Qui contient ce que vous verrez si vous prenez la peine de le lire.
Ragotin mena la Rancune dans un cabaret, où il se fit donner tout ce
qu'il y avoit de meilleur. On a cru qu'il ne le mena pas chez lui, à
cause que son ordinaire n'etoit pas trop bon; mais je n'en dirai rien de
peur de faire des jugements temeraires, et je n'ai point voulu
approfondir l'affaire, parcequ'elle n'en vaut pas la peine et que j'ai
des choses à ecrire qui sont bien d'une autre consequence. La Rancune,
qui etoit homme de grand discernement et qui connoissoit d'abord son
monde, ne vit pas plus tôt servir deux perdrix et un chapon pour deux
personnes, qu'il se douta que Ragotin ne le traitoit pas si bien pour
son seul merite, ou pour le payer de la complaisance qu'il avoit eue
pour lui en soutenant que son histoire etoit un beau sujet de theâtre,
mais qu'il avoit quelque autre dessein. Il se prepara donc à ouïr
quelque nouvelle extravagance de Ragotin, qui ne decouvrit pas d'abord
ce qu'il avoit dans l'ame, et continua à parler de son histoire. Il
recita force vers satiriques qu'il avoit faits contre la plupart de ses
voisins, contre des cocus qu'il ne nommoit point et contre des femmes;
il chanta des chansons à boire et lui montra quantité d'anagrammes: car
d'ordinaire les rimailleurs, par de semblables productions de leur
esprit mal fait, commencent à incommoder les honnêtes gens[127]. La
Rancune acheva de le gâter; il exagera tout ce qu'il ouït en levant les
yeux au ciel; il jura comme un homme qui perd qu'il n'avoit jamais rien
ouï de plus beau, et fit même semblant de s'en arracher les cheveux,
tant il etoit transporté. Il lui disoit de temps en temps: «Vous êtes
bien malheureux, et nous aussi, que vous ne vous donniez tout entier au
theâtre: dans deux ans on ne parleroit non plus de Corneille que l'on
fait à cette heure de Hardy. Je ne sais que c'est que de flatter,
ajouta-t-il; mais, pour vous donner courage, il faut que je vous avoue
qu'en vous voyant j'ai bien connu que vous etiez un grand poète, et vous
pouvez savoir de mes camarades ce que je leur en ai dit. Je ne m'y
trompe guère: je sens un poète de demi-lieue loin; aussi, d'abord que je
vous ai vu, vous ai-je connu comme si je vous avois nourri. «Ragotin
avaloit cela doux comme lait, conjointement avec plusieurs verres de
vin, qui l'enivroient encore plus que les louanges de la Rancune, qui,
de son côté, mangeoit et buvoit d'une grande force, s'ecriant de temps
en temps: «Au nom de Dieu, Monsieur Ragotin, faites profiter le talent;
encore un coup, vous êtes un méchant homme de ne vous enrichir pas, et
nous aussi. Je brouille un peu du papier aussi bien que les autres;
mais, si je faisois des vers aussi bons la moitié que ceux que vous me
venez de lire, je ne serois pas reduit à tirer le diable par la queue et
je vivrois de mes rentes aussi bien que Mondory[128]. Travaillez donc,
Monsieur Ragotin, travaillez; et, si dès cet hiver nous ne jetons de la
poudre aux yeux de messieurs de l'hotel de Bourgogne et du Marais, je
veux ne monter jamais sur le theâtre que je ne me rompe un bras ou une
jambe; après cela je n'ai plus rien à dire, et buvons.» Il tint sa
parole, et, ayant donné double charge à un verre, il porta la santé de
monsieur Ragotin à monsieur Ragotin même, qui lui fit raison et renvia
de la santé des comediennes, qu'il but tête nue et avec un si grand
transport qu'en remettant son verre sur la table il en rompit la patte
sans s'en aviser, tellement qu'il tâcha deux ou trois fois de le
redresser, pensant l'avoir mis lui-même sur le côté. Enfin il le jeta
par dessus sa tête et tira la Rancune par le bras, afin qu'il y prît
garde, pour ne perdre pas la reputation d'avoir cassé un verre. Il fut
un peu attristé de ce que la Rancune n'en rit point; mais, comme je vous
ai dejà dit, il etoit plutôt animal envieux qu'animal risible. La
Rancune lui demanda ce qu'il disoit de leurs comediennes; le petit homme
rougit sans lui repondre, et, la Rancune lui demandant encore la même
chose, enfin, begayant, rougissant et s'exprimant très mal, il fit
entendre à la Rancune qu'une des comediennes lui plaisoit infiniment.
