Le capitaine Hodgson ouvre le colloïde de la nacelle, tire d'une

secousse le fer fatal de son râtelier, lequel, dans les paquebots, se

trouve généralement enchâssé à la façon d'un canapé dans un fumoir, et,

à deux cents pieds, lâche le crampon. On entend le tournoiement des

bras en forme de croissant qui s'ouvrent dans la descente. Le front de

l'épave est agrippé, étoilé de part en part, et déchiré en diagonale.

Elle tombe par l'arrière, notre projecteur sur elle, glisse comme une

âme en détresse le long de l'impitoyable échelle de lumière, jusqu'à

l'Atlantique, qui la recueille.

«Une jolie ordure!» dit Hodgson. Je me demande à quoi, dans le temps,

cela pouvait ressembler?

La même pensée venait de me traverser l'esprit. Et qu'aurait-ce été,

si cette carcasse flottante s'était trouvée remplie de ces gens de

jadis, élevés (_voilà_ l'horreur!) chacun à croire qu'après la mort ils

allaient pour toujours, c'était fort possible, à l'indicible tourment?

Et il y a une génération à peine, nous-mêmes (on sait maintenant

que nous ne sommes que nos pères redéveloppés sur la terre), oui,

nous-mêmes, je le répète, nous nous décousions, défoncions, donnions le

coup de grâce à plaisir.

Ici Tim, de la Passerelle de Commandement, nous crie d'avoir à revêtir

nos «gonfleurs» et à lui apporter le sien sur-le-champ.

Endossant au plus vite les lourds complets de caoutchouc--les

mécaniciens sont déjà habillés--nous nous gonflons aux robinets de

pompe à air. Les gonfleurs du G.P.O. sont trois fois plus épais que

les «flickers» d'un coureur, et chauffent abominablement sous les

aisselles. George prend la roue jusqu'à ce que Tim se soit gonflé aux

limites de la rotondité. Si, d'un coup de pied, vous l'envoyiez dinguer

de la passerelle sur le pont, il se trouverait renvoyé d'un bond. Mais

c'est _162_ qui va donner le coup de pied.

«Le Ballon Feu est fou... fou à lier, ronfle-t-il en reprenant son

commandement. Il déclare qu'il y a devant nous un «bourbier», et veut

que je tire jusqu'au Groenland. Je verrai le bâtiment plutôt assommé

d'abord! Nous avons perdu une demi-heure en embarras à propos de ce

canard mort, là en bas, et l'on voudrait maintenant que j'aille me

frotter le dos tout autour du Pôle. En quoi donc s'imagine-t-il qu'est

fait un paquebot-poste? En soie gommée? Dites-lui que nous arrivons

tout droit, George.»

George le boucle dans le Cadre et appelle le Contrôle Direct. Or,

sous l'orteil gauche de Tim se trouve l'Accélérateur de la machine de

bâbord; sous son talon gauche, le Renversement de Marche; et de même

sous l'autre pied. Les arrêts du garage de force sont en saillie sur le

bord de la roue du gouvernail, où les doigts de sa main gauche n'ont

qu'à jouer dessus. A portée de sa main droite se trouve le levier de

la machine centrale, prêt, en un clin d'œil, à être embrayé. Lui, se

penche en avant dans sa ceinture, les yeux collés au colloïde, et une

oreille tendue vers la Communication Générale. Désormais il est la

force et la direction de _162_ à travers tout ce qui peut arriver.

Le Ballon Feu des Bancs dévide des pages d'instruction B.C.A au trafic

en masse. Nous devons assurer tous «objets lâches», mettre le capuchon

à nos Rayons Fleury, et «n'essayer, sous aucun prétexte, d'enlever la

neige de nos blockhaus jusqu'à ce que la tempête cède». Les bâtiments

de moindre puissance, nous dit-on, peuvent monter à la limite de

leur force ascensionnelle, les paquebots-poste se garer d'eux en

conséquence; les sentiers inférieurs de l'Ouest «creusent» salement,

avec fréquents remous, rafales, latéraux, etc.

Toutefois la nuit claire se maintient sans blêmir. Le seul

avertissement consiste en la tension électrique de la peau (je sens

comme si j'étais un coussin de dentellière) et une irritabilité que

le baragouinement de la Communication Générale met à deux doigts de la

crise de nerfs.

