Et ils s'arrêtèrent.
«Qui est-ce qui a fait cela?»
La question resta sans réponse. L'Eternel Mauvais Garnement qui réside
en tout homme baissa la tête devant l'Eternelle Mère qui réside en
toute femme.
«Qui est-ce qui a mis là toutes ces horreurs?» répéta-t-elle.
Soudain, Penfentenyou, Premier de sa Colonie en tout, sauf de nom,
nous quitta, Jimmy et moi, et apparut à la grille. (S'il n'est pas
congédié d'office, c'est de cette façon-là qu'il apparaîtra au jour
d'Armageddon.)
«Bravo!» cria-t-il avec feu.
Après quoi, se découvrant devant la femme:
«Avez-vous des enfants, madame? demanda-t-il.
--Oui, deux. Ils devraient être ici aujourd'hui. Le déménageur avait
promis...
--Alors, il n'était que temps. Ce singe... s'est échappé. C'était
un animal fort dangereux. Il aurait pu faire tourner les sens à vos
enfants. Tout cela, la faute du joueur d'orgue! C'est fort heureux que
ces messieurs aient rattrapé l'animal comme ils ont fait. J'espère que
vous n'avez pas été par trop malmené, Sir Christopher?»
Tout prêt à étouffer que je fusse (je dus m'éloigner pour rire), je
ne pus qu'admirer l'adresse consommée avec laquelle le gredin joua ce
second et très gros atout. Un âne eût présenté Lord Lundie, et on ne
l'eût pas cru.
Cela fit la levée. Le couple sourit, et se répandit en respectueux
remerciements pour avoir été, par de semblables mains, délivré d'un
semblable péril.
«Pas le moins du monde, repartit Lord Lundie. N'importe qui...
n'importe quel père de famille... en eût fait tout autant... je vous en
prie, trêve d'excuses... votre méprise était toute naturelle.»
Un déménageur se mit, ici, à rire sous cape; sur quoi Lord Lundie
foudroya leurs lignes du regard.
«A propos, si ces personnages-là vous causaient quelque ennui... ils me
semblent ne s'être privés de rien... je vous en prie, avertissez-moi.
Heu... Bonjour!»
Ils tournèrent dans le chemin.
«Cieux! dit Jimmy, en s'essuyant du haut en bas. Pardieu, voilà un
gaillard!»
Et nous nous précipitâmes sur leurs traces, car ils couraient tant
bien que mal, et, tout en courant, s'esclaffaient de rire. Nous les
rejoignîmes à un demi-mille sur la route, dans un petit bois de noyers
où ils avaient tourné et où ils déambulaient. Sur quoi nous déambulâmes
tous de conserve pour ne nous arrêter que lorsque nous fûmes arrivés
aux extrêmes limites de l'épuisement.
«Vous... vous avez tout vu, alors?» demanda Lord Lundie, en
reboutonnant son col de dix-neuf pouces de tour.
--J'ai vu, de prime abord, qu'il s'agissait d'une question capitale,
répondit Penfentenyou, lequel se moucha.
--C'en était une. A propos, vous serait-il égal de me dire votre nom?»
_Epilogue._--La Grande Idée de Penfentenyou a vu enfin le jour, un
peu ébréchée aux bords, mais sous une forme on ne peut plus belle et
d'on ne peut plus belle portée. L'Alter Ego y a travaillé comme une
mule--une mule effarée, battue par derrière, caressée par devant,
et étayée de chaque côté par Lord Lundie, Lord Lundie à la bouche
comprimée et à la langue de fer rouge.
On a enlevé Sir Christopher Tomling à l'Argentine, où il ne faisait,
après tout, que préparer des routes commerciales pour des peuples
hostiles, et il fait aujourd'hui le plus bel ornement du Conseil de
Contrôle de Penfentenyou. Ceci fut un extra imprévu, de même que le
grandeur nature qu'a fait gratis Jimmy (et destiné au Salon de cette
année) de Penfentenyou, lequel est retourné dans sa sphère d'action.
