Je n'y comptais nullement. Le chien n'était pas mon chien--ne pourrait

jamais devenir mon chien--et je le savais tout aussi malheureux que son

maître, lequel faisait à pied huit milles par jour pour le voir. Aussi

me sembla-t-il que plus tôt ils seraient tous deux réunis, mieux cela

vaudrait pour tout le monde.

Un après-midi, je renvoyai Vixen seule à la maison dans le dogcart

(Garm était parti devant), et m'en allai à cheval aux cantonnements

trouver un autre de mes amis, Mulvaney, soldat irlandais, grand ami du

maître du chien.

Je lui expliquai toute l'affaire, et conclus:

«Et à l'heure qu'il est, Stanley est dans mon jardin à pleurer sur

son chien. Pourquoi ne le reprend-il pas? Ils sont malheureux l'un et

l'autre.

--Malheureux!... Dites que l'homme en a perdu le sens!... Mais, c'est

son idée.

--Quelle idée? Il fait cinquante milles par semaine pour voir la bête,

et a l'air de ne pas me reconnaître quand il me rencontre sur la route.

Et je suis aussi malheureux que lui. Tâche qu'il reprenne le chien.

--C'est la pénitence qu'il s'est imposée. Je lui ai dit, comme ça, pour

rigoler, après que vous aviez passé si à propos sur lui, ce soir où il

était ivre--je lui ai dit que si c'était un catholique comme moi[9], il

devrait faire pénitence. Le v'là-t-il qui part avec cette idée en tête

et une bonne dose de fièvre, sans plus vouloir entendre parler que de

vous donner le chien en gage!

[Note 9: Mulvaney, soldat irlandais, est catholique, alors que son

camarade est protestant.]

--Un gage! A quel propos? Je n'ai pas de gages à recevoir de Stanley.

--Un gage de bonne conduite. Il marche droit, pour le quart d'heure, au

point que c'est pas un plaisir de vivre avec lui!

--S'est-il donc affilié à quelque société de tempérance?

--S'il n'y avait que ça, je m'en moquerais pas mal. On peut rester

trois mois à faire partie d'une société de tempérance, et bonsoir! Il

dit qu'il ne reverra jamais le chien, et comme cela, remarquez bien,

qu'il marchera droit ad vitam æternam. Vous connaissez ses idées? Eh

bien, en v'là une. Et le chien, comment prend-il la chose?

--Comme un homme. C'est le meilleur chien de toute l'Inde. Ne peux-tu

pas faire en sorte que Stanley le reprenne?

--Je ne peux pas faire plus que j'ai fait. Mais vous connaissez ses

idées. Il accomplit sa pénitence, et v'là tout. Qu'est-ce qu'il va

devenir, quand il va aller dans les Montagnes? Le major l'a mis sur la

liste.»

C'est la coutume, aux Indes, de prendre dans chaque régiment un certain

nombre de malades, pour les envoyer dans les stations de l'Himalaya au

moment des chaleurs; et, malgré la fraîcheur et le bien-être dont les

hommes devraient y jouir, la société de la caserne qui est là, en bas,

leur manque au point qu'ils font tout leur possible pour redescendre,

sinon même pour éviter d'y aller. Je sentis que ce déplacement

amènerait une solution. Aussi étais-je plein d'espoir quand je quittai

Mulvaney lequel, toutefois, me rappela.

«Il ne reprendra jamais le chien, môssieu. Vous pouvez bien parier un

mois de votre paye! Vous connaissez ses idées.»

Je n'avais nullement la prétention de comprendre le fusilier Stanley;

aussi fis-je la seule chose à faire: je le laissai tranquille.

Cet été-là, les malades du régiment auquel appartenait mon ami reçurent

de bonne heure l'ordre de se rendre dans les Montagnes, les docteurs

pensant que la marche ne pourrait que leur faire du bien tandis que les

jours étaient encore frais. Leur route filait vers le sud jusqu'en un

endroit appelé Umballa, à cent vingt milles ou davantage. Ils devaient

alors tourner à l'est et continuer d'avancer dans les Montagnes jusqu'à

Kasauli, Dugshai ou Sabathoo. La veille de leur départ, je dînai avec

les officiers--ils se mettaient en route à cinq heures du matin. Il

était minuit; quand je pénétrai en voiture dans mon jardin, et surpris

une forme blanche qui se sauvait par-dessus le mur.

