_14 juin._--Berthe!... Voilà mon affaire. Vingt ans, jolie, sortant du

Conservatoire, attendant un rôle, future étoile. De la tenue, de la

fierté, de l'esprit et de... l'amour. Objet d'occasion pouvant passer

pour neuf.

_15 juin._--Elle est libre. Sans engagement d'affaires ou de cœur,

elle accepte. J'ai commandé moi-même ses robes, pour qu'elle n'ait pas

l'air d'une fille.

_20 juin._--Bâle. Elle dort. Je vais commencer mes notes de voyage.

Elle est charmante tout à fait. Quand elle est venue au-devant de moi

à la gare, je ne la reconnaissais pas, tant elle avait l'air femme du

monde. Certes, elle a de l'avenir, cette enfant... au théâtre.

Elle me sembla changée de manières, de démarche, d'attitude, de gestes,

de sourire, de voix, de tout, irréprochable enfin. Et coiffée! oh!

coiffée d'une façon divine, d'une façon charmante et simple, en femme

qui n'a plus à attirer les yeux, qui n'a plus à plaire à tous, dont

le rôle n'est plus de séduire, du premier coup, ceux qui la voient,

mais qui veut plaire à un seul, discrètement, uniquement. Et cela

se montrait en toute son allure. C'était indiqué si finement et si

complètement, la métamorphose m'a paru si absolue et si savante, que

je lui offris mon bras comme j'aurais fait à ma femme. Elle le prit

avec aisance comme si elle eût été ma femme.

En tête à tête dans le coupé, nous sommes restés d'abord immobiles

et muets. Puis elle releva sa voilette et sourit... Rien de plus.

Un sourire de bon ton. Oh! je craignais le baiser, la comédie de la

tendresse, l'éternel et banal jeu des filles; mais non, elle s'est

tenue. Elle est forte.

Puis nous avons causé, un peu comme des jeunes époux, un peu comme des

étrangers. C'était gentil. Elle souriait souvent en me regardant. C'est

moi maintenant qui avais envie de l'embrasser. Mais je suis demeuré

calme.

A la frontière, un fonctionnaire galonné ouvrit brusquement la portière

et me demanda:

--Votre nom, Monsieur?

Je fus surpris. Je répondis:

--Marquis de Roseveyre.

--Vous allez?

--Aux eaux de Loëche, dans le Valais.

Il écrivait sur un registre. Il reprit:

--Madame est votre femme?

Que faire? Que répondre? Je levai les yeux sur elle, en hésitant. Elle

était pâle et regardait au loin... Je sentis que j'allais l'outrager

bien gratuitement. Et puis, enfin, j'en faisais ma compagne, pour un

mois.

Je prononçai: «Oui, Monsieur».

Je la vis soudain rougir. J'en fus heureux.

Mais à l'hôtel, ici, en arrivant, le propriétaire lui tendit le

registre. Elle me le passa tout aussitôt; et je compris qu'elle me

regardait écrire. C'était notre premier soir d'intimité!... Une fois la

page tournée, qui donc le lirait, ce registre? Je traçai: «Marquis et

marquise de Roseveyre, se rendant à Loëche.»

_21 juin._--Six heures du matin. Bâle. Nous partons pour Berne. J'ai eu

la main heureuse décidément.

_21 juin._--Dix heures du soir. Singulière journée. Je suis un peu ému.

C'est bête et drôle.

Pendant le trajet, nous avons peu parlé. Elle s'était levée un peu tôt;

elle était fatiguée; elle sommeillait.

Sitôt à Berne, nous avons voulu contempler ce panorama des Alpes que je

ne connaissais point; et nous voici partis à travers la ville, comme

deux jeunes mariés.

Et soudain, nous apercevons une plaine démesurée, et là-bas, là-bas,

les glaciers. De loin, comme ça, ils ne semblaient pas immenses, et

cependant cette vue m'a fait passer un frisson dans les veines. Un

radieux soleil couchant tombait sur nous; la chaleur était terrible.

Ils restaient froids et blancs, eux, les monts de glace. La Jungfrau,

la Vierge, dominant ses frères, tendait son large flanc de neige, et

tous, jusqu'à perte de vue, se dressaient autour d'elle, les géants à

tête pâle, les éternels sommets gelés que le jour mourant faisait plus

clairs, comme argentés, sur l'azur foncé du soir.

Leur foule inerte et colossale donnait l'idée du commencement d'un

monde surprenant nouveau, d'une région escarpée, morte, figée, mais

attirante comme la mer, pleine d'un pouvoir de séduction mystérieuse.

