SERENADE.

Il vous souviendra, s'il vous plaît, que, dans le precedent chapitre,

l'un de ceux qui avoient enlevé le curé de Domfront avoit quitté ses

compagnons etoit allé au galop je ne sais où. Comme il pressoit

extremement son cheval dans un chemin fort creux et fort etroit, il vit

de loin quelques gens de cheval qui venoient à lui. Il voulut retourner

sur ses pas pour les eviter et tourna son cheval si court et avec tant

de precipitation, qu'il se cabra et se renversa sur son maître. La

Rappinière et sa troupe (car c'etoient ceux qu'il avoit vus) trouvèrent

fort etrange qu'un homme qui venoit à eux si vite eût voulu s'en

retourner de la même façon; cela donna quelque soupçon à la Rappinière,

qui de son naturel en etoit fort susceptible, outre que sa charge

l'obligeoit à croire plutôt le mal que le bien; son soupçon s'augmenta

beaucoup quand, etant auprès de cet homme, qui avoit une jambe sous son

cheval, il vit qu'il ne paroissoit pas tant effrayé de sa chute que de

ce qu'il en avoit des temoins. Comme il ne hasardoit rien en augmentant

sa peur, et qu'il sçavoit faire sa charge mieux que prevôt du royaume,

il lui dit en l'approchant: «Vous voilà donc pris, homme de bien; ah! je

vous mettrai en lieu d'où vous ne tomberez pas si lourdement.» Ces

paroles etourdirent le malheureux bien plus que n'avoit fait sa chute,

et la Rappinière et les siens remarquèrent sur son visage de si grandes

marques d'une conscience bourrelée que tout autre moins entreprenant que

lui n'eût point balancé à l'arrêter. Il commanda donc à ses archers de

lui aider à se relever et le fit lier et garotter sur son cheval. La

rencontre qu'il fit un peu après du curé de Domfront dans le désordre

que vous avez vu, auprès d'un homme mort et d'un cheval tué d'un coup de

pistolet, lui assurèrent[161] qu'il ne s'etoit pas mepris, à quoi

contribua beaucoup la frayeur du prisonnier, qui augmenta visiblement à

son arrivée. Le Destin le regardoit plus attentivement que les autres,

pensant le reconnoître, et ne pouvant se remettre en mémoire où il

l'avoit vu; il travailla en vain sa réminiscence durant le chemin, il ne

put y retrouver ce qu'il cherchoit. Enfin, ils arrivèrent au Mans, où la

Rappinière fit emprisonner le prétendu criminel; et les comédiens, qui

devoient commencer le lendemain à représenter, se retirèrent en leur

hôtellerie pour donner ordre à leurs affaires. Ils se réconcilièrent

avec l'hôte, et le poète, qui etoit liberal comme un poète, voulut payer

le souper. Ragotin, qui se trouva dans l'hôtellerie et qui ne s'en

pouvoit eloigner depuis qu'il etoit amoureux de l'Etoile, en fut convié

par le poète, qui fut assez fou pour y convier aussi tous ceux qui

avoient été spectateurs de la bataille qui s'etoit donnée la nuit

précédente en chemise entre les comédiens et la famille de l'hôte.

[Note 161: Il faudroit lire assura. Mais je trouve cette faute dans

l'édition originale, et je ne crois pas devoir la corriger: c'est une

conséquence naturelle de la rapidité avec laquelle travailloit Scarron.]

Un peu devant le souper, la bonne compagnie qui etoit déjà dans

l'hôtellerie augmenta d'un operateur et de son train, qui etoit composé

de sa femme, d'une vieille servante maure, d'un singe[162] et de deux

valets. La Rancune le connoissoit il y avoit long-temps; ils se firent

force caresses, et le poète, qui faisoit aisement connoissance, ne

quitta point l'operateur et sa femme qu'à force de compliments pompeux,

et qui ne disoient pourtant pas grand chose, s'il ne leur eût fait

promettre qu'ils lui feroient l'honneur de souper avec lui[163]. On

soupa; il ne s'y passa rien de remarquable; on y but beaucoup et on n'y

mangea pas moins. Ragotin y reput ses yeux du visage de l'Etoile, ce qui

l'enivra autant que le vin qu'il avala, et il parla fort peu durant le

souper, quoique le poète lui donnât une belle matière à contester,

blâmant tout net les vers de Theophile, dont Ragotin etoit grand

admirateur[164]. Les comédiennes firent quelque temps conversation avec

la femme de l'operateur, qui etoit Espagnole et n'etoit pas desagreable.

Elles se retirèrent ensuite dans leur chambre, où le Destin les

conduisit pour achever son histoire, que la Caverne et sa fille

mouroient d'impatience d'entendre. L'Etoile cependant se mit à etudier

son rôle, et le Destin, ayant pris une chaise auprès d'un lit où la

Caverne et sa fille s'assirent, reprit son histoire en cette sorte:

[Note 162: Comme aujourd'hui, les charlatans et saltimbanques

aimoient à s'entourer d'un attirail bizarre, destiné à capter

l'attention du populaire. Le singe, en particulier, étoit recherché pour

cet usage. On connoît le fameux singe de Brioché, Fagotin, dont a parlé

La Fontaine, et que Cyrano, dit-on, tua d'un coup d'épée. Voy. Éd.

Fournier, Variét. hist., P. Jannet, t. 1, p. 277, etc. Il étoit d'usage

aussi que les opérateurs eussent avec eux un Marocain, nègre vrai ou

faux, plus souvent faux que vrai, qui remplissoit les fonctions de valet

et leur servoit à attirer la foule.]

[Note 163: On peut voir dans l'Histoire de Barry, de Filandre et

d'Alison (1704, in-12), les relations intimes qui existoient alors entre

les comédiens et les opérateurs, et la familiarité dans laquelle ils

vivoient ensemble, comme gens de métier analogue.]

[Note 164: «Dans ma jeunesse, dit Saint-Evremont, on admiroit

Théophile, malgré ses irrégularités et ses négligences.... Je l'ai vu

décrié depuis par tous les versificateurs» (Quelques observations sur le

goût et le discernement des François). Cette remarque est d'accord avec

le passage de Scarron; seulement, il est naturel que Ragotin admire

beaucoup ce poète, en sa double qualité de provincial arriéré et

d'esprit fort.]

Vous m'avez vu jusques ici fort amoureux et bien en peine de l'effet que

ma lettre auroit fait dans l'esprit de Leonore et de sa mère; vous

m'allez voir encore plus amoureux et le plus desesperé de tous les

hommes. J'allois voir tous les jours mademoiselle de la Boissière et sa

fille, si aveuglé de ma passion que je ne remarquois point la froideur

que l'on avoit pour moi, et considerois encore moins que mes trop

frequentes visites pouvoient leur être à la fin incommodes. Mademoiselle

de la Boissière s'en trouvoit fort importunée depuis que Saint-Far lui

avoit appris qui j'etois; mais elle ne pouvoit civilement me defendre sa

maison après ce qui m'etoit arrivé pour elle. Pour sa fille, à ce que je

puis juger par ce qu'elle a fait depuis, je lui faisois pitié, et elle

ne suivoit pas en cela les sentimens de sa mère, qui ne la perdoit

jamais de vue, afin que je ne pusse me trouver en particulier avec elle.

Mais, pour vous dire le vrai, quand cette belle fille eût voulu me

traiter moins froidement que sa mère, elle n'eût osé l'entreprendre

devant elle. Ainsi je souffrois comme une âme damnée, et mes frequentes

visites ne me servoient qu'à me rendre plus odieux à ceux à qui je

voulois plaire. Un jour que mademoiselle de la Boissière reçut des

lettres de France qui l'obligeoient à sortir, aussitôt qu'elle les eût

lues elle envoya louer un carrosse et chercher le seigneur Stephano pour

s'en faire accompagner, n'osant pas aller seule depuis la fâcheuse

rencontre où je l'avois servie. J'etois plus prêt et plus propre à lui

servir d'ecuyer que celui qu'elle envoyoit chercher; mais elle ne

vouloit pas recevoir le moindre service d'une personne dont elle se

vouloit defaire. Par bonheur Stephano ne se trouva point, et elle fut

contrainte de temoigner devant moi la peine où elle etoit de n'avoir

personne pour la mener, afin que je m'y offrisse, ce que je fis avec

autant de joie qu'elle avoit de depit d'être reduite de me mener avec

elle. Je la menai chez un cardinal qui etoit lors protecteur de

France[165], et qui lui donna heureusement audience aussitôt qu'elle la

lui eut fait demander. Il falloit que son affaire fût d'importance et

qu'elle ne fût pas sans difficulté, car elle fut long-temps à lui parler

en particulier dans une espèce de grotte, ou plutôt une fontaine

couverte, qui etoit au milieu d'un fort beau jardin. Cependant tous ceux

qui avoient suivi ce cardinal se promenoient dans les endroits du jardin

qui leur plaisoient le plus.

