«Alors, vous êtes la seule personne à penser comme cela. (Elle se mit

à rire.) Ne faites pas le benêt, mon ami. On s'y attend. Je sais, moi.

C'est mon devoir. Je ne pourrais plus regarder nos gens en face, si j'y

manquais.

--De quoi se mêlent-ils! Le diable les emporte!

--Vous verrez. Heureusement, la tradition de la maison est pour les

garçons, déclare Mrs. Cloke; aussi suis-je garantie. Arriverez-vous

jamais à comprendre ces gens-là? Moi, non.

--Et nous avons acheté cela pour rire... pour rire, grogna-t-il. Et

nous voici bouclés ici pour Dieu sait combien de temps!

--Mais, songiez-vous à la revendre? (Il ne répondit pas.) Vous

souvenez-vous de la seconde Mrs. Chapin?»

Il s'agissait d'une petite femme aux sourcils noirs, hardie,

effrontée--veuve, de préférence--qui, à la mort de Sophie, devait

astucieusement épouser George pour sa fortune, et le ruiner en un an.

George étant occupé, Sophie l'avait inventée de toutes pièces quelque

deux ans après leur mariage, et s'imaginait être la seule femme à avoir

eu cette idée.

«Vous n'allez pas la resservir? demanda-t-il d'un air anxieux.

--Je voulais seulement dire que je haïrais quiconque achèterait Friars

Pardon, dix fois plus que je ne haïssais la seconde Mrs. Chapin. Songez

à tout ce que nous y avons mis de nous deux.

--Une couple de millions de dollars pour le moins. Je sais que j'aurais

pu... (Il s'interrompit.)

--Les animaux! poursuivit-elle. Ils construiraient sûrement une

loge de concierge en briques rouges à la grille, et dépéceraient la

pelouse pour y mettre des corbeilles. Il faut que vous laissiez des

instructions dans votre testament pour qu'_il_ ne s'avise jamais de

faire cela, George, n'est-ce pas?»

Il se mit à rire, et lui prit de nouveau la main, mais ne dit plus un

mot jusqu'à l'heure de s'habiller. Alors, il bougonna:

«Que diable est pour un homme un pays où il ne peut faire d'affaires?»

Friars Pardon resta fidèle à sa tradition. En temps révolu, naquit,

non point ce tiers vis-à-vis de qui Sophie voulait se montrer si

bienveillante, mais un jeune dieu, surpassant, c'était manifeste,

Eros en beauté, comme en sagesse Confucius; un rehaut de délices, un

renouveau de camaraderies--interprète de la Destinée. Cette dernière

chose, George ne s'en aperçut qu'en rencontrant, peu de jours après

l'événement, lady Conant qui traversait à grandes enjambées le petit

bois de Dutton.

«Mon gaillard! s'écria-t-elle. (Et elle lui appliqua sur le dos une

tape cordiale.) Je ne peux pas vous dire combien nous sommes tous

contents.--Oh, tout ira bien pour elle! La naissance d'un héritier n'a

jamais été cause d'aucun ennui à Friars Pardon... Voyons, où diable

l'ai-je mis? (Elle fouilla à pleine main dans sa jupe bordée de cuir,

et en sortit un petit gobelet d'argent.) J'ai envoyé un mot à votre

femme, mais mon âne de groom a oublié de prendre ceci. Vous allez

m'éviter un voyage. Faites-lui mes amitiés.»

Elle décampa au milieu de son escorte d'airedales.

Le gobelet était usé et cabossé. Au-dessus des initiales entrelacées G.

L., on voyait en cimier un oiseau sans pattes et la devise: _Demorez

ung poï--Demorez ung poï_.

«Voici l'explication de l'énigme, murmura Sophie, lorsqu'il la vit, ce

soir-là. Lisez son mot. Il n'y a que les Anglais pour savoir tourner

de si jolis billets.»

La plus chaude des bienvenues à votre petit homme. J'espère qu'il

saura apprécier son pays natal, maintenant que l'y voici arrivé.

