commettre un meurtre, et qui vivent au hasard du jour, couchant sous le
ciel, traqués sans cesse, il y a en Corse des bandits heureux, riches,
vivant en paix sur leurs terres au milieu des paysans, leurs sujets; ce
sont les frères Bellacoscia. L'histoire de leur famille est étrange.
Le père Bellacoscia (Belle-Cuisse) possédait une femme stérile et,
sur l'exemple des patriarches, il la répudia, prit une jeune fille
d'une maison voisine et l'emmena sur les hauteurs où paissaient ses
troupeaux. D'elle, il eut plusieurs enfants et, entre autres, les deux
frères Antoine et Jacques, dont je parlerai tout à l'heure. Mais sa
femme avait une sœur qui faisait souvent dans la maison Bellacoscia
des visites de voisinage. L'époux galant, trop galant, la reconduisait.
Il en eut un fils, avoua tout à la première, garda la seconde et lui
bâtit une demeure séparée pour éviter les scènes de famille. Or, une
troisième sœur, à son tour, se mit à fréquenter les deux ménages,
et un nouvel accident se produisit. Le pauvre père n'avait qu'une
ressource: construire une troisième maison; ce qu'il fit, et tout le
monde vécut en paix. Il eut en tout une trentaine de descendants qui,
à leur tour, en ont produit plusieurs centaines. Cette tribu habite en
partie le village de Bocognano et les lieux environnants.
Deux des fils, Antoine et Jacques, gagnèrent de bonne heure le maquis
pour des causes assez «futiles». Le premier refusait de servir comme
militaire, le second avait enlevé une jeune fille que désirait un de
ses frères.
A partir de leur disparition, ils ont dominé le pays en maîtres
incontestés.
On évalue à trois cent mille francs environ la somme qu'ils ont coûtée
au gouvernement en expéditions dirigées contre eux. Pendant des
années on les a poursuivis sans cesse, toujours en vain. Des colonnes
entières de carabiniers... non, de gendarmes, partaient, officiers en
tête, battaient la région, occupaient les villages, cernaient des monts
où l'on était sûr de les prendre, et, pendant ce temps, les frères
Bellacoscia, assis tranquillement sur un pic voisin, suivaient avec
intérêt les opérations de la troupe. Puis, fatigués de ce spectacle,
ils redescendaient avec sécurité dans la plaine au-devant du convoi
qui apportait des vivres aux gendarmes, s'emparaient des mulets
chargés et, pour calmer la conscience inquiète des conducteurs, leur
remettaient une réquisition en règle, signée Bellacoscia, à l'adresse
de l'intendant militaire.
Vingt fois ils ont failli être pris, vingt fois ils ont échappé à
toutes les attaques grâce à leur courage, à leur sang-froid, à leurs
ruses et à la complicité de toute la contrée, pleine de leurs parents.
Un jour, par exemple, le plus jeune, Jacques, avait été trahi. Il
devait, à une heure donnée, venir mesurer du bois qu'il avait fait
couper, et les gendarmes embusqués à vingt pas de là l'attendaient.
On l'aperçut dans la vallée, suivant le sentier avec lenteur, les mains
derrière le dos, et aussitôt, sans attendre qu'il s'approchât, une
fusillade terrible éclata, mais si loin qu'il en prit le bruit pour des
claquements de fouet. Il chercha le charretier et découvrit un baudrier
jaune; alors sautant derrière un tronc de châtaignier il examina la
situation. Tout se taisait maintenant.
Inquiet, il croyait à une ruse quelconque quand il aperçut, dans une
éclaircie de la forêt, le détachement de gendarmerie qui retournait
tranquillement à la caserne, marchant au pas, l'arme à l'épaule, après
avoir tiré ses cartouches.
Il alla mesurer son bois.
Les deux frères sont riches, achètent des terres, grâce à des
prête-noms, exploitent des forêts, même celles de l'État, dit-on.
Tout bétail qui s'égare sur leurs domaines leur appartient, et bien
hardi qui le réclamerait.
Ils rendent des services à beaucoup de gens; ces services naturellement
sont payés fort cher.
Leur vengeance est prompte et capitale.
Mais ils sont toujours d'une courtoisie parfaite avec les étrangers.
Ceux-ci vont souvent leur rendre visite. Les Bellacoscia se prêtent
volontiers à ces rencontres.