Nous avons fait huit mille pieds depuis que nous avons donné le coup de

grâce au cul de plomb, et nos turbines nous fournissent un fort honnête

deux cent dix nœuds.

Très loin, à l'ouest, un long barbouillage de rouge, bas étendu, nous

montre le Ballon Feu des Bancs du Nord.

Des points de feu l'environnent, qui montent et descendent--planètes

effarées à l'entour d'un soleil instable--navigation impuissante

s'accrochant à sa lumière par besoin de compagnie. Pas étonnant qu'il

n'ait pu quitter son poste.

Il nous avertit d'avoir à tenir l'œil sur le retour du mauvais

tourbillon dans lequel (sa projection le montre) il est à l'instant

même en train de se dévider.

Les abîmes de ténèbres, autour de nous, commencent à se remplir

de pellicules vaguement lumineuses--formes inquiètes qui vont

s'entrelaçant. L'une d'elles se change en un globe de flamme pâle

qui, frémissant d'impatience, attend que nous passions. Elle s'élance

furieusement à travers la noirceur, s'abat sur le bout même de notre

nez, y pirouette un instant et s'éloigne en oscillant. Notre proue

rugissante s'abaisse comme si cette lumière fût de plomb--s'abaisse

et se redresse pour embarder et trébucher encore sous la prochaine

rafale. Les doigts de Tim sur le garage de force frappent les cordes

des numéros--1:4:7:--2:4:6:--7:5:3: et ainsi de suite; car il ne

marche que par ses réservoirs, en levant ou baissant le bâtiment à

l'encontre de l'air malaisé. Les trois machines sont en marche, car

plus tôt nous aurons d'un coup de patin franchi ce pas délicat, mieux

cela vaudra. Plus haut nous n'osons nous risquer. Toute la voûte

supérieure est chargée de pâles vapeurs de crypton, que le frottement

de notre enveloppe peut pousser à des manifestations peu catholiques.

Entre les niveaux supérieurs et inférieurs--5.000 et 7.000, donne à

entendre le Ballon Feu--nous pouvons peut-être prendre la clef des

champs si... Notre proue se revêt de flamme bleue et tombe comme

une épée. Nul savoir humain ne pourrait marcher de pair avec les

tensions changeantes. Un tourbillon nous attrape par le bec, et nous

voici descendant un biais de deux mille pieds à un angle (le cadran

d'élévation et mon corps rebondissant en sont garants) de trente-cinq.

Nos turbines poussent des cris perçants, les propulseurs ne peuvent

mordre dans l'air raréfié; Tim gare toute la force d'expansion de cinq

réservoirs à la fois, et, grâce au seul poids du bâtiment, le pousse

comme une balle de fusil à travers le mælstrôm jusqu'à ce qu'il aille

s'asseoir d'un choc sur une risée, à trois mille pieds plus bas.

«Maintenant, ça y est! me dit George dans l'oreille! Le frottement de

notre enveloppe, cette dernière glissade, a fait le diable avec les

tensions! Ayez l'œil aux latéraux, Tim; il va demander qu'on le tienne

un peu en main.

--Je le tiens, répond-on. Viens-t'en, mon vieux.»

Il remonte noblement, mais les latéraux le frappent de droite, de

gauche, tels les ailerons d'anges en colère. Il se trouve dérangé de sa

course des quatre points cardinaux à la fois, et remis en place d'un

coup de poing, pour se voir aussitôt balancé de côté et précipité dans

un nouveau chaos. Nous ne restons jamais un instant sans feu Saint-Elme

en train soit de grimacer sur notre proue, soit de rouler tête

par-dessus talons de l'avant au centre du bâtiment; et, au pétillement

de l'électricité autour et au dedans de nous tout ensemble, s'ajoute,

une fois ou deux, le crépitement de la grêle, de la grêle qui jamais

sur nulle mer ne tombera. Il nous faut aller lentement, à coups de

tangage, sous peine de nous casser les reins.

«L'air est un fluide parfaitement élastique, rugit George au-dessus

du tumulte. A peu près aussi élastique qu'une mer debout au large du

Fasnet, dites?»

