Je franchis la porte située par le travers. Il n'y a rien, ici, pour

la parade. L'enveloppe intérieure des réservoirs à gaz descend à

moins d'un pied ou deux de ma tête, et s'arrête au tournant des

bouchains. Les paquebots et les yachts dissimulent leurs réservoirs

sous la décoration, mais la G.P.O. vous les sert tels que, sous une

simple couche de peinture officielle grise. L'enveloppe intérieure se

ferme à cinquante pieds de l'avant et à autant de l'arrière, mais la

cloison étanche d'avant se trouve renfoncée à cause de l'appareil qui

contrôle les forces d'expansion, de même que l'arrière est percé en vue

des tunnels d'arbres d'hélices. La chambre de la machine est située

presque sur le travers du bâtiment. A sa suite, s'étendant jusqu'au

tournant des réservoirs d'avant, se trouve une ouverture--un panneau

sans fond pour le moment--dans lequel on va fixer notre fourgon. On

regarde en bas par-dessus les hiloires, à trois cents pieds, le caisson

d'expédition d'où les voix retentissent vers le ciel. La lumière,

au-dessous, s'obscurcit au bruit d'un tonnerre, tandis que notre

fourgon s'élève sur ses coulisses. Rapidement, il passe de la grandeur

d'un timbre-poste à celle d'une carte à jouer, d'un radeau, puis enfin

d'un ponton. Les deux employés, son équipage, ne lèvent même pas les

yeux lorsqu'il arrive en place. Les lettres à destination de Québec

volent sous leurs doigts et sautent dans les casiers étiquetés, tandis

que les deux capitaines et Mr. Geary s'assurent que le fourgon est bien

adapté. Un employé passe la feuille de route par-dessus l'hiloire du

panneau. Le capitaine Purnall la vise et passe à Mr. Geary. Et voilà le

reçu donné et pris.

«Une charmante course», dit Mr. Geary, lequel disparaît par la porte

qu'un compresseur pneumatique haut d'un pied reclôt derrière lui.

«Ah!» soupire le compresseur soulagé. Nos saisines cèdent avec bruit.

Nous voilà partis.

Le capitaine Hodgson ouvre le grand sabord en colloïde de la nacelle

par lequel je regarde Londres surilluminé glisser vers l'est, tandis

que la brise prend possession de nous. Le premier des nuages bas

d'hiver vient intercepter le coup d'œil bien connu et assombrir le

Middlesex. A sa lisière sud je vois la lumière d'un paquebot-poste

labourer la blanche toison. Un instant, il brille comme une étoile

avant de s'abattre dans la direction des Tours d'Arrivée de Highgate.

«La Malle de Bombay, dit le capitaine Hodgson, lequel regarde à sa

montre. Elle a quarante minutes de retard.

--Quel est votre niveau? demandè-je.

--Quatre mille pieds. Ne venez-vous pas sur le pont?»

Le pont (ne cessons de louer la G.P.O. comme dépositaire des plus

antiques traditions) est représenté par un aperçu des jambes du

capitaine Hodgson debout sur la passerelle de commandement qui court

en banc de nage au-dessus de nos têtes. Le colloïde d'avant n'a pas son

couvercle, et le capitaine Purnall, une main sur la roue, cherche à

opérer un biais savant. Le cadran indique 4.300 pieds.

«Le temps est épais, ce soir, murmure-t-il, tandis que, rangs sur

rangs, les nuages s'abaissent au-dessous de nous. En général, nous

trouvons un courant d'est au-dessous de trois milles, à cette époque de

l'année. Je déteste louvoyer dans la ouate.

--C'est comme Van Cutsem. Regardez-le courir sur la piste d'un biais!»

dit le capitaine Hodgson.

Un fanal de brume perce la nue à cent brasses au-dessous. La Malle de

Nuit d'Anvers fait son signal et monte entre deux nuages en train de

faire la course là-bas à bâbord, ses flancs rouge-sang sous l'éclat du

Double Phare de Sheerness. Le vent va nous prendre de l'autre côté de

la mer du Nord dans une demi-heure, mais le capitaine Purnall laisse le

bâtiment aller comme il veut, le nez à tous les points du compas au fur

et à mesure qu'il s'élève.

«Cinq mille--six, six mille huit cents»--dit le cadran de hauteur avant

que nous arrivions à trouver le courant d'est, introduits par une

tourmente de neige au niveau de mille brasses.

