CHAPITRE V.

Qui ne contient pas grand'chose.

Le comedien la Rancune, un des principaux heros de notre roman, car il

n'y en aura pas pour un dans ce livre-ci, et, puisqu'il n'y a rien de

plus parfait qu'un heros de livre[70], demi-douzaine de heros ou

soi-disant tels feront plus d'honneur au mien qu'un seul, qui seroit

peut-être celui dont on parleroit le moins, comme il n'y a qu'heur et

malheur en ce monde. La Rancune donc etoit de ces misanthropes qui

haïssent tout le monde et qui ne s'aiment pas eux-mêmes, et j'ai su de

beaucoup de personnes qu'on ne l'avoit jamais vu rire. Il avoit assez

d'esprit et faisoit assez bien de mechans vers[71]; d'ailleurs homme

d'honneur en aucune façon, malicieux comme un vieil singe et envieux

comme un chien. Il trouvoit à redire en tous ceux de sa profession:

Belleroze etoit trop affecté, Mondory trop rude, Floridor trop

froid[72], et ainsi des autres; et je crois qu'il eût aisement laissé

conclure qu'il avoit eté le seul comedien sans defaut, et cependant il

n'etoit plus souffert dans la troupe qu'à cause qu'il avoit vieilli dans

le metier. Au temps qu'on etoit reduit aux pièces de Hardy, il jouoit en

fausset et sous le masque les rôles de nourrice[73]; depuis qu'on

commença à mieux faire la comedie, il etoit le surveillant du portier,

jouoit les rôles de confidens, ambassadeurs et recors, quand il falloit

accompagner un roi, assassiner quelqu'un ou donner bataille; il chantoit

une mechante taille aux trios, et se farinoit à la farce[74]. Sur ces

beaux talens-là il avoit fondé une vanité insupportable, laquelle etoit

jointe à une raillerie continuelle, une medisance qui ne s'epuisoit

point et une humeur querelleuse qui etoit pourtant soutenue par quelque

valeur. Tout cela le faisoit craindre à ses compagnons; avec le seul

Destin il etoit doux comme un agneau et se montroit raisonnable autant

que son naturel le pouvoit permettre. On a voulu dire qu'il en avoit été

battu; mais ce bruit-là n'a pas duré long-temps, non plus que celui de

l'amour qu'il avoit pour le bien d'autrui jusqu'à s'en saisir

furtivement: avec tout cela le meilleur homme du monde[75]. Je vous ai

dit, ce me semble, qu'il coucha avec le valet de la Rappinière, qui

s'appeloit Doguin. Soit que le lit où il coucha ne fût pas trop bon ou

que Doguin ne fût pas bon coucheur, il ne put dormir toute la nuit. Il

se leva dès le point du jour (aussi bien que Doguin, qui fut appelé par

son maître), et, passant devant la chambre de la Rappinière, lui alla

donner le bon jour. La Rappinière reçut son compliment avec un faste de

prevôt provincial et ne lui rendit pas la dixième partie des civilités

qu'il en reçut; mais, comme les comediens jouent toutes sortes de

personnages, il ne s'en emut guères. La Rappinière lui fit cent

questions sur la comedie, et de fil en aiguille (il me semble que ce

proverbe est ici fort bien appliqué) lui demanda depuis quand ils

avoient le Destin dans leur troupe, et ajouta qu'il etoit excellent

comedien. «Ce qui reluit n'est pas or, repartit la Rancune. Du temps que

je jouois les premiers rôles, il n'eût joué que les pages; comment

sçauroit-il un metier qu'il n'a jamais appris? Il y a fort peu de temps

qu'il est dans la comedie: on ne devient pas comedien comme un

champignon. Parcequ'il est jeune, il plaît; si vous le connoissiez comme

moi, vous en rabattriez plus de la moitié. Au reste, il fait l'entendu

comme s'il etoit sorti de la côte de saint Louis[76], et cependant il ne

decouvre point qui il est ni d'où il est, non plus qu'une belle Cloris

qui l'accompagne, qu'il appelle sa soeur, et Dieu veuille qu'elle le

soit! Tel que je suis, je lui ai sauvé la vie dans Paris aux depens de

deux bons coups d'epée, et il en a eté si meconnoissant qu'au lieu de me

