«Haï-yaï-yaï-yaï!» chantait Vixen, comme nous opérions d'un trait les

tournants. «Tout-tout-tout!» faisait la trompette du conducteur aux

endroits dangereux, et «yaou! yaou! yaou» aboyait Garm. Kadir Buksh,

sur le siège de devant, souriait. Il n'était pas jusqu'à lui qui ne

se sentît bien aise d'échapper à la chaleur des Plaines en train de

mijoter dans la buée derrière nous. De temps à autre nous rencontrions

quelque connaissance en train de redescendre à son travail. «Quel temps

fait-il, en bas?» demandait l'homme. Et je criais: «Plus chaud que la

braise. Quel temps fait-il là-haut au-dessus?» «Délicieux!» criait-il

derrière lui. Et nous continuions d'aller.

Tout à coup, Kadir Buksh dit par-dessus son épaule:

«Voici Solon!»

Et Garm, couché la tête sur mon genou, n'en continua pas moins de

ronfler.

Solon est un petit cantonnement peu agréable, mais qui a l'avantage

d'être frais et salubre. C'est un endroit tout nu, exposé aux vents; et

l'on s'arrête généralement à une petite hôtellerie, près de là, pour

manger quelque chose.

Je descendis et pris les deux chiens avec moi, pendant que Kadir Buksh

préparait le thé. Un soldat nous avertit que nous trouverions Stanley

«par là-bas», en désignant de la tête une colline nue et glaciale.

Quand nous en atteignîmes le sommet, nous aperçûmes ce Stanley, qui

m'avait causé tout ce tracas, assis sur un rocher, le visage dans les

mains, et son manteau flottant très lâche autour de lui. Jamais je ne

vis rien de si abandonné, de si abattu, que ce pauvre petit homme, tout

seul, tout recroquevillé et pensif, sur le grand versant morose.

Ici, Garm me quitta.

Il partit sans un mot, et, autant que je pus voir, sans remuer les

pattes. Il vola à travers l'espace comme un météore, et j'entendis son

«ploff», lorsqu'il s'abattit sur Stanley, renversant le petit homme

les quatre fers en l'air. Ils roulèrent pêle-mêle sur le sol, criant,

jappant et s'étreignant. Je ne sus plus distinguer l'homme du chien

jusqu'au moment où Stanley se releva tout balbutiant.

Il me raconta qu'il avait souffert par ci par là de la fièvre, et

qu'il était très faible. Il avait bien l'air de tout cela; mais, dans

le temps où je les observais, l'homme et le chien parurent tous deux

regrandir à leurs tailles naturelles, exactement comme des pommes

séchées regonflent dans l'eau. Le chien était sur l'épaule de l'homme,

sur sa poitrine et sur ses pieds tout à la fois, de sorte que la

voix de Stanley n'arrivait qu'à travers un nuage de Garm--de Garm

suffoquant, sanglotant, bavant. Stanley, d'ailleurs, ne dit rien de

clair, à mon sens, sinon qu'il s'était cru sur le point de mourir,

mais que maintenant il se sentait tout à fait bien, et n'allait plus

renoncer à Garm en faveur de quiconque ne serait point Belzébuth en

personne.

Puis il déclara qu'il avait faim, qu'il avait soif, et se sentait

heureux.

Nous descendîmes prendre le thé à la petite hôtellerie, où Stanley se

bourra de sardines et de gelée de framboises, de bière, de mouton froid

et de pickles, dans les moments où Garm ne grimpait pas sur lui. Après

quoi Vixen et moi nous nous apprêtâmes à poursuivre notre chemin.

Garm vit tout de suite ce qu'il en était. Il me dit adieu par trois

fois, en me tendant les deux pattes, l'une après l'autre, et en me

sautant à l'épaule. Il nous escorta encore, en chantant des hosannas à

tue-tête durant un mille sur la route. Après quoi il courut rejoindre

son maître.

