Le fleuve, le long de ce ravin, court et chante. En sortant de l'oasis,

il est encore abondant; mais le désert qui l'attend, le désert jaune

et assoiffé, le boit tout à coup, aux portes des jardins, l'engloutit

brusquement en ses sables stériles.

Quand on monte sur la mosquée, au coucher du soleil, pour contempler

l'ensemble de la ville, l'aspect est des plus singuliers. Les toits

plats et carrés forment comme une cascade de damiers de boue ou de

mouchoirs sales. Là-dessus s'agite toute la population qui grimpe sur

ses huttes dès que le soir vient. Dans les rues on ne voit personne, on

n'entend rien; mais sitôt que vous découvrez l'ensemble des toits d'un

lieu élevé, c'est un mouvement extraordinaire. On prépare le souper.

Des grappes d'enfants en loques blanches grouillent dans les coins; ce

paquet informe de linge sale qui représente la femme arabe du peuple

fait cuire le kous-kous ou bien travaille à quelque ouvrage.

La nuit tombe. On étend alors sur ce toit les tapis du Djebel-Amour,

après avoir soigneusement chassé les scorpions qui pullulent dans ces

taudis; puis toute la famille s'endort en plein air sous l'étincelant

fourmillement des astres.

L'oasis de Bou-Saada, bien que petite, est une des plus charmantes

d'Algérie. On peut, aux environs, chasser la gazelle, qu'on y rencontre

en quantité. On y trouve aussi en abondance la redoutable léfaa et même

la hideuse tarentule aux longues pattes, dont on voit courir l'ombre

énorme, le soir, sur les murs des cases.

On fait en ce ksar un commerce assez considérable, parce qu'il se

trouve un peu sur la route du Mzab.

Les Mozabites et les Juifs sont les seuls marchands, les seuls

négociants, les seuls êtres industrieux de toute cette partie de

l'Afrique.

Dès qu'on avance dans le sud, la race juive se révèle sous un aspect

hideux qui fait comprendre la haine féroce de certains peuples contre

ces gens, et même les massacres récents. Les Juifs d'Europe, les Juifs

d'Alger, les Juifs que nous connaissons, que nous coudoyons chaque

jour, nos voisins et nos amis, sont des hommes du monde, instruits,

intelligents, souvent charmants. Et nous nous indignons violemment

quand nous apprenons que les habitants de quelque petite ville inconnue

et lointaine ont égorgé et noyé quelques centaines d'enfants d'Israël.

Je ne m'étonne plus aujourd'hui; car nos Juifs ne ressemblent guère aux

Juifs de là-bas.

A Bou-Saada, on les voit accroupis en des tanières immondes, bouffis

de graisse, sordides et guettant l'Arabe comme une araignée guette la

mouche. Ils l'appellent, essayent de lui prêter cent sous contre un

billet qu'il signera. L'homme sait le danger, hésite, ne veut pas. Mais

le désir de boire et d'autres désirs encore le tiraillent. Cent sous

représentent pour lui tant de jouissances!

Il cède enfin, prend la pièce d'argent, et signe le papier graisseux.

Au bout de trois mois il devra dix francs, cent francs au bout d'un

an, deux cents francs au bout de trois ans. Alors le Juif fait vendre

sa terre, s'il en a une, ou, sinon, son chameau, son cheval, son

bourricot, tout ce qu'il possède enfin.

Les chefs, Caïds, Aghas ou Bach'agas tombent également dans les griffes

de ces rapaces qui sont le fléau, la plaie saignante de notre colonie,

le grand obstacle à la civilisation et au bien-être de l'Arabe.

Quand une colonne française va razzier quelque tribu rebelle, une nuée

de Juifs la suit, achetant à vil prix le butin qu'ils revendent aux

Arabes dès que le corps d'armée s'est éloigné.

Si l'on saisit, par exemple, six mille moutons dans une contrée, que

faire de ces bêtes? Les conduire aux villes? Elles mourraient en

route, car comment les nourrir, les faire boire pendant les deux ou

trois cents kilomètres de terre nue qu'on devra traverser? Et puis il

faudrait, pour emmener et garder un pareil convoi, deux fois plus de

troupes que n'en compte la colonne.