De temps à autre, de tout là-bas, parmi le glissement et le heurt de
ses changements de décor, ses effets de projecteurs et le roulement
savant de son tonnerre de fer blanc, je saisis sa voix qui s'élève en
forme d'encouragement et de conseil à ses compatriotes. Il est tout
ce qu'il y a de mieux éclairé sur les Liens du Sentiment, et--seul
parmi les Hommes d'Etat Coloniaux--se hasarde à parler des Liens de la
Frousse Commune.
C'est en cela que j'ai ma récompense.
LES PETITS RENARDS[38]
UNE DES HISTOIRES DE LA CHASSE DE GIHON
[Note 38: Prenez-nous les renards et les petits renards qui gâtent
les vignes, depuis que nos vignes ont des grappes.--_Cantique des
Cantiques_, ch. II, vers. 15.]
Un renard sortit de son terrier sur les rives du grand fleuve Gihon,
qui arrose l'Ethiopie. Il vit un blanc qui passait à cheval à travers
les tiges de durrha sèches, et, pour accomplir ses destinées, glapit
après lui.
Le cavalier retint les rênes au milieu des villageois qui se pressaient
autour de son étrier.
«Qu'est-ce que cela? dit-il.
--Cela, repartit le cheik du village, c'est un renard, ô Excellence
Notre Gouverneur!
--Ce n'est pas, alors, un chacal?
--Rien du chacal, mais Abu Hussein, le père de la ruse!
--En outre (le blanc parla à mi-voix), je suis Mudir de cette province.
--C'est vrai, s'écrièrent-ils. Ya, Saart el Mudir (O Excellence Notre
Gouverneur).»
Le grand fleuve Gihon, trop accoutumé à l'humeur des rois, continua
de couler entre ses rives espacées d'un mille vers la mer, tandis que
le Gouverneur louait Dieu en un cri strident et interrogateur encore
ignoré de ces parages.
Lorsqu'il eut abaissé son index droit de derrière son oreille droite,
les villageois lui parlèrent de leurs récoltes: orge, durrha, millet,
oignons, et le reste. Le Gouverneur se dressa debout sur ses étriers.
Il regarda au nord une bandelette de culture verte, large de quelques
centaines de mètres, qui se déroulait comme un tapis entre le fleuve et
la ligne fauve du désert. Elle s'étendait, en vérité, cette bandelette,
à soixante milles devant lui et tout autant derrière. A chaque moitié
de mille, une roue hydraulique soulevait en grinçant l'eau bienfaisante
jusqu'aux récoltes, au moyen d'un aqueduc en argile. Le caniveau avait
environ un pied de large; la levée de terre sur laquelle il courait,
au moins cinq pieds de haut, et large en proportion, était la base de
cette dernière. Abu Hussein, nommé à tort le Père de la Ruse, buvait
à même le fleuve au-dessous de son terrier, et son ombre s'allongeait
sous le soleil bas. Il ne pouvait comprendre le cri strident qu'avait
poussé le Gouverneur.
Le cheik du village parla des récoltes dont les maîtres de toutes
terres devraient tirer revenu; mais les yeux du Gouverneur étaient
fixés, entre les oreilles de son cheval, sur le caniveau le plus
rapproché.
«On dirait un fossé d'Irlande,» murmura-t-il.
Et il sourit, rêvant à certain talus dont il entrevoyait l'arête de
rasoir dans le lointain Kildare.
Encouragé par ce sourire, le cheik continua:
«Lorsque la récolte manque, on est obligé d'opérer un dégrèvement
d'impôts. C'est donc une bonne chose, ô Excellence Notre Gouverneur,
que vous veniez voir les récoltes qui ont manqué, et constatiez que
nous n'avons pas menti.
--Assurément.»
