--Ils n'y viennent pas. Mais mon chef était en train de leur faire

évacuer le Nord, toute cette saison-là; et ils se lançaient en

territoire français par n'importe quelle route ils trouvaient. J'avais

pour ordre de ne pas y faire attention, tant qu'ils circulaient; mais

le commerce public d'esclaves dans--la--Fourche, c'était trop. Je ne

pouvais y aller moi-même; aussi, chargeai-je deux de nos policiers

makalalis, ainsi qu'Imam Din, d'entrer illico en conversation avec ces

messieurs. Cela présentait bien quelque péril, et pouvait se trouver

dispendieux, mais les choses tournèrent à notre profit. Ils furent

de retour au bout de quelques jours, avec le marchand d'esclaves

(il ne montra pas les armes) et toute une foule de témoins; et nous

le jugeâmes dans ma chambre, et le mîmes proprement à l'amende.

Rien que pour vous montrer à quel point la brute devait se trouver

démoralisée... les Arabes deviennent souvent gâteux après un échec

il... avait happé quatre ou cinq Sheshahelis tout à fait inutiles, et

les offrait à tout venant le long de la route. Mais il te les offrit,

n'est-ce pas, Imam Din?

--Je fus témoin qu'il offrit en vente des mangeurs d'homme, répondit

Imam Din.

--Heureusement pour mon projet de coton, cela le débarquait des deux

côtés. Vous comprenez, il avait fait des esclaves et exposé des

esclaves en vente en territoire britannique. C'était la double amende,

si je pouvais la tirer de lui.

--Quel était son système de défense? demanda Strickland, jadis de la

Police du Punjab.

--Autant que je peux m'en souvenir... mais j'avais 40° de température,

à l'époque... il avait pris un méridien de longitude pour l'autre.

Il se croyait en territoire français. Disait qu'il ne recommencerait

plus jamais, si nous le laissions aller avec une amende. Pour telles

paroles j'aurais serré la main à la brute. Il paya les espèces comme un

chauffeur d'automobile, et partit illico.

--L'avez-vous vu?

--Oui, n'est-ce pas, Imam Din?

--Assurément que le sahib a vu et parlé au marchand d'esclaves. Et

le sahib a fait, en plus, un discours aux mangeurs d'hommes, en les

délivrant; et ils ont juré de lui fournir du travail pour toute son

histoire de coton. Le sahib s'appuyait tout le temps sur l'épaule de

son serviteur.

--Je me rappelle vaguement cela. Je me rappelle Bulaki Ram me donnant

les papiers à signer, et je le vois encore distinctement mettre sous

clef l'argent dans le coffre-fort--deux cent dix beaux souverains

anglais. Vous ne pouvez pas savoir ce que c'était pour moi! Je crois

que cela vint à bout de ma fièvre; et, dès que je le pus, je m'en

allai tout chancelant avec le Hadji interviewer les Sheshahelis à

propos du travail. Alors, je découvris pourquoi ils s'étaient montrés

si disposés à travailler! Ce n'était nullement de la reconnaissance.

Leur grand village avait été frappé par la foudre et entièrement brûlé,

une semaine ou deux auparavant, et ils étaient là, par rangées, à plat

ventre autour de moi, à me demander quelque chose à faire. Je les

servis à souhait.

--Et ainsi tu fus heureux, mon fils?»

La mère s'en était venue furtivement derrière nous.

«Tu aimais ton coton, mon ami?»

Elle mit avec soin la touffe de côté.

«Ma parole, je fus heureux, dit Adam, en bâillant. Maintenant, que

quelqu'un (il regarda l'Infant) veuille bien mettre un peu d'argent

dans l'affaire, et ce sera la fortune de mon district. Je ne peux pas

vous donner de chiffres, monsieur; mais, je vous assure....

--Tu vas prendre ton arsenic, après quoi Imam Din va te conduire au

lit, et je viendrai te border.»

Agnès se pencha, ses coudes arrondis appuyés sur les épaules du jeune

homme, ses mains jointes à même la chevelure noire, et...