Quoique vous n'ayez rien dit, nous ne pouvons naturellement pas le

considérer comme un étranger; c'est pourquoi je lui envoie le vieux

gobelet de baptême des Lashmars. Il est chez nous depuis que Gregory

Lashmar, le frère de votre arrière-grand'mère...

George regarda sa femme.

«Continuez», fit-elle d'un clignement de paupières, du fond des

oreillers.

... arrière-grand'mère vendit son bien à la famille de Walter.

Nous avons, semble-t-il, acquis à ce moment-là quelques-uns de vos

dieux-lares; mais seuls en subsistent le gobelet ainsi que le vieux

berceau que j'ai découvert dans la resserre, et que je vous fais

remettre en état. J'espère que le petit George... Lashmar, il le sera

aussi, n'est-ce pas?... verra ses petits-enfants se faire les dents

sur son gobelet.

Affectueusement vôtre,

ALICE CONANT.

P.S.T. Avez-vous été assez cachotiers sur tout cela!

«Ma foi, le di...

--Pas de gros mots, dit Sophie, c'est d'un mauvais exemple pour le

petit.

--Mais comment, ma parole, y est-elle parvenue? Avez-vous jamais dit

un mot concernant les Lashmars?

--Vous savez la seule fois... au jeune Iggulden, à Rocketts... lorsque

Iggulden est mort.

--Le frère de votre arrière-grand'mère! Elle est remontée dans toute

la parenté... mieux que votre tante Sydney ne l'eût pu faire. Que

veut-elle dire à propos de notre silence?»

Les yeux de Sophie étincelèrent.

«J'y ai réfléchi aussi. Nous tenons enfin les Anglais. Vous ne voyez

pas que, d'après elle, nous pensions qu'il s'agissait là d'une de ces

choses que les Anglais découvriraient bien tout seuls, et que cela lui

a fait impression? (Elle tourna le gobelet dans ses mains diaphanes, et

soupira profondément.) _Demorez ung poï_--_Demorez ung poï._ Ce n'est

pas une si mauvaise devise, George. Cela en valait la peine.

--Mais je ne vois pas encore bien...

--Je ne serais pas surprise qu'à leurs yeux notre venue ici fasse

partie d'un plan bien ourdi pour nous retrouver auprès de nos ancêtres.

C'est chose qu'ils comprendraient, eux. Et voyez comme tous, ils nous

ont acceptés.

--Sommes-nous donc gens si peu désirables par nous-mêmes? grommela

George.

--Soyez juste, Monsieur mon mari. Ce vilain homme de Sangres a deux

fois plus d'argent que nous. Vous ne voyez pas la maman Conan lui

appliquant une tape entre les épaules? Quand ce serait pour tout l'or

du monde! Le pauvre être n'existe pas!

--Vous pensez alors que c'est cela? (Il regarda du côté de la

bercelonnette installée près du feu, où ronflait le jeune Dieu.)

--Dès que je serai remise, je saurai par Mrs. Cloke ce que les Lashmars

distribuent en largesses... c'est plus joli que pourboires... toutes

les fois qu'un petit Lashmar vient au monde. Jusqu'ici, j'ai fait mon

devoir, mais on attend beaucoup de moi.»

Sur ce, entra Mrs. Cloke, laquelle resta penchée en adoration sur le

berceau. On lui montra le gobelet, et sa face devint radieuse.

«Oh! maintenant que Lady Conant l'a envoyé, tout marchera bien, pas

vrai? _George_, naturellement, il le faut; mais vu ce qu'il est, nous

espérions... tout votre monde espérait... que ce serait aussi un

_Lashmar_, et que cela arrondirait les choses. Un bien beau gobelet...

y a pas son pareil, j'imagine. _Demorez ung poï--Demorez ung poï!_

D'après ce que j'ai entendu, cela voudrait dire _Attendez un peu_. Eh

bien! c'est vrai pour les Lashmars, à ce qu'on prétend. Ils mettent du

temps à remplir leurs maisons, oui-da. Tout probable que Master George,

là-bas, ne se décidera qu'à la trentaine.

