CHAPITRE XII.

Combat de nuit.

Je suis trop homme d'honneur pour n'avertir pas le lecteur benevole que,

s'il est scandalisé de toutes les badineries qu'il a vues jusqu'ici dans

le present livre, il fera fort bien de n'en lire pas davantage: car, en

conscience, il n'y verra pas d'autre chose[132], quand le livre seroit

aussi gros que le Cyrus; et si, par ce qu'il a dejà vu, il a de la peine

à se douter de ce qu'il verra, peut-être que j'en suis logé là aussi

bien que lui, qu'un chapitre attire l'autre, et que je fais dans mon

livre comme ceux qui mettent la bride sur le col de leurs chevaux et les

laissent aller sur leur bonne foi. Peut-être aussi que j'ai un dessein

arreté, et que, sans emplir mon livre d'exemples à imiter, par des

peintures d'actions et de choses tantôt ridicules, tantôt blâmables,

j'instruirai en divertissant[133] de la même façon qu'un ivrogne donne

de l'aversion pour son vice, et peut quelquefois donner du plaisir par

les impertinences que lui fait faire son ivrognerie.

[Note 132: Scarron fait toujours bon marché de ses oeuvres et de son

talent; il en parle sans cesse de cette façon détachée et cavalière. Il

dit plus haut, mais, il est vrai, dans un sens différent, quoique sur un

ton analogue, que son livre n'est qu'un amas de sottises; et, dans son

Ode à M. Maynard (Rec. de 1651):

Moi qui suis un demi-poète,

Qui ne travaille qu'en sornette...

Helas! je n'ai pour toute Muse

Qu'une malheureuse camuse, etc.

Il parle à peu près de même dans une de ses épîtres (1643), dans la

dédicace du 5e liv. de son Virgile travesti, à Deslandes-Payen, etc.

C'étoit là, du reste, une des nécessités du genre qu'il avoit adopté.]

[Note 133: C'est le ridendo castigat mores de Santeuil.]

Finissons la moralité et reprenons nos comediens, que nous avons laissés

dans l'hôtellerie. Aussitôt que leur chambre fut debarrassée et que

Ragotin eut emmené la Rancune, le portier, qu'ils avoient laissé à

Tours, entra dans l'hôtellerie, conduisant un cheval chargé de bagage.

Il se mit à table avec eux, et, par sa relation et par ce qu'ils

apprirent les uns des autres, on sut de quelle façon l'intendant de la

province ne leur avoit pu faire de mal, ayant lui-même bien eu de la

peine à se retirer des mains du peuple, lui et ses fuzeliers. Le Destin

conta à ses camarades de quelle façon il s'etoit sauvé avec son habit à

la turque, dont il pensoit representer le Soliman de Mairet[134], et

qu'ayant appris que la peste etoit à Alençon, il etoit venu au Mans avec

la Caverne et la Rancune, en l'equipage que l'on a pu voir dans le

commencement de ces très veritables et très peu heroïques aventures.

Mademoiselle de l'Etoile leur apprit aussi les assistances qu'elle avoit

reçues d'une dame de Tours dont le nom n'est pas venu à ma connoissance,

et comme par son moyen elle avait eté conduite jusqu'à un village proche

de Bonnestable, où elle s'etoit demis un pied en tombant de cheval. Elle

ajouta qu'ayant appris que la troupe etoit au Mans, elle s'y etoit fait

porter dans la litière de la dame du village, qui la lui avoit

liberalement prêtée.

[Note 134: Jean de Mairet (1604-1686) est un des plus célèbres

tragiques de notre vieux théâtre, et sa Silvie (1621) passa long-temps

pour un chef-d'oeuvre. La pièce dont il est ici question, jouée en 1630

et imprimée seulement en 1639, est intitulée: Le grand et dernier

Soliman, ou la Mort de Mustapha.]

