criblée de petits tunnels, tout encrassée de la défroque des chenilles.
Des traces lainues couraient sur les réserves de miel, les garde-manger
de pollen, les fondations, et, pis que tout, sur les nourrissons dans
leurs berceaux, au point que les balayeuses passaient la moitié de
leur temps à jeter dehors les petits corps désormais inutiles. Les
traces se terminaient en une sorte de méli-mélo visqueux sur la surface
du rayon. Les chenilles ne pouvaient s'empêcher de filer tout en se
promenant, et, comme elles se promenaient partout, elles souillaient
et trifouillaient tout. Même là où les abeilles ne s'en enchevêtraient
pas les pattes, l'odeur de rance et d'aigre qu'exhalait la chose
les faisait planter là leur travail, quoique certaines abeilles qui
s'étaient mises à pondre prétendissent que cela les encourageait à
devenir mères et, de la sorte, à maintenir un intérêt primordial dans
l'existence.
Lorsque les chenilles se changèrent en phalènes, elles se
lièrent d'amitié avec les Phénomènes toujours de plus en plus
nombreux--albinos, pattes-mêlées, amalgames unioculés, faux-bourdons
sans physionomie, semi-reines et sœurs pondeuses; et la troupe toujours
diminuante du vieux fonds perdait le duvet et s'éraillait l'aile à
nourrir ces étranges fardeaux.
La plupart des Phénomènes ne voulaient pas et beaucoup, à cause de
leurs vices de conformation, ne pouvaient pas venir à bout d'une
journée de travail aux champs; mais les Teignes, toujours fourrées
sur les rayons à couvain, leur trouvaient de faciles occupations
intérieures. Un albinos, par exemple, divisa le nombre de livres de
miel en réserve par le nombre d'abeilles habitant la Ruche, et démontra
que si chaque abeille ne recueillait du miel que sept minutes trois
quarts par jour, elle aurait le reste du temps pour elle, et pourrait
accompagner les faux-bourdons en leurs vols nuptiaux. Les faux-bourdons
trouvèrent la chose mauvaise.
Un autre, un faux-bourdon sans yeux, sans même d'antennes, déclara que
toutes les cellules à couvain devraient être des cercles parfaits, de
façon à n'empiéter ni chez la nymphe ni chez les ouvrières. Il démontra
que la vieille cellule à six pans était uniquement due à ce que les
ouvrières construisent l'une contre l'autre sur chaque paroi opposée
du mur, et que si l'on supprimait ces empiètements, du coup l'on
supprimerait les angles qui enlèvent à la vie son accord harmonieux.
Quelques abeilles firent l'essai du nouveau plan pendant un certain
temps, et s'aperçurent qu'il coûtait huit fois plus de cire que le
vieux devis à six côtés; et, comme on ne laissait jamais une grappe se
former pour fabriquer de la cire en paix, la vraie cire était rare.
Toutefois, elles suppléèrent à leur tâche au moyen de vernis volé à
des cercueils neufs dans les enterrements, ce qui leur fit quelque peu
mal au cœur. Puis elles se mirent à prélever un tribut à la ronde sur
les raffineries et les brasseries, trouvant que c'était le moyen le
plus commode de se procurer des matériaux; et il va sans dire qu'une
fois en provision le mélange de glucose et de bière fermenta et gonfla
les cellules au point de les déformer, sans parler de l'abominable
odeur qui s'en dégagea. Il y en eut parmi les abeilles saines pour les
avertir que le bien mal acquis ne profite jamais. Mais les Phénomènes,
les entourant aussitôt, les pressèrent à mort. C'était une façon de
châtier dont elles raffolaient presque autant que de manger, bien qu'à
ce dernier égard elles attendissent tout des abeilles saines. Chose
assez curieuse, le vieil instinct séculaire de loyauté et de dévouement
envers la Ruche faisait que celles-ci se prêtaient à cet abus, plutôt
que d'obéir au bon sens qui leur conseillait de s'esquiver pour se
joindre à quelque fonds bien portant du rucher.