[Note 165: Tous les pays avoient à la cour de Rome des cardinaux

protecteurs, c'est-à-dire chargés d'y représenter leurs intérêts

spirituels.]

Me voilà donc dans une grande allée d'orangers, seul avec la belle

Leonore, comme j'avois tant souhaité de fois, et pourtant encore moins

hardi que je n'avois jamais eté. Je ne sais si elle s'en aperçut et si

ce fut par bonté qu'elle parla la première: «Ma mère, me dit-elle, aura

bien du sujet de quereller le seigneur Stephano de nous avoir

aujourd'hui manqué et d'être cause que nous vous donnons tant de

peine.--Et moi je lui serai bien obligé, lui repondis-je, de m'avoir

procuré, sans y penser, la plus grande felicité dont je jouirai

jamais.--Je vous ai assez d'obligation, repartit-elle, pour prendre part

à tout ce qui vous est avantageux: dites-moi donc, je vous prie, la

felicité qu'il vous a procurée, si c'est une chose qu'une fille puisse

sçavoir, afin que je m'en rejouisse.--J'aurois peur, lui dis-je, que

vous ne la fissiez cesser?--Moi! reprit-elle. Je ne fus jamais envieuse,

et, quand je le serois pour tout autre, je ne le serois jamais pour une

personne qui a mis sa vie en hasard pour moi.--Vous ne le feriez pas par

envie, lui repondis-je.--Et par quel autre motif m'opposerois-je à votre

felicité? reprit-elle.--Par mepris, lui dis-je.--Vous me mettez bien en

peine, ajouta-t-elle, si vous ne m'apprenez ce que je mepriserois, et de

quelle façon le mepris que je ferois de quelque chose vous la rendroit

moins agreable?--Il m'est bien aisé de m'expliquer, lui repondis-je,

mais je ne sais si vous voudriez bien m'entendre.--Ne me le dites donc

point, me dit-elle: car, quand on doute si on voudra bien entendre une

chose, c'est signe qu'elle n'est pas intelligible ou qu'elle peut

deplaire.» Je vous avoue que je me suis etonné cent fois comment je lui

pouvois repondre, songeant bien moins à ce qu'elle me disoit qu'à sa

mère, qui pouvoit revenir et me faire perdre l'occasion de lui parler de

mon amour. Enfin je m'enhardis, et, sans employer plus de temps en une

conversation qui ne me conduisoit pas assez vite où je voulois aller, je

lui dis, sans repondre à ses dernières paroles, qu'il y avoit long-temps

que je cherchois l'occasion de lui parler pour lui confirmer ce que

j'avois pris la hardiesse de lui ecrire, et que je ne me serois jamais

hasardé à cela si je n'avois sçu qu'elle avoit lu ma lettre. Je lui

redis ensuite une grande partie de ce que je lui avois ecrit, et ajoutai

qu'etant prêt de partir pour la guerre que le pape faisoit à quelques

princes d'Italie[166], et etant resolu d'y mourir, puisque je n'etois

pas digne de vivre pour elle, je la priois de m'apprendre les sentimens

qu'elle auroit eus pour moi si ma fortune eût eu plus de rapport avec la

hardiesse que j'avois eue de l'aimer. Elle m'avoua en rougissant que ma

mort ne lui seroit pas indifferente. «Et si vous êtes homme à faire

quelque chose pour vos amis, ajouta-t-elle, conservez-nous en un qui

nous a eté si utile; ou du moins, si vous êtes si pressé de mourir par

une raison plus forte que celle que vous me venez de dire, differez

votre mort jusques à tant que nous soyons revenus en France, où je dois

bientôt retourner avec ma mère.» Je la pressai de me dire plus

clairement les sentimens qu'elle avoit pour moi. Mais sa mère se trouva

lors si près de nous qu'elle n'eût pu me repondre quand elle l'eût

voulu. Mademoiselle de la Boissière me fit une mine assez froide, à

cause peut-être que j'avois eu le temps d'entretenir Leonore en

particulier, et cette belle fille même me parut en être un peu en peine.

Cela fut cause que je n'osai être que fort peu de temps chez elles. Je

les quittai le plus content du monde, et tirant des consequences fort

avantageuses à mon amour de la reponse de Leonore.

[Note 166: Cette guerre n'étoit en réalité qu'une lutte entre les

Farnèse, représentés par Odoardo Farnèse, prince de Parme, et les

Barberini, représentés par Urbain VIII. Lorsque le pape eut essayé

d'attaquer Parme et Plaisance (1641), les princes italiens rassemblèrent

une armée dans le Modenois pour arrêter ses envahissements. Après des

péripéties diverses, la paix se fit par la médiation de la France.]

Le lendemain, je ne manquai pas de les aller voir, suivant ma coutume.

On me dit qu'elles etoient sorties, et on me dit la même chose trois

jours de suite que j'y retournai sans me rebuter. Enfin le seigneur

Stephano me conseilla de n'y aller plus, parceque mademoiselle de la

Boissière ne permettroit pas que je visse sa fille, ajoutant qu'il me

croyoit trop raisonnable pour m'aller faire donner un refus. Il m'apprit

la cause de ma disgrace: la mère de Leonore l'avoit trouvée qui

m'ecrivoit une lettre, et, après l'avoit fort maltraitée, elle avoit

donné ordre à ses gens de me dire qu'elles n'y etoient pas, toutes les

fois que je les viendrois voir. Ce fut alors que j'appris le mauvais

office que m'avoit rendu Saint-Far, et que depuis ce temps-là mes

visites avoient fort importuné la mère. Pour la fille, Stephano m'assura

de sa part que mon merite lui eût fait oublier ma fortune si sa mère eût

été aussi peu interessée qu'elle.

Je ne vous dirai point le desespoir où me mirent ces fâcheuses

nouvelles; je m'affligeai autant que si on m'eût refusé Leonore

injustement, quoique je n'eusse jamais esperé de la posseder; je

m'emportai contre Saint-Far, et je songeai même a me battre contre lui;

mais enfin, me remettant devant les yeux ce que je devois à son père et

à son frère, je n'eus recours qu'à mes larmes. Je pleurai comme un

enfant, et je m'ennuyai partout où je ne fus pas seul. Il fallut partir

sans voir Leonore. Nous fîmes une campagne dans l'armée du pape, où je

fis tout ce que je pus pour me faire tuer. La fortune me fut contraire

en cela comme elle avoit toujours eté en autres choses. Je ne pus

trouver la mort que je cherchois, et j'acquis quelque reputation que je

ne cherchois point, et qui m'auroit satisfait en un autre temps; mais,

pour lors, rien ne me pouvoit satisfaire que le souvenir de Leonore.

Verville et Saint-Far furent obligés de retourner en France, où le baron

d'Arques les reçut en père idolâtre de ses enfans. Ma mère me reçut fort

froidement; pour mon père, il se tenoit à Paris chez le comte de Glaris,

qui l'avoit choisi pour être le gouverneur de son fils. Le baron

d'Arques, qui avoit sçu ce que j'avois fait dans la guerre d'Italie, où

même j'avois sauvé la vie à Verville, voulut que je fusse à lui en

qualité de gentilhomme. Il me permit d'aller voir mon père à Paris, qui

me reçut encore plus mal que n'avoit fait sa femme. Un autre homme de sa

condition, qui eût eu un fils aussi bien fait que moi, l'eût presenté au

comte Ecossois; mais mon père me tira hors de son logis avec

empressement, comme s'il eût eu peur que je l'eusse deshonoré. Il me

reprocha cent fois, durant le chemin que nous fîmes ensemble, que

j'etois trop brave, que j'avois la mine d'être glorieux et que j'aurois

mieux fait d'apprendre un metier que d'être un traîneur d'epée. Vous

pouvez penser que ces discours-là n'etoient guère agreables à un jeune

homme qui avoit eté bien elevé, qui s'etoit mis en quelque reputation à

la guerre, et enfin qui avoit osé aimer une fort belle fille, et même

lui decouvrir sa passion. Je vous avoue que les sentimens de respect et

d'amitié que l'on doit avoir pour un père n'empêchèrent point que je ne

le regardasse comme un très fâcheux vieillard. Il me promena dans deux

ou trois rues, me caressant de la sorte que je vous viens de dire, et

puis me quitta tout d'un coup, me defendant expressement de le revenir

voir. Je n'eus pas grand'peine à me resoudre de lui obéir. Je le quittai

et m'en allai voir M. de Saint-Sauveur, qui me reçut en père. Il fut

fort indigné de la brutalité du mien, et me promit de ne me point

abandonner. Le baron d'Arques eut des affaires qui l'obligèrent d'aller

demeurer à Paris. Il se logea à l'extremité du faubourg Saint-Germain,

en une fort belle maison que l'on avoit bâtie depuis peu avec beaucoup

d'autres qui ont rendu ce faubourg-là aussi beau que la ville[167].

