Combat de nuit.
Je suis trop homme d'honneur pour n'avertir pas le lecteur benevole que,
s'il est scandalisé de toutes les badineries qu'il a vues jusqu'ici dans
le present livre, il fera fort bien de n'en lire pas davantage: car, en
conscience, il n'y verra pas d'autre chose[132], quand le livre seroit
aussi gros que le Cyrus; et si, par ce qu'il a dejà vu, il a de la peine
à se douter de ce qu'il verra, peut-être que j'en suis logé là aussi
bien que lui, qu'un chapitre attire l'autre, et que je fais dans mon
livre comme ceux qui mettent la bride sur le col de leurs chevaux et les
laissent aller sur leur bonne foi. Peut-être aussi que j'ai un dessein
arreté, et que, sans emplir mon livre d'exemples à imiter, par des
peintures d'actions et de choses tantôt ridicules, tantôt blâmables,
j'instruirai en divertissant[133] de la même façon qu'un ivrogne donne
de l'aversion pour son vice, et peut quelquefois donner du plaisir par
les impertinences que lui fait faire son ivrognerie.
[Note 132: Scarron fait toujours bon marché de ses oeuvres et de son
talent; il en parle sans cesse de cette façon détachée et cavalière. Il
dit plus haut, mais, il est vrai, dans un sens différent, quoique sur un
ton analogue, que son livre n'est qu'un amas de sottises; et, dans son
Ode à M. Maynard (Rec. de 1651):
Moi qui suis un demi-poète,
Qui ne travaille qu'en sornette...
Helas! je n'ai pour toute Muse
Qu'une malheureuse camuse, etc.
Il parle à peu près de même dans une de ses épîtres (1643), dans la
dédicace du 5e liv. de son Virgile travesti, à Deslandes-Payen, etc.
C'étoit là, du reste, une des nécessités du genre qu'il avoit adopté.]
[Note 133: C'est le ridendo castigat mores de Santeuil.]
Finissons la moralité et reprenons nos comediens, que nous avons laissés
dans l'hôtellerie. Aussitôt que leur chambre fut debarrassée et que
Ragotin eut emmené la Rancune, le portier, qu'ils avoient laissé à
Tours, entra dans l'hôtellerie, conduisant un cheval chargé de bagage.
Il se mit à table avec eux, et, par sa relation et par ce qu'ils
apprirent les uns des autres, on sut de quelle façon l'intendant de la
province ne leur avoit pu faire de mal, ayant lui-même bien eu de la
peine à se retirer des mains du peuple, lui et ses fuzeliers. Le Destin
conta à ses camarades de quelle façon il s'etoit sauvé avec son habit à
la turque, dont il pensoit representer le Soliman de Mairet[134], et
qu'ayant appris que la peste etoit à Alençon, il etoit venu au Mans avec
la Caverne et la Rancune, en l'equipage que l'on a pu voir dans le
commencement de ces très veritables et très peu heroïques aventures.
Mademoiselle de l'Etoile leur apprit aussi les assistances qu'elle avoit
reçues d'une dame de Tours dont le nom n'est pas venu à ma connoissance,
et comme par son moyen elle avait eté conduite jusqu'à un village proche
de Bonnestable, où elle s'etoit demis un pied en tombant de cheval. Elle
ajouta qu'ayant appris que la troupe etoit au Mans, elle s'y etoit fait
porter dans la litière de la dame du village, qui la lui avoit
liberalement prêtée.
[Note 134: Jean de Mairet (1604-1686) est un des plus célèbres
tragiques de notre vieux théâtre, et sa Silvie (1621) passa long-temps
pour un chef-d'oeuvre. La pièce dont il est ici question, jouée en 1630
et imprimée seulement en 1639, est intitulée: Le grand et dernier
Soliman, ou la Mort de Mustapha.]