«N'est-ce pas un amour?» nous dit-elle, avec exactement cette façon

poignante de retrousser le sourcil gauche et cette altération de voix,

qui avaient fait partir Strickland d'un coup de tête soigner les

chevaux en l'année 188....[26].

[Note 26: _Miss Youghals' Sais_, dans _Plain Tales from the

Hills_.]

Eux disparus, nous restâmes tranquilles, attendant qu'Imam Din nous

revînt d'en haut, et toussât à la porte, comme seule l'Asie au cœur

noir le sait faire.

«Maintenant, dit Strickland, raconte-nous ce qui est vraiment arrivé,

fils de mon serviteur.

--Tout est arrivé comme notre Sahib a dit. Seulement... seulement il y

eut un arrangement... un petit arrangement au sujet de son coton.

--Raconte! Assieds-toi! J'implore votre pardon. Infant,» dit Strickland.

Mais l'Infant avait déjà esquissé le geste, et nous entendîmes Imam

Din s'accroupir sur le plancher. Au «garde à vous!» on obtient peu de

l'Orient.

«Lorsque la fièvre s'empara de notre Sahib, dans notre maison à toit

de Dupé, commença-t-il, le Hadji écouta attentivement ce qu'il disait.

Il s'attendait à des noms de femmes; quoique je lui eusse déjà dit que

Notre vertu était au-dessus de toute comparaison, et que Notre seul

et unique désir était cette histoire de coton. Se trouvant à la fin

convaincu, le Hadji murmura sur le front de notre sahib, afin d'aller

tout au fond de son cerveau, des nouvelles concernant un trafiquant

d'esclaves, qui, dans son district, se moquait de la loi. Sahib (Imam

Din se tourna vers Strickland), notre Sahib répondit à ces fausses

paroles comme un cheval de sang répond à l'éperon. Il s'assit sur

son séant. Il donna des ordres pour qu'on appréhendât le trafiquant

d'esclaves. Puis il retomba en arrière. Puis nous le laissâmes.

--Seul?... serviteur de mon fils, et fils de mon serviteur! demanda le

père.

--Il y avait une vieille femme qui appartenait au Hadji. Elle était

arrivée avec la ceinture à argent du Hadji. Le Hadji lui dit que si

notre Sahib mourait, elle mourrait avec lui. Et c'est vrai que notre

Sahib m'avait donné l'ordre de partir.»

--Alors que la fièvre lui avait enlevé la raison... hein?

--Que pouvions-nous faire, Sahib? Cette histoire de coton résumait le

désir de son cœur. Il en parlait dans sa fièvre. Toutefois, ce fut le

désir de son cœur que le Hadji s'en alla atteindre. Sans doute le Hadji

eût pu lui donner sur-le-champ assez d'argent pour dix histoires de

coton; mais, à cet égard aussi, la vertu de notre Sahib était au-dessus

de toute croyance et de toute comparaison. Les Grands ne font point

échange de monnaie. En conséquence, le Hadji déclara... et je l'aidai

de mes conseils... qu'il fallait s'arranger pour se procurer l'argent

selon tous les égards conformes à la Loi Anglaise. Ce fut un gros

embarras pour nous, mais... la Loi est la Loi. Et le Hadji montra à la

vieille le couteau sous lequel elle mourrait si notre Sahib mourait.

Sur quoi, j'accompagnai le Hadji.

--Sachant qui il était? demanda Strickland.

--Non! craignant l'homme. Une vertu sortait de lui qui dominait la

vertu des personnes moindres. Le Hadji dit à Bulaki Ram, le commis,

d'occuper le siège du gouvernement, à Dupé, jusqu'à notre retour.