Vixen n'ouvrit pas la gueule; mais, le froid crépuscule arrivant, et

comme on apercevait les lumières de Simla au loin dans la montagne,

elle souffla du nez sur le devant de mon manteau. Je le déboutonnait,

et la fourrai dedans. Elle eut alors un petit reniflement de béatitude,

et tomba profondément endormie, la tête sur mon sein, jusqu'au moment

où nous débarquâmes à Simla, deux des quatre plus heureuses gens du

monde, ce soir-là.

LA RUCHE MÈRE

Si le fonds n'eût été vieux et encombré, jamais la Teigne[10] n'y

eût pénétré; mais où il y a pléthore d'abeilles sur le rayon, là

nécessairement surviennent la maladie ou les parasites. La chaleur

de la ruche s'était élevée avec la miellée de juin, et, quoique les

ventileuses travaillassent à entretenir la fraîcheur, au point d'en

avoir mal aux ailes, tout le monde souffrait.

[Note 10: La «teigne», en apiculture, est la _galleria cereana_

(gallérie de la cire) ou fausse teigne des ruches.]

Une jeune abeille grimpa la planchette d'abordage toute poissée et

toute piétinée:

«Faites excuse, dit-elle, mais c'est mon premier vol de miel. Vous

seriez bien aimable de me dire si c'est ma...

--Ta ruche? brusqua la Sentinelle. Oui! Rentre, et va-t'en bourdonner

dans ton fumier de couvain! A une autre!

--Peuh!» s'écrièrent une demi-douzaine de vieilles ouvrières aux nerfs

aussi usés que les ailes.

Et il y eut un instant de lutte et de murmure.

La petite Teigne grise, blottie dans une fente de la planchette

d'abordage, avait passé toute la journée à guetter cette occasion. Elle

s'insinua comme une ombre, et sachant que les anciennes lui feraient

opérer demi-tour incontinent, s'esquiva dans un cadre de couvain,

où les novices, qui n'avaient encore vu ni les vents souffler ni se

balancer les fleurs, causaient politique. Ici, elle était sauve,

attendu que la jeune abeille tolérera toujours n'importe quelle espèce

d'intrus. Derrière elle s'en venait l'abeille qui avait essuyé l'argot

de la Sentinelle.

«Et qu'est-ce que tu dis du monde? demanda une compagne.

--Rien de fameux! J'apporte une pleine charge de tout ce qu'il y a de

bon en denrée, et voilà que la Sentinelle m'envoie «bourdonner dans mon

sale couvain!»

Elle s'assit dans le courant d'air frais qui passait sur les rayons.

«Il fallait entendre, dit d'une voix soyeuse la Teigne, le ton qu'a

pris la Sentinelle pour insulter notre sœur. Toute la communauté en a

été révoltée.»

Elle pondit un œuf. C'était pour cela qu'elle s'était introduite.

«Il y a eu, en effet, un peu de chahut à la porte, dit en riant

Mélissa. Vous étiez là, mademoisel... le?...»

Elle ne savait comment au juste s'adresser à la svelte étrangère.

«Ne m'appelez pas «mademoiselle». Je suis une sœur pour tous les

affligés... une simple sœur converse. Le cœur m'a saigné de vous voir

courbée sous votre fardeau.»

La Teigne caressa Mélissa de ses délicates antennes, et pondit un autre

œuf.

«Mais on ne pond pas ici! s'écria Mélissa. Vous n'êtes pas Reine.

--Ma chère petite, je vous donne ma parole d'honneur la plus solennelle

que ce ne sont pas des œufs. Ce sont mes principes, et me voici prête à

mourir pour eux. (Elle éleva un peu la voix pour dominer le bruissement

mêlé de va-et-vient qui l'entourait.) S'il vous plaisait de me tuer,

vous savez, ne vous gênez pas.

--Voyons, ne sois pas méchante, Mélissa, dit une jeune abeille,

impressionnée par les chastes plis de l'aile dont la Teigne voilait sa

ponte incessante.

--Moi! Mais, je n'ai rien fait, repartit Mélissa. C'est elle qui fait

tout.