Le capitaine Purnall sonne les machines et retarde un peu le

modérateur. Il n'y a nul bon sens à presser le mécanisme lorsqu'Eole

lui-même nous fournit de bons nœuds pour rien. Nous voilà, cette fois,

sérieusement partis--le nez enclanché sur notre étoile d'élection. A ce

niveau, les nuages inférieurs se déploient, tous soigneusement peignés

par les doigts secs de l'est. Au-dessous encore, c'est le vigoureux

souffle de l'ouest, à travers lequel nous nous sommes élevés. Là-haut,

une membrane de brouillard en dérive vers le sud étire comme une gaze

de théâtre sur le firmament. Le clair de lune métamorphose les stratus

inférieurs en argent qui serait immaculé si notre ombre ne nous y

sous-poursuivait. Les Doubles Phares de Bristol et Cardiff (ces rayons

majestueusement inclinés au-dessus de l'embouchure du Severn) sont

droit devant nous, car nous suivons la route d'Hiver du Sud. Coventry

Central, le pivot du système anglais, frappe de bas en haut le nord,

une fois toutes les dix secondes, de sa lance de diamant; et, à un

quart ou deux par tribord de notre avant, le Leek, le grand briseur

de nuées de Saint-David's Head, promène son infaillible rayon vert

à vingt-cinq degrés de chaque côté. Il doit y avoir sur lui, par ce

temps, un demi-mille de ouate, mais cela ne saurait en rien affecter le

Leek.

«Notre planète est, si j'ose dire, surilluminée,--déclare le capitaine

Purnall à la roue, tandis que Cardiff-Bristol glisse au-dessous.--Je

me rappelle le temps des verticaux blancs ordinaires, qui se voyaient à

deux ou trois cents pieds en l'air à travers un brouillard, quand vous

saviez où les trouver. Par vrai temps de ouate ils auraient tout aussi

bien pu être sous votre chapeau. On pouvait alors facilement se perdre

en rentrant et avoir de l'agrément. Maintenant on croirait mener dans

Piccadilly.»

Il désigne du doigt les colonnes de lumière, là où les brise-nuées

percent à travers le plancher de nuées. Nous ne voyons rien des

contours de l'Angleterre, rien qu'un pavage blanc, troué en toutes les

directions de ces trappes de feu de couleurs variées--le blanc et rouge

de Holy Island--le blanc à éclat de Saint-Bee, et ainsi de suite, aussi

loin que porte le regard. Bénis soient Sargent, Ahrens et les frères

Dubois qui inventèrent les brise-nuées du monde par où nous voyageons

en pleine sécurité!

«Comptez-vous monter pour Le Shamrock?» demande le capitaine Hodgson.

Le Phare de Cork (vert, fixe) grandit à mesure que nous fonçons

dessus. Le capitaine Purnall fait signe que oui. Le trafic est chargé

par ici--le banc de nuages, au-dessous de nous, se raye de fissures

courantes de flamme, là où les bâtiments de l'Atlantique se hâtent vers

Londres, juste au-dessous de la ouate. Les malles-postes sont censées,

d'après les règlements de la Conférence, avoir pour elles la voie

libre sur cinq mille pieds de large; mais l'étranger pressé ne se gêne

pas pour prendre des libertés avec l'air anglais. _Nº 162_ s'élève au

long accent plaintif de la brise dans l'arête d'avant du gouvernail,

et nous faisons Valentia (blanc, vert, blanc), à sept mille pieds à

l'abri, en inclinant notre projecteur sur un paquebot de Washington qui

rentre.

Pas un nuage sur l'Atlantique, où de vagues méandres de crème autour

de Dingle Bay montrent que là, sous une force irrésistible, les eaux

martèlent la côte. Un gros chargeur français S.A.T.A. (Société Anonyme

de Transports Aésiens) plonge et se relève à un mille au-dessous de

nous, en quête d'une accalmie dans le continu vent d'ouest. Plus bas

encore repose un Danois désemparé; il raconte au chargeur toute son

affaire en international. Notre cadran de Communication Générale a

saisi sa palabre, et entreprend d'écouter aux portes. Le capitaine

Hodgson fait un mouvement comme pour l'arrêter, mais se retient.

«Peut-être vous plairait-il d'écouter?» dit-il.

«_Argol_ de Saint-Thomas», pleurniche le Danois. «Faites savoir

armateurs trois collets palier buttée tribord fondus. Pouvons faire

Flores comme nous sommes, mais impossible plus loin. Faut-il acheter

rechanges à Fayal?»

