inconvénients plus graves encore résultent de la présence dans les
tribus de ces potentats indigènes. Pour bien s'en rendre compte, il
faut avoir une notion exacte de l'Algérie actuelle.
Le territoire et la population de notre colonie sont divisés d'une
façon très nette.
Il y a d'abord les villes du littoral, qui n'ont guère plus de
relations avec l'intérieur de l'Algérie que n'en ont les villes de
France elles-mêmes avec cette colonie.
Les habitants des villes algériennes de la côte sont essentiellement
sédentaires; ils ne font que ressentir le contre-coup des événements
qui se passent dans l'intérieur, mais leur action sur le territoire
arabe est nulle absolument.
La seconde zone, le Tell, est en partie occupée par les colons
européens. Or, le colon ne voit dans l'Arabe que l'ennemi à qui il faut
disputer la terre. Il le hait instinctivement, le poursuit sans cesse
et le dépouille quand il peut. L'Arabe le lui rend.
L'hostilité guerroyante des Arabes et des colons empêche donc que ces
derniers aient aucune action civilisatrice sur les premiers. Dans
cette région, il n'y a encore que demi-mal. L'élément européen tendant
sans cesse à éliminer l'élément indigène, il ne faudra pas une période
de temps bien longue pour que l'Arabe, ruiné ou dépossédé, se réfugie
plus au sud.
Or, il est indispensable que ces voisins vaincus restent toujours
tranquilles. Pour cela, il faut que notre autorité s'exerce chez eux
à tous les instants, que notre action soit incessante, et surtout que
notre influence prédomine.
Que se passe-t-il aujourd'hui?
Les tribus, égrenées sur un immense espace de pays, ne reçoivent jamais
la visite d'Européens. Seuls, les officiers des bureaux font de temps
en temps une tournée d'inspection, et se contentent de demander aux
caïds ce qui se passe dans la tribu.
Mais le caïd est placé sous l'autorité du chef indigène, l'agha ou
le bach-agha. Si ce chef est de grande tente, d'une illustre famille
respectée au désert, son influence alors est illimitée. Tous les caïds
lui obéissent comme ils auraient fait avant l'occupation française;
et rien de ce qui se passe ne parvient jamais à la connaissance de
l'autorité militaire.
La tribu est alors un monde fermé par le respect et la crainte de
l'agha qui, continuant les traditions de ses ancêtres, exerce des
exactions de toute sorte sur les Arabes ses sujets. Il est maître, se
fait donner ce qui lui plaît, tantôt cent moutons, tantôt deux cents,
se comporte enfin comme un petit tyran; et, comme il tient de nous
son autorité, c'est la continuation de l'ancien régime arabe sous le
gouvernement français, le vol hiérarchique, etc., sans compter que nous
ne sommes rien, et que nous ignorons tout à fait l'état du pays.
C'est uniquement à cette situation que nous devons le peu de soupçons
que nous avons toujours des révoltes, jusqu'au moment où elles éclatent.
Donc, la présence des grands chefs indigènes recule indéfiniment
l'influence réelle et directe de l'autorité française sur les tribus,
qui restent pour nous un monde fermé.
Le remède? Le voici. Presque tous ces chefs, sauf deux ou trois, ont
besoin d'argent. Il faut leur donner dix, vingt, trente mille livres
de rente en raison de leur influence et des services qu'ils nous ont
rendus jadis, et les contraindre à vivre soit à Alger, soit dans
une autre ville du littoral. Certains militaires prétendent qu'une
insurrection suivrait cette mesure. Ils ont leurs raisons... connues.
D'autres officiers, vivant dans l'intérieur, affirment au contraire que
ce serait l'apaisement.
Ce n'est pas tout. Il faudrait remplacer ces hommes par des
fonctionnaires civils, vivant constamment dans les tribus et exerçant
sur les caïds une autorité directe. De cette façon, la civilisation,
peu à peu, pourrait pénétrer dans ces contrées, une fois ce grand
obstacle écarté.
Mais les réformes utiles sont longues à venir, en Algérie comme en
France.
J'ai eu, en traversant la Kabylie, une preuve de la complète
impuissance de notre action même dans les tribus qui vivent au milieu
des Européens.