--Pauvre agneau! s'écria Sophie. Mais comment avez-vous su que les

miens étaient des Lashmars?»

Mrs. Cloke réfléchit profondément.

«C'est sûr, que je ne saurais bien vous dire, madame; mais j'ai

vaguement idée que c'est quelque parole que vous avez laissé échapper

devant le jeune Iggulden, quand vous étiez à Rocketts. Cela se

pourrait, que ce soit cela qui nous a mis la puce à l'oreille. Et c'est

de cette façon-là que c'est venu, une parole amenant l'autre, tout

en bavardant. Et ces gens d'Amérique, à Veering Hollow, ont été très

obligeants de nouvelles, à ce qu'on m'a dit, madame.

--Mazette! dit George tout bas. Et c'est cela, le simple paysan!

--Oui, poursuivit Mrs. Cloke. Et Cloke se demandait, justement cet

après-midi--votre oreiller a glissé, ma chère petite, c'est pas comme

cela qu'il faut se mettre. Là!--histoire de dire quelque chose, si vous

ne penseriez pas, à c't heure, à racheter les fermes Lashmar, monsieur.

Elles n'arrondissent pas bien la propriété de Sir Walter. Elles s'en

viennent de biais par chez nous. Cloke serait content de vous montrer

cela un de ces jours.

--Mais, Sir Walter ne tient pas à vendre, n'est-ce pas?

--Nous pouvons le savoir par son intendant, monsieur, mais (d'un ton

de mépris) je crois que voilà cette garde-malade de Londres qui

remonte de dîner; aussi, j'ai peur que nous soyons obligées de vous

prier, monsieur... Allons, Master George... faites risette, mon poulot!

Réveillons-nous une toute petite minute, mon agnelet!»

Quelques mois plus tard, ils étaient tous trois en bas, au ruisseau,

dans les bois de Gale Anstey, en train de réfléchir à la reconstruction

d'une passerelle emportée par les crues du printemps. George Lashmar,

ce jour-là, demandait toutes les jacinthes de la terre du Bon Dieu

à manger, et Sophie l'adorait d'une voix qu'on eût prise pour le

roucoulement d'une colombe; aussi, la besogne se trouvait-elle retardée.

«Voici l'emplacement, finit-il par dire du milieu des myosotis. Mais

où diable sont les poteaux de mélèze, Cloke? Je vous avais dit de les

faire descendre tout prêts.

--Nous les descendrons, si vous le dites, répondit Cloke, avec un

mouvement de la lèvre inférieure que le couple connaissait bien.

--Mais, je l'ai dit. Pourquoi faire, saprelotte! avez-vous apporté ici

une pareille charretée de bois? Nous n'allons pas construire un pont de

chemin de fer. Allons donc! En Amérique, une demi-douzaine de morceaux

de cinq sur dix seraient largement suffisants.

--Je ne prétends pas le contraire, repartit Cloke, et j'ai rien à

dire contre le mélèze... _si_ c'est votre idée de faire de l'ouvrage

provisoire avec. J'suis pas ici, monsieur, pour vous raconter ce qui

n'est pas; et vous ne pouvez pas dire que j'ai jamais cherché à vous

supplanter en rien, ni à essayer de vous entraîner plus loin que vous

ne vous êtes fixé...»

Un an auparavant, George eût bouilli d'impatience. Aujourd'hui, il se

contenta de gratter de l'extrémité de son sarcloir un peu de la boue

qui salissait ses vieilles guêtres, et attendit.