Antoine, l'aîné, est d'assez grande taille, brun, avec les cheveux
grisonnants; il porte toute sa barbe, a l'air d'un bonhomme, d'abord
«sympathique». Le plus jeune, Jacques, est blond, plus petit que son
frère; son œil perçant révèle une vive intelligence et son habileté,
en effet, est remarquable. C'est le plus actif des deux; c'est aussi le
plus redouté.
Il y a quelques années, une jeune fille, une Parisienne, voulut le voir
et partit avec un parent.
On s'aborda dans un ravin profond, en plein maquis, en plein mystère,
et la Parisienne, avec cette facilité d'enthousiasme bête qui rend le
mariage si dangereux, raffola tout de suite du bandit. Songez donc!
un garçon qui couche à la belle étoile, ne se déshabille jamais, tue
les hommes à la douzaine, vit hors la loi et fait des pieds de nez
aux carabines gouvernementales. On déjeuna ensemble, puis on partit
à travers des rochers inaccessibles. Le parent geignait, soufflait,
tremblait. La jeune fille, au bras du bandit, sautait les gouffres,
était ravie, transportée. Quel rêve! avoir un vrai bandit pour soi
toute seule, un jour entier, de l'aurore au soir. Il lui racontait des
histoires d'amour, des histoires corses, où le stylet joue toujours un
rôle; il lui parlait d'une institutrice qui l'avait aimé; et l'amadou
que les femmes souvent ont à la place de cervelle s'enflamma si bien
qu'à la nuit elle ne voulait plus quitter son bandit, et prétendait le
ramener, pour souper, dans la maison du village où les lits étaient
préparés.
Il fallut de longs pourparlers pour décider la séparation et l'on se
quitta, paraît-il, avec une grande tristesse de part et d'autre.
M. Haussmann a vu Jacques Bellacoscia d'une assez singulière façon.
Il allait en voiture à Bocognano, quand une femme, se présentant à la
portière, lui annonça que le bandit désirait vivement lui parler. M.
Haussmann hésitait à accorder un entretien à un homme si compromettant,
quand une idée lui traversa l'esprit.
--Je n'ai pas d'armes, dit-il; par conséquent si l'on m'arrête je ne
pourrai me défendre et je compte, à telle heure, passer par telle route.
A l'heure dite, un homme sautait à la tête des chevaux; la portière
s'ouvrit; il entra chapeau bas dans la voiture et causa longtemps avec
le rebâtisseur de Paris à qui il demanda de lui faire obtenir sa grâce.
Un fait entre mille indiquera bien quelle est la vengeance de ces
rôdeurs corses.
Un homme, un berger, avait vendu un des bandits et il gravissait la
montagne au milieu des gendarmes qu'il allait poster pour leur livrer
leur proie. Un coup de feu soudain part du maquis, et le berger, la
tête fracassée, tombe dans les bras des gendarmes stupéfaits qui
battirent en vain les environs et furent réduits à rapporter à la ville
le cadavre de leur guide. Ces braves Bellacoscia, par exemple, manquent
du goût littéraire le plus simple, et leurs lettres de menace, toujours
datées du «Palais Vert» et tracées à l'encre rouge, sont écrites en
style poétique de Peaux-Rouges de l'effet le plus étonnant: «Partout
où la lumière du ciel te frappera, disent-ils, nos balles aussi
t'atteindront.»
Ils habitent un ravin profond, inaccessible, effroyable à voir, dans
les environs du village presque peuplé par leur famille. Comme les
bonnes mœurs sont chez eux héréditaires, Jacques enleva, il y a
quelques années, la femme de son frère Antoine et la garda. Il a, plus
tard, accouplé son fils, un enfant, avec une fillette mineure aussi et
sortant du couvent; puis, l'âge venu, les a mariés.
Beaucoup de Corses les connaissent et sont leurs amis, soit par
crainte, soit par un sentiment instinctif de révolte contre le
gouvernement.
Beaucoup d'étrangers les ont vus, mais se gardent bien de l'avouer,
car l'autorité qui ne parvient point à les prendre ne tarderait pas à
mettre la main sur le pauvre homme assez naïf pour confesser qu'il a eu
des relations avec des bandits dont la tête est mise à prix.
_Les Bandits corses_ ont paru dans _le Gaulois_ du 12 octobre 1880.
UNE PAGE D'HISTOIRE INÉDITE.