«Eh bien, qu'en dis-tu, du travail de sept minutes trois quarts?
demanda, un jour, Mélissa, en rentrant. J'y ai passé cinq heures, et je
n'ai qu'une demi-charge.
--Oh! la Ruche vit du miel de ruche, que la Ruche produit, dit un
Phénomène aveugle, accroupi dans une cellule à provisions.
--Mais le miel se recueille dehors sur les fleurs, parfois à deux
milles d'ici, s'écria Mélissa.
--Pardonnez-moi, dit la chose aveugle, en pompant de toutes ses forces.
Mais, ceci est la Ruche, n'est-ce pas?
--Cela l'était. Pour le plus grand malheur, cela l'est.
--Et le miel de ruche est ici, n'est-ce pas?»
La Chose ouvrit une nouvelle cellule à provisions pour le prouver.
«Ou...ui; mais sur le pied d'un pareil impôt, il n'y sera pas
longtemps, dit Mélissa.
--Les impôts n'ont rien à voir avec lui. Cette Ruche-ci produit le
miel de ruche. Vous autres, braves gens, ne semblez jamais saisir la
simplicité économique qui est la base de toute existence.
--Bon sang de bon sang! s'écria Mélissa. As-tu jamais dépassé le seuil
de la porte?
--Non, certes. Les yeux de l'insensé sont au bout de la terre[12]. Les
miens sont dans ma tête.»
[Note 12: _Proverbes_, ch. XVII, verset 24.]
Il se gorgea à en devenir bouffi.
Mélissa chercha un refuge dans son ingrat travail des champs, et
raconta l'histoire à Sacharissa.
«Peuh! dit cette abeille avisée, en se démenant autour d'une vieille
bique de chardon. Raconte-nous du neuf. La Ruche en est pleine de comme
lui.
--Comment cela finira-t-il? Tout le miel s'en va sans qu'il en arrive
d'autre. Les choses, c'est évident, ne sauraient durer longtemps ainsi!
dit Mélissa.
--Bah! repartit Sacharissa, je sais maintenant ce que pensent les
faux-bourdons à la veille d'être tués. Courte et bonne pour moi!
--Si seulement elle était bonne! Mais pense à ces terribles Phénomènes,
bancroches et solennels, qui nous attendent à la maison, rampant,
grimpant, prêchant, et salissant tout dans l'ombre.
--Cela m'inquiète moins que leurs sottes rengaines, après qu'ils se
sont fait nourrir par nous, sur le _travail parmi les jasmins et les
roses_, dit Sacharissa des profondeurs d'une campanule passée.
--Pas moi. Et notre Reine? demanda Mélissa.
--Acceptant facilement son désespoir, comme toujours. Mais elle pond
son œuf par-ci par-là.
--Vraiment?»
Mélissa, d'une secousse, sortit à reculons de la campanule voisine.
«Suppose, présentement, que nous autres, bonnes ouvrières, nous
essayions d'élever une princesse dans quelque coin bien propre?
--Tu aurais du mal à en trouver un. La Ruche n'est que teignes et
ordures. Mais, quoi?
--Une princesse pourrait nous rendre service au moment de cette Voix
derrière le Voile dont parle la Reine. Et tout vaut mieux que de
travailler pour des Phénomènes qui chantent les louanges du travail
dont ils sont incapables, et gâchent ce que nous rapportons à la maison.
--Bah! fit Sacharissa. Je marche avec toi, histoire de rire. Les
Phénomènes nous presseraient à mort, s'ils savaient cela. Rentrons, et
à l'œuvre.