«Tout ce que je prétends, c'est que vous pouvez mettre du mélèze et

faire de l'ouvrage provisoire avec; et d'ici à ce que le jeune maître

se marie, tout sera à recommencer. Pour ce qui est de moi, j'ai

descendu une couple de billes de chêne de quinze sur vingt, comme nous

n'en avons jamais encore traîné de si coquet. Vous plantez cela, et

vous v'là débarrassé de la question pour de bon. De l'autre façon--je

ne dis pas que c'est pas cela, je dis seulement ce que je pense--eh

bien, de l'autre façon, il ne sera pas plus tôt marié que nous aurons

tout à refaire. Rien ne vous force à écouter ce que je dis, mais vous

ne pouvez pas sortir de là.

--Non, répliqua George, après un instant de silence; il y a déjà

quelque temps que je m'en rends compte. Va pour le chêne, alors; il n'y

a pas à en sortir.»

GARM

Un soir, il y a de cela très longtemps, je me rendais en voiture dans

un cantonnement militaire indien appelé Mian Mir, pour y assister à une

représentation d'amateurs. Derrière la caserne d'infanterie, un soldat,

le bonnet sur l'œil, se jeta à la tête des chevaux en se donnant à

tue-tête pour un dangereux voleur de grand chemin. En réalité, c'était

un de mes amis; aussi, lui conseillai-je de rentrer avant qu'on

l'aperçût; mais il tomba sous le timon, et j'entendis une patrouille en

quête de quelqu'un.

Le cocher et moi réussîmes à le faire monter en voiture, pour rentrer

promptement, le déshabiller et le mettre au lit, où il se réveilla, le

lendemain matin, avec un fort mal de tête et tout confus.

Une fois son uniforme nettoyé et séché, et lorsqu'on l'eut lui-même

rasé, lavé et remis d'aplomb, je le ramenai à la caserne, le bras dans

une belle écharpe blanche, et racontai que je l'avais accidentellement

renversé. Ce n'est point au sergent de mon ami, personne hostile et

incrédule, que je narrai cette histoire, mais à son lieutenant, qui ne

nous connaissait pas tout à fait aussi bien.

Trois jours plus tard, mon ami vint me rendre visite, et sur ses talons

bavait et rampait l'un des plus irréprochables bull-terriers--de

l'espèce démodée, deux tiers bull et un tiers terrier--qui eussent

jamais attiré mes regards. Il était blanc pur, orné d'une selle fauve

juste derrière le cou, et d'un carreau fauve à la racine de son fin

fouet de queue. Je l'admirais à distance depuis plus d'un an, et Vixen,

mon fox-terrier, à moi, le connaissait aussi, sans toutefois manifester

d'opinion.

«Voilà pour vous, dit mon ami, lequel, toutefois, ne semblait pas fort

goûter la séparation.

--Quelle folie! Ce chien vaut mieux que la plupart des hommes, Stanley,

répondis-je.

--Je vous crois. Garde à vôôô..!»

Le chien se dressa sur ses pattes de derrière, et resta debout toute

une longue minute.

«Le regard à droite!»

Il s'assit sur ses hanches et tourna la tête vivement à droite. Sur un

signe il se redressa et aboya trois fois. Puis il donna la poignée de

main avec la patte droite et sauta légèrement sur mon épaule. Là, il

se mit en cravate, flasque et inerte, pendant de chaque côté de mon

cou. On me pria de l'y ramasser pour le jeter en l'air. Il retomba en

hurlant, et montra la patte.

«Cela fait partie du tour, dit son propriétaire. A présent, vous allez

mourir. Veuillez creuser votre petite tombe et fermer ce petit œil-là.»

Toujours boitant, le chien se traîna jusqu'à la lisière du jardin,

creusa un trou et se coucha dedans. Averti bientôt qu'il était guéri,

il sauta dehors, en remuant la queue, et en pleurnichant pour qu'on

l'applaudit. On lui fit accomplir une demi-douzaine d'autres tours,

comme de montrer qu'il savait tenir un homme en respect (ce fut moi

l'homme, en face de qui il s'assit, les dents à nu, prêt à bondir), et

cesser de manger au commandement. Je n'avais pas plus tôt fini de le

complimenter, que mon ami, d'un geste, l'immobilisa comme si on l'eût

frappé d'une balle, prit dans son casque une feuille de papier de

cantine réglé de bleu, me la tendit et se sauva, tandis que le chien,

le suivant des yeux, se mettait à hurler. Je lus:

_Monsieur_,

_Je vous fais cadeau du chien à cause que vous m'avez tiré d'affaire.

