construite dans un mois, sans oppression, tu seras, ô cheik, nommé l'un
des juges destinés à juger les chi-ots au Sha-ho. Est-ce entendu?
--Entendu. Nous construirons la roue. Moi et mon engeance sommes
responsables du remboursement du prêt. Où sont mes chi-ots? S'ils
mangent des poulets, peuvent-ils manger les plumes avec?
--Jamais de la vie les plumes. D'ailleurs, Farag, qui est dans la
gabare, te dira leur manière de vivre.»
On ne saurait rien trouver de répréhensible dans les prêts personnels
et non autorisés du Gouverneur, ces prêts qui lui valurent le surnom
de Père des Roues Hydrauliques. Mais la première exposition de chiots
dans la capitale demanda énormément de tact, ainsi que la présence d'un
bataillon noir faisant ostensiblement l'exercice dans la cour de la
caserne, afin de prévenir les troubles qu'eût pu entraîner la remise
des prix.
Mais qui saurait consigner les gloires de la chasse de Gihon--ou ses
hontes? Qui se rappelle l'hallali sur la place du marché, lorsque
le Gouverneur pria les cheiks et guerriers assemblés de remarquer
comme quoi les chiens allaient instantanément dévorer le corps d'Abu
Hussein; mais comme quoi, lorsqu'il eut donné le signe de la curée,
suivant toutes les règles de l'art, la meute éreintée s'en détourna
avec dégoût, et Farag pleura parce que, dit-il, on avait noirci la
face du monde? Qui ne se rappelle cette course nocturne prenant
fin--Beagle-boy, cela va sans dire, en tête--parmi les tombes; la
prompte volée de coups de fouet, et le serment, prêté au-dessus des
ossements, de laisser de côté la curée? La randonnée du désert, lorsque
Abu Hussein, délaissant les cultures, fit six milles de ligne droite,
tout droit à son terrier, dans un khor désolé--où d'étranges cavaliers
en armes, montés sur des chameaux, apparurent au sortir d'un ravin, et,
au lieu de livrer bataille, s'offrirent à ramener sur leurs bêtes les
chiens fatigués? Ce que firent, et s'évanouirent.
Mieux que tout, qui se rappelle la mort de Royal, lorsque certain cheik
pleura sur le corps du chien sans peur et sans reproche, comme il l'eût
pu faire sur celui d'un fils--_et, ce jour-là, ils ne chassèrent pas
plus avant_. La chronique mal faite en parla peu, mais, à la fin de
leur seconde saison (quatre-vingt-seize renards au tableau), apparaît
la sombre inscription: «Salement besoin d'infuser du sang nouveau. Ils
commencent à écouter Beagle-boy.»
L'Inspecteur s'occupa de la chose dès qu'échut son congé.
«Rappelez-vous, dit le Gouverneur, qu'il faut nous procurer la
meilleure race d'Angleterre... de vrais chiens de meute, du nanan...
sans marchander. Mais ne vous en rapportez pas à vous seul. Présentez
mes lettres d'introduction, et prenez ce qu'on vous donnera.»
L'Inspecteur présenta ses lettres dans un milieu où l'on fait grand
cas des chevaux, plus encore des chiens de meute, et où l'on reçoit
assez bien les gens qui savent ce que c'est qu'une selle. On se le
passa de maison en maison, le fit monter suivant ses mérites, et le
nourrit, après cinq années de côtelettes de bouc et de Worcester sauce,
peut-être une idée trop plantureusement.
La demeure, ou château, où il opéra son grand coup n'importe
guère. Quatre M.F.H. étaient présents à table; et, dans une heure
d'épanchement, l'Inspecteur leur raconta des histoires de la Chasse de
Gihon. Il conclut:
«Ben a dit que je ne devais pas m'en rapporter à moi seul à propos des
chiens de meute; mais je pense, en tout cas, qu'il devrait y avoir un
tarif spécial pour les bâtisseurs d'Empires.»
