CHAPITRE IV.

Dans lequel on continue à parler du sieur la Rappinière, et de ce qui

arriva la nuit en sa maison.

Mademoiselle de la Rappinière[68] reçut la compagnie avec grande

civilité, comme elle etoit la femme du monde qui se soumettoit le plus

facilement. Elle n'etoit pas laide, quoique si maigre et si sèche

qu'elle n'avoit jamais mouché de chandelle avec les doigts que le feu

n'y prît. J'en pourrois dire cent choses rares, que je laisse de peur

d'être trop long. En moins de rien les deux dames furent si grandes

camarades qu'elles s'entre-appellèrent ma chère et ma fidèle. La

Rappinière, qui avoit de la mauvaise gloire autant que barbier de la

ville, dit en entrant qu'on allât à la cuisine et à l'office faire hâter

le souper. C'etoit une pure rodomontade: outre son vieil valet, qui

pansoit même ses chevaux, il n'y avoit dans le logis qu'une jeune

servante et une vieille boiteuse, qui avoit du mal comme un chien. Sa

vanité fut punie par une grande confusion qui lui arriva. Il mangeoit

d'ordinaire au cabaret aux depens des sots, sa femme et son train si

reglé etoient reduits au potage aux choux, selon la coutume du pays[69].

Voulant paroître devant ses hôtes et les regaler, il pensa couler par

derrière son dos quelque monnoie à son valet pour aller querir de quoi

souper. Par la faute du valet ou du maître, l'argent tomba sur la chaise

où il etoit assis, et puis de la chaise en bas. La Rappinière en devint

tout violet, sa femme en rougit, le valet en jura, la Caverne en

souffrit, la Rancune n'y prit peut-être pas garde, et pour Destin, je

n'ai pas bien su l'effet que cela fit sur son esprit; l'argent fut

ramassé, et en attendant le souper on fit conversation. La Rappinière

demanda au Destin pourquoi il se deguisoit le visage d'un emplâtre; il

lui dit qu'il en avoit bien du sujet, et que, se voyant travesti par

accident, il avoit voulu ôter ainsi la connoissance de son visage à

quelques ennemis qu'il avoit.

[Note 68: On sait que le nom de Madame étoit réservé aux personnes

de condition noble. Le de placé devant un nom n'étoit point, à beaucoup

près, un signe infaillible de noblesse véritable, jouissant des droits

et des exemptions accordés à cet état; il étoit souvent usurpé, souvent

employé par politesse, à l'égard des personnes qu'on vouloit honorer, ou

qui étoient élevées, par leur position, au dessus des bourgeois

ordinaires. Ainsi Jean de La Fontaine, malgré son de, étoit si peu noble

qu'en 1669 il fut condamné à une amende de 3,000 fr. pour usurpation

d'un titre qui ne lui appartenoit pas.]

[Note 69: Il paroît que c'est là aujourd'hui encore le mets favori

et le fonds des repas du paysan manceau (Pesche, Dict. de la Sarthe, t.

3, p. 48).]

Enfin le souper vint, bon ou mauvais. La Rappinière but tant qu'il

s'enivra; la Rancune s'en donna aussi jusques aux gardes; Destin soupa

fort sobrement en honnête homme, la Caverne en comedienne affamée, et

mademoiselle de la Rappinière en femme qui veut profiter de l'occasion,

c'est-à-dire tant qu'elle en fut devoyée. Tandis que les valets

mangèrent et que l'on dressa les lits, la Rappinière les accabla de cent

contes pleins de vanité. Destin coucha seul en une petite chambre, la

Caverne avec la fille de chambre dans un cabinet, et la Rancune avec le

valet je ne sais où. Ils avoient tous envie de dormir, les uns de

lassitude, les autres d'avoir trop soupé, et cependant ils ne dormirent

guères, tant il est vrai qu'il n'y a rien de certain en ce monde. Après

le premier sommeil, mademoiselle de la Rappinière eut envie d'aller où

les rois ne peuvent aller qu'en personne. Son mary se reveilla bientôt

après; quoiqu'il fût bien soûl, il sentit bien qu'il etoit tout seul. Il

appela sa femme; on ne lui repondit point. Avoir quelque soupçon, se

mettre en colère, se lever de furie, ce ne fut qu'une même chose. À la

sortie de sa chambre, il entendit marcher devant lui; il suivit quelque

temps le bruit qu'il entendoit. Au milieu d'une petite galerie qui

conduisoit à la chambre de Destin, il se trouva si près de ce qu'il

suivoit qu'il crut lui marcher sur les talons; il pensa se jeter sur sa

femme et la saisit en criant: «Ah! putain!» Ses mains ne trouvèrent

rien, et, ses pieds rencontrant quelque chose, il donna du nez en terre

et se sentit enfoncer dans l'estomac quelque chose de pointu. Il cria

effroyablement: «Au meurtre! on m'a poignardé!» sans quitter sa femme,

qu'il pensoit tenir par les cheveux et qui se debattoit sous lui. À ses

cris, ses injures et ses juremens, toute la maison fut en rumeur et tout

le monde vint à son aide en même temps: la servante avec une chandelle,

la Rancune et le valet en chemises sales, la Caverne en jupe fort

mechante, le Destin l'epée à la main, et mademoiselle la Rappinière

toute la dernière, qui fut bien etonnée, aussi bien que les autres, de

trouver son mari tout furieux luttant contre une chèvre qui allaitoit

dans la maison les petits d'une chienne qui etoit morte. Jamais homme ne

fut plus confus que la Rappinière. Sa femme, qui se douta bien de la

pensée qu'il avoit eue, lui demanda s'il etoit fou. Il repondit, sans

sçavoir quasi ce qu'il disoit, qu'il avoit pris la chèvre pour un

voleur; le Destin devina ce qui en etoit; chacun regagna son lit et crut

ce qu'il voulut de l'aventure, et la chèvre fut renfermée avec ses

petits chiens.

Le Roman Comique · 第 16 / 265 题