Bulaki Ram craignait le Hadji, parce que le Hadji avait, d'un œil de

convoitise, souvent évalué son talent pour les chiffres à cinq mille

roupies dans n'importe quel tas d'esclaves. Le Hadji me dit alors:

«Viens, et nous allons faire jouer les mangeurs d'homme au jeu du

coton pour les Délices de mes Délices.» Le Hadji aimait notre Sahib de

l'amour d'un père pour son fils, d'un sauveté pour son sauveur, d'un

Grand pour un Grand. Mais je dis: «Nous ne pouvons nous rendre en ce

lieu des Sheshahelis sans une centaine de fusils. Nous en avons cinq,

ici.» Le Hadji dit: «J'ai dénoué dans mon mouchoir de tête un nœud

qui pour nous en vaudra plus de mille.» Je vis qu'il avait détaché ce

mouchoir de telle façon qu'il faisait comme un drapeau sur son épaule.

Alors je compris que c'était un Grand avec la vertu en lui.

«Nous parvînmes aux hauteurs des Sheshahelis à l'aurore du second

jour... vers le moment où s'agite le vent froid. Le Hadji traversa

délicatement le lieu découvert où gît leur ordure, et gratta à

l'entrée qui était fermée. Lorsqu'elle s'ouvrit, je vis les mangeurs

d'hommes étendus sur leurs lits sous les larmiers des huttes. Ils en

dégringolèrent; ils se dressèrent, l'un derrière l'autre, sur toute

la longueur de la rue, et la crainte sur leurs visages faisait comme

les feuilles qui blanchissent à la brise. Le Hadji se tenait debout à

l'entrée, gardant ses vêtements de la souillure. Le Hadji dit: «C'est

encore moi. Donnez-m'en six, et mettez le joug.» Ils s'empressèrent

alors de nous en pousser six à l'aide de perches, et les attelèrent à

un gros arbre. Le Hadji dit alors: «Allez chercher du feu à l'âtre du

matin, et venez au vent.» Le vent est fort sur ces promontoires, au

lever du soleil; aussi, lorsque chacun eut vidé son pot de feu en face

de ce qui était devant lui, le flanc de la ville gronda en flammes,

et tout disparut. Le Hadji dit alors: «Au bout d'un certain temps

viendra ici l'homme blanc qui jadis vous a fait la chasse en manière

d'amusement. Il réclamera du travail pour planter telle ou telle

matière. Vous êtes ce travail, et votre engeance, après vous.» Ils

répondirent en levant la tête un tout petit peu du bord des cendres:

«Nous sommes ce travail, et notre engeance, après nous.» Le Hadji

dit: «Quel est aussi mon nom?» Ils répondirent: «Ton nom est aussi Le

Miséricordieux.» Le Hadji dit: «Louez donc ma miséricorde.» Et, tandis

que ce faisaient, le Hadji s'éloigna, moi le suivant.»

L'Infant eut un petit bruit de gorge, et étendit la main du côté du vin

de bourgogne.

«Vers midi, l'un de nos six tomba mort. La frayeur... rien que la

frayeur, Sahib! Nul n'y avait touché, nul n'y pouvait toucher.

Comme ils étaient par paires, et que l'autre de la Fourche était

fou et chantait sottement, nous attendîmes l'arrivée de quelque

païen pour faire le nécessaire[27]. A la fin arrivèrent des gens

d'Angari conduisant des chèvres. Le Hadji dit: «Que voyez-vous?»

Ils répondirent: «Oh, Seigneur, nous ne voyons ni n'entendons.» Le

Hadji dit: «Mais je vous commande de voir et d'entendre et de dire.»

Ils dirent: «Oh, Seigneur, c'est à nos yeux qui en ont reçu l'ordre

comme si des esclaves se tenaient dans une Fourche.» Le Hadji dit:

«Attestez-le devant l'officier qui vous attend dans la ville de Dupé.»

