Comment Ragotin eut un coup de busc sur les doigts.
L'histoire de Ragotin fut suivie de l'applaudissement de tout le monde.
Il en devint aussi fier que si elle eût eté de son invention; et, cela
ajouté à son orgueil naturel, il commença à traiter les comediens de
haut en bas, et, s'approchant des comediennes, leur prit les mains sans
leur consentement, voulut un peu patiner, galanterie provinciale qui
tient plus du satyre que de l'honnête homme. Mademoiselle de l'Etoile se
contenta de retirer ses mains blanches d'entre les siennes, crasseuses
et velues, et sa compagne, mademoiselle Angelique, lui dechargea un
grand coup de busc sur les doigts. Il les quitta sans rien dire, tout
rouge de depit et de honte, et rejoignit la compagnie, où chacun parloit
de toute sa force sans entendre ce que disoient les autres. Ragotin en
fit taire la plus grande partie, tant il haussa sa voix pour leur
demander ce qu'ils disoient de son histoire. Un jeune homme, dont j'ai
oublié le nom, lui repondit qu'elle n'étoit pas à lui plutôt qu'à un
autre, puisqu'il l'avoit prise dans un livre; et, en disant cela, il en
fit voir un qui sortoit à demi hors de la pochette de Ragotin, et s'en
saisit brusquement. Ragotin lui egratigna toutes les mains pour le
ravoir; mais, malgré Ragotin, il le mit entre les mains d'un autre, que
Ragotin saisit aussi vainement que le premier, le livre ayant dejà
convolé en troisième main. Il passa de la même façon en cinq ou six
mains différentes, auxquelles Ragotin ne put atteindre, parcequ'il etoit
le plus petit de la compagnie. Enfin, s'etant allongé cinq ou six fois
fort inutilement, ayant dechiré autant de manchettes et egratigné autant
de mains, et le livre se promenant toujours dans la moyenne region de la
chambre, le pauvre Ragotin, qui vit que tout le monde s'eclatoit de rire
à ses depens, se jeta tout furieux sur le premier auteur de sa
confusion, et lui donna quelques coups de poing dans le ventre et dans
les cuisses, ne pouvant pas aller plus haut. Les mains de l'autre, qui
avoient l'avantage du lieu, tombèrent à plomb cinq ou six fois sur le
haut de sa tête, et si pesamment qu'elle entra dans son chapeau jusques
au menton, dont le pauvre petit homme eut le siège de la raison si
ebranlé qu'il ne savoit plus où il en etoit. Pour dernier accablement,
son adversaire, en le quittant, lui donna un coup de pied au haut de la
tête qui le fit aller choir sur le cul, aux pieds des comediennes, après
une retrogradation fort precipitée. Representez-vous, je vous prie,
quelle doit être la fureur d'un petit homme, plus glorieux lui seul que
tous les barbiers du royaume[119], en un temps où il se faisoit tout
blanc de son epée[120], c'est-à-dire de son histoire, et devant des
comediennes dont il vouloit devenir amoureux: car, comme vous verrez
tantôt, il ignoroit encore laquelle lui touchoit le plus au coeur. En
verité, son petit corps, tombé sur le cul, temoigna si bien la fureur de
son ame par les divers mouvemens de ses bras et de ses jambes, qu'encore
que l'on ne pût voir son visage, à cause que sa tête etoit emboîtée dans
son chapeau, tous ceux de la compagnie jugèrent à propos de se joindre
ensemble et de faire comme une barrière entre Ragotin et celui qui
l'avoit offensé, que l'on fit sauver, tandis que les charitables
comediennes relevèrent le petit homme, qui hurloit cependant comme un
taureau dans son chapeau, parcequ'il lui bouchoit les yeux et la bouche
et lui empêchoit la respiration. La difficulté fut de le lui ôter. Il
etoit en forme de pot de beurre, et, l'entrée en etant plus etroite que