L'air qui avait caressé ces cimes toujours gelées, semblait venir à

nous par-dessus les campagnes étroites et fleuries, autre que l'air

fécondant des plaines. Il avait quelque chose d'âpre et de fort, de

stérile, comme une saveur des espaces inaccessibles.

Berthe, éperdue, regardait sans pouvoir prononcer un mot.

Tout à coup, elle me prit la main et la serra. J'avais moi-même à l'âme

cette sorte de fièvre, cette exaltation qui nous saisit devant certains

spectacles inattendus. Je pris cette petite main frémissante et je la

portai à mes lèvres; et je la baisai, ma foi, avec amour.

J'en suis resté un peu troublé. Mais par qui? Par elle, ou par les

glaciers?

_24 juin._--Loëche, dix heures du soir.

Tout le voyage a été délicieux. Nous avons passé un demi-jour à Thun, à

regarder la rude frontière des montagnes que nous devions franchir le

lendemain.

Au soleil levant, nous avons traversé le lac le plus beau de la Suisse,

peut-être. Des mulets nous attendaient. Nous nous sommes assis sur leur

dos et nous voici partis. Après avoir déjeuné dans une petite ville,

nous avons commencé à gravir, entrant lentement dans la gorge qui

monte, boisée, toujours dominée par de hautes cimes. De place en place,

sur les pentes qui semblent venir du ciel, on distingue des points

blancs, des chalets, poussés là on ne sait comment. Nous avons franchi

des torrents, aperçu parfois, entre deux sommets élancés et couverts

de sapins, une immense pyramide de neige qui semblait si proche qu'on

aurait juré d'y parvenir en vingt minutes, mais qu'on aurait à peine

atteinte en vingt-quatre heures.

Parfois nous traversions des chaos de pierres, des plaines étroites

jonchées de rocs éboulés comme si deux montagnes s'étaient heurtées

dans cette lice, laissant sur le champ de bataille les débris de leurs

membres de granit.

Berthe, exténuée, dormait sur sa bête, ouvrant parfois les yeux pour

voir encore. Elle finit par s'assoupir, et je la soutenais d'une main,

heureux de ce contact, de sentir à travers sa robe la douce chaleur de

son corps. La nuit vint, nous montions toujours. On s'arrêta devant la

porte d'une petite auberge perdue dans la montagne.

Nous avons dormi! Oh! dormi!

Au jour levant, je courus à la fenêtre, et je poussai un cri. Berthe

arriva près de moi et demeura stupéfaite et ravie. Nous avions dormi

dans les neiges.

Tout autour de nous, des monts énormes et stériles, dont les os gris

saillaient sous leur manteau blanc, des monts sans pins, mornes et

glacés, s'élevaient si haut qu'ils semblaient inaccessibles.

Une heure après nous être remis en route, nous aperçûmes, au fond de

cet entonnoir de granit et de neige, un lac noir, sombre, sans une

ride, que nous avons longtemps suivi. Un guide nous apporta quelques

edelweiss, les pâles fleurs des glaciers. Berthe s'en fit un bouquet de

corsage.

Soudain, la gorge de rochers s'ouvrit devant nous, découvrant un

horizon surprenant: toute la chaîne des Alpes piémontaises au delà de

la vallée du Rhône.

Les grands sommets, de place en place, dominaient la foule des moindres

cimes. C'étaient le mont Rose, grave et pesant; le Cervin, droite

pyramide où tant d'hommes sont morts; la Dent-du-Midi; cent autres

pointes blanches, luisantes comme des têtes de diamants, sous le soleil.

Mais brusquement, le sentier que nous suivions s'arrêta au bord d'un

abîme, et dans le gouffre, dans le fond du trou noir creux de deux

mille mètres, enfermé entre quatre murailles de rochers droits, bruns,

farouches, sur une nappe de gazon, nous aperçûmes quelques points

blancs assez semblables à des moutons dans un pré. C'étaient les

maisons de Loëche.

Il fallut quitter les mulets, la route étant périlleuse. Le sentier

descend le long du roc, serpente, tourne, va, revient, dominant

toujours le précipice, et toujours aussi le village qui grandit à

mesure qu'on approche. C'est là ce qu'on appelle le passage de la

Gemmi, un des plus beaux des Alpes, sinon le plus beau.

Berthe s'appuyait sur moi, poussait des cris de joie et des cris

d'effroi, heureuse et peureuse comme une enfant. Comme nous étions

à quelques pas des guides et cachés par une saillie de roche, elle

m'embrassa. Je l'étreignis...