Après le souper, le Destin seul demeura dans la chambre des dames. La
Caverne l'aimoit comme son propre fils; mademoiselle de l'Etoile ne lui
etoit pas moins chère, et Angelique, sa fille et son unique heritière,
aimoit le Destin et l'Etoile comme son frère et sa soeur. Elle ne savoit
pas encore au vrai ce qu'ils etoient et pourquoi ils faisoient la
comedie; mais elle avoit bien reconnu, quoiqu'ils s'appelassent mon
frère et ma soeur, qu'ils etoient plus grands amis que proches parents;
que le Destin vivoit avec l'Etoile dans le plus grand respect du monde;
qu'elle etoit fort sage, et que, si le Destin avoit bien de l'esprit et
faisoit voir qu'il avoit eté bien elevé, mademoiselle de l'Etoile
paroissoit plutôt fille de condition qu'une comedienne de campagne. Si
le Destin et l'Etoile etoient aimés de la Caverne et de sa fille, ils
s'en rendoient dignes par une amitié reciproque qu'ils avoient pour
elles, et ils n'y avoient pas beaucoup de peine, puisqu'elles meritoient
d'être aimées autant que comediennes de France, quoique, par malheur
plutôt que faute de merite, elles n'eussent jamais eu l'honneur de
monter sur le theâtre de l'hôtel de Bourgogne ou du Marais, qui sont
l'un et l'autre le non plus ultra des comediens[135]. Ceux qui
n'entendront pas ces trois petits mots latins (à qui je n'ai pu refuser
place ici, tant ils se sont presentés à propos) se les feront expliquer,
s'il leur plaît. Pour finir la digression, le Destin et l'Etoile ne se
cachèrent point des deux comediennes pour se caresser après une longue
absence. Ils s'exprimèrent le mieux qu'ils purent les inquietudes qu'ils
avoient eues l'un pour l'autre. Le Destin apprit à mademoiselle de
l'Etoile qu'il croyoit avoir vu, la dernière fois qu'ils avoient
representé à Tours, leur ancien persecuteur; qu'il l'avoit discerné dans
la foule de leurs auditeurs, quoiqu'il se cachât le visage de son
manteau, et que, pour cette raison là, il s'etoit mis un emplâtre sur le
visage à la sortie de Tours, pour se rendre meconnoissable à son ennemi,
ne se trouvant pas alors en etat de s'en defendre s'il en etoit attaqué
la force à la main. Il lui apprit ensuite le grand nombre de brancards
qu'ils avoient trouvés en allant au devant d'elle, et qu'il se trompoit
fort si leur même ennemi n'etoit un homme inconnu qui avoit exactement
visité les brancards, comme l'on a pu voir dans le septième chapitre.
Tandis que le Destin parloit, la pauvre l'Etoile ne put s'empêcher de
repandre quelques larmes. Destin en fut extremement touché, et, après
l'avoir consolée le mieux qu'il put, il ajouta que, si elle vouloit lui
permettre d'apporter autant de soin à chercher leur ennemi commun qu'il
en avoit eu jusque alors à l'eviter, elle se verrait bientot delivrée de
ses persecutions, ou qu'il y perdroit la vie. Ces dernières paroles
l'affligèrent encore davantage. Le Destin n'eut pas l'esprit assez fort
pour ne s'affliger pas aussi, et la Caverne et sa fille, très pitoyables
de leur naturel, s'affligèrent par complaisance ou par contagion, et je
crois même qu'elles en pleurèrent. Je ne sçais si le Destin pleura, mais
je sçais bien que les comediennes et lui furent assez long-temps à ne se
rien dire, et cependant pleura qui voulut. Enfin la Caverne finit la
pause que les larmes avoient fait faire, et reprocha à Destin et à
l'Etoile que, depuis le temps qu'ils etoient ensemble, ils avoient pu
reconnoître jusqu'à quel point elle etoit de leurs amies, et toutefois
qu'ils avoient eu si peu de confiance en elle et en sa fille qu'elles
ignoroient encore leur veritable condition; et elle ajouta qu'elle avoit
eté assez persecutée en sa vie pour conseiller des malheureux tels
qu'ils paroissoient être. À quoi Destin repondit que ce n'etoit point
par defiance qu'ils ne s'etoient pas encore decouverts à elle, mais
qu'il avoit cru que le recit de leurs malheurs ne pouvoit être que fort
ennuyeux. Il lui offrit après cela de l'en entretenir quand elle
voudroit, et quand elle auroit quelque temps à perdre. La Caverne ne
differa pas davantage de satisfaire sa curiosité, et sa fille, qui
souhaitoit ardemment la même chose, s'etant assise auprès d'elle sur le
lit de l'Etoile, le Destin alloit commencer son histoire, quand ils
entendirent une grande rumeur dans la chambre voisine. Destin prêta
l'oreille quelque temps, mais le bruit et la noise, au lieu de cesser,
augmentèrent, et même l'on cria: Au meurtre! à l'aide! on m'assassine!