Le chargeur accuse réception et recommande d'intervertir les collets.

L'_Argol_ répond qu'il l'a déjà fait sans succès, et qu'il commence à

se refroidir à propos des émaillés allemands économiques pour collets

de palier de buttée. Le Français approuve cordialement, crie: «_Bon

courage, mon vieux_», et coupe la communication.

Leurs lumières s'enfoncent sous la courbe de l'océan.

«C'est un des bâtiments de la Lundt and Bleamer, déclare le capitaine

Hodgson. C'est bien fait, il ne fallait pas mettre des alliages

allemands dans leurs paliers de buttée. C'est pas lui qui sera ce

soir à Fayal! A propos, vous plairait-il de venir faire le tour de la

chambre de la machine?»

J'avais impatiemment attendu cette invitation; et, quittant avec le

capitaine Hodgson la passerelle de commandement, je le suis, en me

baissant très bas pour éviter le ventre des réservoirs. Nous savons que

le gaz de Fleury peut soulever n'importe quoi, ainsi que l'ont démontré

les fameux essais de ..89, mais sa puissance pour ainsi dire illimitée

d'expansion nécessite beaucoup de place pour les réservoirs. Il n'est

pas jusque dans cet air raréfié, où les garages de force ne soient

occupés à lui enlever un tiers de sa force d'expansion normale, et

encore faut-il modérer _162_ par un coup de plongée du gouvernail, sous

peine de voir notre vol se changer en grimpée aux étoiles. La capitaine

Purnall préfère un bâtiment trop soulevé à un bâtiment qui l'est trop

peu; mais il n'y a pas deux capitaines pour disposer leur bâtiment de

la même façon.

«Quand ce sera mon tour de prendre le quart, dit le capitaine Hodgson,

vous me verrez garer quarante pour cent de la force d'expansion du gaz,

et courir sur le gouvernail de montée. Avec une inclinaison en haut au

lieu d'une inclinaison en bas, comme vous dites. N'importe comment,

cela ira toujours. Ce n'est qu'affaire d'habitude. Suivez de l'œil

notre cadran de hauteur. Tim fait descendre le bâtiment une fois tous

les trente nœuds, avec la régularité de la respiration.»

Ainsi en témoigne le dit cadran de hauteur. En cinq ou six minutes

la flèche passe de 6.700 à 7.300. On entend le petit «szgii» du

gouvernail, et voilà retombée la flèche à 6.600, sur un biais de chute

de dix à quinze nœuds.

«Par temps lourd, vous stimulez le bâtiment tout aussi bien avec les

hélices», dit le capitaine Hodgson, lequel, faisant jouer la barre

articulée qui sépare la chambre de la machine du pont découvert, me

fait passer sur le tablier.

Là, nous trouvons le Paradoxe du Vide par la Cloison Etanche de

Fleury--que nous acceptons maintenant sans y penser--littéralement

en pleine action. Les trois engins sont des turbines de

Fleury «assisted-vacuo» H. T. et T., qui vont de 3.000 à la

limite--c'est-à-dire jusqu'au point où les ailes d'hélice font «faire

cloche» à l'air, se taillent un vide, absolument comme faisaient les

propulseurs de la marine surmenés. La limite de _162_ est basse en

raison de la petite taille de ses neuf hélices, qui, tout en étant plus

commodes que les vieux Thelussons en colloïdes, «font cloche» plus tôt.

La machine centrale, généralement employée comme renfort, ne marche

pas; aussi, les chambres de vide à turbine de bâbord et de tribord

aspirent-elles directement dans les collecteurs de retour.

Les turbines sifflent par réflexion. Des réservoirs d'expansion

surbaissés descendent, de chaque côté, les valves en forme de piliers

jusqu'aux enveloppes de turbines; et, de là, le gaz obéissant

tourbillonne à travers les spirales de palettes avec une force

qui ferait sauter les dents à une scie mécanique. Par derrière se

trouve sa propre pression tenue en laisse ou bien poussée par les

garages de force; devant lui, le vide où danse le Rayon de Fleury en

bandes violet-vert et vibrants tourbillons de flamme. Les tubes en

U juxtaposés de la chambre de vide sont en colloïde comprimé (nul

verre ne résisterait un instant à semblable tension), et un jeune

ouvrier mécanicien à lunettes teintées surveille attentivement le

Rayon. C'est le cœur même de la machine--un mystère jusqu'à ce jour.