«Et laquelle?» lui dit la Rancune. Le petit homme etoit si troublé d'en
avoir tant dit qu'il repondit: «Je ne sais.--Ni moi aussi,» dit la
Rancune. Cela le troubla encore davantage et lui fit ajouter, tout
interdit: «C'est... c'est...» Il repeta quatre ou cinq fois le même mot,
dont le comedien s'impatientant, lui dit: «Vous avez raison, c'est une
fort belle fille.» Cela acheva de le defaire. Il ne put jamais dire
celle à qui il en vouloit; et peut-être qu'il n'en savoit rien encore,
et qu'il avoit moins d'amour que de vice. Enfin, la Rancune lui nommant
mademoiselle de l'Etoile, il dit que c'etoit elle dont il etoit
amoureux. Et pour moi, je crois que, s'il lui eût nommé Angelique ou sa
mère la Caverne, qu'il eût oublié le coup de busc de l'une et l'âge de
l'autre, et se seroit donné corps et âme à celle que la Rancune lui
auroit nommée, tant le bouquin avoit la conscience troublée. Le comedien
lui fit boire un grand verre de vin qui lui fit passer une partie de sa
confusion, et en but un autre de son coté, après lequel il lui dit,
parlant bas par mystère et regardant par toute la chambre, quoiqu'il n'y
eût personne: «Vous n'êtes pas blessé à mort et vous vous êtes adressé à
un homme qui vous peut guerir, pourvu que vous le vouliez croire et que
vous soyez secret. Ce n'est pas que vous n'entrepreniez une chose bien
difficile: mademoiselle de l'Etoile est une tigresse et son frère Destin
un lion; mais elle ne voit pas toujours des hommes qui vous ressemblent,
et je sçais bien ce que je sçais faire. Achevons notre vin et demain il
sera jour.» Un verre de vin bu de part et d'autre interrompit quelque
temps la conversation. Ragotin reprit la parole le premier et conta
toutes ses perfections et ses richesses; dit à la Rancune qu'il avoit un
neveu commis d'un financier; que ce neveu avoit fait grande amitié avec
le partisan la Raillière[129] durant le temps qu'il avoit eté au Mans
pour etablir une maltôte, et voulut faire esperer à la Rancune de lui
faire donner une pension pareille à celle des comediens du roi[130], par
le credit de ce neveu; il lui dit encore que, s'il avoit des parens qui
eussent des enfans, il leur feroit donner des benefices, parceque sa
nièce avoit epousé le frère d'une femme qui etoit entretenue du maître
d'hotel d'un abbé de la province qui avoit de bons benefices à sa
collation[131].
[Note 127: Les anagrammes, cultivées dans l'antiquité par Lycophron,
et mises surtout en honneur au XVIe siècle par Daurat, furent en grande
vogue au XVIIe siècle. Jacques de Champ-Repus faisoit, en 1609, une
Éclogue enrichie de 30 anagrammes sur cet illustre nom, Marguerite de
Valois, Rouen, J. Petit. Jean Douet (Tallemant, Historiette de La Leu) a
fait aussi des volumes entiers d'anagrammes vers le milieu du XVIIe
siècle. On peut voir dans le Chevreana que c'étoit là une vraie
profession pour certaines gens. Le P. Pierre de Saint-Louis passa toute
sa vie à en composer; il en avoit fait sur les noms des papes, des
souverains, des généraux de l'ordre auquel il appartenoit, des saints et
de beaucoup d'autres encore: il croyoit, dit-on, trouver la destinée des
hommes dans leurs noms par ce moyen singulier, et il n'étoit pas le
premier, comme on peut s'en convaincre en lisant la 3e partie de la
Cabale. L'hôtel Rambouillet cultivoit le même genre, et l'on connoît les
trois belles anagrammes (Arthénice, Eracinthe et Carinthée) composées
par Racan et Malherbe, avec le nom de leurs maîtresses, qui se nommoient
Catherine. C'étoit quelquefois une bonne spéculation: car, un nommé
Billon ayant présenté à Louis XIII, lors de son entrée dans la ville
d'Aix, 500 anagrammes qu'il avoit faites sur son nom, le roi, enchanté,
lui octroya une grosse pension, reversible sur la tête de ses enfants.