[Note 167: Ce fut surtout dans la première moitié du XVIIe siècle,

sous Louis XIII et Louis XIV, que l'emplacement du Pré-aux-Clercs se

recouvrit peu à peu de constructions monumentales, et que le faubourg

Saint-Germain se trouva construit comme par enchantement. «On a

commencé, dit Sauval, à y bâtir en 1630; et quoique, depuis, tant Louis

XIII que Louis XIV aient souvent fait défense de passer certaines

limites, on ne laisse pas néanmoins d'avancer toujours... Tous les jours

on y entreprend de grands logis et beaux.» (Antiq., l. 8.) Corneille

lui-même va nous servir de témoin:

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses;

Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses:

Toute une ville entière, avec pompe bâtie,

Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,

Et nous fait présumer, à ses superbes toits,

Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.

(Menteur, II, 5.)

Voir aussi le début de l'Esprit follet de d'Ouville (1642). Ce ne fut

que vers 1620 qu'on commença à bâtir le quai Malaquais, sur une partie

du terrain occupé jadis par le palais, ou plutôt par les jardins de la

reine Marguerite, première femme de Henri IV. Jusque là, en sortant de

la porte de Nesle, située à peu près où est maintenant l'Institut, on

entroit en pleine campagne, dans le Pré-aux-Clercs. Cet emplacement, où

se voyoient à peine quelques rues, composées de maisons éparses que

séparoient des prés et des jardins, fut peu à peu sillonné par les rues

Jacob, des Saints-Pères, du Bac, de l'Université, de Verneuil, etc.]

Saint-Far et Verville faisoient leur cour, alloient au Cours[168] ou en

visite, et faisoient tout ce que font les jeunes gens de leur condition

en cette grande ville, qui fait passer pour campagnards les habitans des

autres villes du royaume. Pour moi, quand je ne les accompagnois point,

je m'allois exercer dans toutes les salles des tireurs d'armes, ou bien

j'allois à la comedie, ce qui est cause, peut-être, de ce que je suis

passable comedien.

[Note 168: Le mot Cours signifioit alors un «lieu qui sert de

rendez-vous au beau monde pour la promenade» (Dictionn. de Furetière).

Quand on l'employoit sans autre désignation, pour Paris, il indiquoit le

plus célèbre de tous: le Cours-la-Reine, ouvert sous la régence de Marie

de Médicis, en 1628, date des Lettres patentes, au lieu où il est encore

aujourd'hui, et qui fut bien vite adopté par la mode. V. Le Maire, Paris

ancien et moderne, t. 3, p. 386. Le Cours hors la porte Saint-Antoine

partageoit avec le Cours-la-Reine les préférences du beau monde. «Les

vrais galands seront curieux de dresser un almanach où ils verront.....

quand commence le Cours hors la porte Saint-Antoine, et quand c'est que

celuy de la Reyne-Mère a la vogue.» (Lois de la galant.)]

Un jour Verville me tira en particulier, et me decouvrit qu'il etoit

devenu fort amoureux d'une demoiselle qui demeuroit dans la même rue. Il

m'apprit qu'elle avoit un frère nommé Saldagne, qui etoit aussi jaloux

d'elle et d'une autre soeur qu'elle avoit que s'il eût eté leur mari, et

il me dit de plus qu'il avoit fait assez de progrès auprès d'elle pour

l'avoir persuadée de lui donner, la nuit suivante, entrée dans son

jardin, qui repondoit par une porte de derrière à la campagne, comme

celui du baron d'Arques. Après m'avoir fait cette confidence, il me pria

de l'y accompagner, et de faire tout ce que je pourrois pour me mettre

aux bonnes grâces de la fille qu'elle devoit avoir avec elle. Je ne

pouvois refuser à l'amitié que m'avoit toujours temoignée Verville de

faire tout ce qu'il vouloit. Nous sortîmes par la porte de derrière de

notre jardin sur les dix heures du soir, et fûmes reçus dans celui où

l'on nous attendoit par la maîtresse et la suivante. La pauvre

mademoiselle de Saldagne trembloit comme la feuille et n'osoit parler;

Verville n'etoit guère plus assuré; la suivante ne disoit mot, et moi,

qui n'etois là que pour accompagner Verville, je ne parlois point et

n'en avois pas envie. Enfin, Verville s'evertua et mena sa maîtresse

dans une allée couverte, après avoir bien recommandé à la suivante et à

moi de faire bon guet; ce que nous fîmes avec tant d'attention, que nous

nous promenâmes assez longtemps sans nous dire la moindre parole l'un à

l'autre. Au bout d'une allée, nous nous rencontrâmes avec les jeunes

amans. Verville me demanda assez haut si j'avois bien entretenu madame

Madelon. Je lui repondis que je ne croyois pas qu'elle eût sujet de s'en

plaindre. «Non assurément, dit aussitôt la soubrette, car il ne m'a

encore rien dit.» Verville s'en mit à rire et assura cette Madelon que

je valois bien la peine que l'on fît conversation avec moi, quoique je

fusse fort melancolique. Mademoiselle de Saldagne prit la parole, et dit

que sa femme de chambre n'etoit pas aussi une fille à mepriser. Et là

dessus, ces amans bienheureux nous quittèrent, nous recommandant de bien

prendre garde que l'on ne les surprît point. Je me preparai alors à

m'ennuyer beaucoup avec une servante qui m'alloit demander sans doute

combien je gagnois de gages, quelles servantes je connoissois dans le

quartier, si je savois des chansons nouvelles, et si j'avois bien des

profits avec mon maître. Je m'attendois après cela d'apprendre tous les

secrets de la maison de Saldagne, et tous les defauts tant de lui que de

ses soeurs, car peu de suivans se rencontrent ensemble sans se dire tout

ce qu'ils sçavent de leur maître, et sans trouver à redire au peu de

soin qu'ils ont de faire leur fortune et celle de leurs gens; mais je

fus bien etonné de me voir en conversation avec une servante qui me dit

d'abord: «Je te conjure, esprit muet, de me confesser si tu es valet,

et, si tu es valet, par quelle vertu admirable tu t'es empêché jusqu'à

cette heure de me dire du mal de ton maître.» Ces paroles si

extraordinaires en la bouche d'une femme de chambre me surprirent; je

lui demandai de quelle autorité elle se mêloit de m'exorciser. «Je vois

bien, me dit-elle, que tu es un esprit opiniâtre, et qu'il faut que je

redouble mes conjurations. Dis-moi donc, esprit rebelle, par la

puissance que Dieu m'a donnée sur les valets suffisans et glorieux,

dis-moi qui tu es.--Je suis un pauvre garçon, lui repondis-je, qui

voudrois bien être endormi dans mon lit.--Je vois bien, repartit-elle,

que j'aurai bien de la peine à te connoître; au moins ai-je dejà

decouvert que tu n'es guères galant: car, ajouta-t-elle, ne me devois-tu

pas parler le premier, me dire cent douceurs, me vouloir prendre la

main, te faire donner deux ou trois soufflets, autant de coups de pied,

te faire bien egratigner, enfin t'en retourner chez toi comme un homme à

bonne fortune[169]?--Il y a des filles dans Paris, interrompis-je, dont

je serois ravi de porter les marques; mais il y en a aussi que je ne

voudrois pas seulement envisager, de peur d'avoir de mauvais songes.--Tu

veux dire, reprit-elle, que je suis peut-être laide. Hé! monsieur le

difficile, ne sais-tu pas bien que la nuit tous les chats sont gris?--Je

ne veux rien faire la nuit, lui repondis-je, dont je me puisse repentir

le jour.--Et si je suis belle! me dit-elle.--Je ne vous aurois pas porté

assez de respect, lui dis-je; outre qu'avec l'esprit que vous me faites

paroître, vous meriteriez d'être servie et galantisée par les

formes.--Et servirois-tu bien une fille de merite par les formes? me

demanda-t-elle.--Mieux qu'homme du monde, lui dis-je, pourvu que je

l'aimasse.--Que t'importe? ajouta-t-elle, pourvu que tu en fusses

aimé.--Il faut que l'un et l'autre se rencontre dans une galanterie où

je m'embarquerois, lui repartis-je.--Vraiment, dit-elle, si je dois

juger du maître par le valet, ma maîtresse a bien choisi en monsieur de

Verville, et la servante pour qui tu te radoucirois auroit grand sujet

de faire l'importante.--Ce n'est pas assez de m'ouïr parler, lui dis-je,

il faut aussi me voir.--Je crois, repartit-elle, qu'il ne faut ni l'un

ni l'autre.»