Alors les tuer? Quel massacre et quelle perte! Et puis les Juifs sont

là qui demandent à acheter, à deux francs l'un, des moutons qui en

valent vingt. Enfin le trésor gagnera toujours douze mille francs. On

les leur cède.

Huit jours plus tard les premiers propriétaires ont repris à trois

francs par tête leurs moutons. La vengeance française ne coûte pas cher.

Le Juif est maître de tout le sud de l'Algérie. Il n'est guère d'Arabe

en effet qui n'ait une dette, car l'Arabe n'aime pas rendre. Il préfère

renouveler son billet à cent ou deux cents pour cent. Il se croit

toujours sauvé quand il gagne du temps. Il faudrait une loi spéciale

pour modifier cette déplorable situation.

Le Juif, d'ailleurs, dans tout le Sud, ne pratique guère que l'usure,

par tous les moyens aussi déloyaux que possible, et les véritables

commerçants sont les Mozabites.

Quand on arrive dans un village quelconque du Sahara, on remarque

aussitôt toute une race particulière d'hommes qui se sont emparés

des affaires du pays. Eux seuls ont les boutiques; ils tiennent les

marchandises d'Europe et celles de l'industrie locale; ils sont

intelligents, actifs, commerçants dans l'âme. Ce sont les Beni-Mzab ou

Mozabites. On les a surnommés «les Juifs du désert».

L'Arabe, le véritable Arabe, l'homme de la tente, pour qui tout travail

est déshonorant, méprise le Mozabite commerçant; mais il vient à

époques fixes s'approvisionner dans son magasin; il lui confie les

objets précieux qu'il ne peut garder dans sa vie errante. Une espèce de

pacte constant est établi entre eux.

Les Mozabites ont donc accaparé tout le commerce de l'Afrique du Nord.

On les trouve autant dans nos villes que dans les villages sahariens.

Puis, sa fortune faite, le marchand retourne au Mzab, où il doit subir

une sorte de purification avant de reprendre ses droits politiques.

Ces Arabes, qu'on reconnaît à leur taille, plus petite et plus trapue

que celle des autres peuplades, à leur face souvent plate et fort

large, à leurs fortes lèvres et à leur œil généralement enfoncé sous

un sourcil droit et très fourni, sont des schismatiques musulmans.

Ils appartiennent à une des trois sectes dissidentes de l'Afrique du

Nord, et semblent à certains savants être les descendants actuels des

derniers sectaires du kharedjisime.

Le pays de ces hommes est peut-être le plus étrange de la terre

d'Afrique.

Leurs pères, chassés de Syrie par les armes du Prophète, vinrent

habiter dans le Djebel-Nefoussa, à l'ouest de Tripoli de Barbarie.

Mais, repoussés successivement de tous les points où ils s'établirent,

jalousés partout à cause de leur intelligence et de leur industrie,

suspectés aussi en raison de leur hétérodoxie, ils s'arrêtèrent enfin

dans la contrée la plus aride, la plus brûlante, la plus affreuse de

toutes. On l'appelle en arabe Hammada (échauffée) et Chebka (filet)

parce qu'elle ressemble à un immense filet de rochers et de rocailles

noires.

Le pays des Mozabites est situé à cent cinquante kilomètres environ de

Laghouat.

Voici comment M. le commandant Coÿne, l'homme qui connaît le mieux tout

le sud de l'Algérie, décrit son arrivée au Mzab dans une brochure des

plus intéressantes:

«A peu près au centre de la Chebka se trouve une sorte de cirque

formé par une ceinture de roches calcaires très luisantes et à

pentes très raides sur l'intérieur. Il est ouvert au nord-ouest et

au sud-est, par deux tranchées qui laissent passer l'Oued-Mzab. Ce

cirque, d'environ dix-huit kilomètres de long sur une largeur de deux

kilomètres au plus, renferme cinq des villes de la confédération du

Mzab, et les terrains que cultivent exclusivement en jardins les

habitants de cette vallée.