TOUT le monde connaît la célèbre phrase de Pascal sur le grain de
sable qui changea les destinées de l'univers en arrêtant la fortune
de Cromwell. Ainsi, dans ce grand hasard des événements qui gouverne
les hommes et le monde, un fait bien petit, le geste désespéré
d'une femme, décida le sort de l'Europe en sauvant la vie du jeune
Napoléon Bonaparte, celui qui fut le grand Napoléon. C'est une page
d'histoire inconnue (car tout ce qui touche à l'existence de cet être
extraordinaire est de l'histoire), un vrai drame corse, qui faillit
devenir fatal au jeune officier, alors en congé dans sa patrie.
Le récit qui suit est de point en point authentique. Je l'ai écrit
presque sous la dictée sans y rien changer, sans en rien omettre, sans
essayer de le rendre plus «littéraire» ou plus dramatique, ne laissant
que les faits tout seuls, tout nus, tout simples, avec tous les noms,
tous les mouvements des personnages et les paroles qu'ils prononcèrent.
Une narration plus composée plairait peut-être davantage, mais ceci est
de l'histoire, et on ne touche pas à l'histoire. Je tiens ces détails
directement du seul homme qui a pu les puiser aux sources, et dont le
témoignage a dirigé l'enquête ouverte sur ces mêmes faits vers 1853,
dans le but d'assurer l'exécution de legs stipulés par l'Empereur
expirant à Sainte-Hélène.
Trois jours avant sa mort, en effet, Napoléon ajouta à son testament un
codicille qui contenait les dispositions suivantes:
«Je lègue, écrivait-il, 20,000 francs à l'habitant de Bocognano qui m'a
tiré des mains des brigands qui voulurent m'assassiner;
10,000 francs à M. Vizzavona, le seul de cette famille qui fût de mon
parti;
100,000 francs à M. Jérôme Lévy;
100,000 francs à M. Costa de Bastelica;
20,000 francs à l'abbé Reccho».
C'est qu'un vieux souvenir de sa jeunesse s'était, en ces derniers
moments, emparé de son esprit; après tant d'années et tant d'aventures
prodigieuses, l'impression que lui avait laissée une des premières
secousses de sa vie demeurait encore assez forte pour le poursuivre,
même aux heures d'agonie, et voici cette lointaine vision qui
l'obsédait, quand il se résolut à laisser ces dons suprêmes au partisan
dévoué dont le nom échappait à sa mémoire affaiblie, et aux amis qui
lui avaient apporté leur aide en des circonstances terribles.
Louis XVI venait de mourir. La Corse était alors gouvernée par le
général Paoli, homme énergique et violent, royaliste dévoué, qui
haïssait la Révolution, tandis que Napoléon Bonaparte, jeune officier
d'artillerie alors en congé à Ajaccio, employait son influence et celle
de sa famille en faveur des idées nouvelles.
Les cafés n'existaient point en ce pays toujours sauvage, et Napoléon
réunissait le soir ses partisans dans une chambre où ils causaient,
formaient des projets, prenaient des mesures, prévoyaient l'avenir,
tout en buvant du vin et en mangeant des figues.
Une animosité déjà existait entre le jeune Bonaparte et le général
Paoli. Voici comment elle était née. Paoli, ayant reçu l'ordre de
conquérir l'île de la Madeleine, confia cette mission au colonel Cesari
en lui recommandant, dit-on, de faire échouer l'entreprise. Napoléon,
nommé lieutenant-colonel de la garde nationale dans le régiment que
commandait le colonel Quenza, prit part à cette expédition et s'éleva
violemment ensuite contre la manière dont elle avait été conduite,
accusant ouvertement les chefs de l'avoir perdue à dessein.
Ce fut peu de temps après que des commissaires de la République, parmi
lesquels se trouvait Saliceti, furent envoyés à Bastia. Napoléon,
apprenant leur arrivée, les voulut rejoindre, et, pour entreprendre ce
voyage, il fit venir de Bocognano son homme de confiance, un de ses
partisans les plus fidèles, Santo-Bonelli, dit Riccio, qui devait lui
servir de guide.
Tous deux partirent à cheval, se dirigeant vers Corte où se tenait le
général Paoli, que Bonaparte voulait voir en passant; car, ignorant
alors la participation de son chef au complot tramé contre la France,
il le défendait même contre les soupçons chuchotés; et l'hostilité
grandie entre eux, bien que vive déjà, n'avait point éclaté.