Le Gouverneur ajusta ses rênes. Le cheval partit au petit galop,
s'enleva sur le remblai du caniveau, fit au sommet un savant changement
de pied, et sautilla en bas dans un nuage de poussière dorée.
Abu Hussein, de son terrier, regardait avec intérêt. Il n'avait jamais
encore rien vu de semblable.
«Assurément, répéta le Gouverneur. (Et il revint, accompagné du cheik,
par où il était allé.) Il vaut toujours mieux s'assurer par soi-même.»
Un vieux steamer à roues à l'arrière, encore moucheté de balles, une
gabare amarrée au flanc, apparut au détour du fleuve. Il siffla pour
avertir le Gouverneur que son dîner l'attendait, et le cheval, voyant
son fourrage empilé sur la gabare, hennit en réponse.
«En outre, ajouta le cheik, au temps de l'Oppression, les Emirs et
leurs créatures dépossédèrent beaucoup de gens de leurs terres. Du
haut en bas du fleuve nos gens attendent qu'on les fasse rentrer en
possession de leurs champs légitimes.
--On a désigné des juges pour arranger le différend, repartit le
Gouverneur. Ils vont bientôt arriver en bateau à vapeur pour entendre
les témoins.
--A quoi bon? Sont-ce les juges qui ont tué les Emirs? Nous
préférerions être jugés par les hommes qui exécutèrent le jugement de
Dieu sur les Emirs. Nous nous en rapporterions plutôt à votre décision,
ô Excellence Notre Gouverneur!»
Le Gouverneur hocha la tête. Un an s'était écoulé depuis qu'il avait vu
les Emirs étendus côte à côte, immobiles, autour de la peau de mouton
rougie sur laquelle gisait El Mahdi, le Prophète de Dieu. Il ne restait
plus maintenant d'autre trace de leur domination que le vieux steamer,
jadis unité d'une flottille derviche, qui lui tenait lieu de maison et
de bureau. Ce steamer s'approcha tant bien que mal du rivage, abaissa
une planche, et le Gouverneur suivit son cheval à bord.
Jusqu'à une heure avancée, on put y voir briller des lumières, que
réfléchissait maussadement le fleuve en tiraillant sur les amarres. Le
Gouverneur lut, non point pour la première fois, les rapports plus ou
moins administratifs de certain John Jorrocks, M.F.H.[39].
[Note 39: _Master of Fox Hounds._ Maître d'équipage de chasse au
renard.]
«Il nous faudra environ dix couples, dit-il soudain à son Inspecteur.
Je me les procurerai quand j'irai au pays. Vous serez _whip_[40],
Baker?»
[Note 40: Valet de chiens, à la chasse au renard.]
L'Inspecteur, qui n'avait point encore atteint ses vingt-cinq ans,
signifia son assentiment à la manière usuelle en pareille matière,
c'est-à-dire en levant la main, tandis qu'Abu Hussein glapissait à la
grande lune du désert.
«Ah, dit le Gouverneur, qui se montra en pyjama sur le pont, encore
trois mois, et nous te donnerons quelque chose pour ton rhume, mon ami.»
En fait, il s'en écoula quatre avant qu'un steamer, accompagné
d'une pleine et mélodieuse gabare de chiens courants, mouillât à ce
débarcadère. L'Inspecteur sauta au milieu d'eux, et les pauvres gueux,
que rongeait le mal du pays, le reçurent comme un frère.
«Tout le monde, à bord du paquebot, leur a fourré n'importe quoi à
manger, mais c'est le nanan du nanan, expliqua le Gouverneur. C'est
Royal, que vous tenez... la perle du lot... et la chienne qui vous
tient... elle est un peu excitée... c'est May Queen. Merriman, de
Maudlin du Cottesmore[41], vous savez.
[Note 41: C'est-à-dire May Queen, fille du chien Merriman, issu de
la chienne Maudlin, de l'équipage célèbre qui a nom Cottesmore.]