«Cet homme est ici depuis neuf heures du soir, dit mon majordome, à

tenir conversation avec ce chien. Il est complètement fou. Je ne lui ai

pas dit de s'en aller, parce que ce n'est pas la première fois qu'il

vient ici, et que le boy m'a prévenu que si je lui disais cela, je me

ferais immédiatement égorger par ce grand chien-là. Il n'a pas demandé

à parler au Protecteur du Pauvre, pas plus qu'il n'a réclamé à manger

ni à boire.

--Kadir Ruksh, répondis-je, tu as bien fait, car le chien t'aurait

certainement tué. Mais je ne pense pas que le soldat blanc revienne

jamais, maintenant.»

Garm dormit mal cette nuit-là, et geignit dans ses rêves. Il lui

arriva, une fois, de sauter sur pattes avec un aboi clair et

retentissant, et je l'entendis remuer la queue jusqu'au moment où cela

le réveilla et où l'aboi mourut en un hurlement. Il avait rêvé qu'il se

retrouvait avec son maître, et je faillis en pleurer. Tout cela, de la

faute de cet imbécile de Stanley!

La première halte que fit le détachement des malades fut à quelques

milles de leur caserne, sur le chemin d'Amritsar, et à dix milles de

ma maison. Par hasard, l'un des officiers revint en voiture pour bien

dîner encore une fois au cercle (la cuisine, en route, est toujours

mauvaise), et je l'y rencontrai. C'était un de mes amis personnels, et

je savais qu'il savait ce que c'était que d'aimer, ce qui s'appelle

aimer, un chien. Son favori était un gros et gras retriever, qui allait

dans les montagnes pour sa santé; et, quoiqu'on fût encore en avril, la

brune et ronde bête soufflait et suffoquait dans la véranda du cercle

au point d'en éclater.

«C'est étonnant, dit l'officier, les ruses que mes sacrés malades

inventent pour revenir à la caserne. Est-ce qu'un homme de ma

compagnie ne me demandait pas tout à l'heure une permission pour

revenir au cantonnement payer une dette oubliée? Cette idée m'a

tellement séduit que je l'ai laissé aller, et il est parti, content

comme Polichinelle, dans le bruit de grelots d'un _ekka_. Dix milles

pour payer une dette! Je me demande ce qu'il y avait là-dessous.

--Si vous voulez me ramener en voiture chez moi, je crois bien que je

pourrais vous le montrer,» repartis-je.

Sur quoi nous nous rendîmes chez moi en dog-cart, avec le retriever;

et, en route, je lui racontai l'histoire de Garm.

--Je me demandais où était passée la bête. C'est ce que le régiment

a de mieux comme chien, dit mon ami. J'en ai offert vingt roupies au

petit type, il y a un mois. Mais c'est un gage, dites-vous, de bonne

conduite pour Stanley? Stanley est un de mes meilleurs hommes--quand il

veut.

--Justement! répliquai-je. Un homme de second ordre n'eût pas pris les

choses à cœur autant que lui.»

Nous entrâmes sans bruit en voiture par l'extrémité opposée du jardin,

et fîmes à pas de loup le tour de la maison. Il y avait contre le mur

un endroit planté de tamaris, où je savais que Garm cachait ses os.

Vixen elle-même n'était point autorisée à stationner par là. Dans le

beau clair de lune indien, je vis un uniforme blanc penché sur le chien.

«Adieu, mon vieux. (Nous ne pouvions pas ne pas entendre la voix de

Stanley.) Pour l'amour du Ciel, ne va pas te faire mordre par quelque

galeux de chien pour devenir enragé. Toi, tu peux bien prendre garde à

toi, mon vieux. C'est pas toi qui t'en vas te saouler pour aller après

cela cogner dans tes amis. Toi, tu te contentes d'emporter tes os et de

manger ton biscuit, et de tuer ton ennemi comme un gentleman. Je m'en

vais--n'hurle pas--je m'en vais à Kasauli, où je ne te verrai plus.»

Je l'entendis tenir le nez de Garm, au moment où le chien jetait ce nez

en l'air, aux étoiles.

«Tu vas rester ici à te conduire de première, hein? Et je vais m'en

aller pour tâcher, moi, de bien me conduire, et je ne sais pas comment

faire pour te quitter. Je ne sais pas.

--Je crois que tout cela est sacrément idiot, fit l'officier, en

flattant son grand vieux joufflu de retriever.»

Il appela le fantassin, lequel sauta sur ses pieds, fit trois pas en

avant, et salua.

«Vous, ici? dit l'officier, en détournant la tête.

--Oui, mon capitaine, mais j'allais juste m'en aller.

