Des Arabes, des nègres, des Turcs, des Grecs, des Italiens, d'autres

encore, presque nus, drapés en des loques bizarres, mangeant des

nourritures sans nom, accroupis, couchés, vautrés sous la chaleur de ce

ciel brûlant, rebuts de toutes les races, marqués de tous les vices,

êtres errants sans famille, sans attaches au monde, sans lois, vivant

au hasard du jour dans ce port immense, prêts à toutes les besognes,

acceptant tous les salaires, grouillant sur le sol comme sur eux

grouille la vermine, font de cette ville une sorte de fumier humain où

fermente échouée là toute la pourriture de l'Orient.

Mais un grand paquebot de la Compagnie transatlantique quitte lentement

son point d'attache en poussant des mugissements prolongés, car le

sifflet n'existe déjà plus; il est remplacé par une sorte de cri de

bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du monstre. Le

navire tout doucement passe au milieu de ses frères prêts à partir

aussi, et dont les flancs sont pleins de rumeurs; il quitte le port, et

tout à coup comme pris d'une ardeur, il s'élance, ouvre la mer, laisse

derrière lui un sillage immense, pendant que fuient les côtes et que

Marseille disparaît à l'horizon.

La nuit vient; des gens souffrent, allongés en des lits étroits, et

leurs soupirs douloureux se mêlent au ronflement précipité de l'hélice,

qui secoue les cloisons, et au remous de l'eau fendue et rejetée

écumante par le poitrail du paquebot dont les yeux allumés, l'un vert

et l'autre rouge, regardent au loin, dans l'ombre. Puis l'horizon pâlit

vers l'Orient et, dans la clarté douteuse du jour levant, une tache

grise apparaît au loin sur l'eau. Elle grandit comme sortant des flots,

se découpe, festonne étrangement sur le bleu naissant du ciel; on

distingue enfin une suite de montagnes escarpées, sauvages, arides, aux

formes dures, aux arêtes aiguës, aux pointes élancées, c'est la Corse,

la terre de la vendetta, la patrie des Bonaparte.

De petits îlots, portant des phares, apparaissent plus loin; ils

s'appellent les Sanguinaires et indiquent l'entrée du golfe d'Ajaccio.

Ce golfe profond se creuse au milieu de collines charmantes, couvertes

de bois d'oliviers que traversent parfois comme des ossements de granit

d'énormes rochers gris, plus hauts que les arbres. Puis, après un

détour, la ville toute blanche, assise au pied d'une montagne, avec

sa grâce méridionale, mire dans le bleu violent de la Méditerranée

ses maisons italiennes à toit plat. Le grand navire jette l'ancre

à deux cents mètres du quai, et le représentant de la Compagnie

transatlantique, M. Lanzi, met en garde les voyageurs contre la

rapacité des mariniers qui opèrent le débarquement.

La ville, jolie et propre, semble écrasée déjà, malgré l'heure

matinale, sous l'ardent soleil du Midi. Les rues sont plantées de beaux

arbres; il y a dans l'air comme un sourire de bienvenue où des parfums

inconnus flottent, des aromes puissants, cette odeur sauvage de la

Corse, qui faisait s'attendrir encore le grand Napoléon mourant là-bas

sur son rocher de Sainte-Hélène.

On reconnaît tout de suite qu'on est ici dans la patrie des Bonaparte.

Partout des statues du Premier Consul et de l'Empereur, des bustes, des

images, des inscriptions des noms de rues rappellent le souvenir de

cette race.

Des paroles qu'on surprend sur les places publiques font dresser

l'oreille. Comment on cause encore politique ici? Les passions

s'allument? On croit sacrées ces choses qui maintenant ne nous

intéressent guère plus que des tours de cartes bien faits? Vraiment

la Corse est fort en retard; cependant, on dirait qu'un événement se

prépare. On rencontre plus de gens décorés que sur le boulevard des

Italiens, et les consommateurs du café Solférino lancent des regards

belliqueux aux consommateurs du café Roi-Jérôme. Ceux-ci ont l'air

prêts au combat; mais ils se lèvent comme un seul homme à l'approche

d'un monsieur, et tous le saluent avec respect. Il se retourne... On

dirait... c'est le comte de Benedetti! Puis voici MM. Pietri, Galloni

d'Istria, le comte Multedo, vingt autres noms non moins connus dans

l'armée bonapartiste.