J'allais vers la mer, en suivant la longue vallée qui conduit de
Beni-Mansour à Bougie. Devant nous, au loin, un nuage épais et
singulier fermait l'horizon. Sur nos têtes le ciel était de ce bleu
laiteux, qu'il prend l'été, dans ces chaudes contrées; mais, là-bas,
une nuée brune à reflets jaunes, qui ne semblait être ni un orage, ni
un brouillard, ni une de ces épaisses tempêtes de sable qui passent
avec la furie d'un ouragan, ensevelissait dans son ombre grise le
pays entier. Cette nue opaque, lourde, presque noire à son pied et
plus légère dans les hauteurs du ciel, barrait, comme un mur, la large
vallée. Puis, on crut tout à coup sentir dans l'air immobile une vague
odeur de bois brûlé. Mais quel incendie géant aurait pu produire cette
montagne de fumée?
C'était de la fumée en effet. Toutes les forêts kabyles avaient pris
feu.
Bientôt on entra dans ces demi-ténèbres suffocantes. On ne voyait plus
rien à cent mètres devant soi. Les chevaux soufflaient fortement. Le
soir semblait venu et une brise insensible, une de ces brises lentes
qui remuent à peine les feuilles, poussait vers la mer cette nuit
flottante.
On attendit deux heures dans un village pour avoir des nouvelles;
puis notre petite voiture se remit en route, alors que la vraie nuit
s'était, à son tour, étendue sur la terre.
Une lueur confuse, lointaine encore, éclairait le ciel comme un
météore. Elle grandissait, grandissait, se dressait devant l'horizon,
plutôt sanglante que brillante. Mais soudain, à un brusque détour
de la vallée, je me crus en face d'une ville immense, illuminée.
C'était une montagne entière, brûlée déjà, avec toutes les broussailles
refroidies, tandis que les troncs des chênes et des oliviers restaient
incandescents, charbons énormes, debout par milliers, ne fumant déjà
plus, mais pareils à des foules de lumières colossales, alignées ou
éparses, figurant des boulevards démesurés, des places, des rues
tortueuses, le hasard, l'emmêlement ou l'ordre qu'on remarque quand on
voit de loin une cité éclairée dans la nuit.
A mesure qu'on allait, on se rapprochait du grand foyer, et la clarté
devenait éclatante. Pendant cette seule journée la flamme avait
parcouru vingt kilomètres de bois.
Quand je découvris la ligne embrasée, je demeurai épouvanté et ravi
devant le plus terrible et le plus saisissant spectacle que j'aie
encore vu. L'incendie, comme un flot, marchait sur une largeur
incalculable. Il rasait le pays, avançait sans cesse, et très vite.
Les broussailles flambaient, s'éteignaient. Pareils à des torches, les
grands arbres brûlaient lentement, agitant de hauts panaches de feu,
tandis que la courte flamme des taillis galopait en avant.
Toute la nuit nous avons suivi le monstrueux brasier. Au jour levant
nous atteignions la mer.
Enfermé par une ceinture de montagnes bizarres, aux crêtes dentelées,
étranges et charmantes, aux flancs boisés, le golfe de Bougie, bleu
d'un bleu crémeux et clair cependant, d'une incroyable transparence,
s'arrondit sous le ciel d'azur, d'un azur immuable qu'on dirait figé.
Au bout de la côte, à gauche, sur la pente rapide du mont, dans une
nappe de verdure, la ville dégringole vers la mer comme un ruisseau de
maisons blanches.
Elle donne, quand on y pénètre, l'impression d'une de ces mignonnes
et invraisemblables cités d'opéra dont on rêve parfois en des
hallucinations de pays invraisemblables.
Elle a des maisons mauresques, des maisons françaises et des ruines
partout, de ces ruines qu'on voit au premier plan des décors, en face
d'un palais de carton.
En arrivant, debout près de la mer, sur le quai où abordent les
transatlantiques, où sont attachés ces bateaux pêcheurs de là-bas, dont
la voile a l'air d'une aile, au milieu d'un vrai paysage de féerie, on
rencontre un débris si magnifique qu'il ne semble pas naturel. C'est la
vieille porte Sarrasine, envahie de lierre.
Et dans les bois montueux autour de la cité, partout des ruines, des
pans de murailles romaines, des morceaux de monuments sarrasins, des
restes de constructions arabes.