le ventre, Dieu sait si une tête qui y etoit entrée de force, et dont le
nez etoit très grand, en pouvoit sortir comme elle y etoit entrée! Ce
malheur-là fut cause d'un grand bien, car vraisemblablement il etoit au
plus haut point de sa colère, qui eût sans doute produit un effet digne
d'elle, si son chapeau, qui le suffoquoit, ne l'eût fait songer à sa
conservation plutôt qu'à la destruction d'un autre. Il ne pria point
qu'on le secourût, car il ne pouvoit parler; mais, quand on vit qu'il
portoit vainement ses mains tremblantes à sa tête pour se la mettre en
liberté, et qu'il frappoit des pieds contre le plancher, de rage qu'il
avoit de se rompre inutilement les ongles, on ne songea plus qu'à le
secourir. Les premiers efforts que l'on fit pour le decoiffer furent si
violens qu'il crut qu'on lui vouloit arracher la tête. Enfin, n'en
pouvant plus, il fit signe avec les doigts que l'on coupât son
habillement de tête avec des ciseaux. Mademoiselle de la Caverne detacha
ceux de sa ceinture, et la Rancune, qui fut l'operateur de cette belle
cure, après avoir fait semblant de faire l'incision vis-à-vis du visage
(ce qui ne lui fit pas une petite peur), fendit le feutre par derrière
la tête depuis le bas jusqu'en haut. Aussitôt que l'on eut donné l'air à
son visage, toute la compagnie s'eclata de rire de le voir aussi bouffi
que s'il eût eté prêt à crever, pour la quantité d'esprits qui lui
etoient montés au visage, et, de plus, de ce qu'il avoit le nez ecorché.
La chose en fût pourtant demeurée là, si un mechant railleur ne lui eût
dit qu'il falloit faire rentraire son chapeau. Cet avis hors de saison
ralluma si bien sa colère, qui n'etoit pas tout à fait eteinte, qu'il
saisit un des chenets de la cheminée, et, faisant semblant de le jeter
au travers de toute la troupe, causa une telle frayeur aux plus hardis,
que chacun tâcha de gagner la porte pour eviter le coup de chenet;
tellement qu'ils se pressèrent si fort qu'il n'y en eut qu'un qui put
sortir, encore fut-ce en tombant, ses jambes eperonnées s'etant
embarrassées dans celles des autres. Ragotin se mit à rire à son tour,
ce qui rassura tout le monde. On lui rendit son livre, et les comediens
lui prêtèrent un vieil chapeau. Il s'emporta furieusement contre celui
qui l'avoit si maltraité; mais, comme il etoit plus vain que vindicatif,
il dit aux comediens, comme s'il leur eût promis quelque chose de rare,
qu'il vouloit faire une comedie de son histoire, et que, de la façon
qu'il la traiteroit, il etoit assuré d'aller d'un seul saut où les
autres poètes n'etoient parvenus que par degrés. Le Destin lui dit que
l'histoire qu'il avoit contée etoit fort agreable, mais qu'elle n'etoit
pas bonne pour le theâtre. «Je crois que vous me l'apprendrez! dit
Ragotin; ma mère etoit filleule du poète Garnier[121], et moi, qui vous
parle, j'ai encore chez moi son ecritoire.» Le Destin lui dit que le
poète Garnier lui-même n'en viendroit pas à son honneur. «Et qu'y
trouvez-vous de si difficile? lui demanda Ragotin.--Que l'on n'en peut
faire une comedie dans les règles, sans beaucoup de fautes contre la
bienseance et contre le jugement, repondit le Destin.--Un homme comme
moi peut faire des règles quand il voudra[122], dit Ragotin. Considerez,
je vous prie, ajouta-t-il, si ce ne seroit pas une chose nouvelle et
magnifique tout ensemble de voir un grand portail d'eglise au milieu
d'un theâtre devant lequel une vingtaine de cavaliers, tant plus que
moins, avec autant de demoiselles, feroient mille galanteries. Cela
raviroit tout le monde. Je suis de votre avis, continua-t-il, qu'il ne
faut rien faire contre la bienseance ou les bonnes moeurs, et c'est pour