C'est le meilleur que je connaisse, car c'est moi l'auteur, et il

vaut un homme. S'il vous plaît, ne lui donnez pas trop à manger,

et, s'il vous plaît, ne me le rendez pas, car je ne le reprends pas,

si vous voulez bien le garder. Donc, s'il vous plaît, n'essayez plus

jamais de me le rendre. J'ai gardé pour moi son nom, de manière que

vous pouvez l'appeler n'importe comment, et il répondra, mais, s'il

vous plaît, ne le rendez pas. Il peut tuer son homme en cinq sec,

mais, s'il vous plaît, ne lui donnez pas trop de viande. Il en sait

plus qu'un homme._

Vixen, en forme de sympathie, joignit son aigre petit jappement au

cri de désespoir du bull-terrier, et je demeurai fort ennuyé, sachant

qu'aimer les chiens est une chose, mais qu'aimer un chien en est

tout à fait une autre. Les chiens ne sont guère, à tout prendre,

que des vagabonds, des sacs à puces, des gratteurs de cuir et des

mange-de-tout, impurs selon la loi de Moïse et de Mahomet; mais un

chien avec qui l'on vit seul durant au moins six mois de l'année; un

être libre, si étroitement attaché à vous par l'amour que sans vous il

ne bougera ni ne prendra de l'exercice; une créature douée de patience,

de réserve, d'humour, de sagesse, qui vous connaît mieux que vous ne

vous connaissez vous-même, n'est pas à proprement parler un chien.

Je possédais Vixen, qui était tout mon chien, à moi; et je sentais ce

que devait avoir senti mon ami, en s'arrachant le cœur de cette façon

pour le laisser dans mon jardin. Toutefois, le chien comprit assez

clairement que j'étais son maître, et ne suivit pas le soldat. Dès

qu'il eut repris haleine, je lui fis des mamours, et Vixen, glapissant

de jalousie, s'élança sur lui. Eût-elle été de son sexe, il se serait

peut-être consolé par quelque bataille, mais elle eut beau mordiller

l'acier de ses flancs profonds, il n'en parut qu'importuné, et se

contenta de poser sa lourde tête sur mon genou pour hurler de rechef.

Je comptais, ce soir-là, dîner au cercle; mais comme, sous les ténèbres

en train de s'accumuler, le chien allait en flairant par la maison

vide, tel un enfant qui essaie de se remettre d'une crise de sanglots,

je sentis que je ne pouvais pas le laisser supporter son premier soir

tout seul. De sorte que nous mangeâmes à la maison, Vixen à ma droite

et le chien-étranger à ma gauche, elle attentive à chaque bouchée

qu'il avalait, et disant nettement ce qu'elle pensait de ses manières

à table, bien meilleures que les siennes propres. C'était l'habitude

de Vixen, jusqu'aux grandes chaleurs, de coucher dans mon lit, la tête

sur l'oreiller comme une chrétienne; et, quand venait le matin, je

m'apercevais toujours que la petite bête avait raidi ses pattes contre

le mur et m'avait poussé jusqu'à l'extrême bord du lit. Ce soir-là,

elle se hâta de se coucher, remplie d'intentions, tout le poil hérissé,

un œil sur l'étranger, lequel s'était laissé tomber sur une natte

d'un air d'abandon et de désespoir, les quatre pattes étirées, avec

de gros soupirs. Elle installa et réinstalla sa tête sur l'oreiller,

pour se donner de petits airs, montrer ses petites grâces, et entonna

la complainte qu'elle psalmodiait d'habitude avant de s'endormir. Le

chien-étranger obliqua tout doucement vers moi. Je sortis ma main, et

il la lécha. Aussitôt, mon poignet fut entre les dents de Vixen, dont

le _aarh!_ d'avertissement déclara tout aussi clairement que la parole

que si je prêtais plus ample attention à l'étranger, elle allait mordre.