Dès que ses hôtes purent parler, ils le rassurèrent sur ce point.
«Et maintenant, racontez-nous encore une fois toute l'histoire de votre
première exposition de chiots, dit l'un d'eux.
--Et celle du bouchage des terriers. Est-ce que tout cela était de
l'invention de Ben? interrogea un autre.
--Attendez un moment, dit du bout de la table un homme tout rasé--pas
un M.F.H. Est-ce dans les habitudes de votre Gouverneur de battre vos
villageois lorsqu'ils oublient de boucher les trous de renards?»
Le ton et la phrase eussent été suffisants, même si, comme l'Inspecteur
le confessa plus tard, le gros homme à double menton bleu n'eût pas
tant ressemblé à Beagle-Boy. Il prit sur lui de le faire marcher pour
l'honneur de l'Ethiopie.
«Nous ne chassons que deux jours par semaine..... rarement trois. Ne
crois guère qu'on ait jamais exercé le châtiment plus de quatre fois
dans une semaine... à moins de jours d'extra.»
Le gros homme (personnage à lèvre pendante) jeta sa serviette, fit le
tour de la table, s'effondra sur la chaise voisine de l'Inspecteur,
et se pencha avidement en avant, de façon à souffler au visage de ce
dernier.
«Châtié avec quoi?
--Avec le _kourbash_... sur les pieds. Le _kourbash_ est une lanière de
peau d'hippopotame bien tannée, taillée d'un côté en forme de quille,
comme le tranchant d'une défense de sanglier. Mais nous employons le
côté arrondi, lorsqu'il s'agit d'un premier délit.
--Et ce genre de chose n'a pas de conséquences fâcheuses? Pour la
victime, j'entends... pas pour vous?
--Bi-en rarement. Soyons juste. Je n'ai jamais vu mourir un homme sous
le fouet, mais la gangrène peut se déclarer si le _kourbash_ a été
mariné.
--Mariné dans quoi?»
Toute la table était silencieuse et attentive.
«Dans la couperose, naturellement. Vous ne saviez pas _cela_? dit
l'Inspecteur.
--Dieu merci, non!»
Le gros homme lança de visibles postillons.
L'Inspecteur, s'essuyant le visage, s'enhardit.
«N'allez pas croire que nous nous montrions négligents vis-à-vis
de nos boucheurs de terriers. Nous avons un fonds de chasse pour le
goudron chaud. Le goudron est un pansement merveilleux lorsque les
ongles des doigts de pied ne sont pas partis sous les coups. Mais,
chassant sur d'aussi grandes étendues que les nôtres, nous ne pouvons
être de retour dans le village avant un mois, et, si l'on ne renouvelle
pas les pansements et que la gangrène se déclare, on trouve plus
souvent qu'on ne pense son homme en train de pilonner sur ses moignons.
Nous avons un mot du cru bien connu pour les désigner tout le long du
fleuve. Nous les appelons les Grues de Mudir. Vous comprenez, j'ai
persuadé au Gouverneur de ne les bâtonner que sur un seul pied.
--Sur un seul pied? Les Grues de Mudir!»
Le gros homme devint pourpre jusqu'au sommet de sa tête chauve.
«Cela vous serait-il égal de me donner le mot du cru pour les Grues de
Mudir?»
Du fond d'une mémoire trop bien garnie, l'Inspecteur tira un mot
court et bien senti qui eût surpris en lui-même jusqu'aux effrontés
Ethiopiens. Il l'épela, vit le gros homme l'écrire sur sa manchette
et se retirer. Alors, l'Inspecteur traduisit quelques-unes de ses
significations et sous-entendus aux quatre maîtres d'équipage. Il
partit trois jours plus tard avec huit couples des meilleurs chiens de
meute d'Angleterre--présent royal et généreux, tout autant qu'amical,
de quatre meutes à la Chasse de Gihon. Il avait eu honnêtement
l'intention de détromper le gros homme tacheté de bleu, mais, de façon
ou d'autre, perdit la chose de vue.