--Je sais. Cette splendide chienne aux points de feu sur les yeux,
roucoula l'Inspecteur. Oh, Ben, je vais prendre intérêt à la vie,
maintenant. Ecoutez-moi cela! Oh, écoutez!»
Abu Hussein, au pied du haut talus, s'en alla à ses occupations
nocturnes. Un remous apporta sa piste à la gabare, et trois villages
entendirent le fracas de musique qui s'ensuivit. Pour une fois encore,
Abu Hussein ne sut mieux faire que de glapir en réponse.
«Eh bien, que dites-vous de ma Province? demanda le Gouverneur.
--Pas si mal, répondit l'Inspecteur, la tête de Royal entre les
genoux. Il va sans dire que tous les villages demandent un dégrèvement
d'impôts; mais, autant que je peux voir, tout le pays pue le renard.
La difficulté sera de les broquer dans le couvert. J'ai oublié la
liste des seuls villages ayant des titres à un dégrèvement quelconque.
Comment appelez-vous cette bête efflanquée, tachetée de bleu, avec le
fanon?
--Beagle-boy. Il ne me dit rien qui vaille. Croyez-vous que nous
puissions avoir deux jours par semaine?
--Facilement; et autant de lendemains que vous voudrez. Le cheik de
ce village-ci me raconte que son orge a manqué, et il réclame un
dégrèvement de cinquante pour cent.
--Nous commencerons par lui demain, et verrons ses récoltes en passant.
Rien comme l'inspection qu'on fait en personne,» déclara le Gouverneur.
Ils commencèrent au lever du soleil. La meute s'élança de la gabare
dans toutes les directions, et, après de folles gambades, se mit à
fouiller comme autant de fox-terriers aux nombreux gîtes d'Abu Hussein.
Puis les drôles se saoulèrent à s'en gonfler de l'eau de Gihon, tandis
que le Gouverneur et l'Inspecteur les châtiaient du fouet. _Les
scorpions s'y ajoutèrent_[42], car May Queen, en ayant flairé un, dut
être transportée pleine de lamentations dans la gabare. Mystery, un
chiot, hélas! fit la rencontre d'un serpent, et le Beagle-boy moucheté
de bleu, nanan peu difficile, mangea de ce à côté de quoi il eût dû
passer. Seul, Royal, à la tête fauve Belvoir[43], et aux yeux graves et
interrogateurs, fit tout ce qu'il pouvait pour soutenir l'honneur de
l'Angleterre devant le village attentif.
[Note 42: Bible. _Rois_, 1er livre, ch. XII, v. XI.]
[Note 43: Célèbre meute anglaise.]
«On ne peut pas tout avoir, déclara le Gouverneur après le premier
déjeuner.
--Nous avons eu tout, cependant... tout, sauf les renards. Avez-vous vu
le nez de May Queen? repartit l'Inspecteur.
--Et Mystery est mort. Nous les laisserons accouplés, la prochaine
fois, jusqu'à ce que nous soyons bien au milieu des récoltes. Dites
donc, un joli vampire, ce Beagle-boy, et bavard par-dessus le marché!
Il mériterait une pierre au cou!
--Ils ont un tel chic par ici, pour vous enterrer les gens au petit
bonheur. Attendez à plus tard, plaida l'Inspecteur, sans savoir qu'il
verrait le jour où il se repentirait amèrement de ce mot.
--A propos, dit le Gouverneur, ce cheik ment, lorsqu'il dit que son
orge n'a pas réussi. Si cette orge est assez haute pour cacher un
chien courant à cette époque de l'année, c'est que tout va bien. Et il
réclame un dégrèvement de cinquante pour cent, disiez-vous?
--Vous n'êtes pas allé jusque passé ce carré de melons, où j'ai essayé
d'«arrêter» Wanderer. C'est tout brûlé à partir de là jusqu'au désert.
De plus, son autre roue hydraulique s'est brisée, répondit l'Inspecteur.
--Très bien. Nous couperons la paille en deux, et lui allouerons
vingt-cinq pour cent. Où le rendez-vous, demain?