Je la saisis de la main gauche, derrière son cou potelé, la secouai

sévèrement, et dis:

«Vixen, si vous recommencez, on va vous mettre dans la véranda.

Maintenant, gare à vous!»

Elle comprit parfaitement, mais dès l'instant où je la lâchai, elle

saisit encore mon poignet droit dans sa gueule, et attendit, les

oreilles couchées et tout le corps aplati, prête à mordre. La queue du

gros chien frappa le plancher, d'humble et conciliante manière.

J'empoignai Vixen une seconde fois, l'enlevai du lit comme un lapin

(procédé qui la fit glapir d'horreur), et, comme je l'avais promis,

allai l'installer dans la véranda, seule avec les chauves-souris

et le clair de lune. Là-dessus, elle se mit à hurler. Puis elle se

répandit en propos injurieux--non pas à mon adresse, mais à celle

du bull-terrier--jusqu'à en perdre la voix. Puis elle courut tout

autour de la maison, essayant de chaque porte. Puis elle s'en alla aux

écuries aboyer comme si l'on volait les chevaux, ce qui était une de

ses vieilles ruses. Elle finit par revenir, et son jappement nasillard

disait: «Je serai bien sage! Laisse-moi rentrer, et je serai bien sage!»

Admise à rentrer, elle s'élança sur son oreiller. Lorsqu'elle fut

calmée, je murmurai à l'autre chien:

«Tu peux te coucher sur le pied du lit.»

Le bull bondit aussitôt, et Vixen, quoique je la sentisse frémir de

rage, se garda de protester. C'est ainsi que nous dormîmes jusqu'au

matin.

Ils prirent le premier déjeuner avec moi, morceau à l'un, morceau à

l'autre, jusqu'au moment où, le cheval étant arrivé, nous partîmes pour

la promenade. Je ne crois pas que le bull eût jamais encore suivi un

cheval. Il se montra hors de lui, pendant que Vixen, à son ordinaire,

criait, se démenait, s'élançait, pour finalement se charger du cortège.

Il y avait près de là un coin de village qu'en général nous passions

avec précaution, attendu que tous les parias de chiens jaunes de

l'endroit s'y donnaient rendez-vous. C'étaient de ces bêtes à

demi sauvages, mourant de faim, qui, tout en étant de la dernière

poltronnerie, ne se feront pas faute, si elles sont rassemblées neuf

ou dix, de houspiller, tuer, et boulotter un chien anglais. J'avais

toujours avec moi, à leur intention, un fouet à longue mèche. Ce

matin-là, ils attaquèrent Vixen, laquelle, peut-être à dessein, avait

quitté l'ombre de mon cheval.

Le bull s'en venait, à cinquante mètres derrière, labourant la

poussière, boulant de côté, et souriant à la façon de ceux de son

espèce. J'entendis Vixen piailler; une demi-douzaine de ces mâtins

s'étaient refermés sur elle; un sillage blanc se dessina derrière

moi; un nuage de poussière s'éleva près de Vixen, et, lorsqu'il se

dissipa, je vis un grand paria qui gisait le dos brisé, et le bull qui

en secouait un autre à terre. Vixen se retira sous la protection de

mon fouet, et le bull revint en pagayant, plus souriant que jamais, et

couvert du sang de ses ennemis. Cela me décida à l'appeler «Garm au

Poitrail Sanglant[8]», lequel, en son temps, fut un grand personnage,

ou «Garm» tout court; sur quoi je me penchai en avant, pour lui dire

quel serait son nom tout au moins provisoire. Il leva les yeux tandis

que je le répétais, puis s'éloigna au galop. Je criai:

[Note 8: Le Cerbère de Hel (Enfer), des légendes scandinaves.]