Le jour s'écoula, tranquille et brûlant, puis la nuit vint. Alors on
eut tout autour du golfe une vision surprenante. A mesure que les
ombres s'épaississaient, une autre lueur que celle du jour envahissait
l'horizon. L'incendie, comme une armée assiégeante, enfermait la ville,
se resserrait autour d'elle. Des foyers nouveaux, allumés par les
Kabyles, apparaissaient coup sur coup, reflétés merveilleusement dans
les eaux calmes du vaste bassin qu'entouraient les côtes embrasées. Le
feu, tantôt avait l'air d'une guirlande de lanternes vénitiennes, d'un
serpent aux anneaux de flamme se tordant et rampant sur les ondulations
de la montagne, tantôt il jaillissait comme une éruption de volcan,
avec un centre éclatant et un immense panache de fumée rouge, selon
qu'il consumait des étendues plantées de taillis ou des bois de haute
futaie.
Je demeurai six jours dans ce pays flambant, puis je partis par
cette route incomparable qui contourne le golfe et va le long des
monts, dominée par des forêts, dominant d'autres forêts et des sables
sans fin, des sables d'or que baignent les flots tranquilles de la
Méditerranée.
Tantôt l'incendie atteignait le chemin. Il fallait sauter de voiture
pour écarter les arbres ardents tombés devant nous; tantôt nous
allions, au galop des quatre chevaux, entre deux vagues de feu, l'une
descendant au fond d'un ravin où coulait un gros torrent, l'autre
escaladant jusqu'aux sommets, et rongeant la montagne dont elle mettait
à nu la peau roussie. Des côtes incendiées, éteintes et refroidies,
semblaient couvertes d'un voile noir, d'un voile de deuil.
Parfois nous traversions des contrées encore intactes. Les colons,
inquiets, debout sur leurs portes, nous demandaient des nouvelles du
feu, comme on s'informait en France, au moment de la guerre allemande,
de la marche de l'ennemi.
On apercevait des chacals, des hyènes, des renards, des lièvres, cent
animaux différents fuyant devant le fléau, affolés par l'épouvante de
la flamme.
Au détour d'un vallon, je vis soudain les cinq fils télégraphiques si
chargés d'hirondelles qu'ils ployaient étrangement, formant ainsi,
entre chaque poteau, cinq guirlandes d'oiseaux.
Mais le cocher fit claquer son grand fouet. Un nuage de bêtes s'envola,
s'éparpilla dans l'air, et les gros fils de fer, soulagés tout à coup,
bondirent, se détendant comme la corde d'un arc. Ils palpitèrent
longtemps encore, agités de longues vibrations qui se calmaient peu à
peu.
Mais bientôt nous pénétrâmes dans les gorges du Chabet-el-Akhra.
Laissant la mer à gauche, on entre dans la montagne entr'ouverte.
Ce passage est un des plus grandioses qu'on puisse voir. La coupure
souvent se rétrécit; des pics de granit, nus, rougeâtres, bruns ou
bleus, se rapprochent, ne laissant à leur pied qu'un mince passage pour
l'eau; et la route n'est plus qu'une étroite corniche taillée dans le
roc même, au-dessus du torrent qui roule.
L'aspect de cette gorge aride, sauvage et superbe, change à tout
instant. Les deux murailles qui l'enferment s'élèvent parfois à près de
deux mille mètres; et le soleil ne peut pénétrer au fond de ce puits
que juste au moment où il passe au-dessus.
A l'entrée, de l'autre côté, on arrive au village de Kerrata. Les
habitants, depuis huit jours, regardaient la fumée noire de l'incendie
sortir du sombre défilé comme d'une gigantesque cheminée.
Le gouvernement de l'Algérie a prétendu après coup que ce désastre,
qu'il aurait pu facilement empêcher avec un peu de prévoyance et
d'énergie, ne venait pas des Kabyles. On a dit aussi que les forêts
brûlées ne contenaient pas plus de cinquante mille hectares.