Le nouveau détachement marque un nouveau chapitre dans l'histoire de la
Chasse. De phénomène isolé dans une gabare, cela devint une véritable
institution avec chenils en brique sur la terre ferme, et une influence
sociale, politique et administrative, qui n'avait pour limites que
celles de la province. Ben, le Gouverneur, vit son tour arriver de
retourner en Angleterre, où il eut une meute, à lui, de chiens qui
pouvaient, cette fois, passer pour du vrai nanan, mais ne cessa de
soupirer après le vieux tas de gueux sans foi ni loi. Ses successeurs
se trouvèrent _ipso facto_ M.F.H. de la Chasse de Gihon, comme tous les
Inspecteurs se trouvèrent _whips_. Pour ceci, d'abord, que Farag, le
premier piqueur, en khaki et puttees, n'eût obéi à rien qui fût d'un
rang moindre que celui d'Excellence, et que les chiens n'obéissaient
à personne qu'à Farag; pour ce second motif, que la meilleure façon
d'estimer le montant et le revenu des récoltes était de n'avoir point
froid aux yeux; pour un troisième, que, bien que les juges d'en bas
du fleuve délivrassent des titres de propriété signés et porteurs
d'un sceau à tous propriétaires légitimes, l'opinion publique, tout le
long des rives, ne tenait cependant nul titre pour valable qu'il n'eût
été confirmé, suivant les précédents, par le simulacre du Gouverneur,
dans le feu de la chasse, au-dessus du terrier négligé à dessein. La
cérémonie, c'est vrai, avait été réduite à trois simples tapes sur
l'épaule, mais les gouverneurs qui essayèrent d'éluder même cela se
trouvèrent, eux et leur bureau, environnés d'une véritable nuée de
témoins qui leur prenaient tout leur temps en procès, et, pis encore,
négligeaient les chiots. Les vieux cheiks, il est vrai, tenaient
ferme pour les _mémorables raclées_ de l'ancien temps--plus rude le
châtiment, prétendaient-ils, plus sûr le titre; mais, ici, la main du
progrès fut contre eux, et ils se contentèrent de raconter des légendes
sur Ben, le premier Gouverneur, qu'ils appelaient le Père des Roues
Hydrauliques, et sur ce temps héroïque où hommes, chevaux et chiens
valaient qu'on les suivît.
Ce même Progrès Moderne, qui apportait le biscuit de chiens et les
robinets de cuivre aux chenils, était à l'œuvre par le monde entier.
Forces, activités, mouvements, sourdaient, s'agitaient, se fondaient,
et, en une avalanche politique, débordaient une Angleterre effarée
et qui n'en pouvait mais. Les Echos de l'Ere Nouvelle se trouvaient
portés dans la Province sur les ailes de câblogrammes sans queue
ni tête. La Chasse de Gihon lut des discours, des sentiments, une
politique qui l'étonnèrent, et remercia Dieu, prématurément, de ce que
sa Province fût trop loin, trop chaude et trop difficile à administrer,
pour que l'atteignissent ces orateurs ou leur politique. Mais, avec
bien d'autres, elle ne se rendit nul compte du but et de la portée de
l'Ere Nouvelle.
Une par une les Provinces de l'Empire furent traînées devant la
justice, et gourmandées, saisies et maintenues, fouettées sous le
ventre et reculées, pour l'amusement de leurs nouveaux maîtres en la
paroisse de Westminster. Une par une elles se retirèrent, blessées
et fâchées, pour échanger leurs impressions aux confins de la terre
saisie de malaise. Même alors, la Chasse de Gihon, comme jadis Abu
Hussein, ne comprit pas; sur quoi leur parvint la nouvelle, par la voie
de la presse, qu'ils avaient l'habitude de fouetter à mort les bons
cultivateurs à rendement qui négligeaient de boucher les terriers; mais
que le petit, très petit nombre de ceux qui ne mouraient pas sous les
fouets de peau d'hippopotame imbibés de couperose circulaient sur leurs
moignons gangrenés, et se voyaient affubler du nom de Grues de Mudir.