Je m'étais dit:

--A Loëche, j'aurai soin de faire comprendre que je ne suis point avec

ma femme.

Mais partout je l'avais traitée comme telle, partout je l'avais fait

passer pour la marquise de Roseveyre. Je ne pouvais guère maintenant

l'inscrire sous un autre nom. Et puis je l'aurais blessée au cœur, et

vraiment elle était charmante.

Mais je lui dis:

--Ma chère amie, tu portes mon nom; on me croit ton mari; j'espère que

tu te conduiras envers tout le monde avec une extrême prudence et une

extrême discrétion. Pas de connaissances, pas de causeries, pas de

relations. Qu'on te croie fière, mais agis en sorte que je n'aie jamais

à me reprocher ce que j'ai fait.

Elle répondit:

--N'aie pas peur, mon petit René.

_26 juin._--Loëche n'est pas triste. Non. C'est sauvage, mais très

beau. Cette muraille de roches hautes de deux milles mètres, d'où

glissent cent torrents pareils à des filets d'argent; ce bruit éternel

de l'eau qui roule; ce village enseveli dans les Alpes d'où l'on voit,

comme du fond d'un puits, le soleil lointain traverser le ciel; le

glacier voisin, tout blanc dans l'échancrure de la montagne, et ce

vallon plein de ruisseaux, plein d'arbres, plein de fraîcheur et de

vie, qui descend vers le Rhône et laisse voir à l'horizon les cimes

neigeuses du Piémont: tout cela me séduit et m'enchante. Peut-être

que... si Berthe n'était pas là?...

Elle est parfaite, cette enfant, réservée et distinguée plus que

personne. J'entends dire:

--Comme elle est jolie, cette petite marquise!...

_27 juin._--Premier bain. On descend directement de la chambre dans les

piscines, où vingt baigneurs trempent déjà, vêtus de longues robes de

laine, hommes et femmes ensemble. Les uns mangent, les autres lisent,

les autres causent. On pousse devant soi de petites tables flottantes.

Parfois on joue au furet, ce qui n'est pas toujours convenable. Vus des

galeries qui entourent le bain, nous avons l'air de gros crapauds dans

un baquet.

Berthe est venue s'asseoir dans cette galerie pour causer un peu avec

moi. On l'a beaucoup regardée.

_28 juin._--Deuxième bain. Quatre heures d'eau. J'en aurai huit heures

dans huit jours. J'ai pour compagnons plongeurs le prince de Vanoris

(Italie), le comte Lovenberg (Autriche), le baron Samuel Vernhe

(Hongrie ou ailleurs), plus une quinzaine de personnages de moindre

importance, mais tous nobles. Tout le monde est noble dans les villes

d'eaux.

Ils me demandent, l'un après l'autre, à être présentés à Berthe. Je

réponds: «Oui!» et je me dérobe. On me croit jaloux, c'est bête!

_29 juin._--Diable! diable! la princesse de Vanoris est venue

elle-même me trouver, désirant faire la connaissance de ma femme, au

moment où nous rentrions à l'hôtel. J'ai présenté Berthe, mais je l'ai

priée d'éviter avec soin de rencontrer cette dame.

_2 juillet._--Le prince nous a pris hier au collet pour nous mener dans

son appartement, où tous les baigneurs de marque prenaient le thé.

Berthe était certes mieux que toutes les femmes; mais que faire?

_3 juillet._--Ma foi, tant pis! Parmi ces trente gentilshommes, n'en

est-il pas au moins dix de fantaisie? Parmi ces seize ou dix-sept

femmes, en est-il plus de douze sérieusement mariées; et, sur ces

douze, en est-il plus de six irréprochables? Tant pis pour elles, tant

pis pour eux. Ils l'ont voulu!

_10 juillet._--Berthe est la reine de Loëche! Tout le monde en est fou;

on la fête, on la gâte, on l'adore! Elle est d'ailleurs superbe de

grâce et de distinction. On m'envie.

La princesse de Vanoris m'a demandé:

--Ah çà, marquis, où donc avez-vous trouvé ce trésor-là?

J'avais envie de répondre:

--Premier prix du Conservatoire, classe de comédie, engagée à l'Odéon,

libre à partir du _5 août 1880_!

Quelle tête elle aurait fait, miséricorde!