«Vue de l'extérieur et du côté du nord et de l'est, cette ceinture

de rochers offre l'aspect d'une agglomération de koubbas étagées,

les unes au-dessus des autres, sans aucune espèce d'ordre; on dirait

d'une immense nécropole arabe. La nature elle-même paraît morte. Là,

aucune trace de végétation ne repose l'œil, les oiseaux de proie

eux-mêmes semblent fuir ces régions désolées. Seuls les rayons d'un

implacable soleil se reflètent sur ces murailles de rochers d'un

blanc grisâtre et produisent, par les ombres qu'ils portent, des

dessins fantastiques.

«Aussi quel n'est pas l'étonnement, je dirai même l'enthousiasme du

voyageur lorsque, arrivé sur la crête de cette ligne de rochers, il

découvre dans l'intérieur du cirque cinq villes populeuses entourées

de jardins d'une végétation luxuriante, se découpant en vert sombre

sur les fonds rougeâtres du lit de l'oued Mzab.

«Autour de lui, le désert dénudé, la mort; à ses pieds, la vie et les

preuves évidentes d'une civilisation avancée.»

Le Mzab est une république, ou plutôt une commune dans le genre de

celle que tentèrent d'établir les révolutionnaires parisiens en 1871.

Personne au Mzab n'a le droit de rester inactif; et l'enfant, dès

qu'il peut marcher et porter quelque chose, aide son père à l'arrosage

des jardins, qui forme la constante et la plus grande occupation des

habitants. Du matin au soir, le mulet ou le chameau tire, dans le

seau de cuir, l'eau déversée ensuite dans une rigole ingénieusement

organisée de façon que pas une goutte du précieux liquide ne soit

perdue.

Le Mzab compte en outre un grand nombre de barrages pour emmagasiner

les pluies. Il est donc infiniment plus avancé que notre Algérie.

La pluie! c'est le bonheur, l'aisance assurée, la récolte sauvée pour

le Mozabite; aussi, dès qu'elle tombe, une espèce de folie s'empare

des habitants. Ils sortent par les rues, tirent des coups de fusil,

chantent, courent aux jardins, à la rivière qui se remet à couler, et

aux digues, dont l'entretien est assuré par chaque citoyen. Dès qu'une

digue est menacée, tout le monde doit s'y porter.

Et ces gens-là, par leur travail constant, leur industrie et leur

sagesse, ont fait de la partie la plus sauvage et la plus désolée

du Sahara un pays vivant, planté, cultivé, où sept villes prospères

s'étalent au soleil. Aussi le Mozabite est-il jaloux de sa patrie, il

en défend autant que possible l'entrée aux Européens. Dans certaines

villes, comme Beni-Isguem, nul étranger n'a le droit de coucher, même

une seule nuit.

La police est faite par tout le monde. Personne ne refuserait de

prêter main-forte en cas de besoin. Il n'y a en ce pays ni pauvres ni

mendiants. Les nécessiteux sont nourris par leur fraction.

Presque tout le monde sait lire et écrire.

On voit partout des écoles, des établissements communaux considérables.

Et beaucoup de Mozabites, après avoir passé quelque temps dans

nos villes, reviennent chez eux sachant le français, l'italien et

l'espagnol.

La brochure du commandant Coÿne contient sur ce curieux petit peuple un

nombre infini de surprenants détails.

A Bou-Saada, comme dans toutes les oasis et toutes les villes, ce

sont les Mozabites qui font le commerce, les échanges, tiennent des

boutiques de toute espèce et se livrent à toutes les professions.

Après quatre jours passés dans cette petite cité saharienne, je suis

reparti pour la côte.

Les montagnes qu'on rencontre en se dirigeant vers le littoral ont un

singulier aspect. Elles ressemblent à de monstrueux châteaux forts qui

auraient des kilomètres de créneaux. Elles sont régulières, carrées,

entaillées d'une façon mathématique. La plus haute est plate et paraît

inaccessible. Sa forme l'a fait surnommer: «le Billard». Peu de temps

avant mon arrivée, deux officiers avaient pu l'escalader pour la

première fois. Ils ont trouvé sur le sommet deux énormes citernes

romaines.

LA KABYLIE.--BOUGIE.