Après le souper, le Destin seul demeura dans la chambre des dames. La

Caverne l'aimoit comme son propre fils; mademoiselle de l'Etoile ne lui

etoit pas moins chère, et Angelique, sa fille et son unique heritière,

aimoit le Destin et l'Etoile comme son frère et sa soeur. Elle ne savoit

pas encore au vrai ce qu'ils etoient et pourquoi ils faisoient la

comedie; mais elle avoit bien reconnu, quoiqu'ils s'appelassent mon

frère et ma soeur, qu'ils etoient plus grands amis que proches parents;

que le Destin vivoit avec l'Etoile dans le plus grand respect du monde;

qu'elle etoit fort sage, et que, si le Destin avoit bien de l'esprit et

faisoit voir qu'il avoit eté bien elevé, mademoiselle de l'Etoile

paroissoit plutôt fille de condition qu'une comedienne de campagne. Si

le Destin et l'Etoile etoient aimés de la Caverne et de sa fille, ils

s'en rendoient dignes par une amitié reciproque qu'ils avoient pour

elles, et ils n'y avoient pas beaucoup de peine, puisqu'elles meritoient

d'être aimées autant que comediennes de France, quoique, par malheur

plutôt que faute de merite, elles n'eussent jamais eu l'honneur de

monter sur le theâtre de l'hôtel de Bourgogne ou du Marais, qui sont

l'un et l'autre le non plus ultra des comediens[135]. Ceux qui

n'entendront pas ces trois petits mots latins (à qui je n'ai pu refuser

place ici, tant ils se sont presentés à propos) se les feront expliquer,

s'il leur plaît. Pour finir la digression, le Destin et l'Etoile ne se

cachèrent point des deux comediennes pour se caresser après une longue

absence. Ils s'exprimèrent le mieux qu'ils purent les inquietudes qu'ils

avoient eues l'un pour l'autre. Le Destin apprit à mademoiselle de

l'Etoile qu'il croyoit avoir vu, la dernière fois qu'ils avoient

representé à Tours, leur ancien persecuteur; qu'il l'avoit discerné dans

la foule de leurs auditeurs, quoiqu'il se cachât le visage de son

manteau, et que, pour cette raison là, il s'etoit mis un emplâtre sur le

visage à la sortie de Tours, pour se rendre meconnoissable à son ennemi,

ne se trouvant pas alors en etat de s'en defendre s'il en etoit attaqué

la force à la main. Il lui apprit ensuite le grand nombre de brancards

qu'ils avoient trouvés en allant au devant d'elle, et qu'il se trompoit

fort si leur même ennemi n'etoit un homme inconnu qui avoit exactement

visité les brancards, comme l'on a pu voir dans le septième chapitre.