--Ah! ne vous préparez pas de remords pour l'avenir, et, quoi qu'il

arrive, inscrivez-moi sur la page de ceux qui auront chéri leurs

compagnons de labeur.»

Tout en pondant son œuf à chaque sanglot, la Teigne recula dans un

rassemblement de jeunes abeilles, et laissa Mélissa perplexe et

ennuyée. Alors, celle-ci éleva sa petite voix pour crier:

«Vivres!»

Et cela jusqu'à ce qu'une équipe de chargeuses d'alvéoles la hélât; sur

quoi elle leur laissa sa charge.

«Je crains de t'avoir envoyée coucher, tout à l'heure, dit une voix

par-dessus son épaule. Je viens de faire trois heures de faction à la

porte, et on enverrait, après cela, coucher la Reine elle-même. Tu ne

m'en veux pas?

--Pas le moins du monde, répondit gaiement Mélissa. Je serai moi-même

de faction un de ces jours. Et maintenant, qu'est-ce qu'il faut faire?

--On parle de papillons Tête-de-Mort. Envoie une équipe de jouvencelles

à la porte, et dis-leur de la rétrécir à l'aide d'une couple de forts

piliers de raclure de cire. Cela va surchauffer la Ruche, mais nous ne

pouvons pas avoir de ces Têtes-de-Mort en pleine miellée.

--Par mes ailes! je te crois!»

Mélissa nourrissait toute la haine héréditaire d'une bonne et brave

abeille contre ce gros larron des ruches, criard et emplumé.

«Debout! cria-t-elle dans les lignes des jouvencelles. Toutes celles

d'entre vous qui ne nourrissent pas, oust! Des piliers de raclure de

cire pour la po...orte!»

Elle chanta l'ordre tout au long.

«Bêtises, que tout cela! repartit une duveteuse abeille d'un jour.

D'abord, je n'ai jamais entendu parler de Tête-de-Mort entrant dans

une ruche. Les gens ne font pas de ces choses-là! En second lieu,

construire des piliers pour les empêcher d'entrer, c'est pure malice

de Cypriotes, indigne d'abeilles britanniques. En troisième lieu,

fiez-vous au Tête-de-Mort, il se fiera à vous. La construction de

piliers indique le manque de confiance. Notre chère sœur en gris le dit

bien.

--Oui. Les piliers n'ont rien d'anglais, ne sont qu'une provocation, et

constituent une perte de cette cire nécessaire à des fins plus hautes

et plus pratiques, dit la Teigne, du fond d'une cellule à provisions

vide.

--La sûreté de la Ruche est la chose la plus haute dont j'aie entendu

parler. Vous n'allez pas nous apprendre à refuser le travail? fit

Mélissa.

--Vous m'interprétez mal, comme toujours, ma jolie. Le travail est

l'essence de la vie; mais faire la dépense d'une vitalité précieuse et

fragile, jointe à un réel labeur, pour conjurer un danger imaginaire,

voilà qui est d'une navrante absurdité! Si je peux seulement enseigner

ici un... un peu de tolérance... un peu de bonté naturelle vis-à-vis de

ce vieux loup-garou que vous appelez Tête-de-Mort, je n'aurai pas vécu

en vain.

--Pour sûr, qu'elle n'a pas vécu en vain, la pauvre chérie! s'écrièrent

vingt abeilles à la fois. Tu vois bien que c'est une sainte, Mélissa!

Elle se consacre uniquement à propager ses principes, et... et... ce

qu'elle est gentille!»

Une vieille abeille déplumée s'en vint vers le rayon:

«Les ingénieurs, à la porte! Allez-vous-en me mâcher de la raclure de

cire. Oust!» dit-elle.

La Teigne s'éclipsa.

Les jeunes abeilles descendirent du cadre en troupe, toutes

chuchotantes.