La place manque pour raconter comment Mélissa, remplie d'expérience,
trouva un cadre écarté, tellement sali, tellement maltraité par les
essais abandonnés de construction de cellules que les abeilles,
par simple pudeur, jamais n'y mettaient les pattes. Comment, dans
cette ruine, elle ébaucha une cellule royale de bonne cire, qu'elle
défigura à l'aide de décombres au point de lui donner l'apparence du
plus abandonné des kopjes. Comment elle décida la Reine désespérée
à faire un suprême effort et à pondre un œuf méritoire. Comment
la Reine obéit et en mourut. Comment sa carcasse efflanquée fut
jetée aux ordures, et comment une multitude de sœurs pondeuses s'en
allèrent de côté et d'autre, semant des œufs de faux-bourdon où bon
leur semblait, et déclarant qu'il n'était plus besoin de Reines.
Comment, à l'abri de cette confusion, Sacharissa apprit à certaines
jeunes abeilles à dresser certaines abeilles nouveau-nées dans l'art
presque perdu de fabriquer la bouillie royale. Comment le nectar à ce
destiné s'obtint au prix d'heures passées sous la morsure de vents
glacés. Comment l'œuf caché se prouva conforme aux espérances--non
pas un œuf de faux-bourdon, mais un œuf de princesse du sang. Comment
il fut recouvert, et comment on travailla désespérément à alimenter
et suralimenter les Phénomènes maintenant pullulants, de peur que la
moindre interruption dans les fournitures de vivres ne les poussât
à entreprendre des recherches; ce qui, avec leurs rengaines sur le
travail, était leur amusement favori. Comment, en une heure propice,
par une nuit sans lune, la princesse apparut,--une princesse, oui-da,
et comment Mélissa la fit passer clandestinement dans un magasin à
miel, obscur et vide, afin d'y attendre son heure; et comment les
faux-bourdons, devinant sa présence, vinrent rôder en chantant les
profondes et impudiques chansons d'amour d'antan--au scandale des sœurs
pondeuses qui n'aiment pas le mâle. Tout cela, vous le trouverez écrit
dans le Livre des Reines, lequel on tient enfermé au creux du grand
frêne Ydrasil.
Au bout de quelques jours, le temps changea de nouveau pour devenir
magnifique. Il n'était pas jusqu'aux Phénomènes qui ne se joignissent
à la foule en train de prendre l'air sur la planchette d'abordage, et
ne chantassent le _travail parmi les jasmins et les roses_, à faire
croire, pour une oreille inexercée, que c'était le bourdonnement d'une
ruche à l'œuvre. La vérité, c'était que le miel se trouvait depuis
longtemps mangé. On vivait au jour le jour sur les efforts d'une
poignée de bonnes abeilles, tandis que la Teigne rongeait et consumait
encore leur cire archi-perdue. Mais les bonnes abeilles se gardaient
d'en parler. Elles savaient que, dans le cas contraire, les Phénomènes
organiseraient quelque réunion et les presseraient à mort.
«Pour lors, vous voyez ce que nous avons fait, dirent les Teignes. Nous
avons créé tout à nouveau: matériel, entente, type, comme nous l'avions
promis.
--Et de nouveaux aperçus pour nous, dirent les sœurs pondeuses d'un
air satisfait. Vous nous avez montré la vie sous un nouvel aspect,
essentiel et souverain.
--Mieux que cela, chantèrent les Phénomènes, en se chauffant au
soleil. Vous avez créé un nouveau ciel et une nouvelle terre. Un ciel
sans nuages et accessible (c'était par un soir d'août accompli), et
une terre fertile en jasmins et en roses, qui n'attendent que notre
honnête labeur pour se voir tous convertis en richesses. L'... heu...
Aster, et le Crocus, et la... heu... Cardamine _en leur saison_[13],
le Chrysanthème _selon son espèce_[14], et la Boule de Neige _en toute
abondance_[15], par-dessus le marché.
[Note 13: _Job_, ch. V, v. 26.]
[Note 14: _Genèse_, ch. I, v. 11.]
[Note 15: _Genèse_, ch. I, v. 21.]
