Dans lequel on continue à parler du sieur la Rappinière, et de ce qui
arriva la nuit en sa maison.
Mademoiselle de la Rappinière[68] reçut la compagnie avec grande
civilité, comme elle etoit la femme du monde qui se soumettoit le plus
facilement. Elle n'etoit pas laide, quoique si maigre et si sèche
qu'elle n'avoit jamais mouché de chandelle avec les doigts que le feu
n'y prît. J'en pourrois dire cent choses rares, que je laisse de peur
d'être trop long. En moins de rien les deux dames furent si grandes
camarades qu'elles s'entre-appellèrent ma chère et ma fidèle. La
Rappinière, qui avoit de la mauvaise gloire autant que barbier de la
ville, dit en entrant qu'on allât à la cuisine et à l'office faire hâter
le souper. C'etoit une pure rodomontade: outre son vieil valet, qui
pansoit même ses chevaux, il n'y avoit dans le logis qu'une jeune
servante et une vieille boiteuse, qui avoit du mal comme un chien. Sa
vanité fut punie par une grande confusion qui lui arriva. Il mangeoit
d'ordinaire au cabaret aux depens des sots, sa femme et son train si
reglé etoient reduits au potage aux choux, selon la coutume du pays[69].
Voulant paroître devant ses hôtes et les regaler, il pensa couler par
derrière son dos quelque monnoie à son valet pour aller querir de quoi
souper. Par la faute du valet ou du maître, l'argent tomba sur la chaise
où il etoit assis, et puis de la chaise en bas. La Rappinière en devint
tout violet, sa femme en rougit, le valet en jura, la Caverne en
souffrit, la Rancune n'y prit peut-être pas garde, et pour Destin, je
n'ai pas bien su l'effet que cela fit sur son esprit; l'argent fut
ramassé, et en attendant le souper on fit conversation. La Rappinière
demanda au Destin pourquoi il se deguisoit le visage d'un emplâtre; il
lui dit qu'il en avoit bien du sujet, et que, se voyant travesti par
accident, il avoit voulu ôter ainsi la connoissance de son visage à
quelques ennemis qu'il avoit.
[Note 68: On sait que le nom de Madame étoit réservé aux personnes
de condition noble. Le de placé devant un nom n'étoit point, à beaucoup
près, un signe infaillible de noblesse véritable, jouissant des droits
et des exemptions accordés à cet état; il étoit souvent usurpé, souvent
employé par politesse, à l'égard des personnes qu'on vouloit honorer, ou
qui étoient élevées, par leur position, au dessus des bourgeois
ordinaires. Ainsi Jean de La Fontaine, malgré son de, étoit si peu noble
qu'en 1669 il fut condamné à une amende de 3,000 fr. pour usurpation
d'un titre qui ne lui appartenoit pas.]
[Note 69: Il paroît que c'est là aujourd'hui encore le mets favori
et le fonds des repas du paysan manceau (Pesche, Dict. de la Sarthe, t.
3, p. 48).]
Enfin le souper vint, bon ou mauvais. La Rappinière but tant qu'il
s'enivra; la Rancune s'en donna aussi jusques aux gardes; Destin soupa
fort sobrement en honnête homme, la Caverne en comedienne affamée, et
mademoiselle de la Rappinière en femme qui veut profiter de l'occasion,
c'est-à-dire tant qu'elle en fut devoyée. Tandis que les valets
mangèrent et que l'on dressa les lits, la Rappinière les accabla de cent
contes pleins de vanité. Destin coucha seul en une petite chambre, la
Caverne avec la fille de chambre dans un cabinet, et la Rancune avec le
valet je ne sais où. Ils avoient tous envie de dormir, les uns de
lassitude, les autres d'avoir trop soupé, et cependant ils ne dormirent
guères, tant il est vrai qu'il n'y a rien de certain en ce monde. Après
le premier sommeil, mademoiselle de la Rappinière eut envie d'aller où
les rois ne peuvent aller qu'en personne. Son mary se reveilla bientôt
après; quoiqu'il fût bien soûl, il sentit bien qu'il etoit tout seul. Il
appela sa femme; on ne lui repondit point. Avoir quelque soupçon, se
mettre en colère, se lever de furie, ce ne fut qu'une même chose. À la
sortie de sa chambre, il entendit marcher devant lui; il suivit quelque
temps le bruit qu'il entendoit. Au milieu d'une petite galerie qui
conduisoit à la chambre de Destin, il se trouva si près de ce qu'il
suivoit qu'il crut lui marcher sur les talons; il pensa se jeter sur sa
femme et la saisit en criant: «Ah! putain!» Ses mains ne trouvèrent
rien, et, ses pieds rencontrant quelque chose, il donna du nez en terre
et se sentit enfoncer dans l'estomac quelque chose de pointu. Il cria
effroyablement: «Au meurtre! on m'a poignardé!» sans quitter sa femme,
qu'il pensoit tenir par les cheveux et qui se debattoit sous lui. À ses
cris, ses injures et ses juremens, toute la maison fut en rumeur et tout
le monde vint à son aide en même temps: la servante avec une chandelle,
la Rancune et le valet en chemises sales, la Caverne en jupe fort
mechante, le Destin l'epée à la main, et mademoiselle la Rappinière
toute la dernière, qui fut bien etonnée, aussi bien que les autres, de
trouver son mari tout furieux luttant contre une chèvre qui allaitoit
dans la maison les petits d'une chienne qui etoit morte. Jamais homme ne
fut plus confus que la Rappinière. Sa femme, qui se douta bien de la
pensée qu'il avoit eue, lui demanda s'il etoit fou. Il repondit, sans
sçavoir quasi ce qu'il disoit, qu'il avoit pris la chèvre pour un
voleur; le Destin devina ce qui en etoit; chacun regagna son lit et crut
ce qu'il voulut de l'aventure, et la chèvre fut renfermée avec ses
petits chiens.