Le Destin, en trois sauts, fut hors de la chambre, aux depens de son
pourpoint, que lui dechirèrent la Caverne et sa fille en voulant le
retenir. Il entra dans la chambre d'où venoit la rumeur, où il ne vit
goutte, et où les coups de poings, les soufflets, et plusieurs voix
confuses d'hommes et de femmes qui s'entrebattoient, mêlées au bruit
sourd de plusieurs pieds nus qui trepignoient dans la chambre, faisoient
une rumeur epouvantable. Il s'alla mêler parmi les combattans
imprudemment, et reçut d'abord un coup de poing d'un côté et un soufflet
de l'autre. Cela lui changea la bonne intention qu'il avoit de separer
ses lutins en un violent desir de se venger: il se mit à jouer des
mains, et fit un moulinet de ses deux bras, qui maltraita plus d'une
mâchoire, comme il parut depuis à ses mains sanglantes. La mêlée dura
encore assez long-temps pour lui faire recevoir une vingtaine de coups
et en donner deux fois autant. Au plus fort du combat, il se sentit
mordre au gras de la jambe; il y porta ses mains, et, rencontrant
quelque chose de pelu, il crut être mordu d'un chien; mais la Caverne et
sa fille, qui parurent à la porte de la chambre avec de la lumière,
comme le feu Saint-Elme après une tempête[136], virent Destin, et lui
firent voir qu'il etoit au milieu de sept personnes en chemise, qui se
defaisoient l'un l'autre très cruellement, et qui se decramponnèrent
d'elles-mêmes aussitôt que la lumière parut. Le calme ne fut pas de
longue durée: l'hôte, qui etoit un de ces sept penitens blancs[137], se
reprit avec le Poète; l'Olive, qui en etoit aussi, fut attaqué par le
valet de l'hôte, autre penitent. Le Destin les voulut separer; mais
l'hôtesse, qui etoit la bête qui l'avoit mordu, et qu'il avoit prise
pour un chien, à cause qu'elle avoit la tête nue et les cheveux courts,
lui sauta aux yeux, assistée de deux servantes, aussi nues et aussi
decoiffées qu'elle. Les cris recommencèrent; les soufflets et les coups
de poing sonnèrent de plus belle, et la mêlée s'echauffa encore plus
qu'elle n'avoit fait. Enfin, plusieurs personnes qui s'etoient eveillées
à ce bruit entrèrent dans le champ de bataille, deprirent les combattans
les uns d'avec les autres, et furent cause de la seconde suspension
d'armes. Il fut question de sçavoir la cause de la querelle, et quel
etoit le differend qui avoit assemblé sept personnes nues en une même
chambre. L'Olive, qui paroissoit le moins emu, dit que le Poète etoit
sorti de la chambre et qu'il l'avoit vu revenir plus vite que le pas,
suivi de l'hôte, qui le vouloit battre; que la femme de l'hôte avoit
suivi son mari, et s'etoit jetée sur le Poète; que, les ayant voulu
separer, un valet et deux servantes, s'etoient jetés sur lui, et que la
lumière qui s'etoit eteinte là dessus etoit cause que l'on s'etoit battu
plus long-temps que l'on n'eût fait. Ce fut au Poète à plaider sa cause:
il dit qu'il avoit fait les deux plus belles stances que l'on eût jamais
ouïes depuis que l'on en fait, et que, de peur de les perdre, il avoit
eté demander de la chandelle aux servantes de l'hôtellerie, qui
s'etoient moquées de lui; que l'hôte l'avoit appelé danseur de corde, et
que, pour ne demeurer pas sans repartie, il l'avoit appelé cocu. Il
n'eut pas plus tôt lâché le mot, que l'hôte, qui etoit en mesure, lui
appliqua un soufflet. On eût dit qu'ils etoient concertés ensemble: car,