Que se passe-t-il? La Corse prépare-t-elle une descente à Marseille?

Mais les habitués du café Solférino se lèvent à leur tour, agitent

leurs chapeaux devant deux personnages qui passent et crient comme un

seul homme «Vive la République!» Quels sont donc ces messieurs? Je

m'approche et je reconnais le comte Horace de Choiseul (à tout seigneur

tout honneur!) et le duc de Choiseul-Praslin. Comment le député de

Melun se trouve-t-il en ce pays? Je retourne au café Roi-Jérôme et

j'interroge un consommateur, qui me répond avec finesse que «faute

d'anguille de Melun, on mangerait bien un merle de Corse». M. le comte

Horace de Choiseul est membre du Conseil général et la session va

s'ouvrir.

Donc, sur cette terre de Corse où le souvenir de Napoléon est encore

si chaud et si vivant, une lutte peut-être définitive va s'engager

entre l'idée républicaine et l'idée monarchique. Les champions de

l'Empire sont de vieux combattants tous connus, les Benedetti, les

Pietri, les Gavini, les Franchini. Les champions de la République

portent aussi des noms célèbres dans le pays, et ils ont à leur tête le

maire d'Ajaccio, M. Peraldi, fort aimé et qu'on dit fort capable.

Bien que la politique me soit tout à fait étrangère, ce combat est trop

intéressant pour n'y point assister, et j'entre à la préfecture avec le

flot montant des conseillers généraux. Un homme charmant, M. Folacci,

représentant un des plus beaux cantons de Corse, Bastelica, me fait

ouvrir le sanctuaire.

Ils sont là cinquante-huit, occupant deux longues tables couvertes de

tapis verts. Des crânes luisent comme lorsqu'on regarde de haut la

Chambre des députés. Vingt-huit sont assis à droite, trente à gauche.

Les républicains vont être victorieux.

Un personnage galonné, qui représente le gouvernement avec un air

arrogant, est assis à la droite du président d'âge, M. le docteur

Gaudin.

--Introduisez le public!

Le public entre par une porte réservée. Mystère!

M. de Pitti-Ferrandi, agrégé, professeur de droit, se lève et demande

la parole pour réclamer l'expulsion de M. Emmanuel Arène.

Qui n'a pas vu une de ces séances de la Chambre, une de ces séances

orageuses où les députés gesticulent comme des fous et jurent comme des

charretiers, une de ces séances qui vous emplissent de colère et de

mépris pour la politique et pour tous ceux qui la pratiquent?

Eh bien, la première séance du Conseil général a failli prendre cette

allure, mais MM. les représentants de la Corse sont gens de meilleur

monde apparemment, car ils se sont arrêtés sur la pente.

Tous étaient debout, tous parlaient en même temps; de petites voix

grêles montaient; des voix de taureau beuglaient des discours dont

pas un mot n'était entendu. Qui avait raison?... Qui avait tort?...

Le gouvernement déclara péremptoirement que, toute discussion sur ce

sujet étant illégale, il se verrait obligé de quitter la salle si

l'on passait outre. Cependant le Conseil général ayant décidé, sur

la proposition de la gauche, de voter sur la discussion, le susdit

gouvernement, espérant sans doute une victoire pour les siens, assista

au vote aussi illégal apparemment que la discussion qui devait suivre;

puis, comme la droite était victorieuse, il se retira, se voyant battu,

et toute la gauche le suivit...

Quand donc fera-t-on de la politique de bonne foi au lieu de faire

uniquement de la politique de parti? Jamais, sans doute, car le seul

mot «politique» semble être devenu le synonyme de «mauvaise foi

arbitraire, perfidie, ruse et délation».

Cependant la ville d'Ajaccio, si jolie au bord de son golfe bleu,

entourée d'oliviers, d'eucalyptus, de figuiers et d'orangers, attend

les travaux indispensables qui feront d'elle la plus charmante station

d'hiver de toute la Méditerranée.

Il y faut organiser des plaisirs qui attirent les continentaux, étudier

les projets, voter les fonds, et les habitants inquiets regardent

depuis huit jours déjà si la seconde moitié du Conseil général consent

à remonter dans la salle où l'attend la première moitié en nombre

insuffisant pour délibérer.