Fleury, qui en est le père, et, plus heureux que Magniac, mourut

multi-millionnaire, ne saurait lui-même expliquer comment le petit

démon turbulent, qui frémit dans le tube en U, peut, dans la fraction

de fraction d'une seconde, transformer le souffle furieux du gaz en un

liquide glacé, vert grisâtre, qui s'écoule (vous entendez le goutte

à goutte) de l'autre extrémité du vide, par les tuyaux d'évacuation

et les collecteurs, jusqu'aux cales. Là, il revient à son état...

de gaz, j'allais dire sagace, et regrimpe au travail. Réservoir de

cale, réservoir supérieur, réservoir dorsal, chambre d'expansion,

vide, collecteur de retour (comme liquide), et de nouveau réservoir

de cale, tel est le cycle établi. Le Rayon de Fleury veille à cela;

et le mécanicien aux lunettes teintées veille au Rayon de Fleury. La

plus petite tache d'huile, la simple graisse naturelle des doigts

viendrait-elle à toucher aux pôles encapuchonnés, qu'on verrait

le Rayon de Fleury clignoter et disparaître, et qu'il faudrait

laborieusement l'édifier de nouveau, ce qui se traduit par une

demi-journée de travail, pour tout le monde, et une dépense de cent

soixante-dix et quelques livres à la charge de la G.P.O. pour les sels

de radium et autres bagatelles semblables.

«Maintenant, regardez nos collets de paliers de buttée. Vous n'y

trouverez guère d'amalgame allemand. Montés sur rubis, vous voyez», dit

le capitaine Hodgson, pendant que le mécanicien écarte l'extrémité

d'un bonnet.

Nos coussinets d'arbres sont en pierres C.M.C. (Compagnie des Minéraux

Commerciaux) porphyrisées avec autant de soin que les lentilles d'un

télescope. Ils coûtent trente-sept livres sterling chacun. Jusqu'ici on

n'est pas arrivé au terme de leur existence. Ces coussinets sont venus

du _nº 97_, qui les tenait du vieux _Dominion of Light_, lequel se les

était procurés après la perte de l'aéroplane _Perseus_, au temps où

l'on faisait encore voler des cerfs-volants en bois sur des machines à

huile!

Elles sont un reproche éclatant à tous les émaillés «ruby» allemands de

basse catégorie, et aux dangereux autant que peu satisfaisants composés

d'alumine qui séduisent les armateurs à l'affût de dividendes, et font

perdre la tête aux capitaines.

La commande du gouvernail et le garage de force du gaz placés côte

à côte sous les cadrans de la chambre de la machine sont le seul

mécanisme qui fonctionne visiblement. La première soupire de temps

à autre, en même temps que le plongeur à huile s'élève et retombe

d'un demi-pouce. Le second, emboîté et protégé comme le tube en U de

l'arrière, montre un autre Rayon Fleury, mais inversé et plus vert

que violet. Sa fonction est de garer la trop grande force d'expansion

du gaz; et, pour cela, pas besoin d'y veiller. C'est tout! Une

minuscule tige de pompe poussive et plaintive à côté d'une lampe verte

crachotante. A cent cinquante pieds à l'arrière du tunnel à toit plat

des réservoirs, une lumière violette, remuante, irrésolue. Entre eux

deux, trois tambours de turbines peints en blanc, l'air de paniers à

anguilles posés sur le flanc, accentuent les perspectives désertes. On

entend le goutte à goutte du gaz liquéfié en train de couler du vide

dans les réservoirs de la cale, et le glouc-gloc des clapets à gaz en

train de se fermer, tandis que le capitaine Purnall fait descendre

_162_ la tête la première. Le bourdonnement des turbines et le bruit de

l'air sur notre enveloppe ne sont guère plus qu'un entortillement de

ouate auprès de l'universel silence. Et nous marchons à la vitesse d'un

mille en dix-huit secondes.

De l'extrémité avant de la chambre de la machine je risque l'œil

par-dessus les hiloires du panneau dans le fourgon. Les employés de la

malle sont en train de trier les sacs de Winnipeg, de Calgary et de

Medicine Hat; mais j'aperçois un paquet de cartes à jouer tout prêt sur

la table.