faire porter chez un chirurgien, il passa la nuit à chercher dans les

boues je ne sçais quel bijou de diamans d'Alençon[77] qu'il disoit lui

avoir eté pris par ceux qui nous attaquèrent.» La Rappinière demanda à

la Rancune comment ce malheur-là lui etoit arrivé. «Ce fut le jour des

Rois, sur le Pont-Neuf», repondit la Rancune. Ces dernières paroles

troublèrent extremement la Rappinière et son valet Doguin; ils pâlirent

et rougirent l'un et l'autre, et la Rappinière changea de discours si

vite et avec un si grand desordre d'esprit que la Rancune s'en etonna.

Le bourreau de la ville et quelques archers, qui entrèrent dans la

chambre, rompirent la conversation et firent grand plaisir à la Rancune,

qui sentoit bien que ce qu'il avoit dit avoit frappé la Rappinière en

quelque endroit bien tendre, sans pouvoir deviner la part qu'il y

pouvoit prendre.

[Note 70: Scarron revient encore plus loin sur cette remarque en

disant fort justement que ces héros imaginaires «sont quelquefois

incommodes à force d'être trop honnêtes gens». C'est là un reproche que

les écrivains satiriques faisoient souvent aux romans d'alors.]

[Note 71: Cette phrase, qui est, pour ainsi dire, passée en

proverbe, se retrouve à peu près textuellement dans la Satire des

satires de Boursault:

Je fais passablement de mechantes paroles,

dit le marquis, et le chevalier lui répond:

Tu fais de mechants vers admirablement bien.

(Sc. 3.)]

[Note 72: Nous avons déjà parlé de Mondory (V. page 16), dont

Tallemant dit, ce qui fait comprendre le reproche de la Rancune, qu'il

«etoit plus propre à faire un heros qu'un amoureux». Pierre le Messier,

dit Belleroze, étoit un acteur de l'hôtel de Bourgogne, remarquable dans

les rôles tragiques, bien que La Rancune le jugeât trop affecté, et que

madame de Montbazon lui trouvât l'air trop fade (Mém. du card. de Retz).

Tallemant s'exprime à peu près de même, le traitant de «comédien fardé,

qui regardoit où il jetteroit son chapeau, de peur de gâter ses plumes».

Floridor étoit un comédien de la même troupe, qui avoit pourtant

commencé par faire partie de celle du Marais. Son vrai nom étoit Josias

de Soulas, sieur de Prinefosse. Il étoit fort aimé du public; le roi le

favorisoit, et Molière lui fit la grâce de ne pas le nommer parmi les

acteurs de l'hôtel de Bourgogne qu'il critique dans l'Impromptu de

Versailles. On peut voir le splendide éloge qu'en a fait de Visé, dans

sa critique de la Sophonisbe de P. Corneille, où il le nomme «le plus

grand comédien du monde». Néanmoins, le satirique Tallemant, à l'endroit

même où il parle de Mondory et de Bellerose (Éd. Monmerqué, in-8, t. 6),

se rapproche encore du sentiment de la Rancune: «C'est, dit-il, un

médiocre comedien, quoi que le monde en veuille dire. Il est toujours

pâle.»]

[Note 73: Le manque d'actrices sur les anciens théâtres étoit cause

qu'on avoit dû les remplacer par des acteurs dans certains rôles de

femmes, comme ceux de nourrices et de soubrettes; ces derniers rôles, du

reste, étoient presque toujours si licencieux que des hommes seuls

pouvoient s'en charger. Dès lors le masque et la voix de fausset étoient

nécessaires. On nous a conservé les noms de quelques comédiens qui

s'étoient rendus particulièrement célèbres dans ce genre, entre autres

d'Alizon, qui jouoit à l'hôtel de Bourgogne dans la première moitié du

XVIIe siècle. Personne n'ignore que ce fut P. Corneille qui, dans la

Galerie du Palais, fit disparoître la nourrice du théâtre en la

remplaçant par la suivante. Dès lors l'acteur se borna à certains rôles

de vieilles et de ridicules, tels que celui de la comtesse

d'Escarbagnas. Cet usage ne cessa entièrement au théâtre qu'après la

retraite de Hubert (avril 1685), qui avoit rempli avec beaucoup de

succès plusieurs de ces rôles de femmes.]