L'accusation trouvait pour garant dans la Chambre des Communes certain
Mr. Lethabie Groombride, lequel avait formé un Comité, et inondait le
monde de ses brochures. La Province gémit, l'Inspecteur--maintenant
Inspecteur d'Inspecteurs--sifflota. Il avait oublié le monsieur qui
lançait des postillons au visage des gens.
«Pourquoi aussi ressemblait-il tellement à Beagle-boy? dit-il pour sa
seule défense, lorsqu'il rencontra le Gouverneur à déjeuner, sur le
steamer, à la suite d'un rendez-vous.
--Vous n'auriez pas dû plaisanter avec un animal de cette catégorie-là,
repartit le Gouverneur. Regardez ce que Farag vient de m'apporter!»
C'était une brochure, signée au nom d'un Comité par une dame
secrétaire, mais rédigée par quelqu'un qui connaissait à fond la langue
de la Province. Après avoir raconté l'histoire des coups de fouet,
il recommandait à tous les gens battus d'instruire une procédure
criminelle contre leur Gouverneur, et, dès que faire se pourrait, de
s'élever contre l'oppression et la tyrannie anglaises. Tels documents
étaient du nouveau pour l'Ethiopie, en ce temps-là.
L'Inspecteur lut la dernière demi-page:
«Mais... mais, balbutia-t-il, c'est impossible. Les blancs n'écrivent
pas de ces machines-là.
--Vous croyez cela, vous? dit le Gouverneur. C'est comme cela, en
outre, qu'ils se font nommer ministres. Je suis allé au pays, l'an
dernier. Je sais ce que je dis.
--Cela tombera de soi-même, répliqua faiblement l'Inspecteur.
--Pas du tout. Groombride arrive ici dans quelques jours pour procéder
à une enquête.
--Pour son compte personnel?
--Il a le Gouvernement Impérial derrière lui. Voulez-vous voir les
instructions que j'ai reçues?»
Le Gouverneur posa sur la table un câblogramme en clair, lequel disait
en substance: «Vous accorderez à Mr. Groombride toutes facilités pour
son enquête, et veillerez, sous votre responsabilité, à ce qu'il ne
soit apporté aucune entrave à quelque interrogatoire de témoins qu'il
juge nécessaire, aussi minutieux que soit cet interrogatoire, et quels
que soient les témoins. Il sera accompagné de son propre interprète,
qu'il ne s'agit pas de circonvenir.»
«Et cela, à moi... Gouverneur de la Province! fit le Gouverneur.
--Cela, c'est le comble!» repartit l'Inspecteur.
Farag, le piqueur, entra dans le salon, suivant son privilège.
«Mon oncle, qui fut battu par le Père des Roues Hydrauliques, voudrait
approcher, ô Excellence, dit-il, et il y en a d'autres sur la berge.
--Laisse entrer,» répondit le Gouverneur.
Sur quoi s'en vinrent à bord cheiks et villageois, au nombre de
dix-sept. A la main de chacun se voyait un exemplaire de la brochure;
dans l'œil de chacun, cette terreur et cette gêne que les Gouverneurs
consument et le temps et eux-mêmes à dissiper. L'oncle de Farag,
maintenant cheik du village, prit la parole:
«Il est écrit dans ce livre, ô Excellence, que les coups grâce
auxquels nous tenons nos terres sont tous sans valeur. Il est écrit
que tout homme qui a reçu de tels coups de la part du Père des Roues
Hydrauliques, lequel nous débarrassa des Emirs, doit immédiatement
engager un procès, attendu que le titre à sa terre n'est pas valable.
--C'est écrit. Nous ne voulons pas de procès. Nous voulons tenir la
terre comme elle nous a été donnée après le temps de l'Oppression!»
s'écrièrent-ils.