George se montre moins que juste vis-à-vis du bon élément. Celui qui

s'en va importuner les cieux en train de faire la balance de leurs

comptes de volt, troubler les prix de marché du Très-Haut en lançant

des coques d'acier à quatre-vingt-dix nœuds à travers des tensions

électriques délicatement réglées, ne saurait se plaindre de quelque

rudesse dans l'accueil. Tim l'affronta d'un air impassible, un coin

de la lèvre inférieure ramassé sur une dent, les yeux flottant dans

le noir à vingt mille devant lui, et, à chaque tour de la main, les

jointures de ses doigts laissant échapper de farouches étincelles.

De temps à autre, il secouait la tête pour se débarrasser de la sueur

qui lui noyait les sourcils, et c'était le moment que George, attentif,

choisissait pour se glisser le long du garde-fou et lui éponger le

visage à l'aide d'un grand mouchoir rouge. Je n'avais jamais imaginé

qu'un être humain pût fournir un labeur aussi continu ni penser avec

autant de recueillement que fit Tim durant cette demi-heure d'enfer,

où la tourmente fut à son comble. Nous étions tirés ici et là par

des aspirations chaudes ou glacées, recrachés au sommet de remous,

pris pour une toupie par eux, et brutalement jetés à l'écart par des

latéraux, tout cela sous un torrent étourdissant d'étoiles et en

compagnie d'une lune titubante. J'entendais le déclic précipité du

levier de la machine centrale en son va et vient, le grondement sourd

des garages de force, et, dominant les vents qui hurlaient au dehors,

le cri du gouvernail d'avant gougeant dans n'importe quelle accalmie

qui promit un instant de prise. Nous finîmes par nous hisser sur un

vent de côté, gouvernail d'avant et propulseur de bâbord ensemble; et,

seul, le plus aimable des balancements de réservoirs nous empêcha de

tournoyer comme la balle de fusil de jadis.

«Nous sommes tout de même arrivés à nous accrocher sous le vent de ce

Ballon Feu, cria George.

--Il n'y a pas de «sous le vent», protestai-je faiblement de l'endroit

où j'oscillais, garrotté à une épontille. Comment voulez-vous qu'il y

en ait?»

Il se prit à rire--pendant que nous plongions dans un «bourbier» de

mille pieds--oui, cet homme rouge se prit à rire sous son capuchon

renflé!

«Regardez! dit-il. Il nous faut, d'un coup de remontée, franchir tous

ces réfugiés, là-bas.»

Le Ballon Feu était au-dessous de nous et un peu au sud-ouest, en train

de flotter au centre de sa voie lactée éperdue. L'air, à chaque niveau,

était encombré de lumières mouvantes. J'imagine que la plupart d'entre

elles essayaient de demeurer en place, en tenant tête au vent, et que,

n'étant point des hydres, elles n'y parvenaient pas. Une embarcation

moghrabi, aux réservoirs par-dessous, étant montée à la limite de

sa force ascensionnelle sans y trouver de profit, s'était laissée

retomber de deux mille pieds. Là, elle rencontra un superbe tourbillon,

qui la souffla en l'air, en la faisant tournoyer comme une feuille

morte. Au lieu d'intercepter le gaz, elle fit machine en arrière, et,

naturellement, rebondit comme d'un mur presque dans le Ballon Feu,

lequel, ainsi que l'enregistra notre C. G., ne lui marchanda pas les

expressions.

«S'ils se contentaient de tenir bon, tranquillement, cela vaudrait

mieux, dit George dans une accalmie, pendant que nous grimpions comme

une chauve-souris au-dessus d'eux tous. Mais il y a des patrons pour

vouloir absolument naviguer sans force ascensionnelle suffisante.

Qu'est-ce que ce Tad-là croit être en train de faire, Tim?

--Croit qu'il joue aux quatre coins», répondit Tim, d'un air impassible.

Un paquebot des Trans-Asiatiques Directs avait trouvé une bonace

et cossé dedans de toute sa force. Mais, derrière cette bonace, se

trouvait un tourbillon, de sorte que le T.A.D se vit rejeté au loin

comme un pois par une pichenette, tandis qu'il freinait furieusement,

tout en fuyant en bas, à deux doigts de faire la culbute.

«Maintenant, j'espère que le voilà satisfait, dit Tim. Cela ne fait

rien, je ne voudrais pas être Ballon Feu... Si j'ai besoin de secours?

(Le Cadran de Communication Générale avait surpris son oreille.)

George, vous pouvez dire à ce Monsieur, avec mes amitiés--amitiés,

vous entendez, George--que je n'ai nul besoin de secours. Qui donc est

l'officieuse boîte à sardines?

