Quel homme etoit le sieur de la Rappinière.
Le sieur de la Rappinière etoit lors le rieur de la ville du Mans: il
n'y a point de petite ville qui n'ait son rieur; la ville de Paris n'en
a pas pour un, elle en a dans chaque quartier, et moi-même, qui vous
parle, je l'aurois été du mien si j'avois voulu; mais il y a long-temps,
comme tout le monde sait, que j'ai renoncé à toutes les vanités du
monde[56]. Pour revenir au sieur de la Rappinière, il renoua bientôt la
conversation que les coups de poing avoient interrompue, et demanda au
jeune comedien si leur troupe n'etoit composée que de mademoiselle de la
Caverne, de monsieur de la Rancune et de lui. «Notre troupe est aussi
complète que celle du prince d'Orange ou de Son Altesse d'Epernon[57],
lui répondit-il; mais, par une disgrâce qui nous est arrivée à Tours, où
notre etourdi de Portier a tué un des fuseliers de l'intendant de la
province[58], nous avons eté contraints de nous sauver, un pied chaussé
et l'autre nu, en l'equipage que vous nous voyez.--Ces fuseliers de M.
l'intendant en ont fait autant à la Flèche, dit la Rappinière.--Que le
feu saint Antoine[59] les arde! dit la tripotière; ils sont cause que
nous n'aurons pas la comedie.--Il ne tiendroit pas à nous, repondit le
vieux comedien, si nous avions les clefs de nos coffres pour avoir nos
habits, et nous divertirions quatre ou cinq jours messieurs de la ville
devant que de gagner Alençon, où le reste de la troupe a le
rendez-vous.»
[Note 56: Scarron fait probablement allusion ici à sa cruelle
infirmité. En 1651, date de l'impression de cette première partie, il y
avoit plus de 12 ans qu'il en étoit atteint, car lui-même a déterminé
clairement cette époque dans plusieurs pièces de vers (À l'infante
Descars, À madame de Hautefort, À M. le Prince, au début du Typhon.)
Mais il se flatte en disant qu'il avoit renoncé à toutes les vanités du
monde, car, malgré son mal, il étoit toujours le rieur en titre de son
quartier.]
[Note 57: Guillaume de Nassau, prince d'Orange, à qui Scarron dédia
un peu plus tard sa comédie de l'Héritier ridicule, et dont il déplora
la mort dans des stances d'un plus haut style que d'ordinaire, lui avoit
fait un présent, comme en porte témoignage un long remercîment de
celui-ci (1651). La mention qu'il en fait dans cet endroit est peut-être
un nouvel acte de courtisan. Du reste, nous verrons dans ce roman même
(3e part., 8e ch.) que les comédiens françois alloient représenter
jusqu'en Hollande. Plusieurs princes étrangers, entre autres l'électeur
de Bavière, les ducs de Savoie, de Brunswick et de Lunebourg, avoient
ainsi des troupes d'acteurs françois à leur service (Voy. Chappuzeau,
Théâtre fr., 1674, in-12). Quant à Son Altesse d'Epernon, son orgueil et
sa magnificence bien connue peuvent servir à appuyer ce que Scarron, par
la bouche de Destin, dit ici de sa troupe comique; c'est évidemment
celle dont Molière étoit directeur, qui, quelques années avant de passer
à Lyon, en 1653, et d'aller trouver à Pézenas le prince de Conti, avoit
été accueillie avec faveur à Bordeaux par le duc d'Epernon (Mém. sur
madame de Sévigné, par Walcken., t. I, p. 492).]
[Note 58: Il arrivoit souvent alors des désordres et des accidents
du même genre, à la comédie, faute d'une surveillance et d'une
organisation suffisantes. Il est encore question plus loin de troubles
analogues (2e part., ch. 5). Guéret, dans le Parnasse réformé, fait dire
à La Serre qu'on tua quatre portiers du théâtre la première fois que son
Thomas Morus fut joué. On peut voir dans Chappuzeau (Théâtre français)
combien le poste de portier de comédie étoit périlleux: «Les portiers
sont commis, dit-il, pour empêcher les désordres qui pourroient
survenir, et, pour cette fonction, avant les défenses étroites du roi
d'entrer sans payer (9 janv. 1673), on faisoit choix d'un brave, etc.»
Beaucoup de personnes vouloient s'attribuer le droit de ne pas payer en
entrant, et c'étoient des rixes continuelles. On lit souvent dans le
Registre de La Grange des frais de pansement pour portiers blessés
(Taschereau, Histoire de la troupe de Molière, dans le journal l'Ordre,
24 janv, 1850).]