[Note 74: C'étoit une habitude répandue parmi les acteurs qui

jouoient la farce: ainsi Gros-Guillaume, Jean-Farine, Jodelet, et tous

ceux qui avoient le visage naturellement mobile et comique,

s'enfarinoient; mais quelques uns, comme Guillot-Gorju,

Gautier-Garguille et Turlupin, préféroient se couvrir d'un masque (Hist.

du Théât. franç., des frères Parfait); on sait, par le témoignage de

Villiers (Vengeance des marquis), que Molière fit comme ces derniers, en

jouant d'abord le rôle de Mascarille des Précieuses ridicules.]

[Note 75: C'est le: au demeurant, le meilleur fils du monde, de

Clément Marot.]

[Note 76: Molière a fait dire de même à madame Jourdain: «Est-ce que

nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis?» (Bourg. gent.,

act. 3, sc. 12.) C'étoit une façon de parler fort usitée alors, et dont

on devine facilement le sens.]

[Note 77: On appeloit diamants d'Alençon de faux diamants qu'on

recueilloit aux environs de cette ville, dans un terrain plein d'un

sable fort luisant et de pierres grises et très dures. Quelques uns de

ces diamants atteignoient la grosseur d'un oeuf, et ils étoient parfois

aussi nets et aussi brillants que des diamants véritables. (Dict. de

Furetière.)]

Cependant le pauvre Destin, qui avoit eté si bien sur le tapis, etoit

bien en peine: la Rancune le trouva avec mademoiselle de la Caverne,

bien empêché à faire avouer à un vieil tailleur qu'il avoit mal ouï et

encore plus mal travaillé. Le sujet de leur differend etoit qu'en

dechargeant le bagage comique, le Destin avoit trouvé deux pourpoints et

un haut-de-chausses fort usés, qu'il les avoit donnés à ce vieil

tailleur pour en tirer une manière d'habit plus à la mode que les

chausses de page[78] qu'il portoit, et que le tailleur, au lieu

d'employer un des pourpoints pour raccommoder l'autre et le haut de

chausses aussi, par une faute de jugement indigne d'un homme qui avoit

raccommodé des vieilles hardes toute sa vie, avoit rhabillé les deux

pourpoints des meilleurs morceaux du haut-de-chausses; tellement que le

pauvre Destin, avec tant de pourpoints et si peu de hauts-de-chausses,

se trouvoit reduit à garder la chambre ou à faire courir les enfans

après lui, comme il avoit fait dejà avec son habit comique. La

liberalité de la Rappinière repara la faute du tailleur, qui profita des

deux pourpoints rhabillés, et le Destin fut regalé de l'habit d'un

voleur qu'il avoit fait rouer depuis peu. Le bourreau, qui s'y trouva

present, et qui avoit laissé cet habit en garde à la servante de la

Rappinière, dit fort insolemment que l'habit etoit à lui; mais la

Rappinière le menaça de lui faire perdre sa charge. L'habit se trouva

assez juste pour le Destin, qui sortit avec la Rappinière et la Rancune.

Ils dînèrent en un cabaret aux depens d'un bourgeois qui avoit à faire

de la Rappinière. Mademoiselle de la Caverne s'amusa à savonner son

collet sale et tint compagnie à son hôtesse. Le même jour, Doguin fut

rencontré par un des jeunes hommes qu'il avoit battus le jour de devant

dans le tripot, et revint au logis avec deux bons coups d'epée et force

coups de bâton; et, à cause qu'il etoit bien blessé, la Rancune, après

avoir soupé, alla coucher dans une hôtellerie voisine, fort lassé

d'avoir couru toute la ville, accompagnant, avec son camarade Destin, le

sieur de la Rappinière, qui vouloit avoir raison de son valet assassiné.

[Note 78: Les chausses de page, appelées aussi grègues, trousses, ou

culottes, étoient des espèces de hauts-de-chausses d'ancienne mode,

serrés et plissés, et qui, abandonnés depuis le siècle précédent,

étoient réservés seulement aux pages.]

Le Roman Comique · 第 17 / 265 题