«Garm!»

Il s'arrêta, revint toujours courant, et s'approcha pour s'informer de

mes désirs.

Alors, je vis que mon ami, le soldat, avait raison, et que ce chien en

savait plus et valait mieux qu'un homme.

A la fin de la promenade, je donnai un ordre, que Vixen connaissait

autant que détestait:

«Allez vous faire laver!»

Garm en comprit une partie, Vixen interpréta le reste, et tous deux

s'en allèrent de conserve, à un trot modéré. Lorsque je me rendis à la

véranda de derrière, Vixen, lavée et blanche comme neige, s'en montrait

fière, mais le boy ne voulait pour rien au monde toucher à Garm, à

moins que je ne fusse présent. De sorte que je restai là pendant qu'on

le débarbouillait, et que, le savon formant crème au sommet de sa

large tête, il me regardait demandant si c'était bien à cela que je

m'attendais pour lui. Le boy, il le savait bien, ne faisait qu'exécuter

des ordres.

«La prochaine fois, dis-je au boy, tu laveras le grand chien avec

Vixen, quand je les renverrai.

--Est-ce qu'il le sait?--demanda le boy, lequel était au courant des

façons de la gent canine.

--Garm, fis-je, la prochaine fois, on vous lavera en même temps que

Vixen.»

Je vis que Garm avait compris. En effet, au jour de bain suivant,

tandis que Vixen se sauvait comme d'habitude sous mon lit, Garm

fixa les yeux sur le boy, qui se tenait quelque peu indécis dans

la véranda, marcha noblement jusqu'à la place où on l'avait lavé la

dernière fois, et se tint roide dans le tub.

Mais les longues journées de mon bureau furent pour lui une amère

épreuve. Nous partions tous les trois en voiture le matin, à huit

heures et demie, pour ne rentrer qu'à six heures au plus tôt. Vixen,

instruite de cette routine, s'en allait dormir sous ma table; mais,

pour Garm, la réclusion lui rongea l'âme. Il restait généralement assis

dans la véranda, l'œil au guet sur le Mail; et je savais trop bien ce

qu'il attendait.

Parfois une compagnie de soldats s'avançait, en route pour le Fort, et

Garm roulait les inspecter; ou bien un officier en uniforme entrait au

bureau, et c'était pitié de voir la fête que faisait le pauvre Garm

à l'habit--non pas à l'homme. Il sautait tout autour, reniflait et

aboyait joyeusement, puis courait à la porte et revenait.

Un après-midi, je l'entendis aboyer à pleine gorge--chose que je ne

l'avais pas encore entendu faire--et il disparut. Lorsqu'à la fin du

jour je rentrai en voiture dans mon jardin, un soldat en uniforme blanc

escalada le mur à l'autre bout, et le Garm qui vint à ma rencontre

était un chien joyeux. Le fait se reproduisit deux ou trois fois par

semaine dans le courant d'un mois.

Je fis semblant de ne rien voir, mais Garm savait, et Vixen, aussi,

savait. Il se glissait hors du bureau vers quatre heures, comme s'il

allait regarder le paysage; mais c'était pour retourner à la maison;

et il faisait cela si tranquillement que sans Vixen je ne m'en serais

pas aperçu. La jalouse petite chienne reniflait et ronflait sous la

table, tout juste assez haut pour appeler mon attention sur la fuite.

Garm aurait pu sortir quarante fois par jour, sans que Vixen bougeât,

mais, lorsqu'il s'esquivait pour aller revoir son vrai maître dans mon

jardin, elle me le disait en son langage. C'était sa seule façon de

marquer que Garm ne faisait pas tout à fait partie de la famille. Ils

se montraient, en tous temps, les meilleurs amis de la terre; _mais_

Vixen expliquait que Garm, je ne devais jamais l'oublier, ne m'aimait

pas autant qu'elle m'aimait.

Actions et réactions · 第 3 / 16 段