Le Gouverneur lança un regard à l'Inspecteur. Celui-ci avait pris un
air grave. Jeter le doute sur la propriété de la terre, en Ethiopie,
c'est ouvrir les écluses et rassembler les troupes.
«Vos titres sont bons,» dit le Gouverneur.
L'Inspecteur confirma d'un signe de tête.
«Alors, que veulent dire ces écrits qui viennent d'en bas du Fleuve où
sont les Juges? (L'oncle de Farag brandit son exemplaire.) Sur l'ordre
de qui veut-on que nous vous égorgions, ô Excellence Notre Gouverneur?
--Il n'est pas écrit que vous deviez m'égorger.
--Pas en propres termes; mais si nous laissons un terrier sans le
boucher, c'est comme si nous voulions sauver Abu Hussein des chiens.
Ces écrits disent: «Supprimez vos gouvernants.» Comment supprimer sans
tuer? La rumeur rapporte qu'il en va venir un, bientôt, du bas du
fleuve pour nous mener à la tuerie.
--Imbéciles! repartit le Gouverneur. Vos titres sont bons. C'est de la
démence.
--C'est écrit, répondirent-ils comme un seul homme.
--Ecoutez, reprit doucement l'Inspecteur. Je sais qui est cause que ces
écrits ont été écrits et envoyés. C'est un homme aux joues tachetées de
bleu, ayant l'aspect de Bigglebai qui mangeait des malpropretés. Il va
remonter le fleuve pour aboyer au sujet des châtiments.
--Va-t-il attaquer nos titres de propriété?... Un mauvais jour pour lui!
--Doucement, Baker, murmura le Gouverneur. Ils le tueront, s'ils
prennent peur au sujet de leurs terres.
--Je raconte une parabole. (L'Inspecteur alluma une cigarette.) Dites
lequel d'entre vous a emmené se promener les petits de Milkmaid?
--Melik-meid Première ou Seconde? demanda vivement Farag.
--Seconde... celle qui boitait à cause de l'épine.
--Non... non. Melik-meid Seconde s'est forcé l'épaule en sautant mon
caniveau, cria un cheik. Melik-meid Première a boité à cause des épines
le jour où Notre Excellence est tombée trois fois.
--C'est vrai... c'est vrai. Le second mâle de Melik-meid a été
Malvolio, le chien pie, dit l'Inspecteur.
--J'ai eu deux des chiots de la seconde Melik-meid, déclara l'oncle de
Farag. Ils sont morts de la rage en leur neuvième mois.
--Et comment ont-ils fait avant de mourir? demanda l'Inspecteur.
--Ils s'en sont allés courant de tous côtés au soleil et bavant de la
bouche jusqu'à ce que mort s'ensuive.
--Pourquoi?
--Dieu sait. Il a envoyé la démence. Ce n'était pas ma faute.
--Ta propre bouche t'a répondu. (L'Inspecteur se mit à rire.) Il en va
pour les hommes comme pour les chiens. Dieu en frappe certains de la
démence. Ce n'est pas notre faute si ces hommes-là s'en vont courant de
tous côtés au soleil, la bave à la bouche. L'homme qui vient lancera de
la salive par la bouche en parlant, et ne cessera de s'avancer et de se
pousser vers ceux qui l'écouteront. En le voyant et en l'écoutant, vous
comprendrez qu'il est affligé de Dieu, qu'il est dément. Il est dans
la main de Dieu.
--Mais nos titres... nos titres concernant nos terres sont-ils bons?
répéta l'assemblée.
--Vos titres sont dans mes mains... ils sont bons, déclara le
Gouverneur.
--Et celui qui a écrit les papiers est un affligé de Dieu? demanda
l'oncle de Farag.
--L'Inspecteur l'a dit, cria le Gouverneur. Vous le verrez, quand
l'homme va venir. O cheiks et villageois, avons-nous chevauché ensemble
et promené ensemble des chiots, et acheté et vendu de l'orge pour les
chevaux... pour qu'après tant d'années nous suivions à l'aveugle une
fausse piste sur les traces d'un dément... d'un affligé de Dieu?
