile errante: car elle changea de place sans lui
repondre, autant de fois qu'il lui demanda à quelle heure elle s'etoit
couchée et comment elle avoit passé la nuit. Il la quitta pour
mademoiselle Angelique, qui, au lieu de lui parler, ne fit qu'etudier
son rôle. Il s'adressa à la Caverne, qui ne le regarda seulement pas.
Tous les comediens, l'un après l'autre, suivirent exactement l'ordre
qu'avoit donné la Rancune, et ne repondirent point à ce que leur dit
Ragotin, ou changèrent de discours autant de fois qu'il voulut parler de
la nuit precedente. Enfin, pressé de sa vanité et ne pouvant laisser
languir sa reputation davantage, il dit tout haut, parlant à tout le
monde: «Voulez-vous que je vous avoue une verité?--Vous en userez comme
il vous plaira, repondit quelqu'un.--C'est moi, ajouta-t-il, qui vous ai
donné cette nuit une serenade.--On les donne donc en ce pays avec des
orgues? lui dit le Destin. Et à qui la donniez-vous? N'est-ce point,
continua-t-il, à la belle dame qui fit battre tant d'honnêtes chiens
ensemble?--Il n'en faut pas douter, dit l'Olive: car ces animaux de
nature mordante n'eussent pas troublé une musique si harmonieuse à moins
que d'être rivaux, et même jaloux, de monsieur Ragotin.» Un autre de la
compagnie prit la parole et dit qu'il ne doutoit point qu'il ne fût bien
avec sa maîtresse et qu'il ne l'aimât à bonne intention, puisqu'il y
alloit si ouvertement. Enfin tous ceux qui etoient dans la chambre
poussèrent à bout Ragotin sur la serenade, à la reserve de la Rancune,
qui lui fit grâce, ayant eté honoré de l'honneur de sa confidence; et il
y a apparence que cette belle raillerie de chien eût épuisé tous ceux
qui etoient dans la chambre, si le poète, qui en son espèce etoit aussi
sot et aussi vain que Ragotin, et qui de toutes les choses tiroit
matière de contenter sa vanité, n'eût rompu les chiens en disant du ton
d'un homme de condition, ou plutôt qui le fait à fausses enseignes: «À
propos de serenade, il me souvient qu'à mes noces on m'en donna une
quinze jours de suite, qui etoit composée de plus de cent sortes
d'instruments. Elle courut par tout le Marais; les plus galantes dames
de la place Royale[176] l'adoptèrent; plusieurs galants s'en firent
honneur, et elle donna même de la jalousie à un homme de condition, qui
fit charger par ses gens ceux qui me la donnoient. Mais ils n'y
trouvèrent par leur compte, car ils etoient tous de mon pays, braves
gens s'il en est au monde, et dont la plus grande partie avoient eté
officiers dans un regiment que je mis sur pied quand les communes de nos
quartiers[177] se soulevèrent. La Rancune, qui avoit contraint son
naturel moqueur en faveur de Ragotin, n'eut pas la même bonté pour le
poète, qu'il persecutoit continuellement. Il prit donc la parole et dit
au nourrisson des Muses: «Votre serenade, de la façon que vous nous la
representez, etoit plutôt un charivari dont un homme de condition fut
importuné, et envoya la canaille de sa maison pour le faire taire ou
pour le chasser plus loin. Ce qui me le fait croire encore davantage,
c'est que votre femme est morte de vieillesse, et six mois après votre
hymenée, pour parler en vos termes.--Elle mourut pourtant du mal de
mère, dit le poète.--Dites plutôt de grand'mère, d'aïeule ou de
bisaïeule, repondit la Rancune. Dès le regne d'Henry quatrième, la mère
ne lui faisoit plus de mal, ajouta-t-il; et, pour vous montrer que j'en
sais plus de nouvelles que vous-même, quoique vous nous la prôniez si
souvent, je vous veux apprendre une chose d'elle qui n'est jamais venue
à votre connoissance: Dans la cour de la reine Marguerite...[178]» Ce
beau commencement d'histoire attira auprès de la Rancune tous ceux qui
etoient dans la chambre, qui savoient bien qu'il avoit des memoires
contre tout le genre humain. Le poète, qui le redoutoit extrêmement,
l'interrompit en lui disant: «Je gage cent pistoles que non.» Ce defi de
gager fait si à propos fit rire toute la compagnie et le fit sortir hors
de la chambre. C'etoit toujours ainsi par des gageures de sommes
considerables que le pauvre homme defendoit ses hyperboles quotidiennes,
qui pouvoient bien monter chaque semaine à la somme de mille ou douze
cents impertinences, sans y comprendre les menteries. La Rancune etoit
le contrôleur general tant de ses actions que de ses paroles, et
l'ascendant qu'il avoit sur lui etoit si grand que je l'ose comparer à
celui du genie d'Auguste sur celui d'Antoine, cela s'entend prix pour
prix, et sans faire comparaison de deux comediens de campagne à deux
Romains de ce calibre-là. La Rancune ayant donc commencé son conte, et
en ayant eté interrompu par le poète, comme je vous ai dit, chacun, le
pria instamment de l'achever; mais il s'en excusa, promettant de leur
conter une autre fois la vie du poète tout entière, et que celle de sa
femme y seroit comprise.