Mais les grands sommets montrent au-dessus des collines leurs pointes

de granit rose ou gris; l'odeur du maquis vient chaque soir, chassée

par le vent des montagnes; il y a là-bas des défilés, des torrents, des

pics, plus beaux à voir que des crânes d'hommes politiques, et je pense

tout à coup à un aimable prédicateur, le P. Didon, que je rencontrai

l'an dernier dans la maison du pauvre Flaubert.

Si j'allais voir le P. Didon?

_La Patrie de Colomba_ a paru dans _le Gaulois_ du 27 septembre 1880.

LE MONASTÈRE DE CORBARA.

UNE VISITE AU P. DIDON.

LES Alpes ont plus de grandeur que les montagnes de la Corse; leurs

sommets toujours blancs, leurs passages presque impraticables, leurs

abîmes effrayants où l'on entend, sans les voir, rouler des torrents,

en font une sorte de domaine du terrible et de l'Escarpé. Les montagnes

de Corse, moins hautes, ont un caractère tout différent.

Elles sont plus familières, faciles d'accès, et, même dans leurs

parties les plus sauvages, n'ont point cet aspect de désolation

sinistre qu'on trouve partout dans les Alpes. Puis, sur elles flambe

sans cesse un éclatant soleil. La lumière ruisselle comme de l'eau le

long de leurs flancs, tantôt vêtus d'arbres immenses, qui de loin

semblent une mousse, tantôt sont nus, montrant au ciel leur corps de

granit.

Même sous l'abri des forêts de châtaigniers, des flèches de lumière

aiguë percent le feuillage, vous brûlent la peau, rendent l'ombre

chaude et toujours gaie.

Pour aller d'Ajaccio au monastère de Corbara, on peut suivre deux

chemins, l'un à travers les montagnes et l'autre au bord de la mer.

Le premier serpente sans fin à mi-côte au milieu d'impénétrables

maquis, longe des précipices où l'on ne tombe jamais, domine des

fleuves presque sans eau à cette saison, traverse des villages de cinq

maisons accrochés comme des nids aux saillies du roc, passe devant des

sources minces, où boivent les voyageurs éreintés, et devant des croix

nombreuses annonçant qu'en cet endroit un homme est mort: et c'est une

balle qui les a tués presque toujours, ces pauvres diables couchés au

bord de la route.

Voulant aller à Corbara serrer la main du P. Didon, j'ai choisi,

pour m'y rendre, le chemin des montagnes. Là, point d'hôtels, point

d'auberges, pas même de cafés, où l'on peut à la rigueur coucher. On

demande l'hospitalité, comme autrefois, et la maison des Corses est

toujours ouverte aux étrangers.

Arrivé dans un adorable village, Létia, d'où l'on aperçoit un

magnifique horizon de sommets et de vallées, je ne pouvais plus même

partir, retenu sans fin par les instances des familles Paoli et

Arrighi, qui organisaient chaque jour parties de chasse ou excursions

pour me faire rester plus longtemps.

Après avoir traversé les immenses forêts d'Aïtone et de Valdoniello, le

val du Niolo, la plus belle chose que j'aie vue au monde après le mont

Saint-Michel et une partie de la Balagne, le pays des oliviers, j'ai

retrouvé la mer auprès de Corbara.

Le paysage est grandiose et mélancolique. Une plage immense s'étend

en demi-cercle, fermée à gauche par un petit port presque abandonné

des habitants (car la fièvre ici dépeuple toutes les plaines), et

terminée à droite par un village en amphithéâtre, Corbara, élevé sur un

promontoire.

Le chemin qui me conduit au monastère est à mi-côte et passe au pied

d'un mont élevé que couronne un paquet de maisons jetées dans le ciel

bleu si haut qu'on pense avec tristesse à l'essoufflement des habitants

contraints de remonter chez eux. Ce hameau s'appelle Sancto-Antonino.

On découvre, à droite de la route, une petite église du treizième

siècle, de style pur, chose rare en ce pays sans monuments et sans

aucun art national. Cet édifice a été élevé par les Pisans, me dit-on.

Plus loin, dans un repli de montagne, au pied d'un pic élancé en forme

de pain de sucre, un grand bâtiment gris et blanc domine l'horizon,

les campagnes inclinées, la plaine, la mer: c'est le Couvent des

Dominicains.