Le jeune Napoléon descendit de cheval dans la cour de la maison
habitée par Paoli, et confiant sa monture à Santo-Riccio, il voulut
tout de suite se rendre auprès du général. Mais, comme il gravissait
l'escalier, une personne qu'il aborda lui apprit qu'en ce moment même
avait lieu une sorte de conseil formé des principaux chefs corses, tous
ennemis des idées républicaines. Lui, inquiet, cherchait à savoir,
quand un des conspirateurs sortit de la réunion.
Alors, marchant à sa rencontre, Bonaparte lui demanda: «Eh bien?»
L'autre, le croyant un allié, répondit: «C'est fait! Nous allons
proclamer l'indépendance et nous séparer de la France, avec le secours
de l'Angleterre.»
Indigné, Napoléon s'emporta et, frappant du pied, il criait: «C'est
une trahison, c'est une infamie!» quand des hommes parurent, attirés
par le bruit. C'étaient justement des parents éloignés de la
famille Bonaparte. Eux, comprenant le danger où se jetait le jeune
officier, car Paoli était homme à s'en débarrasser à tout jamais et
sur-le-champ, l'entourèrent, le firent descendre par force et remonter
à cheval.
Il partit aussitôt, retournant vers Ajaccio, toujours accompagné
de Santo-Riccio. Ils arrivèrent, à la nuit tombante, au hameau de
Arca-de-Vivario, et couchèrent chez le curé Arrighi, parent de
Napoléon, qui le mit au courant des événements et lui demanda conseil,
car c'était un homme d'esprit droit et de grand jugement, estimé dans
toute la Corse.
S'étant remis en route le lendemain dès l'aurore, ils marchèrent tout
le jour et parvinrent le soir, à l'entrée du village de Bocognano. Là,
Napoléon se sépara de son guide, en lui recommandant de venir au matin
le chercher avec les chevaux à la jonction des deux routes, et il gagna
le hameau de Pagiola pour demander l'hospitalité à Félix Tusoli, son
partisan et son parent, dont la maison se trouvait un peu éloignée.
Cependant le général Paoli avait appris la visite du jeune Bonaparte,
ainsi que ses paroles violentes après la découverte du complot, et il
chargea Mario Peraldi de se mettre à sa poursuite et de l'empêcher,
coûte que coûte, de gagner Ajaccio ou Bastia.
Mario Peraldi parvint à Bocognano quelques heures avant Bonaparte, et
se rendit chez les Morelli, famille puissante, partisans du général.
Ils apprirent bientôt que le jeune officier était arrivé dans le
village et qu'il passerait la nuit dans la maison de Tusoli; alors le
chef des Morelli, homme énergique et redoutable, instruit des ordres de
Paoli, promit à son envoyé que Napoléon n'échapperait pas.
Dès le jour il avait posté son monde, occupé toutes les routes, toutes
les issues. Bonaparte, accompagné de son hôte, sortit pour rejoindre
Santo-Riccio; mais Tusoli, un peu malade, la tête enveloppée d'un
mouchoir, le quitta presque immédiatement.
Aussitôt que le jeune officier fut seul, un homme se présentant lui
annonça que dans une auberge voisine se trouvaient des partisans du
général, en route pour le rejoindre à Corte. Napoléon se rendit près
d'eux et, les trouvant réunis: «Allez, leur dit-il, allez trouver votre
chef, vous faites une grande et noble action». Mais en ce moment les
Morelli, se précipitant dans la maison, se jetèrent sur lui, le firent
prisonnier et l'entraînèrent.
Santo-Riccio, qui l'attendait à la jonction des deux routes, apprit
immédiatement son arrestation et il courut chez un partisan des
Bonaparte, nommé Vizzavona, qu'il savait capable de l'aider et dont la
demeure était voisine de la maison Morelli, où Napoléon allait être
enfermé.
Santo-Riccio avait compris l'extrême gravité de cette situation: «Si
nous ne parvenons à le sauver tout de suite, dit-il, il est perdu.
Peut-être sera-t-il mort avant deux heures». Alors Vizzavona s'en fut
trouver les Morelli, les sonda habilement, et comme ils dissimulaient
leurs intentions véritables, il les amena, à force d'adresse et
d'éloquence, à permettre que le jeune homme vînt chez lui prendre
quelque nourriture pendant qu'ils garderaient sa maison.