--Un chasse-marée de Rimouski, en quête d'une remorque.

--Fort aimable de la part du chasse-marée de Rimouski. Ce

paquebot-poste n'a pour le moment nul besoin d'être remorqué.

--Ces chasse-marée iront n'importe où courir la chance d'un sauvetage,

expliqua George.

--Nous les appelons des _pique-ordure_.»

Un quatre-vingt-dix pieds, au long bec, en étincelant acier, flotta

bien à l'aise un instant à portée de voix, ses élingues roulées

toutes prêtes aux sauvetages, et ne portant qu'un seul homme dans sa

tour ouverte, lequel homme fumait. Livré à l'insurrection des airs à

travers lesquels nous nous déchirions notre route, il demeurait en paix

parfaite. Je vis la fumée de sa pipe monter tout tranquillement avant

que son embarcation se laissât tomber, parut-il, comme une pierre dans

un puits.

Nous venions de dépasser le Ballon Feu et ses désordonnés voisins,

lorsque l'orage prit fin de façon aussi soudaine qu'il avait commencé.

Une étoile filante, du côté du nord, remplit le ciel de la verte

clarté d'un météorite qui se dissipe dans notre atmosphère.

George dit:

«Voilà qui peut, d'un coup de fer, aplanir toutes les tensions.»

Juste comme il parlait, les vents en conflit se calmèrent; les niveaux

se remplirent, les latéraux moururent en longues et molles houles; les

routes de l'air se trouvèrent nivelées devant nous. En moins de trois

minutes, la couvée qui se pressait autour du Ballon Feu avait rembarqué

ses phares et s'était dispersée à ses affaires.

«Qu'est-ce-que c'est? demandai-je sans plus de souffle. (L'orage de

nerfs intérieur et le frémissement de l'électricité extérieur étaient

passés, et mes gonfleurs pesaient comme plomb.)

--Dieu seul le sait! dit gravement le capitaine George. La friction de

cette diablesse d'étoile filante a déchargé les différents niveaux.

Ce n'est pas la première fois que je vois cela arriver. Phuuu! Quel

soulagement!»

Nous tombâmes de dix à six mille pieds et nous débarrassâmes de nos

complets visqueux. Tom intercepta le gaz et sortit du Cadre. Le Ballon

Feu s'avançait derrière nous. Tom ouvrit le colloïde sur ce silence

céleste, et s'épongea le visage.

«Hé là, Williams! cria-t-il. A un degré, sinon deux, du poste, à ce que

je vois?

--Cela se peut bien, repartit le Ballon Feu. J'ai eu de la compagnie,

ce soir.

--C'est ce que j'ai remarqué. N'était-ce pas ce qu'on appelle un _petit

zéphyr_?

--Je vous ai averti. Pourquoi n'avez-vous pas pris le large vers le

Nord? Les paquebots en route vers l'est l'ont fait.

--Moi? Jamais, tant que je ne ferai pas marcher un Sanatorium Polaire

de tuberculeux. Je louchais à travers un colloïde, que vous étiez

encore au berceau, mon petit.

--Je serais le dernier homme à le nier, répliqua doucement le capitaine

du Ballon Feu. La façon dont vous venez de le diriger--je suis assez

bon juge en matière de trafic dans une tourmente d'électricité--était à

mille révolutions au-dessus de tout ce que j'ai jamais vu.»

Le dos de Tim s'assouplit visiblement sous l'effet de cette onction.

Le capitaine George, sur la passerelle, cligne de l'œil et désigne

le portrait d'une jeune fille singulièrement attrayante, épinglé sur

l'étagère de la lunette de Tim, au-dessus de la roue.

Je comprends. Oui, je comprends parfaitement!

Il est question, au-dessus de nous, de «s'en venir prendre le thé

vendredi»; puis, c'est le bref récit du sort de l'épave, et Tim veut

bien nous dire en descendant:

«Pour un type du B.C.A, le jeune William n'est pas tout à fait le fou à

haute tension qu'on voit tant par ailleurs... Vous vouliez prendre la

direction, George? Je vais jeter un coup d'œil autour de cette buttée

de bâbord... me semble qu'elle est un rien chaude... et nous allons

filer notre bonhomme de chemin.»