Un frère italien m'introduit, ne comprend pas ce que je lui dis, et me

parle inutilement. Je tire ma carte où j'écris: «Pour le R. P. Didon»,

et je la lui donne. Il part alors, après m'avoir indiqué une porte de

la maison. C'est le parloir, et j'attends.

La première fois que je vis le P. Didon, c'était chez Gustave Flaubert.

J'avais passé la journée avec l'immortel écrivain et, devant dîner chez

lui, nous entrâmes ensemble vers sept heures dans le salon de sa nièce.

Un prêtre, vêtu de blanc, avec une tête intelligente, de grands yeux

bruns où passait une flamme, des gestes lents, une voix douce et bien

timbrée, causait assis sur un canapé. J'appris son nom quand on nous

présenta l'un à l'autre et je me rappelle qu'il resta encore quelque

temps parlant avec facilité des choses mondaines, possédant Paris comme

nous, admirant violemment Balzac et connaissant parfaitement Zola, dont

l'_Assommoir_ faisait un bruit retentissant.

J'ai revu, plusieurs fois depuis, l'orateur préféré des belles dames

élégantes, et toujours je l'ai trouvé fort aimable, homme d'esprit

largement ouvert et de manières simples, malgré ses succès d'éloquence.

Je songeais à notre dernière entrevue à Paris, le lendemain d'une de

ses conférences les plus remarquées, quand un bruit de pas me fit

tourner la tête. Le P. Didon était debout dans l'embrasure de la porte.

Il ne me parut point changé; un peu engraissé peut-être par la vie

tranquille du cloître; il a toujours cet œil lumineux d'apôtre et de

«convertisseur» qui sert à l'orateur presque autant que le geste, et

le même sourire calme plisse un peu la joue autour de sa bouche qui

s'ouvre largement à chaque parole. Il attendait ma visite, annoncée par

son ami, M. Nobili-Savelli, conseiller général revenu d'Ajaccio.

Alors nous avons parlé de Paris, et le même amour pour cette admirable

ville nous retint longtemps en face l'un de l'autre.

Il m'interrogeait, demandant des nouvelles, s'intéressant à tout,

repris par le «souvenir» comme on est ressaisi par une fièvre mal

guérie.

A mon tour, je l'interrogeai sur lui-même; il se leva, et tout en

gravissant la montagne qui domine le monastère, il me raconta sa vie.

--En entrant ici, me dit-il, j'ai eu l'impression d'être mort, car

n'est-ce pas mourir que renoncer brusquement à tout ce qui emplissait

votre existence? Puis j'ai reconnu que l'homme a l'esprit souple et

vivace; je me suis peu à peu accoutumé aux lieux, aux choses, à cette

vie nouvelle; et je n'ai plus même le désir de m'en aller, car j'ai

entrepris des travaux très longs.

Il s'arrêta regardant l'horizon immense, la Méditerranée si bleue qui

luisait sous le soleil, et, à sa droite, la montagne haute et pointue

dont le sommet porte une grande croix noire.

--Je suis un montagnard, dit-il, et ce pays sauvage ne me fait point

peur. J'étudie sans cesse, d'ailleurs, et les quinze ou seize heures de

vie éveillée, que j'ai chaque jour, ne me semblent pas même longues.

Il se remit à marcher et, comme je le pressais fort, il convint en

souriant qu'on travaille à Paris mieux que partout ailleurs, au milieu

de cette furieuse excitation cérébrale, de ces luttes constantes, de

l'émulation acharnée qui vous exalte.

--N'avez-vous jamais, lui demandai-je, de violents désirs de retourner

là-bas?

--Non, dit-il, moi je ne vis que par mes idées, que par ma foi. Je ne

compte pas ma personne, je ne suis rien qu'un levier. J'ai une foi

ardente, et mon seul désir est de la communiquer, de la verser en

d'autres.

Mais comme je lui parlais d'un évêché que, suivant certains journaux,

on lui aurait offert, il se mit franchement à rire.

--Cette nouvelle est une folie, dit-il; ce n'est pas ici qu'on

m'offrirait un évêché.

Puis, redevenant grave:

--D'ailleurs, je ne suis qu'un apôtre et je ne changerais pas la

chaire de saint Paul contre le plus grand évêché du monde. Je voulus

savoir s'il pensait rester longtemps encore dans cette retraite; il

l'ignorait, indifférent d'ailleurs à l'avenir, pris tout entier par ses

croyances idéales, élargissant ses études, voyant le monde de plus loin

et le jugeant de plus haut dans un ardent amour de la vérité et une

grande haine pour toute hypocrisie; puis il ajouta:

--Je partirai sans doute plus tôt que nous le croyons tous les deux,

car nous allons assurément être chassés avant peu de jours.