Ils dirent: «Que nous arrivera-t-il ensuite?» Le Hadji répondit: «La

juste récompense pour la dénonciation. Mais, si vous n'attestez pas,

alors un châtiment qui fera que de terreur les oiseaux tomberont des

arbres et que les singes crieront pour demander pitié.» Entendant cela,

les gens d'Angari firent hâte vers Dupé. Le Hadji me dit alors: «Ces

choses-là sont-elles suffisantes pour établir notre cause, ou faut-il

amener tout un village?» Je répondis que trois témoins suffisaient

amplement à établir n'importe quelle cause, mais que jusqu'alors,

dis-je, le Hadji n'avait pas mis ses esclaves en vente. C'est vrai,

comme le disait tout à l'heure notre Sahib, qu'il y a une amende pour

ce qui est de prendre les esclaves, et encore une autre pour le fait de

les vendre. Et c'était la double amende dont nous avions besoin, Sahib,

pour le coton de notre sahib. Nous avions arrangé tout cela à l'avance

avec Bulaki Ram, qui connaît la Loi Anglaise, et je croyais que le

Hadji s'en souviendrait; mais il devint en colère, et cria: «O Dieu,

Refuge des Affligés, dois-je, moi qui suis ce que je suis, colporter

cette viande de chien le long de la route afin de gagner ses délices

pour les délices de mon cœur?» Pas moins, il admit que c'était la Loi

Anglaise, et là-dessus m'offrit les six... cinq... d'une voix faible,

la tête détournée. Les Sheshahelis ne sentent pas le lait aigre, comme

le devraient les païens. Ils sentent comme les léopards, Sahib. C'est

parce qu'ils mangent de l'homme.

[Note 27: Attendu qu'un bon mahométan ne toucherait jamais au

cadavre d'un païen.]

--Peut-être bien, dit Strickland. Mais où avais-tu la tête, toi? Un

seul témoin ne suffit pas pour établir le fait d'une vente.

--Que vouliez-vous que nous fassions, Sahib? Il y avait la réputation

du Hadji à considérer. Nous ne pouvions pas appeler un témoin païen

pour une chose de ce genre. Et, en outre, le Sahib oublie que c'était

le défendeur lui-même qui fabriquait cette cause. Il ne contesterait

pas son propre témoignage. D'ailleurs, je connais assez bien la loi du

témoignage.

«C'est ainsi que nous allâmes à Dupé; et, tandis que Bulaki Ram

attendait au milieu des gens d'Angari, je courus voir notre Sahib dans

son lit. Il avait les yeux brillants, et la bouche pleine d'ordres

sans suite; mais la vieille ne s'était pas dénoué les cheveux pour la

mort. Le Hadji dit: «Finis-en vite avec mon procès. Je ne suis pas

Job!» Le Hadji était un savant. Nous fîmes le procès rapidement avec

accompagnement de voix douces autour du lit. Cependant... _cependant_,

comme nul ne peut savoir si un Sahib de ce sang voit ou ne voit pas,

nous le fîmes strictement à la façon des formes de la Loi Anglaise.

Seulement, les témoins, les esclaves et le prisonnier, nous les tînmes

dehors, à cause de son nez.

--Alors, il ne vit pas le prisonnier? demanda Strickland.

--Je me tenais prêt à garrotter un Angari au cas où il le demanderait;

mais, grâce à Dieu, il avait trop fort la fièvre pour en demander un.

C'est absolument vrai, qu'il signa les papiers. C'est absolument vrai,

qu'il vit serrer l'argent dans le coffre-fort--deux cent dix livres

anglaises--et, c'est absolument vrai que l'or agit sur lui comme un

puissant remède. Mais, pour ce qui est de voir le prisonnier et de

tenir un discours aux mangeurs d'hommes--le Hadji lui a soufflé tout

cela sur le front, pour l'enfermer dans son cerveau malade. Il en est,

comme vous avez entendu, resté un peu... Ah, mais, quand la fièvre

cessa, et que notre Sahib demanda le livre des amendes, ainsi que les

légers petits livres d'Europe à images, avec les images de charrues,

de râteaux et de moulins à coton ... ah! alors, il se mit à rire comme

il avait coutume de rire, Sahib. C'était le désir de son cœur, cette

histoire de coton. Le Hadji l'aimait... Qui ne le fait pas? C'était un

petit, petit arrangement, Sahib, dont... _est_-il nécessaire de parler

à tout le monde?