[Note 59: Le feu Saint-Antoine, nommé aussi feu infernal, ou mal des
ardents, étoit une espèce de lèpre brûlante et épidémique semblable à
une flamme intérieure. Son nom de Feu Saint-Antoine lui vient de ce que
les reliques de saint Antoine, lors de leur translation de la Palestine,
au moyen âge, avoient guéri plusieurs personnes atteintes de ce mal.]
La reponse du comedien fit ouvrir les oreilles à tout le monde. La
Rappinière offrit une vieille robe de sa femme à la Caverne, et la
tripotière deux ou trois paires d'habits qu'elle avoit en gage, à Destin
et à la Rancune. «Mais, ajouta quelqu'un de la compagnie, vous n'êtes
que trois.--J'ai joué une pièce moi seul, dit la Rancune, et ai fait en
même temps le roi, la reine et l'ambassadeur. Je parlois en fausset
quand je faisois la reine; je parlois du nez pour l'ambassadeur, et me
tournois vers ma couronne, que je posois sur une chaise; et, pour le
roi, je reprenois mon siége, ma couronne et ma gravité, et grossissois
un peu ma voix; et qu'ainsi ne soit, si vous voulez contenter notre
charretier et payer notre depense en l'hôtellerie, fournissez vos
habits, et nous jouerons devant que la nuit vienne, ou bien nous irons
boire, avec votre permission, et nous reposer, car nous avons fait une
grande journée.
Le parti plut à la compagnie, et le diable de la Rappinière, qui
s'avisoit toujours de quelque malice, dit qu'il ne falloit point
d'autres habits que ceux de deux jeunes hommes de la ville qui jouoient
une partie dans le tripot, et que mademoiselle de la Caverne, en son
habit ordinaire, pourroit passer pour tout ce que l'on voudroit en une
comedie. Aussitôt dit, aussitôt fait; en moins d'un demi-quart d'heure
les comédiens eurent bu chacun deux ou trois coups, furent travestis, et
l'assemblée, qui s'etoit grossie, ayant pris place en une chambre haute,
on vit, derrière un drap sale que l'on leva, le comedien Destin couché
sur un matelas, un corbillon[60] dans la tête, qui lui servoit de
couronne, se frottant un peu les yeux comme un homme qui s'eveille, et
recitant du ton de Mondory le rôle d'Herode, qui commence par:
Fantôme injurieux, qui trouble mon repos[61],
[Note 60: C'est-à-dire le petit panier d'osier où on présentoit les
balles dans le jeu de paume.]
[Note 61: C'est le début de la Marianne, de Tristan l'Hermite, pièce
qui parut en même temps que le Cid, dont elle balança le succès. Elle
fut représentée par la troupe du Marais, dont Mondory étoit le chef. Le
rôle d'Hérode étoit le triomphe de cet excellent comédien, un peu
emphatique, mais plein de force, de passion et d'intelligence; il le
jouoit avec tant d'ardeur et d'énergie, qu'un jour il fut surpris d'une
attaque d'apoplexie pendant la représentation, et qu'il resta dès lors
paralytique d'une partie du corps; mais il n'en mourut pas, quoi qu'en
aient dit Gueret, Bayle, et quelques autres. «Quand Mondory jouoit la
Marianne, de Tristan, dit le père Rapin, le peuple n'en sortoit jamais
que resveur et pensif, faisant reflexion à ce qu'il venoit de voir, et
penetré à mesme temps d'un grand plaisir (Réflexions sur la Poét.
XXIX).]
L'emplâtre qui lui couvroit la moitié du visage ne l'empêcha point de
faire voir qu'il etoit excellent comedien. Mademoiselle de la Caverne
fit des merveilles dans les rôles de Marianne et de Salomé; la Rancune
satisfit tout le monde dans les autres[62] rôles de la pièce, et elle
s'en alloit être conduite à bonne fin quand le diable, qui ne dort
jamais, s'en mêla, et fit finir la tragedie non pas par la mort de
Marianne et par les desespoirs d'Hérode, mais par mille coups de poing,
autant de soufflets, un nombre effroyable de coups de pieds, des
juremens qui ne se peuvent compter, et ensuite une belle information que
fit faire le sieur de la Rappiniere, le plus expert de tous les hommes
en pareille matière.
[Note 62: Marianne est la femme et Salomé la soeur d'Hérode; elles
paroissent ensemble sur la scène (II, 2). En dehors de ces rôles et de
celui d'Hérode, il en restoit plus de dix, moins importants pour la
plupart, que La Rancune devoit remplir à lui seul.]