Eux, pour mieux cacher leurs projets, sans doute, y consentirent, et
leur chef, le seul qui connût les volontés du général, leur confiant
la surveillance des lieux, rentra chez lui pour faire ses préparatifs
de départ. Ce fut cette absence qui sauva quelques minutes plus tard
la vie du prisonnier. Cependant Santo-Riccio, avec le dévouement
naturel des Corses, un prodigieux sang-froid et un intrépide courage,
préparait la délivrance de son compagnon. Il s'adjoignit deux jeunes
gens, braves et fidèles comme lui; puis, les ayant secrètement
conduits dans un jardin attenant à la maison Vizzavona et cachés
derrière un mur, il se présenta tranquillement aux Morelli, et demanda
la permission de faire ses adieux à Napoléon, puisqu'ils devaient
l'emmener. On lui accorda cette faveur, et dès qu'il fut en présence
de Bonaparte et de Vizzavona, il développa ses projets, hâtant la
fuite, le moindre retard pouvant être fatal au jeune homme. Tous les
trois alors pénétrèrent dans l'écurie, et, sur la porte, Vizzavona, les
larmes aux yeux, embrassa son hôte et lui dit: «Que Dieu vous sauve,
mon pauvre enfant, lui seul le peut!»
En rampant, Napoléon et Santo-Riccio rejoignirent les deux jeunes
gens embusqués auprès du mur, puis, prenant leur élan, tous les trois
s'enfuirent à toutes jambes vers une fontaine voisine cachée dans les
arbres. Mais il fallait passer sous les yeux des Morelli, qui, les
apercevant, se lancèrent à leur poursuite en jetant de grands cris.
Or le chef Morelli, rentré dans sa demeure, les entendit, et,
comprenant tout, se précipita avec une physionomie si féroce que sa
femme, alliée aux Tusoli, chez qui Bonaparte avait passé la nuit, se
jeta à ses pieds, suppliante, demandant la vie sauve pour le jeune
homme.
Lui, furieux, la repoussa, et il s'élançait dehors quand elle, toujours
à genoux, le saisit par les jambes, les enlaçant de ses bras crispés;
puis, battue, renversée, mais, acharnée en son étreinte, elle entraîna
son mari, qui s'abattit à côté d'elle.
Sans la force et le courage de cette femme, c'était fait de Napoléon.
Toute l'histoire moderne se trouvait donc changée. La mémoire
des hommes n'aurait point eu à retenir les noms de victoires
retentissantes! Des millions d'êtres ne seraient pas morts sous le
canon! La carte d'Europe n'était plus la même! Et qui sait sous quel
régime politique nous vivrions aujourd'hui.
Car les Morelli atteignaient les fugitifs.
Santo-Riccio, intrépide, s'adossant au tronc d'un châtaignier, leur fit
face, criant aux deux jeunes gens d'emmener Bonaparte. Mais lui refusa
d'abandonner son guide qui vociférait, tenant en joue leurs ennemis:
--Emportez-le donc, vous autres; saisissez-le, attachez-lui les pieds
et les mains!
Alors ils furent rejoints, entourés, saisis, et un partisan des
Morelli, nommé Honorato, posant son fusil sur la tempe de Napoléon,
s'écria: «Mort au traître à la patrie!» Mais juste en ce moment l'homme
qui avait reçu Bonaparte, Félix Tusoli, prévenu par un émissaire de
Santo-Riccio, arrivait escorté de ses parents armés. Voyant le danger
et reconnaissant son beau-frère dans celui qui menaçait ainsi la vie de
son hôte, il lui cria, le mettant en joue:
--Honorato, Honorato, c'est entre nous alors que la chose va se passer!
L'autre, surpris, hésitait à tirer, quand Santo-Riccio, profitant de la
confusion, et laissant les deux partis se battre ou s'expliquer, saisit
à pleins bras Napoléon qui résistait encore, l'entraîna, aidé des deux
jeunes gens, et s'enfonça dans le maquis.
Une minute plus tard, le chef Morelli, débarrassé de sa femme, et en
proie à une colère furieuse, rejoignait enfin ses partisans.
Cependant les fugitifs marchaient à travers la montagne, les ravins,
les fourrés. Lorsqu'ils furent en sûreté, Santo-Riccio renvoya les
deux jeunes gens qui devaient le lendemain les rejoindre avec les
chevaux auprès du pont d'Ucciani.