--O saint Hymette! dit Mélissa, frappée d'horreur. Je savais qu'ils
ignoraient comment se faisait le miel, mais ils ont oublié l'ordre de
succession des Fleurs! Qu'adviendra-t-il d'eux?»
Une ombre se projeta sur la planchette d'abordage. C'était le Maître
de Ruches et son fils qui s'en venaient par là. Les Phénomènes se
retirèrent, et une Voix derrière un Voile prononça:
«J'ai négligé la vieille ruche trop longtemps. Donne-moi l'enfumoir.»
Mélissa entendit, et d'un trait franchit la porte.
«Venez, oh! venez! cria-t-elle. C'est la fin prédite par la vieille
Reine. Venez, princesse!
--Vraiment, vous êtes d'un archaïsme qui dépasse la permission, dit un
Phénomène dans une galerie. Un nuage, j'admets, qui aura passé devant
le soleil; pas de quoi, pour cela, prendre une attaque de nerfs. Mais,
par-dessus tout, pourquoi les princesses à l'heure où nous sommes?
Vous rendez-vous compte que c'est l'heure du five o'clock communal?
Bourdonnons le bénédicité.»
Mélissa passa sans répondre, sur ses six pattes. Sacharissa avait couru
à ce qui restait du rayon de couvain fécondé.
«Sauve-qui-peut! cria-t-elle d'un bout à l'autre de sa brune étendue.
Nourrices, gardes, ventileuses, balayeuses... dehors! Laissez les
mômes. Ils sont mieux morts. Dehors, avant la lumière et la fumée
asphyxiante!»
Le premier appel, clair et intrépide, de la princesse (Mélissa l'avait
trouvée) s'éleva et résonna à travers tous les cadres:
«_La Reine le veult! Essaime! Essai-aime! Essai-ai-aime!_»
La Ruche chancela sous le tonnerre déchirant d'une couette collée qu'on
arrachait de force.
«Ne vous inquiétez pas, mes chéries, dirent les Teignes. C'est notre
affaire. Levez les yeux et vous verrez l'aurore des Temps Nouveaux.»
De la lumière apparut au sommet de la Ruche, comme la Reine l'avait
prophétisé--une lumière crue sur les abeilles en ébullition.
Sacharissa ramassa son arrière-garde, laquelle coulait du cadre, tête
baissée, et rejoignit le détachement de la princesse, en train de se
frayer un chemin vers la porte. Maintenant, la panique était à son
comble, et il n'était pas une bonne abeille qui ne se trouvât sous
l'étreinte de trois Phénomènes au moins. Le premier instinct d'une
abeille qui a peur, c'est de fondre sur les réserves et de se gorger de
miel; mais il ne restait pas de réserves, de sorte que les Phénomènes
livraient combat aux bonnes abeilles.
«Il nous faut à manger, ou nous allons mourir! crièrent-ils en
grimpant, s'accrochant et glissant, tandis que les silencieux
perce-oreille, effarouchés, et les araignées minuscules se prenaient
dans leurs pattes.
--Pensez à la Ruche, traîtresses! La Ruche sacrée!
--C'est avant, qu'il fallait y penser! crièrent les bonnes abeilles.
Restez pour voir l'aurore de vos Temps Nouveaux.»
Elles atteignirent enfin la porte par-dessus les frêles corps de
beaucoup à la formation desquels elles avaient contribué.
«En avant! Dehors! Là-haut! rugit Mélissa dans l'oreille de la
princesse. Pour le salut de la Ruche! Au Vieux Chêne!»
La princesse quitta la planchette d'abordage, accomplit un cercle,
s'élança à la plus basse branche du Vieux Chêne, et son petit essaim
royal--vous l'eussiez couvert d'une chope--suivit, s'accrocha et resta
là, pendu.
«Tenez serré! dit Mélissa haletante. Les vieilles légendes se sont
vérifiées. Regardez!»