Soudain une sonnette retentit: les mécaniciens courent aux soupapes des

turbines, et restent là; mais, pour rien au monde, l'esclave à lunettes

du Rayon qui brille dans le tube en U ne lèverait la tête. Il faut

qu'il veille sans bouger de sa place. Voilà que, sur un coup de frein,

nous faisons machine en arrière; on parle du haut de la Passerelle de

Commandement.

«Tim fait des signaux tant qu'il peut à propos de quelque chose,

déclare sans sourciller le capitaine Hodgson. Voyons cela.»

Le capitaine Purnall n'est plus l'homme suave que nous avons quitté, il

y a une demi-heure, mais l'autorité personnifiée de la G.P.O. Devant

nous flotte un antique cul de plomb, rapiécé en aluminium, à hélices

jumelles, des plus piteux, sans plus de droit au sentier de cinq

mille pieds que n'en a une charrette attelée d'un cheval à une route

moderne. Il porte un blockhaus «barbette» suranné--une affaire de six

pieds avec une plate-forme à garde-fou sur l'avant--et notre rayon

d'avertissement joue sur le sommet de cette tour comme la lanterne du

policeman luit sur le rôdeur du sous-sol londonien. Tel un rôdeur,

d'ailleurs, émerge un aéronaute aux cheveux hérissés et en manches de

chemise. Le capitaine Purnall ouvre violemment le colloïde pour lui

adresser quelques mots bien sentis. Il est des moments où la science ne

satisfait plus.

«Mille millions d'étoiles! Qu'est-ce que vous f...tez là, espèce de

gratte-ciel de ramoneur? crie-t-il, pendant que nous dérivons tous deux

côte à côte. Savez-vous bien que c'est un sentier de Malle? Et cela

se prétend aéronaute!... Pas même bon à colporter des petits ballons

rouges aux Esquimaux... Ton nom et ton numéro! Dépêche et descends, et

que le d....!

--Je viens d'être enlevé déjà une fois, crie d'une voix rauque, comme

un chien qui aboie, l'homme aux cheveux hérissés. Je m'en f... comme

d'une guigne, de ce que vous pouvez faire, mon beau facteur.

--Vraiment, Monsieur? Eh bien, je vais vous apprendre, moi, à ne pas

vous en f...; je vais vous remorquer le derrière en avant jusqu'à Disko

et vous démolir. Vous verrez ensuite ce que l'assurance vous dira, si

vous êtes démoli pour obstruction des voies postales? Comprenez-vous

bien cela?»

Sur quoi l'étranger beugle:

«Regardez voir mes propulseurs! Il y a eu là en bas un de ces

tourbillons qui nous a réduits à l'état de baleines de parapluie. Nous

avons été enlevés à près de quarante mille pieds! Nous ne formons plus,

à l'intérieur, qu'une vraie salade! Mon second a le bras cassé, mon

mécanicien a la tête fendue, mon Rayon s'est éteint quand les machines

se sont fracassées, et... et... de grâce, donnez-moi ma hauteur,

capitaine! Nous craignons d'être en train de tomber.

--Six mille huit cents. Pouvez-vous la maintenir?»

Le capitaine Purnall, adoucissant le ton, se penche à mi-corps en

dehors du colloïde, les yeux grands ouverts et en reniflant. L'étranger

fuit salement.

«Nous devrions, avec un peu de chance, nous trouver poussés dans

Saint-John's. Nous sommes en train, pour le moment, de tâcher

d'aveugler le réservoir d'avant; mais, tout ce qu'il fait, c'est de

rejeter le tampon, gémit le capitaine.

--Il tombe comme un boulet, dit tout bas le capitaine Purnall. Appelez

le Ballon Feu des Bancs, George.

--Notre cadran de hauteur indique qu'en nous tenant côte à côte avec le

cul de plomb, nous sommes, dans les quelques dernières minutes, tombés

de cinq cents pieds. Le capitaine Purnall pousse une aiguille, et notre

rayon signal se met à se promener dans la nuit, chatouillant l'infini

de ses vibrants jets de lumière.

«Cela atteindra toujours quelque chose», dit-il, tandis que le

capitaine Hodgson surveille le Cadran de Conversation Générale.

Il vient d'appeler le Ballon Feu des Bancs du Nord, à quelques

centaines de milles à l'ouest, et est en train d'exposer le cas.

«Je vais me tenir près de vous, rugit le capitaine Purnall à la

silhouette solitaire qui se dessine sur le blockhaus.

--Est-ce si mauvais que cela? répond-on. Il n'est pas assuré. C'est à

moi.