Voici d'abord une dépêche du sous-préfet de Philippeville:
_J'ai été informé de Jemmapes par maire et administrateur que
toutes les concessions forestières sont anéanties et que le feu a
ravagé tous les douars de la commune mixte. Les villages de Gastu,
Aïn-Cherchar, le Djendel ont été menacés._
_A Philippeville, tous les massifs boisés ont brûlé._
_Stora, Saint-Antoine, Valée, Damrémont, ont failli devenir la proie
des flammes._
_A El-Arrouch, peu de dégâts en dehors de cinq cents hectares brûlés
dans les douars des Oulad-Messaoud, Hazabra et El-Ghedir._
_A Saint-Charles_, six cents hectares _brûlés environ entre
l'Oued-Deb et l'Oued-Goudi, et_ huit cents hectares _au nord-est et
au sud-est. Fourrages et gourbis détruits._
_A Collo mixte et Attia, le feu a tout ravagé._
_Les concessions Teissier, Lesseps, Levat, Lefebvre, Sider, Bessin,
etc., sont détruites en tout ou partie. Plus_ quarante mille hectares
_de bois domaniaux. Des fermes, des maisons du Zériban ont été
dévorées par les flammes. On compte de nombreuses victimes humaines._
_Ce matin, nous avons enterré trois zouaves morts victimes de leur
dévouement près de Valée._
_Les dégâts sont incalculables et ne peuvent être évalués même
approximativement._
_Le danger a disparu en grande partie par suite de la destruction de
tous les bois. Le vent a aussi changé de direction, et je pense qu'on
se rendra maître des derniers foyers, notamment dans les propriétés
Besson, de Collo, et à l'Estaya près Robertville._
_J'ai envoyé hier cent cinquante hommes de troupes à Collo, en
réquisitionnant un transatlantique de passage._
Ajoutons à cela les incendies des forêts du Zeramna, du Fil-Fila, du
Fendeck, etc.
M. Bisern, adjudicataire pour quatorze années des forêts d'El-Milia, a
écrit ceci:
_Mon personnel a fait preuve de la plus grande énergie; il s'est
exposé très gravement, et par deux fois nous avons pu nous rendre
maîtres du feu. C'est en pure perte. Pendant que nous le combattions
d'un côté, les Arabes le rallumaient d'un autre, et dans plusieurs
endroits différents._
Voici une lettre d'un propriétaire:
_J'ai l'honneur de vous signaler que, vers le milieu de la nuit de
dimanche à lundi, mon fermier Ripeyre, de garde sur ma propriété
sise au-dessus du champ de manœuvre, a vu quatre tentatives
d'incendie: dans le terrain communal, à quelques centaines de mètres
de ma propriété, une autre au-dessus de Damrémont, et la quatrième
au-dessus de Valée. Le vent ayant manqué, le feu n'a pu se propager._
Voici une dépêche de Djidjelli:
Djidjelli, 23 août, 3 h. 16 soir.
_Le feu ravage la concession forestière des Beni-Amram, appartenant à
M. Carpentier, Édouard, de Djidjelli._
_La nuit dernière, il a été allumé en vingt endroits différents; un
cantonnier, arrivant de la mine de Cavalho, a vu distinctement tous
les foyers._
_Ce matin, presque sous les yeux du caïd Amar-ben-Habilès, de la
tribu des Beni-Foughal, le feu a été mis au canton de Mezrech; et un
quart d'heure après il prenait sur un autre point du même canton, en
sens contraire du vent._
_Enfin, au même instant, à quatre cents pas du groupe formé par le
caïd et une cinquantaine d'Arabes de sa tribu, toujours à l'opposé de
la direction du vent, un nouveau foyer d'incendie éclatait._
_Il est donc de toute évidence que le feu est mis par les populations
indigènes, et en exécution d'un mot d'ordre donné._
J'ajouterai que, ayant moi-même passé six jours au milieu du pays
incendié, j'ai vu, de mes yeux vu, en une seule nuit, le feu jaillir
simultanément sur huit points différents, au milieu des bois, à dix
kilomètres de toute demeure.
Il est certain que si nous exercions une surveillance active dans les
tribus, ces désastres, qui se reproduisent tous les quatre ou cinq ans,
n'auraient point lieu.
Le gouvernement croit avoir fait ce qu'il faut quand il a renouvelé,
à l'approche des grandes chaleurs, les instructions concernant
l'établissement des postes-vigies institués par l'article 4 de la loi
du 17 juillet 1874. Cet article est ainsi conçu:
«Les populations indigènes, dans les régions forestières, seront,
pendant la période du 1er juillet au 1er novembre, astreintes, sous les
pénalités édictées à l'article 8, à un service de surveillance, qui
sera réglé par le gouverneur général.»