--Et quand as-tu su qui était le Hadji? demanda Strickland.

--Non de chose certaine jusqu'à ce que lui et notre Sahib fussent

revenus de leur visite au pays des Sheshahelis. C'est absolument vrai,

comme le dit notre Sahib, que les mangeurs d'homme se couchèrent à

plat ventre tout autour de ses pieds, et demandèrent des bêches pour

cultiver le coton. Cette nuit-là même, pendant que j'apprêtais le

dîner, le Hadji me dit: «Je m'en vais en ma place, quoique Dieu sait

si l'Homme aux Yeux de Pierre m'aura laissé un bœuf, un esclave ou une

femme.» Je dis: «Tu es alors _Celui-là_?» Le Hadji dit: «Je suis dix

mille roupies de récompense dans ta main. Allons-nous fabriquer une

autre cause judiciaire, afin d'avoir plus de machines à coton pour le

boy?» Je dis: «Pour quel chien me prends-tu? Puisse Dieu prolonger ta

vie de mille années!» Le Hadji dit: «Qui donc a vu demain? Dieu m'a

donné comme qui dirait un fils en ma vieillesse, et je Le glorifie.

Veille à ce que la race ne s'en perde pas!»

Puis il alla de ce qui servait de cuisine à la table de bureau de notre

Sahib, sous l'arbre, où notre Sahib tenait à la main une enveloppe de

service bleue nouvellement arrivée du Nord. Sur quoi, craignant de

méchantes nouvelles pour le Hadji, j'allais le retenir; mais il dit:

«Nous sommes tous deux des grands. Ni l'un ni l'autre ne faillira.»

Notre Sahib, avant d'ouvrir la lettre, leva les yeux pour inviter le

Hadji à s'approcher; mais le Hadji se tint à l'écart jusqu'à ce que

notre Sahib eût bien ouvert et bien lu la lettre. Alors, le Hadji

dit: «Est-il permis de dire adieu?» Notre Sahib transperça la lettre

par-dessus la liasse avec un profond et joyeux soupir, et lui cria la

bienvenue. Le Hadji dit: «Je m'en vais en ma place», et il détacha de

son cou un cœur d'ambre gris monté en or doux, retenu par une chaîne,

et le tendit. Notre Sahib s'en saisit promptement à poing fermé, le

retourna, et dit: «Si ton nom est écrit là-dessus, c'est inutile, car

un nom est déjà gravé sur mon cœur.» Le Hadji dit: «Et sur le mien

aussi est un nom gravé; mais il n'y a pas de nom sur l'amulette.» Le

Hadji se courba aux pieds de notre Sahib, mais notre Sahib le releva et

l'étreignit, et le Hadji se couvrit la bouche de son manteau d'épaules,

parce qu'elle remuait, et ainsi s'en alla.

--Et quel ordre contenait la lettre de service? murmura Stalky.

--Rien que l'ordre pour notre Sahib de faire un rapport sur quelque

nouvelle maladie de bétail. Mais tous les ordres arrivent sous la même

forme d'enveloppe. Nous n'aurions su dire quel ordre ce pouvait être.

--Lorsqu'il ouvrit la lettre... mon fils... n'eut-il pas un geste?

Toussa-t-il? Jura-t-il?

--Aucun geste, Sahib. J'épiais ses mains. Elles ne tremblaient pas.

Après cela, il s'essuya le visage, mais il transpirait auparavant à

cause de la chaleur.

--Savait-il? Savait-il qui était le Hadji? demanda l'Infant en anglais.

--Je ne suis qu'un pauvre homme. Qui peut dire ce qu'un Sahib de ce

sang sait ou ne sait pas? Mais le Hadji a raison. Il ne faut pas que

s'en perde la race. Il ne fait pas très chaud pour les petits enfants,

à Dupé, et pour ce qui est des nourrices, la cousine de ma sœur, à

Jull...

--H'm'! Cela, c'est l'affaire du gamin. Je me demande si son chef a

jamais su? dit Strickland.