«Qu'est-ce qu'il leur prend? dit l'ancienne. Pourquoi s'appellent-elles

«mon petit chou» et «ma mignonne»? Ce doit être le temps. (Elle eut

un reniflement inquiet.) Ce que cela sent le renfermé, ici! Comme de

vieilles couettes. Pas de Teigne, je suppose, Mélissa?

--Pas que je sache», répondit Mélissa, laquelle, cela va sans dire, ne

connaissait la Teigne que comme une dame à principes, et n'eût jamais

songé à signaler sa présence.

Elle avait toujours entrevu les Teignes sous l'armure de libellules

rouge-sang.

«Vous feriez bien de ventiler ce coin un instant,» dit la vieille

abeille.

Et elle s'éloigna.

Mélissa laissa tomber la tête aussitôt, s'établit solidement sur

ses pattes de devant, et, soumise, se mit à ventiler à la marche

réglementaire--trois cents coups à la seconde. La ventilation est une

chose qui met le caractère de l'abeille à l'épreuve, attendu qu'il faut

à celle-ci se tenir tout le temps à la même place, où tout le temps il

lui semble qu'elle ne fait rien de bon sans pour cela cesser d'user sa

seule et unique paire d'ailes. Or, abeille qui ne peut voler ne doit

vivre; et l'abeille le sait bien. La Teigne reparut, et se remit à

caresser Mélissa.

«Je vois, murmura-t-elle, que de cœur vous êtes des nôtres.

--Je suis de la Ruche, repartit sèchement Mélissa.

--C'est tout un. Nous et la Ruche ne formons qu'une même chose.

--Alors, pourquoi vos antennes diffèrent-elles des nôtres? Pas besoin

de me presser comme cela!

--Ne soyez donc pas province, _carissima_. Vous ne pouvez faire que

tout l'univers soit pareil... pas encore.

--Mais pourquoi diable pondez-vous? insista Mélissa. Vous pondez comme

une Reine... sauf que vous laissez tomber vos œufs tout partout par

plaques. Je vous ai vue à l'œuvre.

--Ah, bel Argus! C'est ainsi que vous avez saisi mon petit truc. En

effet, ce sont des œufs. Tout à l'heure, ils répandront nos principes.

Vous n'êtes pas contente?

--Vous m'avez donné votre parole d'honneur la plus solennelle que ce

n'étaient pas des œufs.

--C'est là tout mon petit truc, ma très chère... pour le bien de la

cause. Maintenant, allons dire deux mots à la jeunesse.»

La Teigne courut d'un pas léger vers le quatrième cadre de couvain, où

les jeunes abeilles étaient occupées à empâter les nourrissons.

Il faut un certain temps à une honnête abeille pour éventer un mensonge

soutenu et malintentionné. «Elle est tout velours et toute douceur,»

fut tout ce que se dit Mélissa. «Mais son parler rappelle le goût du

miel de lierre. Je ferais aussi bien de retourner aux champs.»

Elle trouva la porte livrée au désordre et à la mauvaise humeur. Les

jouvencelles de faction aux piliers avaient refusé de mâcher la raclure

de cire, sous prétexte que cela leur faisait mal aux mandibules, et

hurlaient après de la drogue vierge.

«Tout, mais qu'on en finisse! dirent les gardiennes harcelées. Allons,

en grappe, celles à qui cela chante, et fabriquez-nous de la cire pour

ces sœurs à la dent feignante!»

Avant qu'une abeille puisse fabriquer de la cire, il lui faut se gorger

de miel. Alors, elle grimpe à la recherche d'un appui solide, et reste

là, suspendue, tandis que d'autres abeilles repues s'accrochent à elle

en grappe. Alors, elles attendent en silence que la cire vienne. Les

écailles sont enlevées des poches de la fabricante par les ouvrières,

ou tombent en tintant sur ces ouvrières tandis qu'elles attendent

également. Celles-ci les mâchent (non mâchées, elles ne servent à rien)

en cette cire de la Ruche qui tout soutient et tout englobe.

Et voilà, maintenant, que la grappe à cire à peine en position, les

ouvrières du dessous recommencent à rouspéter.