tout aussitôt que le soufflet fut donné, la femme de l'hôte, son valet
et ses servantes, se jetèrent sur les comediens, qui les reçurent à
beaux coups de poings. Cette dernière rencontre fut plus rude et dura
plus long-temps que les autres. Le Destin, s'etant acharné sur une
grosse servante qu'il avoit troussée, lui donna plus de cent claques sur
les fesses; l'Olive, qui vit que cela faisoit rire la compagnie, en fit
autant à une autre. L'hôte etoit occupé par le Poète, et l'hôtesse, qui
etoit la plus furieuse, avoit eté saisie par quelques uns des
spectateurs, dont elle se mit en si grande colère, qu'elle cria: «Aux
voleurs!» Ses cris eveillèrent la Rappinière, qui logeoit vis-à-vis de
l'hôtellerie. Il en fit ouvrir les portes, et ne croyant pas, selon le
bruit qu'il avoit entendu, qu'il n'y eût pour le moins sept ou huit
personnes sur le carreau, il fit cesser les coups au nom du roi, et,
ayant appris la cause de tout le desordre, il exhorta le Poète de ne
faire plus de vers la nuit, et pensa battre l'hôte et l'hôtesse,
parcequ'ils chantèrent cent injures aux pauvres comediens, les appelant
bateleurs et baladins, et jurant de les faire deloger le lendemain; mais
la Rappinière, à qui l'hôte devoit de l'argent, le menaça de le faire
executer, et par cette menace lui ferma la bouche. La Rappinière s'en
retourna chez lui; les autres s'en retournèrent dans leurs chambres, et
Destin dans celle des comediennes, où la Caverne le pria de ne differer
pas davantage de lui apprendre ses aventures et celles de sa soeur. Il
leur dit qu'il ne demandoit pas mieux, et commença son histoire de la
façon que vous allez voir dans le suivant chapitre.
[Note 135: Le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, sis rue Mauconseil,
avoit été acheté en 1548 par les confrères de la Passion à Jean Rouvet,
«marchand bourgeois de Paris». C'étoit alors, d'après les termes de
l'acte de vente, «une mazure contenant 17 toises de long sur 16 de
large», faisant partie de l'ancien hôtel de Bourgogne. Il passa, vers
1588, des mains des confrères à une nouvelle troupe. Quant au théâtre du
Marais, il avoit été fondé en 1600 par une troupe de comédiens de
province dans l'hôtel d'Argent, au coin de la rue de la Poterie, près de
la Grève, d'où il fut transféré en 1620 au haut de la vieille rue du
Temple. On toléra leur établissement moyennant une redevance d'un écu
tournois par représentation qu'ils devoient payer aux confrères. Ces
deux théâtres étoient les mieux montés en bons acteurs et en bonnes
pièces, et les plus suivis du public. (V., pour plus amples détails, les
Antiquités de Sauval, Chappuzeau, le Théâtre françois, liv. III; les
frères Parfait, t. 3.)]
[Note 136: Le feu Saint-Elme, qu'on nomme aussi quelquefois feu
Saint-Germain, ou feu Saint-Anselme, est une sorte de flamme volante qui
apparoît autour des mâts et des cordages d'un vaisseau, après une
tempête. C'est un mauvais présage, dit-on, quand il n'y en a qu'un, et
un présage favorable quand on en voit plusieurs.]
[Note 137: Ce nom désigne une confrérie de gens séculiers qui
s'assembloient à certains jours pour faire, suivant un ancien usage
partagé par d'autres confréries, par exemple celle des capucins noirs,
des processions, pieds nus et la face couverte d'un linge. Il y avoit
des pénitents blancs à Avignon, à Lyon, etc., et il y en eut aussi à
Paris.]