--Je vais partir à onze heures dans ma charrette. Vous viendrez avec

moi. Je ne peux pas avoir des malades à courir partout comme cela.

Présentez-vous à onze heures, ici.»

Nous n'en dîmes pas bien long une fois rentrés dans la maison, et

l'officier se contenta de marmonner, tout en tirant sur les oreilles de

son retriever.

C'était un vieux honteux paillasson de chien, trop nourri; et lorsqu'il

se rendit, en se dandinant, à ma cuisine pour s'y faire donner à

manger, je fus pris d'une idée géniale.

A onze heures, le chien de cet officier n'était trouvable nulle part,

et il fallait entendre le beau tapage que fit son maître. Ce dernier

appela, cria, tempêta, et passa une demi-heure à fourrager dans le

jardin.

Je finis par dire:

«C'est sûr qu'il reviendra demain matin. Expédiez un homme par le

chemin de fer; je vais retrouver la bête et vous la renvoyer.

--La bête? repartit l'officier. Je fais beaucoup plus de cas de ce

chien que d'aucun homme de ma connaissance. Vous en parlez à votre

aise--vous avez votre chien ici.»

Vixen était là, en effet--sous mes pieds--et, eût-elle été marquée

manquante, qu'il n'eût plus été question de boire ni de manger dans ma

maison jusqu'à son retour. Mais il y a des gens pour s'amouracher de

chiens tout au plus dignes d'un coup de fouet.

Mon ami dut enfin repartir avec Stanley sur le siège de derrière. Et le

boy me dit alors:

«Quel drôle d'animal que le chien de Bullen Sahib? Venez voir!»

J'allai dans la case du boy. Le vieux gros vaurien était là, couché sur

une natte, soigneusement enchaîné. Il devait avoir entendu son maître

appeler pendant vingt minutes, mais n'avait pas même cherché à le

rejoindre.

«Cela n'a pas de cœur, dit le boy sur un ton de mépris. C'est un

_punniar-kooter_ (un chien couchant). Il n'a pas seulement essayé de

s'ôter ce chiffon de la gueule quand son maître l'a appelé. Vixen-baba

aurait sauté par la fenêtre, elle, et ce grand chien m'aurait étranglé,

malgré toutes les muselières. C'est vrai qu'il y a chien et chien.»

Le lendemain soir, qui s'en revint, si ce n'est Stanley? L'officier lui

avait fait reparcourir quatorze milles en chemin de fer, avec un mot

pour me prier de rendre le retriever si je l'avais retrouvé; sinon,

d'offrir les plus fortes récompenses. Le dernier train pour le camp

partait à dix heures et demie, et Stanley resta jusqu'à dix heures

à tenir conversation avec Garm. J'argumentai, je suppliai, j'allai

jusqu'à menacer de tuer d'une balle le bull-terrier, mais le petit

homme resta ferme comme un roc, malgré le bon dîner que je lui offris

et la sévérité du ton sur lequel je lui parlai. Garm savait tout aussi

bien que moi que c'était la dernière fois qu'il pouvait espérer de voir

son homme, et suivait Stanley comme une ombre. Le retriever ne dit

rien, et se contenta de se lécher les babines après son repas, pour se

retirer en se dandinant, sans même dire merci au boy absolument dégoûté.

Ainsi se trouvait avoir pris fin cette dernière entrevue, après quoi je

me sentais aussi désemparé que Garm, lequel, toute la nuit, ne cessa de

gémir dans son sommeil.

Quand nous allâmes au bureau, le lendemain, il trouva une place sous

la table, contre Vixen, et, s'y laissant tomber à plat, ne bougea plus

jusqu'à l'heure de rentrer.

Fini, de courir dans les vérandas, fini, de s'esquiver pour des

conversations furtives avec Stanley! Le temps devenant plus chaud,

les chiens reçurent défense de trotter aux côtés de la charrette, et

prirent place auprès de moi sur le siège, Vixen la tête sous le creux

de mon bras gauche, et Garm calé plus loin contre l'accotoir.

Là, Vixen était toujours à son affaire. Elle avait à s'occuper de tout

le va et vient du trafic, tel que les charrettes à bœufs qui barraient

la route, les chameaux, les poneys menés en main, aussi bien qu'à

garder toute sa dignité lorsqu'elle passait d'humbles amis courant

dans la poussière. Elle ne jappait jamais pour le plaisir de japper,

mais sa voix perçante, altière, était connue tout le long du Mail, et

les terriers d'autrui répondaient sur le même ton, et les conducteurs

de bœufs, regardant par-dessus leur épaule, nous cédaient la route en

souriant.