cela que je ne voudrois pas faire parler mes acteurs au dedans de
l'eglise.» Le Destin l'interrompit pour lui demander où ils pourroient
trouver tant de cavaliers et tant de dames. «Et comment fait-on dans les
collèges, où l'on donne des batailles? dit Ragotin. J'ai joué à La
Flèche[123] la déroute du Pont-de-Cé[124], ajouta-t-il; plus de cent
soldats du parti de la reine-mère parurent sur le theâtre, sans ceux de
l'armée du roi, qui etoient encore en plus grand nombre; et il me
souvient qu'à cause d'une grande pluie qui troubla la fête, on disoit
que toutes les plumes de la noblesse du pays, que l'on avoit empruntées,
n'en releveroient jamais.» Destin, qui prenoit plaisir à lui faire dire
des choses si judicieuses, lui repartit que les collèges avoient assez
d'ecoliers pour cela, et, pour eux, qu'ils n'etoient que sept ou huit
quand leur troupe etoit bien forte. La Rancune, qui ne valoit rien,
comme vous savez, se mit du côté de Ragotin pour aider à le jouer, et
dit à son camarade qu'il n'etoit pas de son avis; qu'il etoit plus vieil
comédien que lui; qu'un portail d'eglise seroit la plus belle decoration
de theâtre que l'on eût jamais vue, et, pour la quantité necessaire de
cavaliers et de dames, qu'on en loueroit une partie, et l'autre seroit
faite de carton. Ce bel expedient de carton de la Rancune fit rire toute
la compagnie; Ragotin en rit aussi et jura qu'il le sçavoit bien, mais
qu'il ne l'avoit pas voulu dire. «Et le carrosse, ajouta-t-il, quelle
nouveauté seroit-ce en une comedie! J'ai fait autrefois le chien de
Tobie[125], et je le fis si bien que toute l'assistance en fut ravie.
Et, pour moi, continua-t-il, si l'on doit juger des choses par l'effet
qu'elles font dans l'esprit, toutes les fois que j'ai vu jouer Pyrame et
Thisbé, je n'ai pas été tant touché de la mort de Pyrame qu'effrayé du
lion[126].» La Rancune appuya les raisons de Ragotin par d'autres aussi
ridicules, et se mit par là si bien en son esprit, que Ragotin l'emmena
souper avec lui. Tous les autres importuns laissèrent aussi les
comediens en liberté, qui avoient plus envie de souper que d'entretenir
les faineans de la ville.
[Note 119: Nous avons déjà vu plus haut (ch. 4): «La Rappinière, qui
avoit de la mauvaise gloire autant que barbier de la ville.» «Les
barbiers ne sont pas les gens du monde les moins susceptibles de
vanité», lit-on dans Gil-Blas (l. 2, ch. 7). On disoit, en façon de
proverbe: «Glorieux comme un barbier.» Les barbiers, on le sait,
remplissoient alors les fonctions de chirurgiens (ce ne fut qu'en
décembre 1637 que la branche spéciale des barbiers perruquiers fut
distraite de celle des barbiers chirurgiens). Or, les chirurgiens
passoient pour gens fort glorieux, et l'on trouve des traces de cette
accusation dans plus d'un livret satirique de l'époque: «Que ne dirai-je
pas des chirurgiens, lit-on dans les Caquets de l'Accouchée, qui donnent
des offices de contrôleurs, ou semblables, qui valent quinze à seize mil
francs, à leurs fils? Et quant à leurs filles, il ne leur manque que le
masque que l'on ne les prenne pour damoiselles.» (3e journ., p. 105, éd.
Jannet.) Quoique l'origine du proverbe dont il s'agit ici remonte à une
antiquité beaucoup plus reculée, il pourroit se faire néanmoins que ces
prétentions des chirurgiens n'aient pas été sans influence sur cette
façon de parler, et qu'elles aient contribué à l'affermir et à la
répandre de plus en plus.]
[Note 120: Où il étoit tout fier, tout glorieux. Cette phrase étoit
fort usitée alors; on en peut voir le sens dans les Dictionnaires de
Leroux et de Furetière.]