Au moment où ils se séparaient, Napoléon s'approcha d'eux.
--Je vais retourner en France, leur dit-il, voulez-vous m'accompagner?
Quelle que soit ma fortune, vous la partagerez.
Eux lui répondirent:
--Notre vie est à vous; faites de nous, ici, ce que vous voudrez, mais
nous ne quitterons pas notre village.
Ces deux simples et dévoués garçons retournèrent donc à Bocognano
chercher les chevaux, tandis que Bonaparte et Santo-Riccio continuaient
leur marche au milieu de tous les obstacles qui rendent si durs les
voyages dans les pays montagneux et sauvages. Ils s'arrêtèrent en route
pour manger un morceau de pain dans la famille Mancini, et parvinrent,
le soir, à Ucciani, chez les Pozzoli, partisans des Bonaparte.
Or, le lendemain, quand il s'éveilla, Napoléon vit la maison entourée
d'hommes armés. C'étaient tous les parents et les amis de ses hôtes,
prêts à l'accompagner comme à mourir pour lui.
Les chevaux attendaient près du pont, et la petite troupe se mit en
route, escortant les fugitifs jusqu'aux environs d'Ajaccio. La nuit
venue, Napoléon pénétra dans la ville et se réfugia chez le maire,
M. Jean-Jérôme Lévy, qui le cacha dans un placard. Utile précaution,
car la police arrivait le lendemain. Elle fouilla partout sans rien
trouver, puis se retira tranquille et déroutée par l'habile indignation
du maire qui offrit son aide empressée pour trouver le jeune révolté.
Le soir même, Napoléon, embarqué dans une gondole, était conduit de
l'autre côté du golfe, confié à la famille Costa, de Bastelica, et
caché dans les maquis.
L'histoire d'un siège qu'il aurait soutenu dans la tour de Capitello,
récit émouvant publié par les guides, est une pure invention dramatique
aussi sérieuse que beaucoup des renseignements donnés par ces
industriels fantaisistes.
Quelques jours plus tard, l'indépendance corse fut proclamée, la maison
Bonaparte incendiée, et les trois sœurs du fugitif remises à la garde
de l'abbé Reccho.
Puis une frégate française, qui recueillait sur la côte les derniers
partisans de la France, prit à son bord Napoléon, et ramena dans
la mère patrie le partisan poursuivi, traqué, celui qui devait être
l'Empereur et le prodigieux général dont la fortune bouleversa la terre.
_Une Page d'histoire inédite_ a paru dans _le Gaulois_ du 27 octobre
1880.
FRAGMENTS
AUX EAUX.
JOURNAL DU MARQUIS DE ROSEVEYRE.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_12 juin 1880._--A Loëche! On veut que j'aille passer un mois à Loëche!
Miséricorde! Un mois dans cette ville qu'on dit être la plus triste, la
plus morte, la plus ennuyeuse des villes d'eaux! Que dis-je, une ville?
C'est un trou, à peine un village! On me condamne à un mois de bagne,
enfin!
_13 juin._--J'ai songé toute la nuit à ce voyage qui m'épouvante. Une
seule chose me reste à faire, je vais emmener une femme! Cela pourra me
distraire, peut-être? Et puis j'apprendrai, par cette épreuve, si je
suis mûr pour le mariage.
Un mois de tête-à-tête, un mois de vie commune avec quelqu'un, de vie à
deux complète, de causerie à toute heure du jour et de la nuit.--Diable!
Prendre une femme pour un mois n'est pas si grave, il est vrai, que de
la prendre pour la vie; mais c'est déjà beaucoup plus sérieux que de la
prendre pour un soir. Je sais que je pourrai la renvoyer, avec quelques
centaines de louis; mais alors je resterai seul à Loëche, ce qui n'est
pas drôle!
Le choix sera difficile. Je ne veux ni une coquette ni une sotte. Il
faut que je ne puisse être ni ridicule, ni honteux d'elle. Je veux bien
qu'on dise: «Le marquis de Roseveyre est en bonne fortune;» mais je ne
veux pas qu'on chuchote: «Ce pauvre marquis de Roseveyre!» En somme,
il faut que je demande à ma compagne passagère toutes les qualités que
j'exigerais de ma compagne définitive. La seule différence à faire est
celle qui existe entre l'objet neuf et l'objet d'occasion. Bast! on
peut trouver, j'y vais songer!