Mais Garm ne faisait aucune attention à tout cela. Ses gros yeux

contemplaient l'horizon, et sa gueule terrible restait close. Il y

avait, au bureau, un autre chien qui appartenait à mon chef. Nous

l'appelions «Bob le Bibliothécaire», parce qu'il entendait toujours

des rats imaginaires derrière les rayons de livres, et qu'en voulant

leur faire la chasse il entraînait la moitié des files de vieux

journaux. Bob était l'idiot le mieux intentionné du monde, mais Garm

ne l'encourageait pas. Bob montrait la tête au coin de la porte, en

haletant: «Au rat! Viens donc, Garm!» Sur quoi Garm, décroisant et

recroisant ses pattes, se mettait en rond et laissait Bob pleurnicher

sur le plus indifférent des dos de chien. En ce temps-là, le bureau eut

à peu près la gaieté d'un tombeau.

Une fois, une seule et unique fois, vis-je Garm un peu content de ce

qui l'entourait. Il était allé sans autorisation, un dimanche matin,

de bonne heure, se promener en compagnie de Vixen, et un imbécile de

tout jeune artilleur (sa batterie venait de se transporter en cette

partie du monde) essaya de les voler tous les deux. Vixen, cela va

sans dire, n'était pas si sotte que d'accepter à manger de la part des

soldats; et, d'ailleurs, elle venait d'achever son petit déjeuner. De

sorte qu'elle revint au trot, traînant un gros morceau de ce mouton que

l'on distribue à nos troupes, le déposa dans ma véranda, et leva les

yeux pour voir ce que j'en pensais. Je lui demandai où était Garm, et

elle courut devant le cheval pour me montrer le chemin.

A un mille environ sur la route, nous tombâmes sur notre artilleur,

assis tout raide sur le regard d'un aqueduc, un mouchoir graisseux en

travers des genoux. Garm se tenait vis-à-vis, l'air plutôt satisfait.

Pour peu que l'homme remuât bras ou jambe, Garm découvrait ses dents en

silence. Le bout d'une ficelle cassée pendait au collier du chien, et

l'autre moitié gisait, toute chaude, dans la main inerte de l'artilleur.

Ce dernier m'expliqua, sans cesser de tenir les yeux droit devant lui,

qu'il avait rencontré ce chien (il le gratifia de noms terribles)

errant tout seul, et qu'il l'emmenait au Fort pour le faire abattre

comme un paria sans maître qu'il était.

Je déclarai que, pour moi, Garm ne ressemblait guère à un paria,

mais que, si l'artilleur croyait devoir le faire, il était libre de

l'emmener au Fort. Il répondit qu'il n'y tenait pas plus que cela.

Je lui dis alors de s'en aller au Fort tout seul. Il repartit qu'il

n'avait pas besoin d'y aller à cette heure-là, mais que pourtant

il allait suivre mon conseil dès que j'aurais rappelé le chien.

J'avertis Garm d'avoir à le conduire au Fort, et Garm le fit avancer

solennellement, durant un mille et demi sous un soleil torride, jusqu'à

la grille, où je racontai au poste ce qui s'était passé; sous les

rires, le jeune artilleur fit montre de plus de colère qu'il n'était

absolument besoin. Plusieurs régiments, lui dit-on, avaient essayé de

voler Garm en leur temps.

Ce mois-là, la chaleur s'établit sérieusement, et les chiens couchèrent

dans la salle de bains, sur les carreaux frais et humides où l'on

installe le tub. Chaque matin, dès que l'homme remplissait mon tub, les

deux amis sautaient dedans, et chaque matin l'homme remplissait le tub

une seconde fois. Je lui dis qu'il pourrait tout aussi bien mettre de

l'eau dans un petit baquet exprès pour les chiens.

«Non pas, répondit-il en souriant, ce n'est pas leur habitude. Ils ne

comprendraient pas. D'ailleurs, ils ont plus de place dans le grand

bain.»