On soupçonne les indigènes de vouloir incendier les forêts... et on les
leur confie à garder!
N'est-ce pas d'une naïveté monumentale?
Cet article sans doute a été ponctuellement exécuté. Chaque indigène
était à son poste... Seulement... il a mis le feu.
Un autre article, il est vrai, prescrit une surveillance spéciale
exercée par un officier désigné chaque année par le gouverneur général.
Cet article ne reçoit jamais ou presque jamais d'exécution.
Ajoutons que l'administration forestière, la plus tracassière peut-être
des administrations algériennes, fait en général tout ce qu'il faut
pour exaspérer les indigènes.
Enfin, pour résumer la question de la colonisation, le gouvernement,
afin de favoriser l'établissement des Européens, emploie, vis-à-vis
des Arabes, des moyens absolument iniques. Comment les colons ne
suivraient-ils pas un exemple qui concorde si bien avec leurs intérêts.
Il faut constater cependant que, depuis quelques années, des hommes
fort capables, très experts dans toutes les questions de culture,
semblent avoir fait entrer la colonie dans une voie sensiblement
meilleure. L'Algérie devient productive sous les efforts des derniers
venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des
intérêts personnels, mais aussi pour des intérêts français.
Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera
ce qu'elle n'aurait jamais donné entre les mains des Arabes; il est
certain aussi que la population primitive disparaîtra peu à peu; il est
indubitable que cette disparition sera fort utile à l'Algérie, mais il
est révoltant qu'elle ait lieu dans les conditions où elle s'accomplit.
CONSTANTINE.
DU Chabet jusqu'à Sétif on croit traverser un pays en or. Les moissons
coupées haut et non fauchées ras comme en France, pilées par les pieds
des troupeaux, mêlant leur jaune clair de paille au rouge plus foncé du
sol, donnent juste à la terre la teinte chaude et riche des vieilles
dorures.
Sétif est l'une des villes les plus laides qu'on puisse voir.
Puis on traverse, jusqu'à Constantine, d'interminables plaines. Les
bouquets de verdure, de place en place, les font ressembler à une table
de sapin sur laquelle on aurait éparpillé des arbres de Nuremberg.
Et voici Constantine, la cité phénomène, Constantine l'étrange, gardée,
comme par un serpent qui se roulerait à ses pieds, par le Roumel, le
fantastique Roumel, fleuve de poème qu'on croirait rêvé par Dante,
fleuve d'enfer coulant au fond d'un abîme rouge comme si les flammes
éternelles l'avaient brûlé. Il fait une île de sa ville, ce fleuve
jaloux et surprenant; il l'entoure d'un gouffre terrible et tortueux,
aux rocs éclatants et bizarres, aux murailles droites et dentelées.
La cité, disent les Arabes, a l'air d'un bournous étendu. Ils
l'appellent Belad-el-Haoua, la cité de l'air, la cité du ravin, la
cité des passions. Elle domine des vallées admirables pleines de
ruines romaines, d'aqueducs aux arcades géantes, pleines aussi d'une
merveilleuse végétation. Elle est dominée par les hauteurs de Mansoura
et de Sidi-Meçid.
Elle apparaît debout sur son roc, gardée par son fleuve, comme une
reine. Un vieux dicton la glorifie: «Bénissez, dit-il à ses habitants,
la mémoire de vos aïeux qui ont construit votre ville sur un roc. Les
corbeaux fientent ordinairement sur les gens, tandis que vous fientez
sur les corbeaux.»
Les rues populeuses sont plus agitées que celles d'Alger, grouillantes
de vie, traversées sans cesse par les êtres les plus divers, par
des Arabes, des Kabyles, des Biskris, des Mzabis, des Nègres, des
Mauresques voilées, des spahis rouges, des turcos bleus, des kadis
graves, des officiers reluisants. Et les marchands poussent devant eux
des ânes, ces petits bourricots d'Afrique hauts comme des chiens, des
chevaux, des chameaux lents et majestueux.