[Note 169: Scarron a tracé lui-même, plus d'une fois, des scènes de

ce genre dans ses comédies, où il va du moins jusqu'aux injures, s'il ne

va pas jusqu'aux coups. Voyez, par exemple, l'Héritier ridicule (II, 3,

et V, 5).]

Notre conversation ne put durer davantage, car M. de Saldagne heurtoit à

grands coups à la porte de la rue, que l'on ne se hâtoit point d'ouvrir,

par l'ordre de sa soeur, qui vouloit avoir le temps de gagner sa

chambre. La demoiselle et la femme de chambre se retirèrent si troublées

et avec tant de precipitation, qu'elles ne nous dirent pas adieu en nous

mettant hors du jardin. Verville voulut que je l'accompagnasse en sa

chambre aussitôt que nous fûmes arrivés au logis. Jamais je ne vis un

homme plus amoureux et plus satisfait; il m'exagera l'esprit de sa

maîtresse et me dit qu'il n'auroit point l'esprit content que je ne

l'eusse vue. Enfin il me tint toute la nuit à me redire cent fois les

mêmes choses, et je ne pus m'aller coucher qu'alors que le point du jour

commença de paroître. Pour moi, j'etois fort etonné d'avoir trouvé une

servante de si bonne conversation, et je vous avoue que j'eus quelque

envie de sçavoir si elle etoit belle, quoique le souvenir de ma Leonore

me donnât une extrême indifference pour toutes les belles filles que je

voyois tous les jours dans Paris. Nous dormîmes, Verville et moi,

jusqu'à midi. Il ecrivit, aussitôt qu'il fut eveillé, à mademoiselle de

Saldagne, et envoya sa lettre par son valet, qui en avoit dejà porté

d'autres, et qui avoit correspondance avec sa femme de chambre. Ce valet

etoit Bas-Breton, d'une figure fort desagreable et d'un esprit qui

l'etoit encore plus. Il me vint en l'esprit, quand je le vis partir,

que, si la fille que j'avois entretenue le voyoit vilain comme il etoit

et parloit un moment à lui, qu'assurement elle ne le soupçonneroit point

d'être celui qui avoit accompagné Verville. Ce gros sot s'acquitta assez

bien de sa commission, pour un sot. Il trouva mademoiselle de Saldagne

avec sa soeur aînée, qui s'appeloit mademoiselle de Lery, à qui elle

avoit fait confidence de l'amour que Verville avoit pour elle. Comme il

attendoit sa reponse, M. de Saldagne fut ouï chanter sur le degré; il

venoit à la chambre de ses soeurs, qui cachèrent à la hâte notre Breton

dans une garde-robe. Le frère ne fut pas long-temps avec ses soeurs, et

le Breton fut tiré de sa cachette. Mademoiselle de Saldagne s'enferma

dans un petit cabinet pour faire reponse à Verville, et mademoiselle de

Lery fit conversation avec le Breton, qui sans doute ne la divertit

guère. Sa soeur, qui avoit achevé sa lettre, la delivra de notre

lourdaut, le renvoyant à son maître avec un billet par lequel elle lui

promettoit de l'attendre à la même heure, dans le même jardin. Aussitôt

que la nuit fut venue, vous pouvez penser que Verville se tint prêt pour

aller à l'assignation qu'on lui avoit donnée. Nous fûmes introduits dans

le jardin, et je me vis en tête la même personne que j'avois entretenue

et que j'avois trouvée si spirituelle. Elle me la parut encore plus

qu'elle n'avoit fait, et je vous avoue que le son de sa voix, et la

façon dont elle disoit les choses, me firent souhaiter qu'elle fût

belle. Cependant elle ne pouvoit croire que je fusse le Bas-Breton

qu'elle avoit vu, ni comprendre pourquoi j'avois plus d'esprit la nuit

que le jour: car, le Breton nous ayant conté que l'arrivée de Saldagne

dans la chambre de ses soeurs lui avoit fait grand' peur, je m'en fis

honneur devant cette spirituelle servante, en lui protestant que je

n'avois pas tant eu de peur pour moi que pour mademoiselle de Saldagne.

Cela lui ôta tout le doute qu'elle pouvoit avoir que je ne fusse pas le

valet de Verville, et je remarquai que, depuis cela, elle commença à me

tenir de vrais discours de servante. Elle m'apprit que ce monsieur de

Saldagne etoit un terrible homme, et que, s'etant trouvé fort jeune sans

père ni mère, avec beaucoup de bien et peu de parens, il exerçoit une

grande tyrannie sur ses soeurs pour les obliger à se faire religieuses,

les traitant non pas seulement en père injuste, mais en mari jaloux et

insupportable. Je lui allois parler à mon tour du baron d'Arques et de

ses enfans, quand la porte du jardin, que nous n'avions point fermée,

s'ouvrit, et nous vîmes entrer M. de Saldagne, suivi de deux laquais,

dont l'un lui portoit un flambeau. Il revenoit d'un logis qui etoit au

bout de la rue, dans la même ligne du sien et du nôtre, où l'on jouoit

tous les jours, et où Saint-Far alloit souvent se divertir. Ils y

avoient joué ce jour-là l'un et l'autre, et Saldagne, ayant perdu son

argent de bonne heure, etoit rentré dans son logis par la porte de

derrière, contre sa coutume, et, l'ayant trouvée ouverte, nous avoit

surpris, comme je vous viens de dire. Nous etions alors tous quatre dans

une allée couverte, ce qui nous donna moyen de nous derober à la vue de

Saldagne et de ses gens. La demoiselle demeura dans le jardin sous

pretexte de prendre le frais, et, pour rendre la chose plus

vraisemblable, elle se mit à chanter, sans en avoir grande envie, comme

vous pouvez penser. Cependant Verville, ayant escaladé la muraille par

une treille, s'etoit jeté de l'autre côté; mais un troisième laquais de

Saldagne, qui n'etoit pas encore entré, le vit sauter, et ne manqua pas

de venir dire à son maître qu'il venoit de voir sauter un homme de la

muraille du jardin dans la rue. En même temps on m'ouït tomber dans le

jardin fort rudement, la même treille par laquelle s'etoit sauvé

Verville s'etant malheureusement rompue sous moi. Le bruit de ma chute,

joint au rapport du laquais, emut tous ceux qui etoient dans le jardin.

Saldagne courut au bruit qu'il avoit entendu, suivi de ses trois

laquais, et, voyant un homme l'epée à la main (car aussitôt que je fus

relevé je m'etois mis en etat de me defendre), il m'attaqua à la tête

des siens. Je lui fis bientôt voir que je n'etois pas aisé à battre. Le

laquais qui portoit le flambeau s'avança plus que les autres; cela me

donna moyen de voir Saldagne au visage, que je reconnus pour le même

François qui m'avoit autrefois voulu assassiner dans Rome pour l'avoir

empêché de faire une violence à Leonore, comme je vous ai tantôt dit. Il

me reconnut aussi, et, ne doutant point que je ne fusse venu là pour lui

rendre la pareille, il me cria que je ne lui echapperois pas cette

fois-là. Il redoubla ses efforts, et alors je me trouvai fort pressé,

outre que je m'etois quasi rompu une jambe en tombant. Je gagnai en

lâchant le pied un cabinet dans lequel j'avois vu entrer la maîtresse de

Verville fort eplorée. Elle ne sortit point de ce cabinet, quoique je

m'y retirasse, soit qu'elle n'en eût pas le temps ou que la peur la

rendît immobile. Pour moi, je me sentis augmenter le courage quand je

vis que je ne pouvois être attaqué que par la porte du cabinet, qui

etoit assez etroite. Je blessai Saldagne en une main et le plus

opiniâtre de ses laquais en un bras, ce qui me fit donner un peu de

relâche. Je n'esperois pas pourtant en echapper, m'attendant qu'à la fin

on me tueroit à coups de pistolets, quand je leur aurois bien donné de

la peine à coups d'épée. Mais Verville vint à mon secours. Il ne s'etoit

point voulu retirer dans son logis sans moi, et, ayant ouï la rumeur et

le bruit des epées, il etoit venu me tirer du peril où il m'avoit mis,

ou le partager avec moi. Saldagne, avec qui il avoit dejà fait

connoissance, crut qu'il le venoit secourir comme son ami et son voisin;