Le Ballon Feu s'éloigne en bourdonnant joyeusement, et s'en va se

poser dans son aire assignée. Il restera là, observatoire ouvert de

toutes parts, poste de ballon de sauvetage, remorqueur de salut, cour

de suprême appel sur un rayon de trois cents milles dans toutes les

directions, jusqu'à mercredi prochain, jour où sa relève, glissant à

travers les étoiles, s'en viendra prendre sa place assaillie par les

vents. Sa coque noire, son blockhaus, ses élingues toujours prêtes

représentent tout ce qui reste à la planète de ce vieux mot étrange:

l'autorité. Il n'est responsable que vis-à-vis du Bureau de Contrôle

Aérien, dont le B.C.A se voit traité si cavalièrement par Tim. Mais ce

corps, soumis moitié à l'élection, moitié à la nomination de quelques

douzaines de personnes des deux sexes, est maître de toute cette

planète-ci. «Le transport, c'est la civilisation,» dit notre devise.

Théoriquement, nous faisons ce qui nous plaît, tant que nous ne nous

mêlons pas du trafic _ni de tout ce qu'il implique_. Pratiquement, le

B.C.A confirme ou annule tous les arrangements internationaux, et,

à en juger d'après son dernier rapport, ne trouve notre tolérante,

spirituelle et paresseuse planète que trop prompte à prendre toute la

charge de l'administration publique sur ses épaules.

Je discute cela avec Tim, en sirotant du _maté_ sur la passerelle,

tandis que George pousse le bâtiment au-dessus du blanc barbouillage

des Bancs en belles courbes remontantes de cinquante milles chacune. Le

cadran de hauteur les transcrit sur le ruban en anglaise courante.

Tim en ramasse un écheveau et en examine les quelques derniers pieds,

qui retracent le chemin de _162_ à travers la tourmente d'électricité.

«Je n'ai pas eu une carte de fièvre comme ceci à montrer en cinq ans»,

fait-il tristement.

Le cadran de hauteur d'un paquebot-poste retrace le moindre mètre de la

moindre course. Les rubans vont ensuite au B.C.A, qui les compare et en

tire des photographies superposées pour l'instruction des capitaines.

Tim étudie son irrévocable passé en secouant la tête.

«Hello! Voici une chute de quinze cents pieds à cinquante-cinq degrés.

Nous devons alors nous être trouvés la tête en bas, George!

--Est-ce possible! répond George. J'ai cru, sur le moment, le

remarquer.»

George peut ne pas avoir la promptitude de chat du capitaine Purnall,

mais il est artiste jusqu'au bout des larges doigts qu'il fait jouer

sur les arrêts de garage. Les délicieuses courbes de vol s'éloignent

sur le ruban sans jamais la moindre indécision. Le fuseau vertical

de lumière du Ballon Feu descend vers l'est, et se couche au nez

des étoiles qui nous suivent. Vers l'ouest, où nulle planète ne se

lèverait, les triples verticaux de la Baie de la Trinité (nous tenons

toujours la route du Sud) font comme une brume dont le niveau reste

bas. Nous semblons la seule chose en repos sous l'étendue des cieux,

flottant à l'aise jusqu'au moment où la révolution du globe nous

présentera nos tours de débarcadère.

Et minute par minute notre horloge silencieuse nous donne un mille en

seize secondes.

«A quelque belle nuit, dit Tim, nous en remontrerons au Maître de cette

horloge.

--Le voici qui vient maintenant, fait George par-dessus son épaule. Je

suis en train de chasser la nuit à l'ouest.»

Les étoiles, devant nous, ne se ternissent guère plus que si l'on

avait, sans qu'on s'en aperçoive, tiré dessus un voile de vapeur; mais

le profond retentissement de l'air sur notre enveloppe se change en

acclamation joyeuse.

«La risée de l'aurore, dit Tim. Elle va continuer jusqu'à sa rencontre

avec le soleil. Regardez! Regardez! Voici les ténèbres repoussées

au-dessus de notre avant. Venez au colloïde d'arrière. Je vais vous

montrer quelque chose.»

La chambre de la machine est chaude et étouffante, les employés du

fourgon dorment, et l'Esclave du Rayon est prêt à les imiter. Tim fait

glisser le colloïde arrière, et révèle la courbe du monde--le pourpre

étrangement sombre de l'océan--bordée d'or fumant et insoutenable au

regard. Alors, le soleil se lève, et, par le colloïde, frappe de cécité

nos lampes. Tim le menace du regard.