_20 juillet._--Berthe est vraiment surprenante. Pas une faute de tact,

pas une faute de goût; une merveille!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_10 août._--Paris. Fini. J'ai le cœur gros. La veille du départ je

crus que tout le monde allait pleurer.

On résolut d'aller voir lever le soleil sur le Torrenthorn, puis de

redescendre pour l'heure de notre départ.

On se mit en route vers minuit, sur des mulets. Des guides portaient

des falots: et la longue caravane se déroulait dans les chemins

tournants de la forêt de pins. Puis on traversa les pâturages où des

troupeaux de vaches errent en liberté. Puis on atteignit la région des

pierres, où l'herbe elle-même disparaît.

Parfois, dans l'ombre, on distinguait, soit à droite, soit à gauche,

une masse blanche, un amoncellement de neige dans un trou de la

montagne.

Le froid devenait mordant, piquait les yeux et la peau. Le vent

desséchant des sommets soufflait, brûlant les gorges, apportant les

haleines gelées de cent lieues de pics de glace.

Quand on parvint au faîte, il faisait nuit encore. On déballa toutes

les provisions pour boire le champagne au soleil levant.

Le ciel pâlissait sur nos têtes. Nous apercevions déjà un gouffre à nos

pieds; puis, à quelques centaines de mètres, un autre sommet.

L'horizon entier semblait livide, sans qu'on distinguât rien encore au

loin.

Bientôt on découvrit, à gauche, une cime énorme, la Jungfrau, puis une

autre, puis une autre. Elles apparaissaient peu à peu comme si elles se

fussent levées dans le jour naissant. Et nous demeurions stupéfaits de

nous trouver ainsi au milieu de ces colosses, dans ce pays désolé de la

neige éternelle. Soudain, en face, se déroula la chaîne démesurée du

Piémont. D'autres cimes apparurent au nord. C'était bien l'immense pays

des grands monts aux fronts glacés, depuis le Rhindenhorn, lourd comme

son nom, jusqu'au fantôme à peine visible du patriarche des Alpes,

le mont Blanc. Les uns étaient fiers et droits, d'autres accroupis,

d'autres difformes, mais tous pareillement blancs, comme si quelque

Dieu avait jeté sur la terre bossue une nappe immaculée.

Les uns semblaient si près qu'on aurait pu sauter dessus; les autres

étaient si loin qu'on les distinguait à peine.

Le ciel devint rouge; et tous rougirent. Les nuages semblaient saigner

sur eux. C'était superbe, presque effrayant.

Mais bientôt la nue enflammée pâlit, et toute l'armée des cimes

insensiblement devint rose, d'un rose doux et tendre comme des robes de

jeune fille.

Et le soleil parut au-dessus de la nappe des neiges. Alors, tout à

coup, le peuple entier des glaciers fut blanc, d'un blanc luisant,

comme si l'horizon eût été plein d'une foule de dômes d'argent.

Les femmes, extasiées, regardaient cela.

Elles tressaillirent, un bouchon de champagne venait de sauter; et le

prince de Vanoris, présentant un verre à Berthe, s'écria:

--Je bois à la marquise de Roseveyre!

Tous crièrent: «Je bois à la marquise de Roseveyre!»

Elle monta debout sur sa mule et répondit:

--Je bois à tous mes amis!

Trois heures plus tard, nous prenions le train pour Genève, dans la

vallée du Rhône.

A peine fûmes-nous seuls, que Berthe, si heureuse et si gaie tout à

l'heure, se mit à sangloter, la figure dans ses mains.

Je m'élançai à ses genoux:

--Qu'as-tu? qu'as-tu? dis-moi, qu'as-tu?

Elle balbutia à travers ses larmes.

--C'est... c'est... c'est donc fini d'être une honnête femme!

Certes, je fus à ce moment sur le point de faire une bêtise, une grande

bêtise!... Je ne la fis pas.

Je quittai Berthe en rentrant à Paris. J'aurais peut-être été trop

faible, plus tard.

(_Le journal du marquis de Roseveyre n'offre aucun intérêt pendant

les deux années qui suivirent. Nous retrouvons, à la date du 20

juillet 1883, les lignes suivantes._)

_20 juillet 1883._--Florence. Triste souvenir tantôt. Je me promenais

aux Cassines quand une femme fit arrêter sa voiture et m'appela.

C'était la princesse de Vanoris. Dès qu'elle me vit à portée de voix:

--Oh! marquis, mon cher marquis, que je suis contente de vous

rencontrer! Vite, vite, donnez-moi des nouvelles de la marquise; c'est

bien la plus charmante femme que j'aie vue en toute ma vie.