Tandis que le Destin parloit, la pauvre l'Etoile ne put s'empêcher de

repandre quelques larmes. Destin en fut extremement touché, et, après

l'avoir consolée le mieux qu'il put, il ajouta que, si elle vouloit lui

permettre d'apporter autant de soin à chercher leur ennemi commun qu'il

en avoit eu jusque alors à l'eviter, elle se verrait bientot delivrée de

ses persecutions, ou qu'il y perdroit la vie. Ces dernières paroles

l'affligèrent encore davantage. Le Destin n'eut pas l'esprit assez fort

pour ne s'affliger pas aussi, et la Caverne et sa fille, très pitoyables

de leur naturel, s'affligèrent par complaisance ou par contagion, et je

crois même qu'elles en pleurèrent. Je ne sçais si le Destin pleura, mais

je sçais bien que les comediennes et lui furent assez long-temps à ne se

rien dire, et cependant pleura qui voulut. Enfin la Caverne finit la

pause que les larmes avoient fait faire, et reprocha à Destin et à

l'Etoile que, depuis le temps qu'ils etoient ensemble, ils avoient pu

reconnoître jusqu'à quel point elle etoit de leurs amies, et toutefois

qu'ils avoient eu si peu de confiance en elle et en sa fille qu'elles

ignoroient encore leur veritable condition; et elle ajouta qu'elle avoit

eté assez persecutée en sa vie pour conseiller des malheureux tels

qu'ils paroissoient être. À quoi Destin repondit que ce n'etoit point

par defiance qu'ils ne s'etoient pas encore decouverts à elle, mais

qu'il avoit cru que le recit de leurs malheurs ne pouvoit être que fort

ennuyeux. Il lui offrit après cela de l'en entretenir quand elle

voudroit, et quand elle auroit quelque temps à perdre. La Caverne ne

differa pas davantage de satisfaire sa curiosité, et sa fille, qui

souhaitoit ardemment la même chose, s'etant assise auprès d'elle sur le

lit de l'Etoile, le Destin alloit commencer son histoire, quand ils

entendirent une grande rumeur dans la chambre voisine. Destin prêta

l'oreille quelque temps, mais le bruit et la noise, au lieu de cesser,

augmentèrent, et même l'on cria: Au meurtre! à l'aide! on m'assassine!

Le Destin, en trois sauts, fut hors de la chambre, aux depens de son

pourpoint, que lui dechirèrent la Caverne et sa fille en voulant le

retenir. Il entra dans la chambre d'où venoit la rumeur, où il ne vit

goutte, et où les coups de poings, les soufflets, et plusieurs voix

confuses d'hommes et de femmes qui s'entrebattoient, mêlées au bruit

sourd de plusieurs pieds nus qui trepignoient dans la chambre, faisoient

une rumeur epouvantable. Il s'alla mêler parmi les combattans

imprudemment, et reçut d'abord un coup de poing d'un côté et un soufflet

de l'autre. Cela lui changea la bonne intention qu'il avoit de separer

ses lutins en un violent desir de se venger: il se mit à jouer des

mains, et fit un moulinet de ses deux bras, qui maltraita plus d'une

mâchoire, comme il parut depuis à ses mains sanglantes. La mêlée dura

encore assez long-temps pour lui faire recevoir une vingtaine de coups

et en donner deux fois autant. Au plus fort du combat, il se sentit

mordre au gras de la jambe; il y porta ses mains, et, rencontrant

quelque chose de pelu, il crut être mordu d'un chien; mais la Caverne et

sa fille, qui parurent à la porte de la chambre avec de la lumière,

comme le feu Saint-Elme après une tempête[136], virent Destin, et lui

firent voir qu'il etoit au milieu de sept personnes en chemise, qui se

defaisoient l'un l'autre très cruellement, et qui se decramponnèrent

d'elles-mêmes aussitôt que la lumière parut. Le calme ne fut pas de

longue durée: l'hôte, qui etoit un de ces sept penitens blancs[137], se

reprit avec le Poète; l'Olive, qui en etoit aussi, fut attaqué par le

valet de l'hôte, autre penitent. Le Destin les voulut separer; mais

l'hôtesse, qui etoit la bête qui l'avoit mordu, et qu'il avoit prise

pour un chien, à cause qu'elle avoit la tête nue et les cheveux courts,

lui sauta aux yeux, assistée de deux servantes, aussi nues et aussi

decoiffées qu'elle. Les cris recommencèrent; les soufflets et les coups

de poing sonnèrent de plus belle, et la mêlée s'echauffa encore plus

qu'elle n'avoit fait. Enfin, plusieurs personnes qui s'etoient eveillées

à ce bruit entrèrent dans le champ de bataille, deprirent les combattans

les uns d'avec les autres, et furent cause de la seconde suspension

d'armes. Il fut question de sçavoir la cause de la querelle, et quel

etoit le differend qui avoit assemblé sept personnes nues en une même

chambre. L'Olive, qui paroissoit le moins emu, dit que le Poète etoit

sorti de la chambre et qu'il l'avoit vu revenir plus vite que le pas,

suivi de l'hôte, qui le vouloit battre; que la femme de l'hôte avoit

suivi son mari, et s'etoit jetée sur le Poète; que, les ayant voulu

separer, un valet et deux servantes, s'etoient jetés sur lui, et que la

lumière qui s'etoit eteinte là dessus etoit cause que l'on s'etoit battu

plus long-temps que l'on n'eût fait. Ce fut au Poète à plaider sa cause:

il dit qu'il avoit fait les deux plus belles stances que l'on eût jamais

ouïes depuis que l'on en fait, et que, de peur de les perdre, il avoit

eté demander de la chandelle aux servantes de l'hôtellerie, qui

s'etoient moquées de lui; que l'hôte l'avoit appelé danseur de corde, et

que, pour ne demeurer pas sans repartie, il l'avoit appelé cocu. Il

n'eut pas plus tôt lâché le mot, que l'hôte, qui etoit en mesure, lui

appliqua un soufflet. On eût dit qu'ils etoient concertés ensemble: car,

tout aussitôt que le soufflet fut donné, la femme de l'hôte, son valet

et ses servantes, se jetèrent sur les comediens, qui les reçurent à

beaux coups de poings. Cette dernière rencontre fut plus rude et dura

plus long-temps que les autres. Le Destin, s'etant acharné sur une

grosse servante qu'il avoit troussée, lui donna plus de cent claques sur

les fesses; l'Olive, qui vit que cela faisoit rire la compagnie, en fit

autant à une autre. L'hôte etoit occupé par le Poète, et l'hôtesse, qui

etoit la plus furieuse, avoit eté saisie par quelques uns des

spectateurs, dont elle se mit en si grande colère, qu'elle cria: «Aux

voleurs!» Ses cris eveillèrent la Rappinière, qui logeoit vis-à-vis de

l'hôtellerie. Il en fit ouvrir les portes, et ne croyant pas, selon le

bruit qu'il avoit entendu, qu'il n'y eût pour le moins sept ou huit

personnes sur le carreau, il fit cesser les coups au nom du roi, et,

ayant appris la cause de tout le desordre, il exhorta le Poète de ne

faire plus de vers la nuit, et pensa battre l'hôte et l'hôtesse,

parcequ'ils chantèrent cent injures aux pauvres comediens, les appelant

bateleurs et baladins, et jurant de les faire deloger le lendemain; mais

la Rappinière, à qui l'hôte devoit de l'argent, le menaça de le faire

executer, et par cette menace lui ferma la bouche. La Rappinière s'en

retourna chez lui; les autres s'en retournèrent dans leurs chambres, et

Destin dans celle des comediennes, où la Caverne le pria de ne differer

pas davantage de lui apprendre ses aventures et celles de sa soeur. Il

leur dit qu'il ne demandoit pas mieux, et commença son histoire de la

façon que vous allez voir dans le suivant chapitre.

[Note 135: Le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, sis rue Mauconseil,

avoit été acheté en 1548 par les confrères de la Passion à Jean Rouvet,

«marchand bourgeois de Paris». C'étoit alors, d'après les termes de

l'acte de vente, «une mazure contenant 17 toises de long sur 16 de

large», faisant partie de l'ancien hôtel de Bourgogne. Il passa, vers

1588, des mains des confrères à une nouvelle troupe. Quant au théâtre du

Marais, il avoit été fondé en 1600 par une troupe de comédiens de

province dans l'hôtel d'Argent, au coin de la rue de la Poterie, près de

la Grève, d'où il fut transféré en 1620 au haut de la vieille rue du

Temple. On toléra leur établissement moyennant une redevance d'un écu

tournois par représentation qu'ils devoient payer aux confrères. Ces

deux théâtres étoient les mieux montés en bons acteurs et en bonnes

pièces, et les plus suivis du public. (V., pour plus amples détails, les

Antiquités de Sauval, Chappuzeau, le Théâtre françois, liv. III; les

frères Parfait, t. 3.)]

[Note 136: Le feu Saint-Elme, qu'on nomme aussi quelquefois feu

Saint-Germain, ou feu Saint-Anselme, est une sorte de flamme volante qui

apparoît autour des mâts et des cordages d'un vaisseau, après une

tempête. C'est un mauvais présage, dit-on, quand il n'y en a qu'un, et

un présage favorable quand on en voit plusieurs.]

[Note 137: Ce nom désigne une confrérie de gens séculiers qui

s'assembloient à certains jours pour faire, suivant un ancien usage

partagé par d'autres confréries, par exemple celle des capucins noirs,

des processions, pieds nus et la face couverte d'un linge. Il y avoit

des pénitents blancs à Avignon, à Lyon, etc., et il y en eut aussi à

Paris.]

Le Roman Comique · 第 25 / 265 题