--Il y a des difficultés dans les villages en aval du fleuve à propos
de leurs titres de propriété. C'est aussi un bon terrain pour le
cheval, par là,» dit l'Inspecteur.
Le prochain rendez-vous eut donc lieu à une vingtaine de milles
en aval du fleuve, et on ne découpla qu'une fois bien dans les
champs. Abu Hussein était là en force--au nombre de quatre. Quatre
chasses délirantes de quatre minutes chacune--quatre chiens par
renard--terminées par... quatre terrés sur la berge même. Tout le
village regarda.
«Nous avions oublié les terriers. Les talus en sont criblés. Cela nous
jouera des tours, dit l'Inspecteur.
--Attendez un moment! (Le Gouverneur tira à lui un chien tout
éternuant.) Il me souvient que je suis Gouverneur de ces régions.
--Levez donc un bataillon noir pour nous boucher les trous. Nous en
aurons besoin, mon vieux.»
Le Gouverneur se redressa de toute sa hauteur:
«Prête l'oreille, ô peuple! cria-t-il. J'édicte une nouvelle loi.»
Les villageois se rapprochèrent. Il annonça:
«Désormais je donnerai un dollar à celui sur la terre duquel on
trouvera Abu Hussein. Et un autre dollar (il montra la pièce) à
celui sur la terre duquel ces chiens que voici le tueront. Mais pour
celui sur la terre duquel Abu Hussein disparaîtra dans un trou comme
celui-ci, je ne lui donnerai pas de dollar, mais la plus mémorable des
raclées. Est-ce compris?
--Notre Excellence (un homme s'avança), c'est sur ma terre qu'on a
trouvé Abu Hussein, ce matin. Est-ce vrai, mes frères?»
Personne ne contredit. Le Gouverneur, sans un mot, lui jeta quatre
dollars, un dollar par renard.
«C'est sur ma terre qu'ils sont tous rentrés dans leurs trous, cria un
autre. En conséquence, il faut qu'on me batte.
--Non pas. La terre est à moi, et c'est pour moi les coups.»
Ce second orateur poussa en avant ses épaules déjà mises à nu, et les
villageois applaudirent bruyamment.
«Tiens! Deux hommes qui réclament pour qu'on leur flanque une rossée?
La terre doit être l'objet de quelque filouterie,» dit le Gouverneur.
Puis, dans le langage du pays:
«Quels sont tes droits à la correction?»
Tel se métamorphose un coude de rivière sous un rayon de soleil, telle
se changea la troupe éparpillée des villageois en une cour de la plus
ancienne justice. Les chiens grattèrent et gémirent au seuil d'Abu
Hussein, sans plus attirer l'attention parmi les jambes des témoins, et
Gihon, lui aussi accoutumé aux lois, fila le ronron de son approbation.
«Vous ne voulez pas attendre que les juges remontent le fleuve pour
régler le différend? demanda enfin le Gouverneur.
--Non! cria d'une seule voix le village (à part l'homme qui le premier
avait demandé à être battu).
--Nous nous en tiendrons à la décision de Notre Excellence. Que Notre
Excellence mette à la porte les créatures des Emirs, qui nous ont volé
notre terre au temps de l'Oppression.
--Et tu dis?»
Le Gouverneur se tourna vers l'homme qui, le premier, avait demandé à
être battu.
«Je dis que, moi, j'attendrai que les Juges circonspects s'en viennent
dans le steamer. Alors, j'amènerai tout ce que j'ai de témoins,
répliqua-t-il.
--Il est riche. Il amènera de nombreux témoins, marmotta le cheik du
village.
--Inutile. Ta propre bouche te condamne! s'écria le Gouverneur. Quel
est l'homme qui, ayant des titres légitimes à sa terre, attendrait une
heure avant d'entrer dessus? Retire-toi!»
L'homme recula sous la risée du village.