Je restai surpris, ne sachant que dire et frappé au cœur d'un coup

violent. Je balbutiai:

--Ne me parlez jamais d'elle, princesse, voici trois ans que je l'ai

perdue.

Elle me prit la main.

--Oh! que je vous plains, mon ami.

Elle me quitta. Je suis rentré triste, mécontent, pensant à Berthe,

comme si nous venions de nous séparer.

Le Destin bien souvent se trompe!

Combien de femmes honnêtes étaient nées pour être des filles, et le

prouvent.

Pauvre Berthe! Combien d'autres étaient nées pour être des femmes

honnêtes... Et celle-là... plus que toutes... peut-être... Enfin... n'y

pensons plus.

_Aux Eaux_ ont paru dans _le Gaulois_ du mardi 24 juillet 1883.

EN BRETAGNE.

Juillet 1882.

VOICI la saison des voyages, la saison claire où l'on aime les horizons

nouveaux, les vastes étendues de mer bleue où se repose l'œil, où

se calme l'esprit, les vallons boisés et frais où parfois le cœur

s'attendrit sans qu'on sache pourquoi, quand on s'assied, au soir

tombant, sur un talus de route en velours vert et qu'on regarde, à ses

pieds, un peu d'eau brune et dormante où se mire le soleil couchant au

fond de l'ornière creusée par des roues de charrettes.

J'aime à la folie ces marches dans un monde qu'on croit découvrir, les

étonnements subits devant des mœurs qu'on ne soupçonnait point, cette

constante tension de l'intérêt, cette joie des yeux, cet éveil sans

fin de la pensée.

Mais une chose, une seule, me gâte ces explorations charmantes: la

lecture des guides. Écrits par des commis voyageurs en kilomètres,

avec des descriptions odieuses et toujours fausses, des renseignements

invariablement erronés, des indications de chemins purement

fantaisistes, ils sont, sauf un seul, un guide allemand excellent, la

consolation des bonnetiers voyageant en train de plaisir et visitant la

contrée dans le Joanne, et le désespoir des vrais routiers qui vont,

sac au dos, canne à la main, par les sentiers, par les ravins, le long

des plages.

Ils mentent, ils ne savent rien, ils ne comprennent rien, ils

enlaidissent, par leur prose emphatique et stupide, les plus ravissants

pays; ils ne connaissent que les grand'routes et ne valent guère moins

cependant que la carte dite d'état-major, où les barrages de la Seine

faits depuis trente ans bientôt ne sont point encore indiqués.

Et cependant, comme on aime, en voyageant, connaître un peu d'avance

la région où l'on s'aventure! Comme on est heureux quand on trouve

un livre où quelque vagabond sincère a jeté quelques-unes de ses

visions! Ce n'est là qu'une présentation, qui vous prépare seulement

à connaître les lieux. Parfois c'est plus. Quand on s'enfonce en

Algérie jusqu'à l'oasis de Laghouat, il faut lire chaque jour, à chaque

heure du voyage, l'admirable livre de Fromentin: _Un été dans le

Sahara_. Celui-là vous ouvre les yeux et l'esprit, il éclaire encore,

semble-t-il, ces plaines, ces montagnes, ces solitudes brûlantes, il

vous révèle l'âme même du désert.

Il est partout, en France, des coins presque inconnus et charmants.

Sans avoir la prétention de faire un guide nouveau, je voudrais de

temps en temps indiquer seulement quelques courtes excursions, des

voyages de dix ou quinze jours, accomplis par tous les marcheurs, mais

ignorés de tous les sédentaires.

Ne suivre jamais les grand'routes, et toujours les sentiers, coucher

dans les granges quand on ne rencontre point d'auberges, manger du pain

et boire de l'eau quand les vivres sont introuvables, et ne craindre ni

la pluie, ni les distances, ni les longues heures de marche régulière,

voilà ce qu'il faut pour parcourir et pénétrer un pays jusqu'au cœur,

pour découvrir, tout près des villes où passent les touristes, mille

choses qu'on ne soupçonnait pas.

Entre toutes les vieilles provinces de France, la Bretagne est une

des plus curieuses; on en peut, en dix jours, connaître assez pour en

savoir le tempérament, car chaque pays, comme chaque homme, a le sien.

Traversons-la, en quelques lignes. Allons seulement de Vannes à

Douarnenez, en suivant la côte, la vraie côte bretonne, solitaire et

basse, semée d'écueils, où le flot gronde toujours et semble répondre

aux sifflements du vent dans la lande.