Et c'est ainsi que j'appris la chute du Ministère Freycinet.

Le soir venait; le soleil, plus rouge, s'abaissait vers la mer d'un

bleu plus sombre. Toute une vallée à gauche était remplie par l'ombre

d'un mont; les grillons sonores des pays chauds commençaient à jeter

leur cri. Le P. Didon, depuis quelques instants, levait les yeux vers

la haute montagne surmontée d'une croix.

--Voulez-vous venir avec moi là-haut, dit-il.

Je le remerciai, car il me fallait gagner Calvi; mais je lui demandai:

--Est-ce que vous allez grimper là?

Il me répondit:

--J'y vais souvent quand le soir approche et je reste jusqu'à la nuit,

perdu dans la contemplation de la mer, presque sans idée, admirant par

la sensation plutôt que par la pensée.

Il se tut une seconde, puis il ajouta:

--De là-haut je vois les côtes de France.

Je le quittais, quand il m'offrit de visiter sa cellule. Elle est

spacieuse et toute blanche, avec une fenêtre ouverte vers la mer; sur

sa table des papiers sont épars, pleins d'écriture. Puis je m'en allai.

Longtemps après, quand j'eus gagné dans la plaine la route qui serpente

au bord des flots, je me retournai pour jeter un dernier regard au

monastère et, levant les yeux plus haut, vers le pic élancé dans

l'espace, j'aperçus au pied de la croix, devenue presque invisible, un

point blanc immobile détaché sur le bleu du ciel: c'était la longue

robe du P. Didon regardant la mer et les côtes de France.

Alors, une tristesse me vint en songeant à cet homme sincère et

droit, ardent dans ses croyances, franc et sans hypocrisie, défendant

passionnément sa cause parce qu'il la croit juste et qu'il espère en

l'Église; envoyé là, sur ce rocher, pour n'avoir point pris sa part de

tartuferie courante.

Quant à moi, si je deviens vieux, mon Révérend Père, et si je me fais

alors ermite, ce dont je doute, c'est sur votre montagne que j'irai

prier.

Mais le P. Didon n'était pas le seul moine que je devais voir en

ce voyage, car le lendemain, à la nuit tombante, j'ai traversé les

calanches de Piana.

Je m'arrêtai d'abord stupéfait devant ces étonnants rochers de granit

rose, hauts de quatre cents mètres, étranges, torturés, courbés, rongés

par le temps, sanglants sous les derniers feux du crépuscule et prenant

toutes les formes comme un peuple fantastique de contes féeriques,

pétrifié par quelque pouvoir surnaturel.

J'aperçus alternativement deux moines debout, d'une taille gigantesque:

un évêque assis, crosse en main, mitre en tête; de prodigieuses

figures, un lion accroupi au bord de la route, une femme allaitant son

enfant et une tête de diable immense, cornue, grimaçante, gardienne

sans doute de cette foule emprisonnée en des corps de pierre.

Après le «Niolo» dont tout le monde, sans doute, n'admirera pas la

saisissante et aride solitude, les calanches de Piana sont une des

merveilles de la Corse; on peut dire, je crois, une des merveilles du

monde. Mais qui donc les connaîtrait? aucune voiture n'y conduit, aucun

service n'est organisé sur cette côte encore sauvage, dont la route

cependant est plus belle, à mon avis, que la «Corniche» tant célèbre.

_Le Monastère de Corbara_ a paru dans _le Gaulois_ du 5 octobre 1880.

LES BANDITS CORSES.

LE col que j'avais à traverser formait de loin une sorte d'entonnoir

entre deux sommets de granit escarpés et nus. Les flancs de la montagne

étaient couverts de maquis dont l'odeur violente me troublait la tête,

et le soleil, encore invisible, se levant derrière les monts, jetait

une teinte rose et comme poudreuse sur les cimes, où sa flamme semblait

éclaboussée, rejaillissait dans l'espace en longues gerbes lumineuses.

Comme nous devions marcher, ce jour-là, quinze ou seize heures,

mon guide nous avait fait admettre dans une sorte de caravane de

montagnards qui suivaient la même route, et nous allions à la file,

d'un pas rapide, sans dire un mot, grimpant l'étroit sentier noyé dans

les maquis.