--J'aurais dû m'en douter, grommelle Hodgson. Le risque de l'armateur

est le pire de tous.

--Est-ce que je ne peux pas atteindre Saint-John's... pas même avec

cette brise? tremble la voix.

--Tenez-vous là, prêt à abandonner le bâtiment. Ne vous reste-t-il plus

de force ascensionnelle ni d'avant, ni d'arrière?

--Rien que les réservoirs du centre, et ils ne sont guère trop

étanches. Vous comprenez, mon Rayon s'est éteint, et...»

Il tousse dans l'exhalaison du gaz qui s'échappe.

«Pauvre Diable! (Le mot ne parvient pas jusqu'à notre ami.) Que dit le

Ballon Feu, George?

--Veut savoir s'il y a du danger pour le trafic. Dit qu'il se trouve

lui-même dans un coup de vent et ne peut quitter son poste. J'ai

lancé un Appel Général, de sorte que, même si l'on ne voit pas notre

projection, il faut toujours que quelqu'un vienne au secours... sans

quoi, c'est à nous que cela incombe! Faut-il parer nos élingues? Tenez

bon! Voici quelqu'un! Un paquebot de la ligne Planète, encore! Il sera

ici dans l'espace d'un tic tac.

--Dites-lui de tenir ses élingues prêtes, crie son frère capitaine. Il

n'y a pas grand temps à perdre... Attachez votre second! rugit-il au

cul de plomb.

--Mon second va bien. C'est mon mécanicien... il est devenu fou.

--Chassez-lui le gaz de la tête avec une clé à levier. Vite!

--Mais je peux atteindre Saint-John's, si vous restez à portée.

--Ce que vous allez atteindre, ce sont les profondeurs humides de

l'Atlantique, d'ici vingt minutes. Vous êtes à moins de cinq mille huit

cents, maintenant. Prenez vos papiers.»

Un paquebot Planète, en route vers l'Est, se soulève en une spirale

superbe et nous masque en bourdonnant. Le colloïde de sa nacelle est

ouvert, et ses élingues de transport pendent comme des tentacules.

Nous éteignons notre projection, tandis qu'il s'ajuste, en gouvernant

à un cheveu près, au-dessus du blockhaus du cul de plomb. Le second

s'en vient, le bras attaché au flanc, et dégringole dans la civière.

Un homme à l'horrible tête écarlate le suit, en criant qu'il lui faut

retourner édifier son Rayon. Le second lui affirme qu'il va trouver un

joli Rayon neuf tout prêt dans la chambre de la machine du paquebot.

La tête aux bandages monte, toute branlante d'excitation. Un garçonnet

et une femme lui succèdent. Le paquebot applaudit au-dessus de nous,

à renfort de «holà! holà, ho!» Et nous apercevons les visages des

passagers au colloïde du salon.

«Une jolie femme! A quel idiot le tour, maintenant?» fait le capitaine

Purnall.

C'est le patron qui s'en vient, nous suppliant encore de rester à

portée pour le voir atteindre Saint-John's. Le voilà qui redescend dans

l'abîme, puis revient--à quoi nous autres, petits êtres humains dans le

vide, applaudissons plus fort que jamais--avec le petit chat du bord.

En haut volent les élingues sifflantes du paquebot, dont la nacelle

se réadapte avec fracas, et qui reprend sa course pressée. Le cadran

indique moins de trois mille pieds.

Le Ballon Feu signale qu'il nous faut nous occuper de l'épave en

train de siffler maintenant son chant de mort, tandis qu'elle tombe

au-dessous de nous en longs zigzags lassés.

«Tenez le projecteur dessus, et lancez un Avis Général», dit le

capitaine Purnall, en la suivant dans sa descente.

Il n'en est nul besoin. Il n'est pas un paquebot de l'air qui ne sache

ce que veut dire cette projection verticale, et ne nous donne, à nous

et à notre curée, un large champ libre.

«Mais, elle se noiera dans l'eau, n'est-ce pas? demandè-je.

--Pas toujours, me répond-on. J'ai vu une épave tomber droit debout,

se vider de ses machines comme à travers un tamis, et voleter autour

des Sentiers Inférieurs durant trois semaines, rien que sur ses

citernes d'avant. Nous n'allons pas courir de risques. Donnez-lui le

coup de grâce, George, et ayez l'œil. Il y a du gros temps devant nous.»

Actions et réactions · 第 7 / 16 段