«Descendez! Descendez travailler! Allons, tas de Turques parasites!

N'allez pas vous mettre en tête que vous allez jouir là-haut, tandis

que nous sommes ici en bas à nous esquinter!»

La grappe tressaillit. De patte de devant à patte de derrière, un

malaise l'avait parcourue toute. A la fin, une ouvrière s'élança,

empoigna la cirière la plus basse, et resta suspendue, à gigoter

au-dessus de ses compagnes.

«Moi aussi, je ferai bien de la cire! brailla-t-elle. Qu'on me

remplisse le ventre, et je vous en ferai des tonnes!

--Faites-en, alors!» dit l'abeille à laquelle elle s'était accrochée.

Le mot interrompit le courant qui tenait la grappe ensemble. Celle-ci

se secoua et rayonna comme une fourrure de chat dans les ténèbres.

«Décroche! murmura-t-elle. Pas de cire pour personne, aujourd'hui.

--Espèces de feignantes! Au travail, et tout de suite, pour produire

notre cire, dirent les abeilles du dessous.

--Impossible! La ferveur est partie. Pour fabriquer votre cire, il nous

faut silence, chaleur et nourriture. Décroche! Décroche!»

Elles se désagrégèrent tout en murmurant, et se fondirent parmi les

autres abeilles, dont rien, il va de soi, ne les distinguait.

«Me semble, somme toute, qu'il va falloir mâcher de la raclure de cire

pour ces sales piliers, dit une ouvrière.

--Non pas, par tout un rayon! s'écria la jeune abeille qui avait

fait s'égrener la grappe. Ecoutez: j'ai passé plus de vingt minutes

à étudier la question. C'est simple comme de dégringoler d'une

pâquerette. Vous n'avez pas été sans entendre parler de Cheshire, Root

et Langstroth[11]?»

[Note 11: Célèbres autorités en matière d'apiculture.]

Quoique n'en ayant jamais entendu parler, elles n'en crièrent pas moins:

«Ce brave Langstroth!

--En voilà trois qui savent tout ce qu'on peut savoir en matière de

ruches. C'est un de ces cocos-là qui doit avoir fabriqué la nôtre, et,

s'il l'a fabriquée, c'est à lui d'y veiller. La nôtre est une _Ruche

brevetée S.G.D.G._ Il n'y a qu'à regarder sur l'étiquette collée

derrière.

--Vive le brevet! Vive l'étiquette collée derrière! rugirent les

abeilles.

--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, moi, je dis que, quand nous

découvrirons qu'ils nous ont trahis, nous pouvons tirer d'eux une

terrible vengeance.

--Vive la _vingince_! Vive le brave Root! Assez! La grève!»

La foule poussa des acclamations, et se dispersa au moment où Mélissa

la fendait.

«Pardon, mais sais-tu où habitent Langstroth, Root et Cheshire, au cas

où tu aurais besoin d'eux? demanda-t-elle à l'orateur bouffi d'orgueil

et haletant.

--Que me cloue la mélasse, si je sais seulement s'ils ont jamais

existé! Mais ne sont-ce pas là de beaux noms autour de quoi bourdonner?

Avez-vous vu si cela a émoustillé la communauté?

--Oui, mais ce n'est pas cela qui garde la Porte.

--Ah! c'est peut-être vrai, mais juge combien ma position est

délicate, ma sœur. Je suis pourvue d'un magnifique appétit, et le

travail n'est pas mon fort. C'est mauvais pour les méninges. Mon

instinct me dit que je peux avoir de l'action sur les autres à titre de

frein. Sans moi, elles auraient été pires.»

Mais Mélissa était déjà dans le libre espace, en train de gouverner

vers un de ces carrés de trèfle blanc encore vierges, qui, pour une

abeille surmenée, possèdent les vertus calmantes du vulgaire tricot

pour une femme.

«Je crois que je vais porter cette charge aux crèches, dit-elle,

lorsqu'elle eut fini. C'était toujours tranquille par là, de mon temps.»