il s'en tint fort obligé, et lui dit, en l'abordant: «Vous voyez,

Monsieur, comme je suis assassiné dans mon logis!» Verville, qui connut

sa pensée, lui repondit sans hesiter qu'il etoit son serviteur contre

tout autre, mais qu'il n'etoit là qu'en l'intention de me servir contre

qui que ce fût. Saldagne, enragé de s'être trompé, lui dit en jurant

qu'il viendroit bien à bout lui seul de deux traîtres, et, en même

temps, chargea Verville de furie, qui le reçut vigoureusement. Je sortis

de mon cabinet pour aller joindre mon ami, et, surprenant le laquais qui

portoit le flambeau, je ne le voulus pas tuer; je me contentai de lui

donner un estramaçon sur la tête qui l'effraya si fort qu'il s'enfuit

hors du jardin, bien avant dans la campagne, criant: «Aux voleurs!» Les

autres laquais s'enfuirent aussi. Pour ce qui est de Saldagne, au même

temps que la lumière du flambeau nous manqua, je le vis tomber dans une

palissade, soit que Verville l'eût blessé ou par un autre accident. Nous

ne jugeâmes pas à propos de le relever, mais bien de nous retirer bien

vite. La soeur de Saldagne que j'avois vue dans le cabinet, et qui

savoit bien que son frère etoit homme à lui faire de grandes violences,

en sortit alors et vint nous prier, parlant bas et fondant toute en

larmes, de l'emmener avec nous. Verville fut ravi d'avoir sa maîtresse

en sa puissance. Nous trouvâmes la porte de notre jardin entr'ouverte

comme nous l'avions laissée, et nous ne la fermâmes point, pour n'avoir

pas la peine de l'ouvrir si nous étions obligés de sortir.

Il y avoit dans notre jardin une salle basse, peinte et fort enjolivée,

où l'on mangeoit en eté et qui étoit detachée du reste de la maison. Mes

jeunes maîtres et moi y faisions quelquefois des armes, et, comme

c'etoit le lieu le plus agreable de la maison, le baron d'Arques, ses

enfans et moi, en avions chacun une clef, afin que les valets n'y

entrassent point et que les livres et les meubles qui y etoient fussent

en sûreté. Ce fut là où nous mîmes notre demoiselle, qui ne pouvoit se

consoler. Je lui dis que nous allions songer à sa sûreté et à la nôtre,

et que nous reviendrions à elle dans un moment. Verville fut un gros

quart d'heure à reveiller son valet breton, qui avoit fait la debauche.

Aussitôt qu'il nous eut allumé de la chandelle, nous songeâmes quelque

temps à ce que nous ferions de la soeur de Saldagne; enfin nous

resolûmes de la mettre dans ma chambre, qui etoit au haut du logis et

qui n'etoit frequentée que de mon valet et de moi. Nous retournâmes à la

salle du jardin avec de la lumière. Verville fit un grand cri en y

entrant, ce qui me surprit fort. Je n'eus pas le temps de lui demander

ce qu'il avoit, car j'ouïs parler à la porte de la salle, que quelqu'un

ouvrit à l'instant que j'eteignois ma chandelle. Verville demanda: «Qui

va là?» Son frère Saint-Far nous repondit: «C'est moi. Que diable

faites-vous ici sans chandelle à l'heure qu'il est?--Je m'entretenois

avec Garigues, parceque je ne puis dormir, lui repondit Verville.--Et

moi, dit Saint-Far, je ne puis dormir aussi, et viens occuper la salle à

mon tour; je vous prie de m'y laisser tout seul.» Nous ne nous fîmes pas

prier deux fois. Je fis sortir notre demoiselle le plus adroitement que

je pus, m'etant mis entre elle et Saint-Far, qui entroit en même-temps.

Je la menai dans ma chambre, sans qu'elle cessât de se desesperer, et

revins trouver Verville dans la sienne, où son valet ralluma de la

chandelle. Verville me dit, avec un visage affligé, qu'il falloit

necessairement qu'il retournât chez Saldagne. «Et qu'en voulez-vous

faire? lui dis-je; l'achever?--Ha, mon pauvre Garigues! s'écria-t-il, je

suis le plus malheureux homme du monde si je ne tire mademoiselle de

Saldagne d'entre les mains de son frère.--Et y est-elle encore, puis

qu'elle est dans ma chambre? lui repondis-je.--Plût à Dieu que cela fût,

me dit-il en soupirant.--Je crois que vous rêvez, lui repartis-je.--Je

ne rêve point, reprit-il; nous avons pris la soeur aînée de mademoiselle

de Saldagne pour elle.--Quoi! lui dis-je aussitôt, n'etiez-vous pas

ensemble dans le jardin?--Il n'y a rien de plus assuré, me

dit-il.--Pourquoi voulez-vous donc vous aller faire assommer chez son

frère? lui repondis-je, puisque la soeur que vous demandez est dans ma

chambre.--Ha! Garigues, s'ecria-t-il encore, je sais bien ce que j'ai

vu.--Et moi aussi, lui dis-je, et, pour vous montrer que je ne me trompe

point, venez voir mademoiselle de Saldagne.» Il me dit que j'etois fou,

et me suivit le plus affligé homme du monde. Mais mon etonnement ne fut

pas moindre que son affliction quand je vis dans ma chambre une

demoiselle que je n'avois jamais vue, et qui n'etoit point celle que

j'avois amenée. Verville en fut aussi etonné que moi, mais, en

recompense, le plus satisfait homme du monde, car il se trouvoit avec

mademoiselle de Saldagne. Il m'avoua que c'etoit lui qui s'étoit trompé;

mais je ne pouvois lui repondre, ne pouvant comprendre par quel

enchantement une demoiselle que j'avois toujours accompagnée s'etoit

transformée en une autre, à venir de la salle du jardin à ma chambre. Je

regardois attentivement la maîtresse de Verville, qui n'etoit point

assûrement celle que nous avions tirée de chez Saldagne, et qui même ne

lui ressembloit pas. Verville me voyant si eperdu: «Qu'as-tu donc? me

dit-il. Je te confesse encore une fois que je me suis trompé.--Je le

suis plus que vous si mademoiselle de Saldagne est entrée céans avec

nous, lui repondis-je.--Et avec qui donc? reprit-il.--Je ne sçais, lui

dis-je, ni qui le peut sçavoir, que mademoiselle même.--Je ne sçais pas

aussi avec qui je suis venue, si ce n'est avec monsieur, nous dit alors

mademoiselle de Saldagne, parlant de moi: car, continua-t-elle, ce n'est

pas monsieur de Verville qui m'a tirée de chez mon frère; c'est un homme

qui est entré chez nous un moment après que vous en êtes sorti. Je ne

sais pas si les plaintes de mon frère en furent cause, ou si nos

laquais, qui entrèrent en même-temps que lui, l'avoient averti de ce qui

s'etoit passé. Il fit porter mon frère dans sa chambre, et, ma femme de

chambre m'etant venue apprendre ce que je vous viens de dire, et qu'elle

avoit remarqué que cet homme etoit de la connoissance de mon frère et de

nos voisins, je l'allai attendre dans le jardin, où je le conjurai de me

mener chez lui jusqu'au lendemain, que je me ferois mener chez une dame

de mes amies, pour laisser passer la furie de mon frère, que je lui

avouai avoir tous les sujets du monde de redouter. Cet homme m'offrit

assez civilement de me conduire partout où je voudrois, et me promit de

me proteger contre mon frère, même au peril de sa vie. C'est sous sa

conduite que je suis venue en ce logis, où Verville, que j'ai bien connu

à la voix, a parlé à ce même homme; en suite de quoi on m'a mise dans la

chambre où vous me voyez.»

Ce que nous dit Mademoiselle de Saldagne ne m'eclaircit pas entièrement;

mais au moins aida-t-elle beaucoup à me faire deviner à peu près de

quelle façon la chose etoit arrivée. Pour Verville, il avoit eté si

attentif à considerer sa maîtresse, qu'il ne l'avoit eté que fort peu à

tout ce qu'elle nous dit. Il se mit à lui dire cent douceurs, sans se

mettre beaucoup en peine de sçavoir par quelle voie elle etoit venue

dans ma chambre. Je pris de la lumière, et, les laissant ensemble, je

retournai dans la salle du jardin, pour parler à Saint-Far, quand bien

il me devroit dire quelque chose de desobligeant, selon sa coutume. Mais

je fus bien etonné de trouver, au lieu de lui, la même demoiselle que je

savois très certainement avoir amenée de chez Saldagne. Ce qui augmenta

mon etonnement, ce fut de la voir tout en desordre, comme une personne à

qui on a fait une violence: sa coiffure etoit toute defaite, et le

mouchoir qui lui couvroit la gorge etoit sanglant en quelques endroits,

aussi bien que son visage.