Salut aux Juives. Elles sont ici d'une beauté superbe, sévère et
charmante. Elles passent drapées plutôt qu'habillées, drapées en des
étoffes éclatantes, avec une incomparable science des effets, des
nuances, de ce qu'il faut pour les rendre belles. Elles vont, les bras
nus depuis l'épaule, des bras de statues qu'elles exposent hardiment au
soleil ainsi que leur calme visage aux lignes pures et droites. Et le
soleil semble impuissant à mordre cette chair polie.
Mais la gaieté de Constantine, c'est le peuple mignon des petites
filles, des toutes petites. Attifées comme pour une fête costumée,
vêtues de robes traînantes de soie bleue ou rouge, portant sur la tête
de longs voiles d'or ou d'argent, les sourcils peints, allongés comme
un arc au-dessus des deux yeux, les ongles teints, les joues et le
front parfois tatoués d'une étoile, le regard hardi et déjà provocant,
attentives aux admirations, elles trottinent, donnant la main à quelque
grand Arabe, leur serviteur.
On dirait quelque nation de conte de fées, une nation de petites
femmes galantes; car elles ont l'air femme, ces fillettes, femmes par
leur toilette, par leur coquetterie éveillée déjà, par les apprêts de
leur visage. Elles appellent de l'œil, comme les grandes; elles sont
charmantes, inquiétantes, et irritantes comme des monstres adorables.
On dirait un pensionnat de courtisanes de dix ans, de la graine d'amour
qui vient d'éclore.
Mais nous voici devant le palais d'Hadj-Ahmed, un des plus complets
échantillons de l'architecture arabe, dit-on. Tous les voyageurs l'ont
célébré, l'ont comparé aux habitations des Mille et une Nuits.
Il n'aurait rien de remarquable si les jardins intérieurs ne lui
donnaient un caractère oriental fort joli. Il faudrait un volume pour
raconter les férocités, les dilapidations, toutes les infamies de celui
qui l'a construit avec les matériaux précieux enlevés, arrachés aux
riches demeures de la ville et des environs.
Le quartier arabe de Constantine tient une moitié de la cité. Les rues
en pente, plus emmêlées, plus étroites encore que celles d'Alger, vont
jusqu'au bord du gouffre, où coule l'oued Roumel.
Huit ponts jadis traversaient ce précipice. Six de ces ponts sont en
ruines aujourd'hui. Un seul, d'origine romaine, nous donne encore une
idée de ce qu'il fut. Le Roumel, de place en place, disparaît sous
des arches colossales qu'il a creusées lui-même. Sur l'une d'elles,
fut bâti le pont. La voûte naturelle où passe le fleuve est élevée
de quarante et un mètres, son épaisseur est de dix-huit mètres; les
fondations de la construction romaine sont donc à _cinquante-neuf_
mètres au-dessus de l'eau; et le pont avait lui-même deux étages, deux
rangées d'arches superposées sur l'arche géante de la nature.
Aujourd'hui, un pont en fer, d'une seule arche, donne entrée dans
Constantine.
Mais il faut partir, et gagner Bône, jolie ville blanche qui rappelle
celles des côtes de France sur la Méditerranée.
Le _Kléber_ chauffe le long du quai. Il est six heures. Le soleil
s'enfonce, là-bas, derrière le désert, quand le paquebot se met en
marche.
Et je reste jusqu'à la nuit sur le pont, les yeux tournés vers la terre
qui disparaît dans un nuage empourpré, dans l'apothéose du couchant,
dans une cendre d'or rose semée sur le grand manteau d'azur du ciel
tranquille.
_Au Soleil_ a paru, abrégé en quelques endroits, dans _la Revue
Bleue_ (Revue politique et littéraire) de décembre 1883 et janvier
1884.
Maupassant a repris et refondu dans ce livre d'assez nombreuses
chroniques parues dans _le Gaulois_ en 1881.
EN CORSE
LA PATRIE DE COLOMBA.
Ajaccio, 24 septembre 1880.
LE port de Marseille bruit, remue, palpite sous une pluie de soleil, et
le bassin de la Joliette, où des centaines de paquebots projettent sur
le ciel leur fumée noire et leur vapeur blanche, est plein de cris et
de mouvement pour les départs prochains.
Marseille est la ville nécessaire sur cette côte aride, qu'on dirait
rongée par une lèpre.