Et elle ajouta deux petits pains de pollen d'extra pour les nourrissons.

Elle fut, sur le quatrième rayon de couvain, reçue par un flot de sœurs

surexcitées, toutes bourdonnant à la fois.

«Chacune à son tour! Laissez-moi déposer ma charge. Voyons, qu'y

a-t-il, Sacharissa?

--La Sœur Grise... cette duveteuse, j'entends... voilà-t-il pas qu'elle

vient nous raconter que nous devrions être dehors au soleil à récolter

du miel, parce que la vie est courte. Elle a dit que n'importe quelle

abeille pouvait prendre soin de nos nourrissons, et qu'il arriverait un

jour où les vieilles abeilles le feraient. Ce n'est pas vrai, Mélissa,

n'est-ce pas? Il n'y a pas de vieilles abeilles qui puissent nous

enlever à nos nourrissons, n'est-ce pas?

--Bien sûr. Vous nourrissez les bébés tant que vous avez la tête douce.

Dès qu'elle durcit, vous passez aux champs. Chacun sait ça.

--Nous le lui avons dit. Dit et répété. Mais elle s'est contentée

d'agiter ses antennes, et a déclaré qu'il nous suffirait de le vouloir

pour pondre toutes comme des reines. Et je crains bien qu'il n'y en ait

des tas parmi les sœurs les plus impressionnables pour la croire et

pour être en train de le faire. C'est un problème si angoissant!»

Sacharissa courut à une cellule d'ouvrière, scellée, dont l'opercule

battait, attendu que l'abeille qui était dedans commençait à se frayer

passage.

«Venez-vous-en, mon chou!» murmura-t-elle.

Et, de l'autre côté, elle amincit la frêle capsule.

Une chose pâle, moite, ridée, se haussa péniblement jusqu'au rayon. Le

ton de Sacharissa changea aussitôt.

«Pas de temps à perdre! Monte sur le cadre te nettoyer! dit-elle.

Inscris-toi parmi les nourrices de mon service pour demain soir, six

heures. Attends un peu. Qu'est-ce que tu as à la troisième patte

droite?»

La jeune abeille tendit sa patte en silence--une patte de faux-bourdon,

il n'y avait pas à s'y tromper! incapable de paqueter le pollen.

«Merci. Inutile de t'inscrire jusqu'à après-demain matin.»

Sacharissa se retourna vers sa compagne:

«C'est le cinquième Phénomène éclos aujourd'hui dans mon service depuis

midi. Je n'aime pas beaucoup cela.

--Il y en a toujours un certain nombre, dit Mélissa. On ne peut

empêcher quelques rares sœurs ouvrières de pondre de temps à autre,

lorsqu'elles se nourrissent trop. Elles ne donnent naissance qu'à de

faux-bourdons nains.

--Mais, pour le moment, nous ne faisons éclore que des faux-bourdons

à ventres d'ouvrières, des ouvrières à ventre de faux-bourdons; des

albinos et des pattes-mêlées qui ne peuvent pas paqueter le pollen...

comme ce môme là-bas. Je n'aime pas plus que vous les faux-bourdons

nains... ils meurent tous en juillet... mais cette éclosion constante

de Phénomènes n'est pas sans m'effrayer, Mélissa!

--Comme c'est mesquin de votre part! Ils sont tous si délicieusement

intelligents, imprévus et intéressants, flûta la Teigne du fond d'une

fente, au-dessous d'elles. Venez ici, mon poussin, et racontez-nous

toute votre petite histoire.

--Qu'il y aille et nous fiche la paix!»

Sacharissa baissa la voix.

«Elle va au-devant de ces... heu... Phénomènes, dès qu'ils s'en vont se

nettoyer, et les bichonne dans les coins.

--Je crois que la vérité, c'est que nous sommes trop nombreuses et

trop bien nourries pour essaimer, dit Mélissa.

--Oui, c'est la vérité,» dit la voix de la Reine derrière elles.