«Verville, me dit-elle aussitôt qu'elle me vit paroître, ne m'approche

point, si ce n'est pour me tuer; tu feras bien mieux que d'entreprendre

une seconde violence. Si j'ai eu assez de force pour me defendre de la

première, Dieu m'en donnera encore assez pour t'arracher les yeux, si je

ne puis t'ôter la vie. C'est donc là, ajouta-t-elle en pleurant, cet

amour violent que tu disois avoir pour ma soeur? Oh! que la complaisance

que j'ai eue pour ses folies me coûte bon, et, quand on ne fait pas ce

qu'on doit, qu'il est bien juste de souffrir les maux que l'on craint le

plus! Mais que delibères-tu? me dit-elle encore, me voyant tout etonné.

As-tu quelque remords de ta mauvaise action? Si cela est, je l'oublierai

de bon coeur: tu es jeune, et j'ai eté trop imprudente de me fier en la

discretion d'un homme de ton âge. Remets-moi donc chez mon frère, je

t'en conjure; tout violent qu'il est, je le crains moins que toi, qui

n'es qu'un brutal, ou plutôt un ennemi mortel de notre maison; qui n'as

pu être satisfait d'une fille seduite et d'un gentilhomme assassiné, si

tu n'y ajoutois un plus grand crime.»

En achevant ces paroles, qu'elle prononça avec beaucoup de vehemence,

elle se mit à pleurer avec tant de violence que je n'ai jamais vu une

affliction pareille. Je vous avoue que ce fut là où j'achevai de perdre

le peu d'esprit que j'avois conservé en une si grande confusion; et si

elle n'eût cessé de parler d'elle-même, je n'eusse jamais osé

l'interrompre, de la façon que j'etois etonné et de l'autorité avec

laquelle elle m'avoit fait tous ces reproches. «Mademoiselle, lui

repondis-je, non seulement je ne suis point Verville, mais aussi j'ose

vous assurer qu'il n'est point capable d'une mauvaise action comme celle

dont vous vous plaignez.--Quoi! reprit-elle, tu n'es point Verville? Je

ne t'ai point vu aux mains avec mon frère? Un gentilhomme n'est point

venu à ton secours, et tu ne m'as point conduite ceans à ma prière, où

tu m'as voulu faire une violence indigne de toi et de moi?» Elle ne put

me rien dire davantage, tant la douleur la suffoquoit. Pour moi, je ne

fus jamais en plus grande peine, ne pouvant comprendre comme elle

connoissoit Verville et ne le connoissoit point. Je lui dis que la

violence qu'on lui avoit faite m'etoit inconnue, et, puisqu'elle etoit

soeur de M. de Saldagne, que je la menerois, si elle vouloit, où etoit

sa soeur. Comme j'achevois de parler, je vis entrer dans la salle

Verville et mademoiselle de Saldagne, qui vouloit absolument qu'on la

ramenât chez son frère. Je ne sais pas d'où lui etoit venue une si

dangereuse fantaisie. Les deux soeurs s'embrassèrent aussitôt qu'elles

se virent, et se remirent à pleurer à l'envi l'une de l'autre. Verville

les pria instamment de retourner dans ma chambre, leur représentant la

difficulté qu'il y auroit de faire ouvrir chez Monsieur de Saldagne, la

maison etant alarmée comme elle etoit, outre le péril qu'il y avoit pour

elles entre les mains d'un brutal; que dans son logis elles ne pouvoient

être decouvertes; que le jour alloit bientôt paroître, et que, selon les

nouvelles que l'on auroit de Saldagne, on aviseroit à ce que l'on auroit

à faire. Verville n'eut pas grand'peine à les faire condescendre à ce

qu'il voulut, ces pauvres demoiselles se trouvant toutes rassurées de se

voir ensemble. Nous montâmes en ma chambre, où, après avoir bien examiné

les etranges succès qui nous mettoient en peine, nous crûmes, avec

autant de certitude que si nous l'eussions vu, que la violence que l'on

avoit faite à mademoiselle de Lery venoit infailliblement de Saint-Far,

ne sachant que trop, Verville et moi, qu'il etoit encore capable de

quelque chose de pire. Nous ne nous trompions point en nos conjectures:

Saint-Far avoit joué dans la même maison où Saldagne avoit perdu son

argent, et, passant devant son jardin un moment après le desordre que

nous y avions fait, il s'etoit rencontré avec les laquais de Saldagne,

qui lui avoient fait le recit de ce qui etoit arrivé à leur maître,

qu'ils assuroient avoir eté assassiné par sept ou huit voleurs, pour

excuser la lâcheté qu'ils avoient faite en l'abandonnant. Saint-Far se

crut obligé de lui aller offrir son service comme à son voisin, et ne le

quitta point qu'il ne l'eût fait porter dans sa chambre, au sortir de

laquelle mademoiselle de Saldagne l'avoit prié de la mettre à couvert

des violences de son frère, et etoit venue avec lui, comme avoit fait sa

soeur avec nous. Il avoit donc voulu la mettre dans la salle du jardin,

où nous etions, comme je vous ai dit; et parcequ'il n'avoit pas moins de

peur que nous vissions sa demoiselle que nous en avions qu'il ne vît la

nôtre, et que par hasard les deux soeurs se trouvèrent l'une auprès de

l'autre quand il entra et quand nous sortîmes, je trouvai sous ma main

la sienne, au même temps qu'il se trompa de la même façon avec la nôtre,

et ainsi les demoiselles furent troquées, ce qui fut d'autant plus

faisable que j'avois eteint la lumière et qu'elles etoient vêtues l'une

comme l'autre, et si eperdues, aussi bien que nous, qu'elles ne savoient

ce qu'elles faisoient. Aussitôt que nous l'eûmes laissé dans la salle,

se voyant seul avec une fort belle fille, et ayant bien plus d'instinct

que de raison, ou, pour parler de lui comme il merite, etant la

brutalité même, il avoit voulu profiter de l'occasion, sans considerer

ce qui en pourroit arriver, et qu'il faisoit un outrage irreparable à

une fille de condition qui s'etoit mise entre ses bras comme dans un

asile. Sa brutalité fut punie comme elle meritoit: mademoiselle de Lery

se defendit en lionne, le mordit, l'egratigna et le mit tout en sang. À

tout cela il ne fit autre chose que s'aller coucher, et s'endormir aussi

tranquillement que s'il n'eût pas fait l'action du monde la plus

deraisonnable.

Vous êtes peut-être en peine de savoir comment mademoiselle de Lery se

trouvoit dans le jardin quand son frère nous y surprit; elle qui n'y

etoit point venue comme avoit fait sa soeur. C'est ce qui m'embarrassoit

aussi bien que vous; mais j'appris de l'une et de l'autre que

mademoiselle de Lery avoit accompagné sa soeur dans le jardin pour ne se

fier pas à la discretion d'une servante, et c'etoit elle que j'avois

entretenue sous le nom de Madelon. Je ne m'etonnai donc plus si j'avois

trouvé tant d'esprit en une femme de chambre, et mademoiselle de Lery

m'avoua qu'après avoir fait conversation avec moi dans le jardin et

m'avoir trouvé plus spirituel que ne l'est d'ordinaire un valet, celui

de Verville, qui lui avoit fait voir qu'il n'avoit guère d'esprit, et

qu'elle prenoit encore le lendemain pour moi, l'avoit extrêmement

etonnée. Depuis ce temps-là, nous eûmes l'un pour l'autre quelque chose

de plus que de l'estime, et j'ose dire qu'elle etoit pour le moins aussi

aise que moi de ce que nous nous pouvions aimer avec plus d'egalité et

de proportion que si l'un de nous deux eût eté valet ou servante.

Le jour parut que nous etions encore ensemble. Nous laissâmes nos

demoiselles dans ma chambre, où elles s'endormirent si elles voulurent,

et nous allâmes songer, Verville et moi, à ce que nous avions à faire.