Les coolies de punkah, qui tirent sur les punkahs nuit et jour,

finirent par connaître Garm intimement. Celui-ci observa que, si le va

et vient de l'éventail s'arrêtait, j'appelais le coolie et le priais

de tirer d'un coup plus allongé. Si l'homme continuait de dormir, je

le réveillais. Garm découvrit également que c'était bon de s'étendre

dans la vague d'air, sous le punkah. Il se peut que Stanley lui eût

appris tout cela naguère, à la caserne. Toujours est-il que lorsque

le punkah s'arrêtait, Garm commençait par grommeler et braquer l'œil

sur la corde; si cela n'éveillait pas l'homme--presque toujours cela

l'éveillait--il s'en allait sur la pointe du pied parler à l'oreille

du dormeur. Vixen était une petite chienne fort intelligente, mais

elle ne parvint jamais à relier le punkah au coolie; aussi Garm me

procura-t-il des heures délicieuses de frais sommeil. Toutefois, il

était foncièrement malheureux--désemparé tout comme un être humain;

et, dans sa misère, il s'attachait à moi si étroitement que d'autres

le remarquèrent et en conçurent de l'envie. Si je passais d'une pièce

dans une autre, Garm me suivait; si ma plume s'arrêtait de gratter,

la tête de Garm se fourrait dans ma main; si je me retournais, à demi

éveillé, sur l'oreiller, Garm était debout, à mon côté; car il savait

que j'étais le seul chaînon le rattachant à son maître, et jour et

nuit, et nuit et jour, ses yeux posaient une question--une seule

question.--«Quand tout cela va-t-il finir?»

Vivant avec le chien comme je faisais, je ne pris pas garde que les

chaleurs l'éprouvaient plus que de raison, jusqu'au jour où quelqu'un,

au cercle, me dit:

«Mais votre chien n'en a pas pour une semaine ou deux. Ce n'est plus

qu'une ombre.»

Sur quoi je bourrai Garm de fer et de quinine, ce qui ne lui plut

guère; et je restai fort inquiet. Il perdit l'appétit, et Vixen fut

autorisée à manger le dîner du pauvre Garm sous ses yeux. Cela même

n'arriva pas à le faire avaler, et l'on se réunit en consultation à

son sujet: le meilleur docteur mâle de l'endroit; une doctoresse qui

soignait des femmes de rois; et l'Inspecteur Général Adjoint du service

vétérinaire de toute l'Inde. Ils se prononcèrent sur les symptômes, et

je leur racontai l'histoire. Et Garm était là, couché sur le divan, à

me lécher la main.

«Il se meurt de chagrin, dit tout à coup la doctoresse.

--Ma parole, repartit l'Inspecteur Général Adjoint, je crois que Mrs.

Macræ a parfaitement raison--comme toujours.»

Le meilleur docteur mâle de l'endroit rédigea une ordonnance, que

l'Inspecteur Général Adjoint du service vétérinaire parcourut ensuite,

afin de s'assurer que les médicaments étaient dans de convenables

proportions de chien; ce fut la première fois de sa vie que notre

docteur souffrit de voir reviser ses prescriptions. Il s'agissait

d'un tonique puissant, qui remit sur pied le pauvre bonhomme durant

une semaine ou deux; après quoi il recommença de maigrir. Je demandai

à un homme de ma connaissance, lequel se rendait dans les Montagnes,

de l'emmener avec lui. L'homme s'en vint à la porte, son fourniment

empaqueté sur le haut de la voiture. D'un seul et rouge coup d'œil,

Garm embrassa toute la situation. Le poil se hérissa tout le long de

son dos, et il s'assit en face de moi pour émettre le plus terrible

grondement que j'aie jamais entendu dans la gueule d'un chien. Je

criai à mon ami de partir aussitôt; et, dès que la voiture fut hors du

jardin, Garm, posant sa tête sur mon genou, se mit à geindre. Ainsi

connus-je sa réponse, et ne pensai plus qu'à me procurer l'adresse de

Stanley dans les Montagnes.

Mon tour d'aller prendre le frais arriva tard en août. On nous

octroyait trente jours de congé par an, si personne ne tombait malade,

et nous les prenions suivant les nécessités du service. Mon chef et

Bob le Bibliothécaire s'octroyèrent leurs vacances les premiers; et,

lorsqu'ils furent partis, je fis, comme d'habitude, un calendrier

que je pendis à la tête de mon lit, pour en arracher jour par jour un

feuillet jusqu'à leur retour. Vixen était allée déjà cinq fois aux

Montagnes avec moi; et elle en appréciait le froid, l'humidité et les

beaux feux de bois presque autant que je faisais.

«Garm, fis-je, nous nous en allons retrouver Stanley à Kasauli.

Kasauli, Stanley... Stanley, Kasauli.»

Et je répétai cela vingt fois.

Il ne s'agissait pas, en réalité, de Kasauli, mais d'un autre endroit.