Le second plaignant se courba vivement sous la menace du fouet de
chasse. Le village se réjouit.
«O Un Tel, fils d'Un Tel, dit le Gouverneur, soufflé par le cheik,
apprends, du jour où j'en donne l'ordre, à boucher tous les trous où
Abu Hussein peut se cacher--sur--ta--terre!»
Les légers coups de fouet cessèrent. L'homme se redressa, triomphant.
Le Gouvernement suprême avait, par cette accolade, reconnu son titre
aux yeux de tous.
Pendant que le village louait la perspicacité du Gouverneur, un enfant
nu, marqué de la petite vérole, fit une grande enjambée du côté du
terrier, et resta là, planté sur une jambe, avec toute l'insouciance
d'une jeune cigogne.
«Ah! fit-il, les mains derrière le dos. Il faudrait boucher ceci avec
des bottes de paille de dhurra--ou mieux encore, des bottes d'épines.
--Des épines, de préférence, déclara le Gouverneur. Le gros bout à
l'intérieur.»
L'enfant hocha gravement la tête, et s'accroupit sur le sable.
«Une sale journée pour toi, Abu Hussein! piaula-t-il par l'ouverture
du terrier. Toute une journée d'embêtements à tes retours scélérats du
matin.
--Qu'est-ce que c'est? demanda le Gouverneur. Cela raisonne?
--Farag l'Orphelin. Les siens ont été égorgés, au temps de
l'Oppression. L'homme à qui Votre Excellence a décerné la terre est
comme qui dirait son oncle maternel.
--Cela viendrait-il avec moi pour donner à manger aux gros chiens?»
reprit le Gouverneur.
Les autres petits curieux reculèrent.
«Sauvons-nous! crièrent-ils. Notre Excellence va donner Farag à manger
aux gros chiens.
--Je vais venir, déclara Farag. Et je ne m'en irai jamais.»
Il jeta son bras autour du cou de Royal, et la bête intelligente se mit
à lui lécher le visage. Après quoi Farag, adressant de la main un vague
adieu à son oncle, entraîna Royal vers la gabare, et le reste de la
meute suivit.
Gihon, qui avait assisté à nombre de sports, apprit à bien connaître
la gabare de chasse. Il la trouva opérant ses tournants par des aubes
grises de décembre, aux sons d'une musique aussi sauvage et lamentable
que le roulement presque oublié des tambours derviches, lorsque, bien
au-dessus du timbre de ténor de Royal, d'un ton de voix plus strident
que le fausset de ce menteur de Beagle-boy, Farag chantait la guerre
à mort contre Abu Hussein et son engeance. Au lever du soleil, le
fleuve épaulait soigneusement l'embarcation à l'endroit voulu, pour
écouter l'élan de la meute franchissant pêle-mêle la passerelle, et le
pas de l'arabe du Gouverneur derrière eux. Ils passaient par-dessus
le sommet de la dune dans les récoltes veuves de rosée, où il n'était
plus possible pour Gihon, accroupi, étranglé, en son lit, de savoir
ce qu'ils faisaient jusqu'à l'instant où Abu Hussein, volant en bas du
talus, venait gratter à un terrier bouché, pour revoler dans l'orge.
Ainsi que Farag l'avait prédit, ce furent de mauvais jours pour
Abu Hussein, tant qu'il ne sut prendre les précautions nécessaires
et s'échapper, sans plus. Parfois, Gihon voyait tout le cortège de
la chasse en silhouette sur le bleu du matin lui tenir compagnie
durant nombre de joyeux milles. A chaque moitié de mille, chevaux et
baudets sautaient les caniveaux--hop, allons, changez de pied, et de
l'avant!--comme les images d'un zootrope, jusqu'au moment où ils se
rapetissaient le long de la ligne des roues hydrauliques. Alors, Gihon
attendait le frémissement de leur retour à travers les récoltes, et les
prenait au repos sur son sein à dix heures. Pendant que les chevaux
mangeaient, et que Farag dormait, la tête sur le flanc de Royal, le
Gouverneur et son Inspecteur peinaient pour le bien de la chasse et de
la Province.
