Le deplorable succès[63] qu'eut la comedie.
Dans toutes les villes subalternes du royaume il y a d'ordinaire un
tripot où s'assemblent tous les jours les faineans de la ville, les uns
pour jouer, les autres pour regarder ceux qui jouent. C'est là que l'on
rime richement en Dieu[64], que l'on epargne fort peu le prochain, et
que les absens sont assassinés à coups de langue; on n'y fait quartier à
personne, tout le monde y vit de Turc à Maure, et chacun y est reçu pour
railler, selon le talent qu'il en a eu du Seigneur. C'est en un de ces
tripots là, si je m'en souviens, que j'ai laissé trois personnes
comiques, recitant la Marianne devant une honorable compagnie à laquelle
presidoit le sieur de la Rappinière. Au même temps qu'Herode et Marianne
s'entredisoient leurs verités[65], les deux jeunes hommes de qui l'on
avoit pris si librement les habits entrèrent dans la chambre en
caleçons, et chacun sa raquette à la main; ils avoient negligé de se
faire frotter[66], pour venir entendre la comedie. Leurs habits, que
portoient Herode et Pherore, leur frappèrent bientôt la vue; le plus
colère des deux, s'adressant au valet du tripot: «Fils de chienne! lui
dit-il, pourquoi as-tu donné mon habit à ce bateleur?» Le pauvre valet,
qui le connoissoit pour un grand brutal, lui dit en toute humilité que
ce n'etoit pas lui. «Et qui donc, barbe de cocu?» ajouta-t-il. Le pauvre
valet n'osoit en accuser la Rappinière en sa présence; mais lui, qui
etoit le plus insolent de tous les hommes, lui dit en se levant de sa
chaise: «C'est moi; qu'en voulez-vous dire?--Que vous êtes un sot»,
repartit l'autre, en lui dechargeant un demesuré coup de sa raquette sur
les oreilles. La Rappinière fut si surpris d'être prevenu d'un coup, lui
qui avoit accoutumé d'en user ainsi, qu'il demeura comme immobile, ou
d'admiration, ou parcequ'il n'etoit pas encore assez en colère et qu'il
lui en falloit beaucoup pour se resoudre à se battre, ne fût-ce qu'à
coups de poings, et peut-être que la chose en fût demeurée là, si son
valet, qui avoit plus de colère que lui, ne se fût jeté sur l'agresseur,
en lui donnant un coup de poing avec toutes ses circonstances dans le
beau milieu du visage, ensuite une grande quantité d'autres où ils
purent aller. La Rappinière le prit en queue et se mit à travailler sur
lui en coups de poings comme un homme qui a eté offensé le premier. Un
parent de son adversaire prit la Rappinière de la même façon; ce parent
fut investi par un ami de la Rappinière pour faire diversion; celui-ci
le fut d'un autre, et celui-là d'un autre. Enfin tout le monde prit
parti dans la chambre; l'un juroit, l'autre injurioit, tous
s'entrebattoient; la tripotière, qui voyoit rompre ses meubles,
emplissoit l'air de cris pitoyables. Vraisemblablement ils devoient tous
perir par coups d'escabeaux, de pieds et de poings, si quelques uns des
magistrats de la ville qui se promenoient sous les halles avec le
senechal du Maine[67], des Essarts, ne fussent accourus à la rumeur.
Quelques uns furent d'avis de jeter deux ou trois seaux d'eau sur les
combattans, et le remède eût peut-être réussi; mais ils se separèrent de
lassitude, outre que deux pères capucins, qui se jetèrent par charité
dans le champ de bataille, mirent non pas une paix bien affermie entre
les combattans, mais firent accorder quelques trèves pendant lesquelles
on put negocier, sans prejudice des informations qui se firent de part
et d'autre. Le comedien Destin fit des prouesses à coups de poings dont
on parle encore dans la ville du Mans, suivant ce qu'en ont raconté les
deux jouvenceaux auteurs de la querelle, avec lesquels il eut
particulierement affaire, et qu'il pensa rouer de coups, outre quantité
d'autres du parti contraire qu'il mit hors de combat du premier coup. Il
perdit son emplâtre durant la mêlée, et l'on remarqua qu'il avoit le
visage aussi beau que la taille riche. Les museaux sanglans furent lavés
d'eau fraîche, les collets dechirés furent changés, on appliqua quelques
cataplasmes, et même l'on fit quelques points d'aiguille. Les meubles
furent aussi remis en leur place, non pas du tout si entiers qu'alors
qu'on les derangea. Enfin, un moment après, il ne resta plus rien du
combat que beaucoup d'animosité, qui paroissoit sur le visage des uns et
des autres.
[Note 63: Dans le sens du latin successus: issue, résultat.]
[Note 64: On se rappelle le vers de Gresset:
Vous la rima fort richement en tain.
(Vert-Vert, ch. 4.)
Il avoit déjà dit avant:
Les bateliers juroient,
Rimoient en Dieu.
(Ch. 3.)]
[Note 65: Acte 3, sc. 3 et 4.]
[Note 66: «Les joueurs de paume se font frotter par les marqueurs
pour se nettoyer quand ils ont sué.» (Dict. de Furetière.)]
[Note 67: Voir le Dict. de Furetière pour les diverses fonctions du
sénéchal. Le sénéchal du Maine étoit alors Tanneguy Lombelon, baron des
Essarts, chaud partisan des frondeurs et du parlement, qui avoit
succédé, en 1638, à J. B. L. de Beaumanoir, baron de Lavardin. Le
gouverneur de la ville étoit M. de Tresmes.]
Les pauvres comediens sortirent long-temps après avec la Rappinière, qui
verbalisa le dernier. Comme ils passoient du tripot sous les Halles, ils
furent investis par sept ou huit braves, l'epée à la main. La
Rappinière, selon sa coutume, eut grand'peur et pensa bien avoir quelque
chose de pis, si Destin ne se fût genereusement jeté au devant d'un coup
d'epée qui lui alloit passer au travers du corps; il ne put pourtant si
bien le parer qu'il ne reçût une legère blessure dans le bras. Il mit
l'epée à la main en même temps, et en moins de rien fit voler à terre
deux epées, ouvrit deux ou trois têtes, donna force coups sur les
oreilles, et deconfit si bien messieurs de l'embuscade que tous les
assistans avouèrent qu'ils n'avoient jamais vu un si vaillant homme.
Cette partie ainsi avortée avoit eté dressée à la Rappinière par deux
petits nobles, dont l'un avoit epousé la soeur de celui qui commença le
combat par un grand coup de raquette, et vraisemblablement la Rappinière
etoit gâté sans le vaillant defenseur que Dieu lui suscita en notre
vaillant comedien. Le bienfait trouva place en son coeur de roche, et
sans vouloir permettre que ces pauvres restes d'une troupe delabrée
allassent loger en une hôtellerie, il les emmena chez lui, où le
charretier dechargea le bagage comique et s'en retourna en son village.