--Assurément, répondit Imam Din. Le soir avant que notre Sahib

descendît à la mer, le Grand Sahib--l'Homme aux Yeux de Pierre--dîna

avec lui dans son camp, et j'étais chargé de la table. Ils causèrent

longtemps, et le Grand Sahib dit: «Que penses-tu de Celui-là?» (Nous ne

disons pas Ibn Makarrah, là-bas.) Notre Sahib demanda: «Qui, cela?» Le

Grand Sahib répondit: «Celui-là qui a appris à tes mangeurs d'homme à

cultiver le coton pour toi. Il est resté dans ton District trois mois,

à ma connaissance certaine, et j'attendais par chaque courrier que tu

me livrasses sa tête.» Notre Sahib dit: «S'il avait fallu sa tête, il

aurait fallu désigner quelqu'un d'autre pour gouverner mon District,

car c'était mon ami,» Le Grand Sahib se mit à rire, et dit: «S'il

m'avait fallu un homme moindre à ta place, sois sûr que je l'aurais

envoyé de même s'il m'avait fallu la tête de Celui-là sois sûr que

j'aurais envoyé des hommes me la chercher; mais, dis-moi, maintenant,

quels moyens as-tu employés pour l'entortiller à ton usage et notre

profit dans cette histoire de coton?» Notre Sahib dit: «Dieu me soit

témoin que je ne me suis en aucune façon servi de cet homme. C'était

mon ami.» Le Grand Sahib dit: «_Toh Vau!_ (De la blague!) Raconte!»

Notre Sahib secoua la tête comme il fait... comme il faisait lorsqu'il

était petit... et ils s'entre-regardèrent comme des tireurs d'épée sur

une piste à la foire. Le Grand Sahib baissa les yeux le premier, et

dit: «Soit. J'aurais peut-être répondu de même dans ma jeunesse. Peu

importe. J'ai traité avec Celui-là comme allié de l'Etat. Un de ces

jours, il me contera l'histoire.» Puis j'apportai à nouveau du café, et

ils se turent. Mais je ne crois pas que Celui-là en dise plus au Grand

Sahib que notre Sahib ne lui en a dit.

--Pourquoi? demandai-je.

--Parce que ce sont tous les deux des Grands; or, j'ai observé, dans ma

vie, que les Grands emploient les mots en très petit nombre entre eux

dans leurs affaires; encore moins lorsqu'ils parlent de ces affaires

à un tiers. En outre, ils tirent profit du silence... Maintenant, je

crois que la mère est descendue de la chambre, et je m'en vais lui

frictionner, à lui, les pieds jusqu'à ce qu'il s'endorme.»

Ses oreilles avaient perçu le pas d'Agnès au haut de l'escalier; et

voici qu'elle passa devant nous pour gagner le salon de musique en

fredonnant le _Magnificat_.

LE «DÉSESPOIR DU SINGE»

Je n'avais pas vu Penfentenyou depuis 189., alors qu'il était ministre

des Chemins et des Bois dans la première Administration de De Thouar.

L'été dernier, quoique nominalement il détînt le même portefeuille,

il était, sauf de nom, le Premier de sa Colonie[28] et l'idole de sa

province, laquelle a deux fois et demie la taille de l'Angleterre. En

matière politique, ses convictions se bornaient à voir prospérer sa

colonie, et c'est pourquoi il s'en vint en Angleterre développer une

Grande Idée au profit d'icelle.

[Note 28: Nous supposerons qu'il s'agit du Canada, colonie de

plusieurs provinces. Ainsi se trouveront expliqués les noms français.]

Croyant qu'il avait mis cette idée en train, je m'empressai de

l'accueillir chez moi pour une semaine.