«Des écureuils dans une cage, murmure-t-il, c'est tout ce que nous

sommes. Des écureuils dans une cage! Il va deux fois plus vite que

nous. Attends seulement quelques années, mon brillant ami, et nos

enjambées t'étonneront. Nous te la ferons, nous autres, à la Josué!»

Oui, c'est notre rêve: changer à notre gré toute la terre en Vallée

d'Ajalon. Jusqu'ici, nous pouvons, en ces latitudes, faire sortir

l'aurore à deux fois sa longueur normale. Mais, un jour--quand ce

serait sur l'Equateur--nous nous maintiendrons de niveau avec le Soleil

en sa pleine allure.

Nos regards plongent maintenant sur une mer encombrée d'un lourd

trafic. Un grand submersible émerge soudain de l'eau, puis un autre

et un autre encore, avec un bruit de torrent, une sorte de succion et

le bouillonnement sauvage de pressions soulagées. Les cargos de mer

profonde remontent respirer après la longue nuit, et l'indolent océan

est tout entier dessiné d'yeux de paon d'écume.

«Nous aussi, nous allons respirer», déclare Tim.

Et, lorsque nous revenons à la passerelle que George ferme, on ouvre

les colloïdes, et l'air frais balaie le bâtiment. Nul besoin de se

presser. Les contrats (on doit les reviser à la fin de l'année)

accordent douze heures pour une course dont n'importe quel bâtiment

peut se tirer en dix. Aussi prenons-nous notre petit déjeuner dans les

bras d'un biais d'est qui nous pousse de l'avant à une allure de vingt

nœuds languissants.

Pour jouir de la vie et du tabac, commencez-les l'un et l'autre par

un matin ensoleillé, à quelque chose comme un demi-mille au-dessus

des ceintures de nuages de l'Atlantique moiré, après qu'une tourmente

d'électricité vous a nettoyé et détendu les nerfs. Pendant que nous

discutions sur le trafic grossissant, avec la supériorité que vous

donne un haut niveau à vous réservé, nous entendîmes (et moi pour la

première fois) l'hymne du matin sur un Ballon-Hôpital.

Il était voilé d'un écheveau d'ouate embrouillé au-dessous de nous, et

nous perçûmes les chants avant de le voir émerger au soleil:

«_Oh, vous, Souffles de Dieu, bénissez le Seigneur! Louez-Le et

glorifiez-Le à jamais!_»

Nous déposâmes nos casquettes et fîmes chorus. Lorsque notre ombre alla

tomber à travers ses grandes plates-formes découvertes, ils levèrent

tous les yeux et tendirent les mains en bons voisins, sans cesser pour

cela de chanter. On distinguait fort bien les médecins, les infirmiers,

le visage de bouton blanc des malades alités. Il passa lentement

au-dessous de nous, en route vers le nord, son enveloppe, humide des

rosées de la nuit, flamboyant au soleil. Tel il gagna l'abri d'un

nuage et s'évanouit tandis que continuaient ses chants: «_Oh, vous,

humbles et saints hommes de cœur, bénissez le Seigneur! Louez-Le et

glorifiez-Le à jamais._»

«C'est un hôpital public, sans quoi il n'aurait pas chanté le

Benedicite; et c'est aussi un Groenlandais, sans quoi il n'aurait pas

de stores à neige par-dessus ses colloïdes, finit par dire George. Il

est sans doute en route pour Frederickshavn ou quelqu'un des sanatoria

de glaciers. Si c'était un hôpital de blessés, il planerait au niveau

de huit mille pieds. Oui... des phtisiques.

--C'est drôle, comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil. J'ai lu

quelque part, dit Tim à son tour, que les barbares hissaient leurs

malades et leurs blessés au sommet des montagnes, parce que les

microbes y étaient plus rares. Nous les haussons dans l'air stérilisé

pourvu certain temps. C'est la même idée. Combien les médecins

prétendent-ils que nous avons ajouté à la moyenne de la vie humaine?

--Trente années, répondit George en clignant de l'œil. Allons-nous les

passer ici en haut, Tim?

--Un coup d'aile en avant, donc! Un coup d'aile! Qu'est-ce qui vous en

empêche?» dit en riant l'aîné des capitaines, tandis que nous rentrions

à l'intérieur.

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