Pour moi, qui n'etois pas amoureux comme Verville, je mourois d'envie de

dormir; mais il n'y avoit pas apparence d'abandonner mon ami dans un si

grand accablement d'affaires. J'avois un laquais aussi avisé que le

valet de chambre de Verville etoit maladroit; je l'instruisis autant que

je pus, et l'envoyai decouvrir ce qui se passoit chez Saldagne. Il

s'acquitta de sa commission avec esprit, et nous rapporta que les gens

de Saldagne disoient que des voleurs l'avoient fort blessé, et que l'on

ne parloit non plus de ses soeurs que si jamais il n'en eût eu, soit

qu'il ne se souciât point d'elles, ou qu'il eût défendu à ses gens d'en

parler, pour etouffer le bruit d'une chose qui lui etoit si

desavantageuse. «Je vois bien qu'il y aura ici du duel, me dit alors

Verville.--Et peut-être de l'assassinat», lui repondis-je; et là-dessus

je lui appris que Saldagne etoit le même qui m'avoit voulu assassiner

dans Rome; que nous nous etions reconnus l'un l'autre, et j'ajoutai que,

s'il croyoit que ce fût moi qui eût attenté sur sa vie, comme il y avoit

grande apparence, qu'assurement il ne soupçonnoit rien encore de

l'intelligence que ses soeurs avoient avec nous. J'allai rendre compte à

ces pauvres filles de ce que nous avions appris, et cependant Verville

alla trouver Saint-Far pour decouvrir ses sentiments et si nous avions

bien deviné. Il trouva qu'il avoit le visage fort egratigné; mais,

quelque question que Verville lui pût faire, il n'en put tirer autre

chose, sinon que, revenant de jouer, il avoit trouvé la porte du jardin

de Saldagne ouverte, sa maison en rumeur et lui fort blessé entre les

bras de ses gens, qui le portoient dans sa chambre. «Voilà un grand

accident, lui dit Verville, et ses soeurs en seront bien affligées: ce

sont de fort belles filles; je veux leur aller rendre visite.--Que

m'importe?» lui répondit ce brutal, qui se mit ensuite à siffler, sans

plus rien repondre à son frère pour tout ce qu'il lui put dire. Verville

le quitta et revint dans ma chambre, où j'employois toute mon eloquence

pour consoler nos belles affligées. Elles se desesperoient et

n'attendoient que des violences extrêmes de l'etrange humeur de leur

frère, qui etoit sans doute l'homme du monde le plus esclave de ses

passions. Mon laquais leur alla querir à manger dans le prochain

cabaret[170], ce qu'il continua de faire quinze jours durant que nous

les tînmes cachées dans ma chambre, où par bonheur elles ne furent point

decouvertes, parcequ'elle etoit au haut du logis et eloignée des autres.

Elles n'eussent point eu de repugnance à se mettre dans quelque maison

religieuse; mais, à cause de l'aventure fâcheuse qui leur etoit arrivée,

elles avoient grand sujet de craindre de ne sortir pas d'un couvent

quand elles voudroient, après s'y être renfermées d'elles-mêmes.

[Note 170: On donnoit à manger aussi bien qu'à boire dans les

cabarets, tandis qu'on ne donnoit qu'à boire dans les tavernes, débits

de plus bas étage.]

Cependant, les blessures de Saldagne se guerissoient, et Saint-Far, que

nous observions, l'alloit visiter tous les jours. Verville ne bougeoit

de ma chambre, à quoi on ne prenoit pas garde dans le logis, ayant

accoutumé d'y passer souvent les jours entiers à lire ou à s'entretenir

avec moi. Son amour augmentoit tous les jours pour mademoiselle de

Saldagne, et elle l'aimoit autant qu'elle en etoit aimée. Je ne

deplaisois pas à sa soeur aînée, et elle ne m'etoit pas indifferente. Ce

n'est pas que la passion que j'avois pour Leonore fût diminuée; mais je

n'esperois plus rien de ce côté-là, et, quand je l'aurois pu posseder,

j'aurais fait conscience de la rendre malheureuse.

Un jour Verville reçut un billet de Saldagne, qui le vouloit voir l'epée

à la main, et qui l'attendoit avec un de ses amis dans la plaine de

Grenelle[171]. Par le même billet Verville etoit prié de ne se servir

point d'un autre que de moi, ce qui me donna quelque soupçon que

peut-être il nous vouloit prendre tous deux d'un coup de filet. Ce

soupçon etoit assez bien fondé, ayant dejà experimenté ce qu'il savoit

faire; mais Verville ne s'y voulut pas arrêter, ayant resolu de lui

donner toutes sortes de satisfactions, et d'offrir même d'epouser sa

soeur. Il envoya querir un carrosse de louage, quoiqu'il y en eût trois

dans le logis. Nous allâmes où Saldagne nous attendoit, et où Verville

fut bien etonné de trouver son frère qui servoit son ennemi. Nous

n'oubliâmes ni soumissions ni prières pour faire passer les choses par

accommodement; il fallut absolument se battre avec les deux moins

raisonnables hommes du monde. Je voulus protester à Saint-Far que

j'etois au desespoir de tirer l'epée contre lui, et je ne repondis

qu'avec des soumissions et des paroles respectueuses à toutes les choses

outrageantes dont il exerça ma patience. Enfin, il me dit brutalement

que je lui avois toujours deplu, et que, pour regagner ses bonnes

grâces, il falloit que je reçusse de lui deux ou trois coups d'epée. En

disant cela, il vint à moi de furie. Je ne fis que parer quelque temps,

resolu d'essayer d'en venir aux prises au peril de quelques blessures.

Dieu favorisa ma bonne intention, il tomba à mes pieds. Je le laissai

relever, et cela l'anima encore davantage contre moi. Enfin, m'ayant

blessé legèrement à une epaule, il me cria, comme auroit fait un

laquais, que j'en tenois, avec un emportement si insolent que ma

patience se lassa. Je le pressai, et, l'ayant mis en desordre, je passai

si heureusement sur lui que je pus lui saisir la garde de son epée. «Cet

homme que vous haïssez tant, lui dis-je alors, vous donnera neanmoins la

vie.» Il fit cent efforts hors de saison sans jamais vouloir parler,

comme un brutal qu'il etoit, quoique je lui representasse que nous

devions aller separer son frère et Saldagne, qui se rouloient l'un sur

l'autre; mais je vis bien qu'il falloit agir autrement avec lui. Je ne

l'epargnai plus, et je pensai lui rompre la main d'un grand effort que

je fis en lui arrachant son epée, que je jetai assez loin de lui. Je

courus aussitôt au secours de Verville, qui etoit aux prises avec son

homme. En les approchant, je vis de loin des gens de cheval qui venoient

à nous. Saldagne fut desarmé, et en même temps je me sentis donner un

coup d'epée par derrière. C'etoit le genereux Saint-Far qui se servoit

si lâchement de l'epée que je lui avois laissée. Je ne fus plus maître

de mon ressentiment: je lui en portai un qui lui fit une grande

blessure. Le baron d'Arques, qui survint à l'heure même et qui vit que

je blessois son fils, m'en voulut d'autant plus de mal qu'il m'avoit

toujours voulu beaucoup de bien. Il poussa son cheval sur moi et me

donna un coup d'epée sur la tête. Ceux qui etoient venus avec lui

fondirent sur moi à son exemple. Je me demêlai assez heureusement de

tant d'ennemis; mais il eût fallu ceder au nombre si Verville, le plus

genereux ami du monde, ne se fût mis entre eux et moi au peril de sa

vie. Il donna un grand estramaçon sur les oreilles de son valet, qui me

pressoit plus que les autres, pour se faire de fête. Je presentai mon

epée par la garde au baron d'Arques: cela ne le flechit point. Il

m'appela coquin, ingrat, et me dit toutes les injures qui lui vinrent à

la bouche, jusqu'à me menacer de me faire pendre. Je repondis avec

beaucoup de fierté que, tout coquin et tout ingrat que j'etois, j'avois

donné la vie à son fils, et que je ne l'avois blessé qu'après en avoir

eté frappé en trahison. Verville soutint à son père que je n'avois pas

tort; mais il dit toujours qu'il ne me vouloit jamais voir. Saldagne

monta avec le baron d'Arques dans le carrosse où l'on avoit mis

Saint-Far; et Verville, qui ne me voulut point quitter, me reçut dans

l'autre auprès de lui. Il me fit descendre dans l'hôtel d'un de nos

princes, où il avoit des amis, et se retira chez son père. M. de

Saint-Sauveur m'envoya la nuit même un carrosse, et me reçut en son

logis secretement, où il eut soin de moi comme si j'eusse eté son fils.

Verville me vint voir le lendemain, et me conta que son père avoit eté

averti de notre combat par les soeurs de Saldagne, qu'il avoit trouvées

dans ma chambre. Il me dit ensuite avec grande joie que l'affaire

s'accommoderoit par un double mariage, aussitôt que son frère seroit

gueri, qui n'etoit pas blessé en un lieu dangereux; qu'il ne tiendroit

qu'à moi que je ne fusse bien avec Saldagne, et, pour son père, qu'il

n'etoit plus en colère et etoit bien fâché de m'avoir maltraité. Il

souhaita ensuite que je fusse bientôt gueri pour avoir part à tant de

rejouissance; mais je lui repondis que je ne pouvois plus demeurer dans

un pays où l'on pouvoit me reprocher ma basse naissance, comme avoit

fait son père[172], et que je quitterois bientôt le royaume pour me

faire tuer à la guerre, ou pour m'elever à une fortune proportionnée aux

sentiments d'honneur que son exemple m'avoit donnés. Je veux croire que

ma resolution l'affligea; mais un homme amoureux n'est pas long-temps

occupé par une autre passion que l'amour.