[Note 121: Robert Garnier (1545-1601), poète tragique, étoit
lieutenant général criminel au siège présidial et sénéchaussée du Maine;
il etoit né dans cette province, à La Ferté-Bernard, et il mourut au
Mans.]
[Note 122: Cette réponse en rappelle une qu'on attribue à Malherbe,
dont elle semble même la parodie.]
[Note 123: Le collége de La Flèche, bâti sous Henri IV (1603)
d'après les dons du monarque, étoit un des plus célèbres parmi ceux que
les jésuites possédoient en France. Il étoit devenu bien vite
florissant; les étrangers, jusqu'aux Indiens, Tartares et Chinois, y
affluoient, et, vers le milieu du XVIIe siècle, il contenoit, sans
compter ceux-ci, plus de 1,000 écoliers françois et 120 jésuites.
Brumoy, Porée, Ducerceau, etc., y professèrent successivement. Or, les
révérends Pères avoient coutume de faire, à certains jours, jouer la
comédie à leurs élèves sur un théâtre intérieur. Cet usage commença
surtout à l'époque de la jeunesse de Racine par des tragédies latines et
chrétiennes (V. Loret, 7 et 21 août 1655). Le plus souvent, les
représentations se composoient de pièces écrites par les jésuites
eux-mêmes, comme furent plus tard celles du P. Ducerceau et du P. Porée.
Ce n'étoient pas seulement les jésuites, mais quelquefois aussi d'autres
congrégations religieuses, qui se livroient à ces passe-temps
dramatiques. (V. Richecourt, trag.-com., 5 a., v., représentée par les
pensionnaires des R. P. bénédictins de Saint-Nicolas, 1628.) On sait, du
reste, que la plupart des pièces de notre vieux théâtre furent
représentées dans des colléges; ainsi l'Achille de Nicolas Filleul, au
collége d'Harcourt, en 1563; la Trésorière, la Mort de César et les
Esbahis de Grevin, au collége de Beauvais, en 1558 et 1560; la Cléopâtre
et l'Eugène de Jodelle au collége de Boncourt, en 1552. Jean Behourt,
principal du collége des Bons-Enfants, à Rouen, fit aussi, vers la fin
du XVIe siècle, jouer par ses élèves trois pièces françoises de sa
composition. Cet usage avoit laissé des traces au siècle suivant. On
peut voir dans Francion (l. 4, vers le commencement) le récit burlesque
d'une représentation de ce genre au collége de Lisieux. (Cf. aussi
Chappuzeau, Le théâtre franç., l. 1, ch. 8.) Le Ratio studiorum
autorisoit ces représentations à certaines conditions, qui n'étoient pas
toutes strictement observées.]
[Note 124: Dans la guerre civile qui suivit la mort de Concini, et
qui fut soulevée par le mécontentement des grands et de la reine-mère
contre le favori Albert de Luynes, les troupes de Marie de Médicis
furent mises en pleine déroute au Pont-de-Cé, près d'Angers (1620). On
peut voir sur cette drôlerie, comme on surnomma alors la débandade du
Pont-de-Cé, de curieux détails dans le Baron de Fæneste (l. 4, ch. 2).]
[Note 125: Peut-être dans la pièce de Thobie, tragi-comédie en 5
actes, sans distinction de scènes, de J. Ouyn (1606), où l'on voit, en
effet, le chien au cinquième acte: «Anne, mère de Thobie, sort du logis
et avise venir le chien, qui estoit party quand et son fils.»]
[Note 126: Dans Pyrame et Thisbé, tragédie de Théophile (1617), le
lion apparoît à la fin de l'acte 4, où Thisbé s'écrie en le voyant:
Hélas! qu'ay-je apperceu? Dieux! l'effroyable beste!
Un lion affamé qui cherche ici sa quête.
Ne diroit-on pas, à ce passage, que Scarron avoit vu la fameuse scène du
Songe d'une nuit d'été, où Lanavette, Lecoing, Vilbrequin et les autres
se préparent à représenter Pyrame et Thisbé, en prenant leurs
précautions pour que la mort de Pyrame et les rugissements du lion
n'effraient pas trop les dames.]