La Ruche se trouvait à demi cachée par la fumée à travers laquelle on
voyait des formes se mouvoir. On entendit le craquement empoissé d'un
cadre que l'on vit se hausser et tournoyer entre des mains énormes--une
horreur pustuleuse, ventrue, irrémédiable de cire grise, de couvain
corrompu et de petites cellules de mâles, le tout couvert de Phénomènes
rampants, étrangers au soleil.
«Mais ce n'est pas une ruche! C'est tout un muséum d'histoire
naturelle», dit la Voix derrière le Voile.
Ce n'était que le Maître de Ruches parlant à son fils.
«On ne peut leur en vouloir, mon père, dit une seconde voix. Elle est
pourrie de Teignes. Voyez!»
Un autre cadre sortit. Un doigt fourgonna dedans, et tout se dispersa
en paillettes bruissantes, en pourriture de cendres.
«Le cadre numéro quatre! C'était jadis le rayon chéri de votre mère,
chuchota Mélissa à la princesse. Je l'ai vue y pondre quelques bons
œufs.
--N'êtes-vous pas en train de confondre le _pourquoi_ et le _parce
que_? dit le Maître de Ruches. La Teigne ne réussit que lorsque des
abeilles faibles la laissent entrer.»
Un troisième cadre crépita et apparut à la lumière.
«Tout cela est plein de couvain d'ouvrières pondeuses. Cela n'arrive
jamais que lorsque le fonds s'est affaibli. Phuu!»
Il le frappa sur son genou comme un tambourin, et le cadre s'éparpilla
en miettes.
Le petit essaim tressaillit en regardant les nymphes de faux-bourdons
nains se démener faiblement sur l'herbe. Plus d'une bonne abeille avait
été de service sur ce cadre, sachant trop bien que son travail était
inutile; mais la destruction d'un travail même inutile décourage le bon
ouvrier qui en est témoin.
«Non, il y a encore de l'espoir, dit la seconde voix. Voici une cellule
de Reine!
--Mais elle est cachée au diable parmi... Qu'est-ce qui a bien pu
arriver à ces bestioles-là? On dirait qu'elles ne connaissent plus leur
_a_ _b_ _c_.»
Le père montra le cadre où les abeilles avaient fait l'expérience de la
cellule circulaire. On eût dit la tête grêlée d'un champignon vénéneux
sur son déclin.
«Elles n'ont pas tout oublié, corrigea le fils. Il y a une rangée, au
moins, de cellules parfaites.
--Mon travail, se dit Sacharissa. Je suis contente de voir l'Homme me
rendre justice avant...»
Ce cadre, lui aussi, se vit fracassé et jeté sur le tas des autres et
des couettes infestées de perce-oreille.
Au fur et à mesure que les cadres se suivirent, l'essaim assista à la
mise au jour, à l'examen public et à la destruction de tout ce qui
avait été bien ou mal fait dans les moindres recoins de sa Ruche depuis
des générations. Il se trouvait tel rayon noir, si vieux qu'elles
avaient oublié où il pendait; tel rayon à provisions verni d'orange,
de fauve et d'ocre, construit comme les abeilles avaient coutume de
construire avant le temps des fondations artificielles; et il y avait
un nouveau travail, petit, blanc, fragile. Il y avait feuilles sur
feuilles de rayons à couvain unis, aplanis, qui avaient, en leur temps,
renfermé des milliers et milliers d'ouvrières anonymes; des morceaux
de rayon à faux-bourdons démodé, large et haut d'épaulement, montrant
la taille où l'on comptait voir atteindre la nymphe des faux-bourdons;
et deux magasins à miel profonds de deux pouces, magasins vides, mais
encore de toute beauté; le tout formant un amalgame gluant de raclure
de cire tire-bouchonnée sur les fils métalliques, de demi-cellules,
d'essais abandonnés, ou de cellules grandioses, faibles de parois,
composites, rafistolées à renfort de décombres et coiffées d'ordures.