S'il fut poursuivi en automobile jusqu'à ma porte par son propre

Représentant Général[29]; s'ils changèrent mon cabinet de travail en

Chambre de Réunion, où je n'eus pas mes entrées; si le télégraphe

de l'endroit faillit rester court sous l'affluence des câblogrammes

chiffrés de cent mots, et si, en fin de compte, je violai le domicile

d'autrui pour procurer au personnage les facilités du téléphone un

dimanche, ce sont choses que je passe sous silence. Ce que je lui

reprochai, ce fut son ingratitude, tandis que je mettais de cette façon

l'Angleterre en pièces pour lui venir en aide. Aussi lui dis-je:

[Note 29: Toute colonie anglaise possède à Londres un représentant

général.]

«Pourquoi diable n'êtes-vous pas allé voir votre Alter Ego de Londres,

au lieu d'apporter votre travail de bureau ici?

--Hein? Qui? fit-il, enlevant les yeux de dessus son quatrième

câblogramme depuis le déjeuner.

--Voir le ministre anglais des Chemins et des Bois.

--Je l'ai vu,» répondit Penfentenyou, sans enthousiasme.

Il était, paraît-il, allé deux fois chez le monsieur, mais sans avoir

pris de rendez-vous--(«je croyais que, si je n'étais pas d'assez

grande importance, mon affaire l'était»)--et chaque fois l'avait

trouvé occupé. Une troisième partie, intervenant, avait suggéré qu'on

pourrait, en prévenant dans les formes, se voir ménager une entrevue.

«Alors, dit Penfentenyou, je suis allé au ministère à dix heures!

--Mais ils étaient encore au lit! m'écriai-je.

--Un des blancs-becs était réveillé. Il me dit que... qu'on ne traitait

mon genre de questions (il claqua de la main la pile de câblogrammes)

que de onze à deux. Sur quoi, j'attendis.

--Et quand vous en êtes venu à l'affaire?» demandai-je.

Il eut un geste de désespoir.

«Ce fut comme si je m'adressais à des enfants. Ils n'en avaient jamais

entendu parler.

--Et votre Alter Ego?»

Penfentenyou en traça le portrait.

«Chut! Ne parlez pas comme cela! fis-je en frissonnant. C'est le

meilleur type du monde. Il faut seulement le connaître.

--C'est aussi ce que je fais, repartit Penfentenyou. Et vous?

--Le Ciel m'en préserve! m'écriai-je. Mais c'est bien le mot qui

convient.

--Oh! pour lui, il les a dits tous, les mots qui conviennent.

Seulement, je croyais, comme ceci était l'Angleterre, qu'ils seraient

plus ou moins au courant de mon Idée. Mais il me fallut l'expliquer

depuis le commencement.

--Ah! Ils avaient probablement égaré les papiers,» dis-je.

Et je lui contai l'histoire d'une insurrection du prix de trois

millions de livres sterling causée par un Sous-Secrétaire qui s'assit

sur un monceau de correspondance étiquetée de vert[30] au lieu de la

lire.

[Note 30: L'étiquette verte, au Colonial Office (Ministère des

Colonies) indique que l'affaire est urgente.]

«Je m'étonne que cela n'arrive pas toutes les semaines, répliqua-t-il.

Cela ne vous ferait-il rien que j'aie encore ce soir le Représentant

Général à dîner? Je n'ai qu'à lui télégraphier, et il peut venir en

auto.»

Le Représentant Général arriva deux heures plus tard--personnage

patient et à remontrances, visiblement pris entre une Colonie

exubérante et une Angleterre drapée d'indifférence. Mais, Penfentenyou

derrière lui, il avait travaillé; car il nous raconta que Lord

Lundie--le Law Lord--représentait l'autorité suprême aux points de vue

légal et constitutionnel de la Grande Idée, et que c'était à lui qu'on

en devait référer.

«Grand Dieu vivant! tonna Penfentenyou. Je vous avais dit de faire en

sorte que tout fût arrangé à Noël dernier.

--C'était en pleine saison des réunions de famille, répondit avec

douceur le Représentant Général. Lord Lundie est à Credence Green, en

ce moment... c'est là qu'il passe ses vacances. Ce n'est guère à plus

de quarante milles d'ici.

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