[Note 171: C'étoit un des rendez-vous favoris des bretteurs, avec la

porte Saint-Honoré, le boulevard de la porte Saint-Antoine, le pré du

Marché-aux-Chevaux, et la place Royale, qu'il ne faut pas oublier, car

il étoit presque devenu de mode parmi les gentilshommes de la choisir

pour y vider leurs querelles d'honneur. On se battoit parfois en pleine

rue et dans les passages les plus fréquentés. Nous pourrions citer, par

exemple, le duel, si ce mot est juste, de Chalais et du comte de

Pontgibault dans la rue Croix-des-Petits-Champs, ou, selon Tallemant,

sur le Pont-Neuf; celui de Darquy et de Baronville sur ce même pont,

etc.]

[Note 172: En l'appelant coquin, car ce mot se trouve souvent

employé à cette époque pour désigner injurieusement les petites gens,

les hommes de naissance vile, faisant partie, comme on disoit, de la

canaille. N'est-ce point en ce sens que Cyrano de Bergerac a dit:

«L'ingratitude est un vice de coquin dont la noblesse est incapable

(Lett. cont. les frond.)», et qu'ailleurs il fait dire au Sommeil:

«J'élève aussi, quand il me plaît, un coquin sur le trône.» (Énigme.) Le

P. Garasse, dans sa Doctrine curieuse, s'attache à faire voir que tous

les libertins et hérésiarques sont coquins et bélitres d'extraction.

Scarron lui-même a dit ailleurs:

Je suis pauvre par le courroux

Qu'a contre moi dame Fortune...

Tant il est vrai que le Destin

En me faisant fit un coquin.

(Étrennes à Mlle Descars.)

Ce mot a pu venir de coquus, pour désigner les gueux, en tant que

hantant les cuisines. Voyez, d'ailleurs, la ressemblance de queux et de

gueux.]

Le Destin continuoit ainsi son histoire, quand on ouït tirer dans la rue

un coup d'arquebuse, et tout aussitôt jouer des orgues. Cet instrument,

qui peut-être n'avoit point encore eté ouï à la porte d'une hôtellerie,

fit courir aux fenêtres tous ceux que le coup d'arquebuse avoit

eveillés. On continuoit toujours de jouer des orgues, et ceux qui s'y

connoissoient remarquèrent même que l'organiste jouoit un chant

d'eglise. Personne ne pouvoit rien comprendre en cette devote serenade,

qui pourtant n'etoit pas encore bien reconnue pour telle; mais on n'en

douta plus quand on ouït deux mechantes voix dont l'une chantoit le

dessus et l'autre râloit une basse. Ces deux voix de lutrin se

joignirent aux orgues, et firent un concert à faire hurler tous les

chiens du pays; ils chantèrent:

Allons de nos voix et de nos luths d'ivoire

Ravir les esprits,

(On peut voir cette chanson, au moins en partie, dans la Coméd. de

chans., IV, sc. 3. Ancien Th. franç., édit. Jannet, t. 9, p. 195).

et le reste de la chanson. Après que cet air suranné fut mal chanté, on

ouït la voix de quelqu'un qui parloit bas, le plus haut qu'il pouvoit,

en reprochant aux chantres qu'ils chantoient toujours une même chose;

les pauvres gens repondirent qu'ils ne savoient pas ce qu'on vouloit

qu'ils chantassent. «Chantez ce que vous voudrez, repondit à demi-haut

la même personne; il faut chanter, puisqu'on vous paie bien!» Après cet

arrêt definitif les orgues changèrent de ton, et on ouït un bel

Exaudiat[173], qui fut chanté fort devotement. Personne des auditeurs

n'avoit encore osé parler, de peur d'interrompre la musique, quand la

Rancune, qui ne se fut pas tu en une pareille occasion pour tous les

biens du monde, cria tout haut: «On fait donc ici le service divin dans

les rues?» Quelqu'un des ecoutans prit la parole et dit que l'on pouvoit

proprement appeler cela chanter tenèbres; un autre ajouta que c'etoit

une procession de nuit. Enfin, tous les facetieux de l'hôtellerie se

rejouirent sur la musique sans que pas un d'eux pût deviner celui qui la

donnoit, et, encore moins, à qui ni pourquoi. Cependant l'Exaudiat

avançoit toujours chemin, lorsque dix ou douze chiens, qui suivoient une

chienne de mauvaise vie, vinrent, à la suite de leur maîtresse, se mêler

parmi les jambes des musiciens; et, comme plusieurs rivaux ensemble ne

sont pas long-temps d'accord, après avoir grondé et juré quelque temps

les uns contre les autres, enfin, tout d'un coup, ils se pillèrent avec

tant d'animosité et de furie que les musiciens craignirent pour leurs

jambes et gagnèrent au pied, laissant leurs orgues à la discretion des

chiens. Ces amans immoderés n'en usèrent pas bien: ils renversèrent une

table à treteaux qui soutenoit la machine harmonieuse, et je ne voudrois

pas jurer que quelques uns de ces maudits chiens ne levassent la jambe

et ne pissassent contre les orgues renversées, ces animaux etant fort

diuretiques de leur nature, principalement quand quelque chienne de leur

connoissance a envie de proceder à la multiplication de son espèce. Le

concert etant ainsi deconcerté, l'hôte fit ouvrir la porte de

l'hôtellerie et voulut mettre à couvert le buffet d'orgues, la table et

les treteaux. Comme ses valets et lui s'occupoient à cette oeuvre

charitable, l'organiste revint à ses orgues, accompagné de trois

personnes, entre lesquelles il y avoit une femme et un homme qui se

cachoit le nez de son manteau. Cet homme etoit le veritable Ragotin, qui

avoit voulu donner une serenade à mademoiselle de l'Etoile, et s'etoit

adressé pour cela à un petit châtré, organiste d'une église[174]. Ce fut

ce monstre, ni homme ni femme, qui chanta le dessus et qui joua des

orgues, que sa servante avoit apportées; un enfant de choeur qui avoit

dejà mué chanta la basse; et tout cela pour le prix et somme de deux

testons[175], tant il faisoit dejà cher vivre dans ce bon pays du Maine.

Aussitôt que l'hôte eut reconnu les auteurs de la serenade, il dit,

assez haut pour être entendu de tous ceux qui etoient aux fenêtres de

l'hôtellerie: «C'est donc vous, Monsieur Ragotin, qui venez chanter

vêpres à ma porte; vous feriez bien mieux de dormir et de laisser dormir

mes hôtes!» Ragotin lui repondit qu'il le prenoit pour un autre; mais ce

fut d'une façon à faire croire encore davantage ce qu'il feignoit de

vouloir nier. Cependant l'organiste, qui trouva ses orgues rompues et

qui etoit fort colère, comme sont tous les animaux imberbes, dit à

Ragotin, en jurant, qu'il les lui falloit payer. Ragotin lui repondit

qu'il se moquoit de cela. «Ce n'est pourtant pas moquerie, repartit le

châtré, je veux être payé!» L'hôte et ses valets donnèrent leurs voix

pour lui; mais Ragotin leur apprit, comme à des ignorans, que cela ne se

pratiquoit point en serenade, et, cela dit, s'en alla tout fier de sa

galanterie. La musique chargea les orgues sur le dos de la servante du

châtré, qui se retira en son logis de fort mauvaise humeur, la table sur

l'epaule et suivi de l'enfant de choeur, qui portoit les deux treteaux.

L'hôtellerie fut refermée; le Destin donna le bonsoir aux comediennes,

et remit la fin de son histoire à la première occasion.

[Note 173: Psaume XIX.]

[Note 174: On sait que l'usage, venu d'Italie, d'employer des

castrats comme chanteurs et musiciens, se répandit dans les autres

contrées, et dura même long-temps en France. On connoît Berthod

l'incommodé, qui faisoit partie de la musique du roi. (V. Tallemant,

historiette de Bertaut.) C'étoient de semblables incommodés qui

chantoient dans les opéras que faisoit jouer Mazarin.]

[Note 175: Un teston est une ancienne monnoie, remontant au règne de

Louis XII, qui valoit d'abord quinze sous six deniers, et qui subit de

grandes variations dans sa valeur. Il fut supprimé par Henri III. Son

nom venoit de la tête du roi qu'il portoit sur une de ses faces.]

Le Roman Comique · 第 32 / 265 题