Bon ou mauvais, chaque pouce en était à ce point criblé de galeries de
teigne qu'il éclatait en nuages de poussière lorsqu'on le lançait sur
le tas.
«Oh! voyez! s'écria Sacharissa. La Grande Flambée qu'a prédite notre
Reine. Qui saurait en soutenir la vue?»
Une flamme lécha le monceau de décombres, et elles sentirent l'odeur de
la cire qui roussit.
Les Figures s'accroupirent, soulevèrent la Ruche, et la secouèrent sens
dessus dessous au-dessus du bûcher. Il s'en échappa toute une cascade
de Phénomènes, de fragments de rayons brisés, d'écailles, de duvet et
de nymphes, qui crépita, sifflota, péta un tantinet; après quoi les
flammes s'élevèrent en grondant, et anéantirent tout cet aliment.
«Il faut désinfecter, dit une voix. Va me chercher une mèche soufrée.
Veux-tu?»
La carcasse de la Ruche fut remise en place, une lumière installée
dans son vide gluant; les Figures la reconstruisirent étage par étage,
en fermèrent l'entrée, et s'en allèrent. L'essaim regarda la lumière
filtrer toute la longue nuit à travers les fentes. A l'aube, une Teigne
s'en vint voleter impudemment par là.
«Il y a eu erreur de calcul au sujet des Temps Nouveaux, mes très
chères, fit-elle; on ne saurait s'attendre à voir les gens parfaits du
premier coup. Ce fut notre méprise.
--Non, la méprise fut tout entière la nôtre, dit la princesse.
--Pardonnez-moi, repartit la Teigne. Quand on songe à l'énorme
bouleversement... appelez-le bon ou mauvais... que notre influence a
amené, vous admettrez bien que nous, et nous seules...
--Vous? répondit la princesse. Notre fonds manquait de force. C'est
ce qui fait que vous êtes venues... comme serait venue toute autre
maladie. Tenez bon, là, vous tous, mon petit peuple!»
Lorsque le soleil se leva, les Figures Voilées s'en vinrent, et
aperçurent à l'extrémité de la branche leur essaim qui attendait
patiemment en vue de la vieille Ruche--une poignée--mais prêt à
recommencer.
PAR LA MALLE DE NUIT
UNE HISTOIRE DE L'AN DEUX MILLE DE L'ÈRE CHRÉTIENNE
A neuf heures, par un soir orageux d'hiver, je me tenais sur les
paliers inférieurs de l'une des tours de départ pour l'étranger de la
G.P.O.[16]. Mon intention était d'aller faire un tour à Québec par la
«_Malle-Poste 162_, ou telle autre désignée»; et ce fut le Directeur
Général des Postes en personne qui contresigna l'ordre.
[Note 16: _General Post Office._ En français: Direction Générale
des Postes.]
Ce talisman ouvrit toutes portes, jusqu'à celles du caisson
d'expédition, au pied de la tour, où l'on était en train de délivrer
le courrier du continent tout trié. Les sacs gisaient encaqués comme
des harengs dans les longues nacelles grises que notre G.P.O. appelle
encore «fourgons». Cinq de ces «fourgons» furent remplis sous mes yeux,
et lancés par les coulisses pour aller se faire cadenasser à leurs
malles en train d'attendre à trois cents pieds plus près des étoiles.
Du caisson d'expédition je fus conduit par un fonctionnaire aussi
courtois que prodigieusement savant--Mr. L.L. Geary, second expéditeur
de la route de l'Ouest--à la Chambre des Capitaines (voilà qui éveille
un écho de vieille romance), où les capitaines de la malle s'en
viennent au moment de prendre leur service. Il me présente au capitaine
du _162_--le capitaine Purnall, ainsi qu'à sa relève, le capitaine
Hodgson. L'un, petit et brun; l'autre, fort et rouge; mais nantis
chacun de ce regard concentré et méditatif, caractéristique des aigles
aussi bien que des aéronautes. Vous pouvez voir cela dans les portraits
de nos coureurs professionnels, depuis L. V. Rautsch jusqu'à la petite
Ada Warrleigh--cette insondable abstraction des yeux habituellement
tournés vers l'espace nu.