[Note 176: Sous la régence d'Anne d'Autriche, la place Royale et le
Marais étoient le centre où se réunissoit, comme de concert, cette
société épicurienne de grands seigneurs et de grandes dames qui a laissé
tant de traces dans les mémoires du temps, et dont Saint-Évremont a
célébré le souvenir dans son Épître à Ninon. Il s'y tenoit des
assemblées auxquelles Marion Delorme et Ninon de Lenclos, les deux plus
galantes dames du quartier, donnoient naturellement le ton. Aussi un
proverbe, rapporté par Saint-Simon, disoit-il: «Henri IV avec son peuple
sur le Pont-Neuf; Louis XIII avec les gens de qualité à la place
Royale.» Du reste, les dames galantes devoient y être attirées par le
voisinage des financiers, qui logeoient alors en grand nombre au Marais.
(V. Catal. des partisans, t. 1, p. 113 du Rec. des Mazarinades.)
«Mesdames de Rohan et les autres galantes de la place, dit Tallemant, ne
craignoient rien tant que madame Pilon, bien loin qu'elle les servît en
leurs amourettes.» (Hist. de madame Pilon.) Le Marais, voisin de la
place où logeoit Scarron, étoit considéré comme un pays de Cocagne,
comme l'île des plaisirs et des ris. Aussi Louis XIII, reprochant à
Cinq-Mars sa paresse, lui disoit-il «que ce vice n'étoit bon qu'à ceux
du Marais, où il avoit été nourri, qui étoient surtout adonnés à leurs
plaisirs, et que, s'il vouloit continuer cette vie, il falloit qu'il y
retournât». (Lett. de Louis XIII à Richel., 4 janv. 1641.) Dans son
Adieu au Marais et à la Place-Royale, Scarron s'exprime ainsi:
Adieu, beau quartier favori,
Des honnestes gens tant chéri,
Adieu, belle place où n'habite
Que mainte personne d'élite, etc.
Parmi les hauts et illustres personnages dont il nous a laissé la liste
dans cette pièce, et qui donnoient son principal lustre à cette place et
aux alentours, on peut citer MM. de Villequier de Courcy, le prince de
Gourné, le prince de Guemenée, Sarrazin, La Ménardière, etc.; mais ce
sont surtout les dames qu'il énumère complaisamment:--La princesse de
Guéménée, la duchesse de Rohan et sa fille, les marquises de Piennes et
de Grimault; mesdames de Bassompierre, de Blerancourt, de Maugiron, de
Martel, de Choisy, de Boisdauphine, de Gourné; les comtesses de Belin,
du Lude, de La Suze;--sans parler de Ninon et de Marion.]
[Note 177: Des bords de la Garonne. Roquebrune est Gascon, comme on
a pu s'en apercevoir déjà à sa confiance en lui-même et à ses hâbleries;
Scarron, d'ailleurs, le dit plus loin (l. 1, ch. 19).]
[Note 178: La première femme de Henri IV.]
Il fut question de repeter la comedie qu'on devoit jouer le jour même
dans un tripot voisin. Il n'arriva rien de remarquable pendant la
repetition. On joua après dîner et on joua fort bien. Mademoiselle de
l'Etoile y ravit tout le monde par sa beauté; Angelique eut des
partisans pour elle, et l'une et l'autre s'acquitta de son personnage à
la satisfaction de tout le monde; le Destin et ses camarades firent
aussi des merveilles, et ceux de l'assistance qui avoient souvent ouï la
comedie dans Paris avouèrent que les comediens du roi n'eussent pas
mieux representé. Ragotin ratifia en sa tête la donation qu'il avoit
faite de son corps et de son âme à mademoiselle de l'Etoile, passée par
devant la Rancune, qui lui promettoit tous les jours de la faire
accepter à la comedienne. Sans cette promesse, le desespoir eût bientôt
fait un beau grand sujet d'histoire tragique d'un méchant petit avocat.
Je ne dirai point si les comediens plurent autant aux dames du Mans que
les comediennes avoient fait aux hommes, quand j'en saurois quelque
chose je n'en dirais rien; mais, parceque l'homme le plus sage n'est pas
quelquefois maître de sa langue, je finirai le present chapitre, pour
m'ôter tout sujet de tentation.