On faisoit même des ballets en anagrammes. Du reste, les autres petits
genres littéraires n'étoient guère moins cultivés alors: avec Dulot
régnoient les bouts-rimés; Neuf-Germain s'étoit consacré aux vers rimant
sur chaque syllabe du nom des destinataires; Chabrol et beaucoup
d'autres cultivoient les acrostiches, Montmaur les énigmes, charades et
logogriphes, etc. Il y avoit encore les échos, les madrigaux, les
devises, et mille autres sottises laborieuses, comme dit Sénecé dans une
de ses épigrammes (p. 277, éd. Jannet). «Vous verrez courir de ma façon,
dans les belles ruelles de Paris, 200 chansons, autant de sonnets, 400
épigrammes et plus de 1,000 madrigaux, sans compter les énigmes et les
portraits», dit Mascarille (Pr. rid., sc. 10). «Nous tenons, dit
Colletet:
Que tous ces renverseurs de noms
Ont la cervelle renversée.
Huet se plaignoit de ce goût exagéré pour les brimborions de la
littérature. «Une ode, dit-il, nous ennuie par sa longueur; à peine
peut-on souffrir un sonnet. Notre génie se borne à l'étendue du
madrigal. Nous sommes dans le siècle des colifichets. Toute notre
industrie ne va qu'à faire de fort grandes petites choses.» (Huetiana,
XIX.) On trouve des traits analogues dans une foule de satires et de
romans comiques du temps. (V. aussi Saint-Amant, le Poète crotté, t. I,
p. 220, éd. Jannet.)]
[Note 128: Mondory reçut, en 1637, une pension de 2,000 livres de
Richelieu, après avoir joué, ou plutôt après avoir essayé de jouer le
principal rôle de l'Aveugle de Smyrne, tragi-comédie des cinq auteurs.
J'ai dit après avoir essayé: car, retiré du théâtre depuis quelque temps
à cause de sa paralysie, il ne put dépasser le deuxième acte. Plusieurs
grands seigneurs imitèrent la générosité du cardinal, en lui donnant
également des pensions, de sorte qu'il jouit jusqu'à sa mort de 8 à
10,000 livres de rente. De pareilles fortunes n'étoient pas rares, même
parmi les saltimbanques et charlatans d'alors. Ainsi Tabarin, devenu
fort riche, se retira dans une terre, où il excita la jalousie des
nobles ses voisins. Suivant Grimarest, Scaramouche avoit aussi amassé 10
à 12,000 livres de rentes. «Ils ont tiré des Parisiens, lit-on, au sujet
des farceurs, dans l'Anti-Caquet de l'Accouchée, en pièces de cinq sols
et huit sols... plus de trente mil livres, dont ils ont profité.» (Éd.
Jannet, p. 250-252.)]
[Note 129: Le mot partisan signifioit «un financier, un homme qui
fait des traitez, des partis avec le roy, qui prend ses revenus à ferme,
le recouvrement des impôts, etc.» (Dictionnaire de Furetière.) Scarron
devint lui-même plus tard une espèce de partisan, quand il prit à ferme
l'entreprise des déchargeurs. La Raillière étoit un célèbre partisan de
l'époque, qui avoit affermé la taxe établie sur les aisés, et l'un de
ceux qui avoient le plus excité de haines par leurs malversations. Il «a
esté fermier des aides, dit le Catalogue des partisans (1649), avec le
nommé de Moussea, où ils ont volé les rentiers de l'Hôtel-de-Ville par
les presens et corruptions qu'ils ont faits... Et outre, ledit La
Raillière, avec le nommé Vanel, dit Trecourt, qui sont à present
fermiers des entrées, ont fait le traité de quinze cent mil livres de
rente sur lesdites entrées... Pour raison de quoy ils ont taxé, sous le
titre d'aysé, qui bon leur a semblé, et sous de faux rooles ont exigé
lesdites taxes avec des violences horribles en cette ville de Paris et
en la campagne.» La Raillière fut arrêté et emprisonné à la Bastille en
1649. Le 1er volume du Recueil des Mazarinades, d'où j'extrais les
lignes précédentes, renferme encore plusieurs pièces relatives à ce
personnage: «L'Adieu du sieur Catalan, envoyé de Saint-Germain, au sieur
de la Rallière dans la Bastille.--La Response de la Rallière à l'Adieu
de Catelan, son associé, ou l'Abrégé de la vie de ces deux infames
ministres et autheurs des principaux brigandages, volleries et
extorsions de la France.--Les Entretiens de Bonneau, de Catelan et de la
Raillière, etc. Peut-être, par l'établissement d'une maltôte,--mot pris
en mauvaise part, et qui par là même ne dut figurer ni dans les
prospectus du spéculateur, ni dans les actes officiels,--Scarron
entend-il simplement l'établissement d'une loterie ou banque, opération
financière dont l'usage étoit fort répandu au XVIIe siècle. M. Anjubault
veut bien nous communiquer les extraits suivants des registres de
l'hôtel-de-ville du Mans, les seuls, dit-il, qui puissent se rapporter à
ce passage de Scarron: «Consentement du corps de ville à l'exposition
d'une blanque, à condition qu'il assistera un officier dudit corps de
ville à l'inventaire de la marchandise et distribution des billets
d'icelle, et que la boîte soit apportée en la chambre de ville chaque
soir.» (Fin de 1629, ou commencement de 1630).--«Sera signifié au
procureur du roi de la sénéchaussée et de la prévôté l'opposition que
forme le corps de ville à l'établissement d'une blanque. (Fin de 1635 ou
commencement de 1636.)]