Au bout de quelque temps, il n'y eut plus besoin de battre personne
pour négligence des terriers. La destination du steamer fut
télégraphiée de roue hydraulique en roue hydraulique, et les villageois
bouchèrent et se mirent à l'œuvre en conséquence. Un terrier se
trouvait-il négligé, que le fait impliquait un différend quant à la
propriété de la terre. Sur quoi, la chasse s'arrêtait net pour le
régler de la façon suivante: le Gouverneur et l'Inspecteur l'un à
côté de l'autre, mais, le second, à une demi-longueur de cheval en
arrière; les deux adversaires, les épaules nues, bien en avant; les
villageois en demi-lune derrière eux; et Farag avec la meute, qui l'un
comme l'autre comprenaient fort bien toute la petite comédie, formant
parterre. Vingt minutes suffisaient à régler le cas le plus compliqué;
car, ainsi que le déclara le Gouverneur à un juge sur le steamer:
«On arrive à la vérité sur le terrain de chasse des tas de fois plus
vite que devant vos tribunaux.
--Et lorsqu'il y a contradiction en matière de preuve? objecta le juge.
--Regardez les gens. Ils donneront de la voix à s'en égosiller, si vous
êtes sur une mauvaise piste. Vous n'avez jamais encore vu en appeler
d'un seul de mes jugements.»
Les cheiks à cheval--les gens de moindre importance sur d'intelligents
baudets--les enfants si méprisés de Farag--ne tardèrent pas à
comprendre que les villages qui réparaient les roues hydrauliques et
leurs canaux, occupaient une haute place dans la faveur du Gouverneur.
Il leur acheta leur orge pour ses chevaux.
«Les canaux, dit-il, sont nécessaires, pour que nous puissions tous les
sauter. Ils sont nécessaires, en outre, aux récoltes. Qu'il y ait donc
beaucoup de roues et de bons canaux... et beaucoup de bonne orge.
--Sans argent, repartit un cheik sur le retour, il n'y a pas de roues
hydrauliques.
--J'avancerai l'argent, répliqua le Gouverneur.
--A quel intérêt, ô Notre Excellence?
--Prenez deux des petits de May Queen pour les élever dans votre
village, en ayant soin qu'ils ne mangent pas de charogne, ne perdent
pas leur poil, n'attrapent pas la fièvre en se couchant au soleil, mais
deviennent de beaux et bons chiens courants.
--Comme Ray-yal... pas comme Bigglebai?»
C'était déjà une insulte, le long du Fleuve, de comparer un homme à cet
anthropophage tacheté de bleu.
«Certainement, comme Ray-yal... et pas du tout comme Bigglebai. Ce
sera, cela, l'intérêt du prêt. Que les chiots prospèrent, qu'on
construise la roue hydraulique, c'est tout ce que je demande, déclara
le Gouverneur.
--La roue sera construite. Mais, ô Notre Excellence, si, grâce à la
faveur de Dieu, les chiots arrivent à devenir de bons flaireurs, non
pas des mangeurs de charogne, inaccoutumés à leurs noms, et sans foi ni
loi, qui leur rendra ainsi qu'à moi justice, lorsque viendra le moment
de juger les chiots?
--Chiens de meute, mon brave, les chiens de meute! C'est chiens de
meute, ô cheik, que nous les appelons en leur virilité.
--Les chiens de meute, lorsqu'ils seront jugés au Sha-ho. J'ai des
ennemis en aval du fleuve, des ennemis à qui Notre Excellence a aussi
confié des chiens de meute à élever.
--Des chiots, l'ami! Des chi-ots, nous les appelons, ô cheik, en leur
enfance!
--Des chi-ots. Mes ennemis peuvent juger mes chi-ots injustement au
Sha-ho. Cela demande considération.