--Mais la chasse nous paye pour tuer les chacals enragés, dit l'oncle
de Farag. Et celui qui met en doute mes titres à ma terre...
--Aahh! Pas de blague! (Le fouet de chasse du Gouverneur claqua comme
un pierrier.) Par Allah, tonna-t-il, s'il arrive de par vous le moindre
mal aux affligés de Dieu, je tuerai de ma main chiens et chiots, l'un
après l'autre, et c'en sera fait de la chasse. Maintenant, je m'en lave
les mains. Allez en paix, et dites cela aux autres.
--C'en sera fait de la chasse, répéta l'oncle de Farag. Alors, comment
sera gouverné le pays? Non... non, ô Excellence Notre Gouverneur, nous
ne ferons pas de mal à un cheveu de la tête de l'affligé de Dieu. Il
sera pour nous ce qu'est la femme d'Abu Hussein dans la saison sacrée.»
Lorsqu'ils furent partis, le Gouverneur s'épongea le front.
«Il faut mettre une poignée de soldats dans chacun des villages que
visite ce Groombride, Baker. Dites-leur de ne pas trop se montrer, tout
en ayant l'œil sur les villageois. Il les pousse vraiment trop loin.
--O Excellence, dit la voix insinuante de Farag, lequel posa le
_Field_ et le _Country Life_ avec ostentation sur la table, est-ce que
l'affligé de Dieu, qui ressemble à Bigglebai, est le même homme que
Monsieur l'Inspecteur a rencontré dans la grande maison en Angleterre,
et à qui il a raconté l'histoire des Grues de Mudir?
--Le même, Farag, répondit l'Inspecteur.
--J'ai souvent entendu Monsieur l'Inspecteur raconter l'histoire à
Notre Excellence, à l'heure de la soupe dans les chenils; mais, puisque
je suis au service du Gouvernement, je n'en ai pas parlé aux miens.
Faut-il répandre cette histoire dans les villages?»
Le Gouverneur inclina la tête:
«Peut pas faire de mal.»
Les détails de l'arrivée de Mr. Groombride en compagnie de son
interprète, qu'il proposa d'admettre avec lui à la table du Gouverneur,
son allocution au Gouverneur sur le Mouvement Nouveau et sur les
crimes de l'Impérialisme, je les omets à dessein. A trois heures de
l'après-midi, Mr. Groombride déclara:
«Maintenant, je vais sortir et m'adresser à vos victimes de ce village.
--N'allez-vous pas trouver qu'il fait un peu chaud? demanda le
Gouverneur. Ils font généralement la sieste jusqu'au coucher du soleil,
à cette époque de l'année.»
Les grosses lèvres pendantes de Mr. Groombride firent mine de se serrer.
«_Cela_ seul, répondit-il, en appuyant sur les mots, suffirait à me
décider. Je crains que vous n'ayez pas tout à fait saisi le sens de vos
instructions. Puis-je vous demander d'envoyer chercher mon interprète?
J'espère qu'il n'a pas été travaillé par vos subordonnés?»
C'était un garçon olivâtre, appelé Abdul, qui avait bien mangé et
bien bu en compagnie de Farag. L'Inspecteur, soit dit en passant,
n'assistait point au repas.
«A tout risque, je m'en vais sans escorte, dit Mr. Groombride. Votre
présence les gênerait pour faire leurs dépositions. Abdul, mon bon ami,
voulez-vous avoir l'extrême bonté d'ouvrir le parasol?»
Il suivit la passerelle jusqu'au village, et, sans plus de préambule
qu'un piquet de l'armée du Salut dans quelque mauvaise rue de
Portsmouth, cria:
«O mes frères!»
Il ne devina pas comment la voie lui avait été préparée. Le village
était bien éveillé. Farag, en vêtements lâches, flottants, n'ayant rien
du khaki et des puttees du piqueur, était appuyé contre le mur de la
maison de son oncle.