Le Morbihan, espèce de mer intérieure, qui monte et descend sous la

pression des marées du grand Océan, s'étend devant le port de Vannes.

Il le faut traverser pour gagner le large.

Il est plein d'îles, d'îles druidiques, mystérieuses, hantées. Elles

portent au dos des tumulus, des menhirs, des dolmens, toutes ces

pierres étranges qui furent presque des dieux. Ces îlots, au dire des

Bretons, sont aussi nombreux que les jours de l'année. Le Morbihan est

une mer symbolique secouée par les superstitions.

Et voilà le grand charme de cette contrée; elle est la nourrice

des légendes. Mortes partout, les vieilles croyances demeurent

enracinées dans ce sol de granit. Les vieilles histoires aussi sont

indestructibles dans ce pays; et le paysan vous parle des aventures

accomplies quinze siècles plus tôt comme si elles dataient d'hier,

comme si son père ou son grand-père les avait vues.

Il est des souterrains où les morts restent intacts, comme au jour où

l'immobilité les frappa, séchés seulement, parce que la source du sang

est tarie. Ainsi les souvenirs vivent éternellement dans ce coin de

France, les souvenirs, et même les manières de penser des aïeux.

J'avais quitté Vannes le jour même de mon arrivée, pour aller visiter

un château historique, Sucinio, et, de là, gagner Locmariaker, puis

Carnac et, suivant la côte, Pont-l'Abbé, Penmarch, la pointe du Raz,

Douarnenez.

Le chemin longeait d'abord le Morbihan, puis prenait à travers une

lande illimitée, entrecoupée de fossés pleins d'eau, et sans une

maison, sans un arbre, sans un être, toute peuplée d'ajoncs qui

frémissaient et sifflaient sous un vent furieux, emportant à travers

le ciel des nuages déchiquetés qui semblaient gémir.

Je traversai plus loin un petit hameau où rôdaient, pieds nus, trois

paysans sordides et une grande fille de vingt ans, dont les mollets

étaient noirs de fumier; et, de nouveau, ce fut la lande, déserte,

nue, marécageuse, allant se perdre dans l'Océan, dont la ligne grise,

éclairée parfois par des lueurs d'écume, s'allongeait là-bas au-dessus

de l'horizon.

Et, au milieu de cette étendue sauvage, une haute ruine s'élevait; un

château carré, flanqué de tours, debout, là, tout seul, entre ces deux

déserts: la lande et la mer.

Ce vieux manoir de Sucinio, qui date du XIIIe siècle, est illustre.

C'est là que naquit ce grand connétable de Richemont qui reprit la

France aux Anglais.

Plus de portes. J'entrai dans la vaste cour solitaire, où les tourelles

écroulées font des amoncellements de pierres; et, gravissant des

restes d'escaliers, escaladant les murailles éventrées, m'accrochant

aux lierres, aux quartiers de granit à moitié descellés, à tout ce qui

tombait sous ma main, je parvins au sommet d'une tour, d'où je regardai

la Bretagne.

En face de moi, derrière un morceau de plaine inculte, l'Océan sale et

grondant sous un ciel noir; puis, partout, la lande! Là-bas, à droite,

la mer du Morbihan, avec ses rives déchirées, et, plus loin, à peine

visible, une tache blanche illuminée, Vannes, qu'éclairait un rayon de

soleil, glissé on ne sait comment, entre deux nuages. Puis encore très

loin, un cap démesuré: Quiberon!

Et tout cela triste, mélancolique, navrant. Le vent pleurait en

parcourant ces espaces mornes; j'étais bien dans le vieux pays hanté;

et, dans ces murs, dans ces ajoncs ras et sifflants, dans ces fossés où

l'eau croupit, je sentais rôder des légendes.

Le lendemain, je traversais Saint-Gildas, où semble errer le spectre

d'Abeilard. A Port-Navalo, le marin qui me fit passer le détroit me

parla de son père, un chouan, de son frère aîné, un chouan, et de son

oncle le curé, encore un chouan, morts tous les trois... Et sa main

étendue montrait Quiberon.

A Locmariaker, j'entrai dans la patrie des druides. Un Breton me montra

la table de César, un monstre de granit soulevé par des colosses; puis

il me parla de César comme d'un ancien qu'il aurait vu.

Enfin, suivant toujours la côte entre la lande et l'Océan, vers le

soir, du sommet d'un tumulus, j'aperçus devant moi les champs de

pierres de Carnac.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 08 · 第 10 / 12 段