Sur le tableau enregistreur de la Chambre des Capitaines, les flèches
palpitantes d'une vingtaine d'indicateurs enregistrent, degré par
degré géographique, la marche de tout autant de bâtiments en cours de
rentrée. Le mot «Cap» s'en vient barrer la face d'un cadran; un gong
retentit: la malle du milieu de chaque semaine du Sud Afrique vient
de rentrer aux Tours d'Arrivée de Highgate. C'est tout. Cela rappelle
d'une façon comique cette traîtresse de petite sonnette, qui, dans les
greniers des colombophiles, notifie le retour d'un _habitué_.
«Voici l'heure d'appareiller, dit le capitaine Purnall. (Et l'on nous
lance par l'ascenseur des passagers au sommet des tours d'expédition.)
Notre fourgon viendra s'adapter dès qu'il sera rempli et que les
employés seront à bord...»
_Nº 162_ nous attend dans la cale E au plus haut palier. La grande
courbe de son dos luit sous les lumières à l'instar d'un verglas, et
quelque minuscule altération d'assiette fait qu'il se balance un peu
dans ses saisines.
Le capitaine Purnall fronce le sourcil et pénètre à l'intérieur. Avec
un doux sifflement, _162_ vient s'arrêter de niveau comme une règle.
De son cache-nez d'hiver d'Atlantique Nord (brillant d'usure comme un
diamant à force de forer d'innombrables lieues de grêle, de neige et
de glace) à l'entrée du tube d'étambot de ses trois arbres d'hélices
extérieurs, il y a quelque chose comme deux cent quarante pieds. Sa
largeur extrême hors bordage est de trente-sept. Comparez cela aux neuf
cents pieds de long sur quatre-vingt-quinze de large de n'importe quel
paquebot dernier cri, et vous vous rendrez compte de la force qui,
à travers tous les temps, doit pousser pareille coque à plus que la
vitesse, en cas d'urgence, du _Cyclonic_!
L'œil ne relève pas une couture dans le placage de l'enveloppe, à part
le cheveu de fêlure du gouvernail d'avant--le gouvernail de Magniac,
qui nous a assuré l'empire de l'air instable, et a laissé son inventeur
sans le sou et presque aveugle. Il est calculé selon la courbe d'
«aile de mouette» de Castelli. Levez fractionnellement quelques pieds
de cette presque invisible enveloppe, et le bâtiment fera des embardées
de cinq milles à bâbord ou tribord avant qu'on s'en rende maître de
nouveau. Mettez barre toute, et le voici qui revient dans son sillage
comme une mèche de fouet. Poussez le tout en avant--il suffit pour cela
d'un simple attouchement à la roue--et le voici qui glisse à volonté
en haut ou en bas. Ouvrez le cercle complet du gouvernail, et vous le
voyez présenter à l'air une tête de champignon qui le fera s'arrêter
net à moins d'un demi-mille.
«Oui,--dit le capitaine Hodgson, répondant à ma pensée,--Castelli
croyait avoir découvert le secret de se rendre maître des aéroplanes,
alors qu'il avait seulement trouvé le moyen de gouverner les ballons
dirigeables. Magniac, inventa son gouvernail afin d'aider les bâtiments
de guerre à s'enfoncer l'un l'autre; la guerre passa de mode, et
Magniac, lui, passa au cabanon, parce qu'il prétendait ne plus pouvoir
servir son pays. Je me demande si aucun de nous sait jamais où
réellement il va.
--Si vous voulez voir adapter le «fourgon», vous feriez bien
d'embarquer. Voici l'heure,» dit Mr. Geary.