[Note 130: Les comédiens de la troupe royale, ou de
l'Hôtel-de-Bourgogne, nommés le plus souvent les grands comédiens du
roi. Les frères Parfait disent des acteurs de cette troupe «qu'ils
obtinrent les premiers le titre de comédiens du roi, avec une pension de
12,000 livres.» (T. 3, p. 249.) Les comédiens du Marais portoient aussi
ce titre. Du reste, ceux de l'Hôtel-de-Bourgogne n'étoient pas les seuls
à qui fût réservé le privilége de la pension, car Monsieur, frère du
roi, avoit promis 300 livres de traitement annuel à chaque acteur de la
troupe de Molière, qui s'étoit mise sous le patronage de son nom; mais
ce ne fut qu'une promesse.]
[Note 131: On connoît le vers de Racine dans les Plaideurs:
Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.
(II, 9.)
Les titres de faveur de Ragotin sont d'un genre tout à fait analogue à
ceux que fait valoir l'Intimé.]
Tandis que Ragotin contoit ses prouesses, la Rancune, qui s'etoit alteré
à force de boire, ne faisoit autre chose qu'emplir les deux verres, qui
etoient vidés en même temps, Ragotin n'osant rien refuser de la main
d'un homme qui lui devoit faire tant de bien. Enfin, à force d'avaler,
ils s'emplirent. La Rancune n'en fut que plus serieux, selon sa coutume,
et Ragotin en fut si hebeté et si pesant qu'il se pencha sur la table et
s'y endormit. La Rancune appela une servante pour se faire dresser un
lit, parcequ'on etoit couché à son hôtellerie. La servante lui dit qu'il
n'y auroit point de danger d'en dresser deux, et qu'en l'etat où etoit
M. Ragotin il n'avoit pas besoin d'être veillé. Il ne veilloit pas
cependant, et jamais on n'a mieux dormi ni ronflé. On mit des draps à
deux lits, de trois qui etoient dans la chambre, sans qu'il s'éveillât;
il dit cent injures à la servante et menaça de la battre quand elle
l'avertit que son lit etoit prêt. Enfin, la Rancune l'ayant tourné dans
sa chaise devers le feu, que l'on avoit allumé pour chauffer les draps,
il ouvrit les yeux et se laissa deshabiller sans rien dire. On le monta
sur son lit le mieux que l'on put, et la Rancune se mit dans le sien
après avoir fermé la porte. À une heure de là, Ragotin se leva et sortit
hors de son lit, je n'ai pas bien su pourquoi. Il s'egara si bien dans
la chambre qu'après en avoir renversé tous les meubles et s'être
renversé lui-même plusieurs fois sans pouvoir trouver son lit, enfin il
trouva celui de la Rancune, et l'eveilla en le decouvrant. La Rancune
lui demanda ce qu'il cherchoit. «Je cherche mon lit, dit Ragotin.--Il
est à la main gauche du mien», dit la Rancune. Le petit ivrogne prit à
la droite, et s'alla fourrer entre la couverture et la paillasse du
troisième, qui n'avoit ni matelas ni lit de plume, où il acheva de
dormir fort paisiblement. La Rancune s'habilla devant que Ragotin fût
eveillé. Il demanda au petit ivrogne si c'etoit par mortification qu'il
avoit quitté son lit pour dormir sur une paillasse. Ragotin soutint
qu'il ne s'etoit point levé, et qu'assurement il revenoit des esprits
dans la chambre. Il eut querelle avec le cabaretier, qui prit le parti
de sa maison et le menaça de le mettre en justice pour l'avoir decriée.
Mais il n'y a que trop long-temps que je vous ennuie de la debauche de
Ragotin: retournons à l'hôtellerie des comediens.