Toutefois, me rappelant ce que Stanley avait dit dans mon jardin, la

nuit en question, je n'osais pas changer le nom. Alors, Garm se mit à

trembler; puis, il aboya; puis, il sauta après moi, frétillant de joie

et remuant la queue.

«Pas encore, fis-je, en levant la main. Quand je dirai: «Nous partons»,

nous partirons, Garm.»

Je sortis le petit paletot et le collier à pointes, que portait

toujours Vixen là-haut dans les Montagnes, pour la protéger contre les

refroidissements soudains et ces brigands de léopards, et je laissai

les deux camarades les sentir et en causer. Ce qu'ils dirent, je n'en

sais rien, naturellement; mais cela fit de Garm un tout autre chien.

Il avait les yeux brillants, et il aboyait joyeusement quand je lui

parlais. Il mangea sa pitance, et tua ses rats durant les trois

semaines suivantes; et, s'il commençait à geindre, je n'avais qu'à lui

dire: «Stanley, Kasauli... Kasauli, Stanley,» pour lui remonter le

moral. Je regrettais de n'y avoir pas pensé plus tôt.

Mon chef revint, tout halé par le grand air, et fort irrité de

trouver une telle chaleur dans les Plaines. Ce même après-midi, nous

commençâmes tous les trois, en compagnie de Kadir Buksh, à faire nos

paquets pour notre mois de vacances, Vixen ne cessant d'entrer dans la

malle de bât et d'en sortir comme un boulet, et Garm grimaçant tout

partout et cognant de la queue sur le plancher. Vixen connaissait toute

cette routine du voyage, comme elle connaissait mon travail de bureau.

Elle se rendit à la gare, en chantonnant sur le siège de devant de la

voiture, tandis que Garm était assis à côté de moi. Elle se précipita

dans le compartiment de chemin de fer, regarda Kadir Buksh y faire

mon lit pour la nuit, but sa lampée d'eau, et se coucha en rond, son

tape-à-l'œil sur le tumulte du quai. Garm la suivit (la foule lui

ouvrit un passage tout spécial), et il s'assit sur les coussins, les

yeux flamboyants, la queue en halo derrière lui.

Nous arrivâmes à Umballa au lever du jour brûlant et brumeux, quatre

ou cinq hommes qui avions pioché ferme durant onze mois, réclamant à

tue-tête nos dâks--ces voitures de voyage, à deux chevaux, qui devaient

nous emmener là-haut, à Kalka, au pied des Montagnes. Tout cela était

nouveau pour Garm. Il n'avait aucune idée de voitures où l'on s'étend

de tout son long sur sa literie; ce n'était pas comme Vixen, qui, d'un

bond, fut à sa place, suivie d'ailleurs par lui. La Route de Kalka,

avant la construction du chemin de fer, avait environ quarante-sept

milles de long, et on changeait de chevaux tous les huit milles. La

plupart refusaient, ruaient, plongeaient, mais il leur fallait marcher,

et plutôt mieux que de coutume, avec l'aboi profond de Garm à leurs

trousses.

Il y avait une rivière que l'on passait à gué, où quatre bœufs tirèrent

la voiture, et où Vixen, après avoir fourré la tête par la portière

à coulisses, faillit tomber dans l'eau en donnant ses indications.

Garm, silencieux et curieux, éprouvait quelque peu le besoin de se

voir rassuré au sujet de Stanley et Kasauli. C'est ainsi qu'aboyant et

jappant nous arrivâmes à Kalka pour l'heure du lunch, où Garm mangea

pour deux.

Après Kalka, la route serpentait entre les Montagnes, et nous prîmes

une carriole attelée de poneys à demi dressés que l'on changeait tous

les six milles. Personne, à cette époque, ne rêvait encore de chemin

de fer allant à Simla, qui s'élevait à sept mille pieds en l'air. La

route avait plus de cinquante milles de long, et l'allure réglementaire

était celle que pouvait atteindre la vitesse des poneys. Ici encore,

Vixen conduisit Garm d'une voiture à l'autre, sauta sur le siège de

derrière, et chanta victoire. Un souffle frais venant des neiges nous

accueillit à environ cinq milles au sortir de Kalka, et, redoutant

sagement un refroidissement au foie, elle geignit après son paletot.

J'en avais fait confectionner un pour Garm également; et, dès que nous

atteignîmes les fraîches brises, je le lui mis. S'il le mâchonna avec

l'air de ne pas comprendre, je crois qu'au fond il en fut reconnaissant.

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