Elles n'avaient pas entendu le lourd pas royal qui fait vibrer les

cellules vides. Sacharissa lui offrit aussitôt à manger. Elle mangea et

porta son corps pesant en avant.

«Pouvez-vous suggérer un remède? dit-elle.

--Les nouveaux principes! s'écria la Teigne du fond de sa crevasse.

Nous en ferons l'application tranquillement... plus tard.

--Supposez que nous fassions sortir un essaim? suggéra Mélissa. La

saison est un peu avancée, mais cela pourrait nous soulager.

--Cela nous sauverait, mais je connais la Ruche! Vous allez voir par

vous-même.»

La vieille Reine jeta le Cri d'Essaimage, lequel, pour une abeille de

bon sang, doit être ce qu'était la trompette pour le cheval de Job.

En dépit du grand âge de la souveraine (trois ans), le cri retentit

entre les cagnons des cadres à l'instar d'un pibroch dans une passe

de montagnes; les ventileuses, changeant de note, le reprirent dans

chaque galerie, et les mâles aux larges ailes, trapus et impatients,

l'achevèrent en une vibrante explosion de clairons:

«_La Reine le veult! Essaime! Essai-aime! Essai-ai-aime!_»

Mais le grondement qui eût dû suivre l'appel, faisait défaut. On

entendit une sorte de grommellement entrecoupé, pareil au murmure de la

marée descendante.

«Essaimer? Pourquoi faire? Vous me voyez quittant une bonne Ruche

pourvue de cadres à barre et de fondations fixes pour quelque vieux

chêne pourri, dehors, à la belle étoile, où il peut pleuvoir à toute

minute! Nous sommes très bien comme cela! C'est une _Ruche brevetée

S.G.D.G._ Pourquoi veut-on nous congédier? A la mélasse l'essaimage!

L'essaimage n'a été inventé que pour frustrer l'ouvrière de son peu de

bien-être. Allons nous coucher!»

Le bruit s'éteignit au fur et à mesure que les abeilles s'installaient

pour la nuit dans des cellules vides.

«Vous entendez? dit la Reine. Je connais la Ruche!

--Tout à fait entre nous, c'est moi qui leur ai appris cela, cria la

Teigne. Attendez que mes principes se développent, et vous allez voir

la lumière jaillir par ailleurs.

--Pour une fois vous dites vrai, dit la Reine, en changeant de ton, car

elle reconnut la Teigne. Cette lumière-là apparaîtra au sommet de la

Ruche. Une fumée asphyxiante la suivra, et il n'y aura pas de crevasses

capables de cacher vos enfants.

--Est-ce Dieu possible? chuchota Mélissa. J'ai... nous avons parfois

entendu parler d'une légende comme cela.

--Ce n'est pas une légende, repartit la vieille Reine. Je le tiens

de ma mère, qui le tenait de la sienne. Une fois que la Teigne aura

atteint de la force, une ombre tombera en travers de la porte; une

voix se fera entendre de derrière un voile; il y aura lumière, fumée

asphyxiante et tremblement de terre; et celles qui vivront verront tout

ce qu'elles ont fait, réuni en un tas, et réduit à l'état de cendres,

en un Grand Feu.»

La vieille Reine prétendait raconter ce qui lui avait été raconté

à elle-même à propos du procédé employé par l'Eleveur d'Abeilles à

l'égard d'une ruche infectée dans le rucher, il y avait deux ou trois

saisons; et naturellement, de son point de vue, l'affaire était tout

aussi importante que le Jugement Dernier.

«Et alors? demanda Sacharissa saisie d'horreur.

--Alors, j'ai entendu raconter qu'une petite lumière brillera dans de

profondes ténèbres, et que peut-être le monde recommencera de nouveau.

Pour moi, je ne pense pas.

--Peuh! peuh! cria la Teigne. Vous autres, gros et gras bourgeois, vous

prophétisez toujours la ruine si les choses ne marchent pas exactement

comme vous l'entendez. Mais je vous accorde qu'il se produira des

changements.»

Actions et réactions · 第 5 / 16 段