«Venez, cria-t-il d'une voix mélodieuse, voir l'affligé de Dieu, dont
les traits, oui-da, ressemblent à ceux de Bigglebai.»
Le village arriva, et décida qu'en somme Farag avait raison.
«Je ne saisis pas très bien ce qu'ils disent, déclara Mr. Groombride.
--Eux dire avoir beaucoup plaisir vous voir, moussu, interpréta Abdul.
--Je pense, alors, qu'ils auraient pu envoyer une députation sur le
steamer; mais je suppose qu'ils ont eu peur des personnages officiels.
Dites-leur de ne pas avoir peur, Abdul.
--Il vous dit de ne pas avoir peur,» expliqua Abdul.
Sur quoi un enfant crachota en éclatant de rire.
«Gardez-vous de toute gaîté, cria Farag. L'affligé de Dieu est l'hôte
de l'Excellence Notre Gouverneur. Nous sommes responsables du moindre
cheveu de sa tête.
--Il n'en a pas, de cheveux, dit une voix. Il a la pelade.
--Dites-leur maintenant pourquoi je suis venu, Abdul; et, je vous en
conjure, tenez le parasol bien droit. Je crois que je vais me réserver
pour mon petit discours de la fin, en langage du pays.
--Approchez! Regardez! Ecoutez! chanta Abdul. L'affligé de Dieu va
tout à l'heure vous donner une petite représentation. Il va parler
dans votre langue, et vous faire mourir de rire. Voilà trois semaines
que je suis son serviteur. Je vais vous raconter tout à propos de ses
vêtements de dessous et des parfums qu'il emploie pour sa tête.»
Il leur en raconta de toutes les couleurs.
«Et te fais-tu ta part dans ses flacons de parfums? demanda Farag pour
finir.
--Je suis son serviteur. Je lui en ai pris deux, répondit Abdul.
--Demande-lui, dit l'oncle de Farag, ce qu'il sait à propos de nos
titres de propriété. Vous autres, les jeunes, vous êtes tous les mêmes.»
Il agita une des brochures. Mr. Groombride sourit de constater que la
graine semée à Londres avait porté ses fruits sur les bords de Gihon.
Voyez! Il n'était pas un ancien qui n'eût en main un exemplaire de la
brochure.
«Il en sait moins qu'un buffle. Il m'a raconté sur le steamer qu'il
avait été poussé à sortir de son pays par Demoh-Kraci, qui est un
diable habitant les foules et les assemblées, dit Abdul.
--Allah soit entre nous et le Malin! caqueta une femme du fond de
l'obscurité d'une hutte. Rentrez, enfants, peut-être a-t-il le Mauvais
Œil.
--Non, ma tante, repartit Farag. Nul affligé de Dieu n'a le Mauvais
Œil. Attendez le discours à pouffer de rire qu'il va débiter. Je l'ai
entendu de la bouche d'Abdul.
--Ils m'ont l'air très prompts à saisir le point de vue. Où en
êtes-vous, Abdul?
--Tout à l'histoire des coups, moussu. Eux très fort intéressés.
--N'oubliez pas de parler de l'autonomie, et, je vous en prie, tenez
bien le parasol au-dessus de moi. Il est inutile de démolir, si l'on ne
commence par édifier.
--Il se peut qu'il n'ait pas le Mauvais Œil, grogna l'oncle de Farag,
mais son diable l'a trop certainement amené à mettre en doute mon
titre de propriété. Demande-lui donc s'il doute encore de mon titre de
propriété.
--Ou du mien, ou du mien? crièrent les anciens.
--A quoi bon? C'est un affligé de Dieu, cria Farag. Rappelez-vous
l'histoire que je vous ai racontée.
--Oui, mais c'est un Anglais, et, sans doute, influent; sans quoi,
Notre Excellence ne le recevrait pas. Prie cette bourrique de là-bas de
le lui demander.