Deux mulets venaient les derniers, portant les provisions et

les paquets. Les Corses, le fusil sur l'épaule, l'allure leste,

s'arrêtaient, selon leur usage, à toutes les sources pour boire

quelques gorgées d'eau, puis repartaient. Mais, en approchant du

sommet, leur marche peu à peu se ralentit, des conversations avaient

lieu à voix basse, dans leur idiome incompréhensible pour moi.

Cependant à plusieurs reprises le mot «gendarme» me frappa. Enfin, l'on

s'arrêta et un grand garçon brun disparut dans le fourré. Au bout d'un

quart d'heure, il revint; on repartit tout doucement pour s'arrêter

encore deux cents mètres plus loin, et un autre homme plongea sous les

branches. Fort intrigué j'interrogeai mon guide. Il me répondit qu'on

attendait un «ami».

Comme il ne venait pas cet «ami» on se remit à marcher, dès que l'homme

envoyé à sa rencontre eut reparu. Puis tout à coup, ainsi qu'un diable

jaillissant d'une boîte, un petit être noir et trapu surgit au milieu

de nous, sortant du maquis par un énorme bond. Il avait comme tous

les Corses son fusil chargé sur l'épaule, et il me regarda d'un air

soupçonneux. Il était laid, noueux comme un tronc d'olivier, très sale

naturellement et ses yeux, aux paupières sanguinolentes, louchaient un

peu. Il fut entouré, fêté, interrogé, chacun semblait l'aimer comme

un frère et le vénérer comme un saint. Puis, lorsque les expansions

furent passées, on se remit en route d'un pas très allongé, et l'un

des montagnards marchait devant nous, à cent mètres environ, comme un

éclaireur.

Je commençais à comprendre, ayant depuis un mois les oreilles toutes

pleines d'histoires de bandits.

A mesure qu'on approchait du col, une sorte d'appréhension semblait

gagner tout le monde. Enfin, on y parvint. Deux grands vautours

tournoyaient sur nos têtes. Au loin, derrière nous, la mer apparaissait

vaguement, encore obscurcie par des brumes et, devant nous, une

interminable vallée s'allongeait, sans une maison, sans un champ

cultivé, pleine de maquis et de chênes verts. Une gaieté semblait venue

sur les figures, et l'on commença la descente... Puis, au bout d'une

heure environ, le mystérieux personnage qui s'était joint à nous d'une

façon si inattendue, nous fit des adieux empressés, serra toutes les

mains, même les miennes, et sauta de nouveau dans le maquis.

Quand il fut parti, j'interrogeai mon guide, qui me répondit simplement:

--Il n'aime pas les gendarmes.

Alors, je lui demandai des détails sur les bandits corses qui tiennent

en ce moment la montagne. J'appris d'abord que le col où nous venions

de passer servait souvent de souricière aux gendarmes pour pincer les

«hors la loi» qui veulent gagner le territoire de Sartène, refuge

habituel des brigands.

Ils sont en ce moment deux cent quarante environ qui narguent les

gendarmes, la magistrature et le préfet. Ce ne sont point, d'ailleurs,

des malfaiteurs, car jamais ils ne voleraient les voyageurs. Un fait

de cette nature les exposerait peut-être même à être jugés, condamnés

à mort et exécutés par leurs semblables, gens d'honneur s'il en fut.

C'est en effet un sentiment exagéré de l'honneur qui a poussé presque

toujours ces pauvres diables dans la montagne. Quand une femme a trompé

son mari, quand une fille est soupçonnée d'une faute, quand on a une

querelle de jeu avec son meilleur ami, et pour mille autres causes

aussi légères sur lesquelles les civilisés passent assez facilement

l'éponge, on égorge ici la femme, la fille, l'amant, l'ami, les pères,

les frères, les parents, toute la race; puis, sa besogne accomplie, on

s'en va tranquillement dans le maquis, où le pays--qui vous estime en

raison du nombre d'hommes occis, vous donne les moyens de vivre, où la

gendarmerie vous poursuit inutilement, et se fait massacrer souvent,

à la grande joie des paysans montagnards, car tout Corse, pouvant au

premier matin devenir bandit, hait instinctivement le gendarme.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 08 · 第 8 / 12 段