NOUS voici dans la partie la plus riche et la plus peuplée de

l'Algérie. Le pays des Kabyles est montagneux, couvert de forêts et de

champs.

En sortant d'Aumale, on descend vers la grande vallée du Sahel.

Là-bas se dresse une immense montagne, le Djurjura. Ses plus hauts pics

sont gris comme s'ils étaient couverts de cendres.

Partout, sur les sommets moins élevés, on aperçoit des villages qui,

de loin, ont l'air de tas de pierres blanches. D'autres demeurent

accrochés sur les pentes. Dans toute cette contrée fertile, la lutte

est terrible entre l'Européen et l'indigène pour la possession du sol.

La Kabylie est plus peuplée que le département le plus peuplé de

France. Le Kabyle n'est pas nomade, mais sédentaire et travailleur. Or,

l'Algérien n'a pas d'autre préoccupation que de le dépouiller.

Voici les différents systèmes employés pour chasser et spolier les

misérables propriétaires indigènes.

Un particulier quelconque, quittant la France, va demander au bureau

chargé de la répartition des terrains une concession en Algérie. On

lui présente un chapeau avec des papiers dedans, et il tire un numéro

correspondant à un lot de terre. Ce lot, désormais, lui appartient.

Il part. Il trouve là-bas, dans un village indigène, toute une famille

installée sur la concession qu'on lui a désignée. Cette famille a

défriché, mis en rapport ce bien sur lequel elle vit. Elle ne possède

rien autre chose. L'étranger l'expulse. Elle s'en va, résignée, puisque

_c'est la loi française_. Mais ces gens, sans ressources désormais,

gagnent le désert et deviennent des révoltés.

D'autres fois, on s'entend. Le colon européen, effrayé par la chaleur

et l'aspect du pays, entre en pourparlers avec le Kabyle, qui devient

son fermier.

Et l'indigène, resté sur _sa_ terre, envoie, bon an mal an, mille,

quinze cents ou deux mille francs à l'Européen retourné en France.

Cela équivaut à une concession de bureau de tabac.

Autre méthode.

La Chambre vote un crédit de quarante ou cinquante millions destinés à

la colonisation de l'Algérie.

Que va-t-on faire de cet argent? Sans doute on construira des barrages,

on boisera les sommets pour retenir l'eau, on s'efforcera de rendre

fertiles les plaines stériles?

Nullement. On exproprie l'Arabe. Or, en Kabylie, la terre a acquis une

valeur considérable. Elle atteint dans les meilleurs endroits SEIZE

CENTS FRANCS L'HECTARE et elle se vend communément huit cents francs.

Les Kabyles, propriétaires, vivent tranquilles sur leurs exploitations.

Riches, ils ne se révoltent pas; ils ne demandent qu'à rester en paix.

Qu'arrive-t-il? on dispose de cinquante millions. La Kabylie est le

plus beau pays d'Algérie. Eh bien, on exproprie les Kabyles au profit

de colons inconnus.

Mais comment les exproprie-t-on? On leur paye QUARANTE FRANCS l'hectare

qui vaut au minimum HUIT CENTS FRANCS.

Et le chef de famille s'en va sans rien dire (c'est la loi) n'importe

où, avec son monde, les hommes désœuvrés, les femmes et les enfants.

Ce peuple n'est point commerçant ni industriel, il n'est que

cultivateur.

Donc, la famille vit tant qu'il reste quelque chose de la somme

dérisoire qu'on lui a donnée. Puis la misère arrive. Les hommes

prennent le fusil et suivent un Bou-Amama quelconque pour prouver une

fois de plus que l'Algérie ne peut être gouvernée que par un militaire.

On se dit: Nous laissons l'indigène dans les parties fertiles tant que

nous manquons d'Européens; puis, quand il en vient, nous exproprions

le premier occupant.--Très bien. Mais, quand vous n'aurez plus de

parties fertiles, que ferez-vous?--Nous fertiliserons, parbleu!--Eh

bien, pourquoi ne fertilisez-vous pas tout de suite, puisque vous avez

cinquante millions?

Comment! vous voyez des compagnies particulières créer des barrages

gigantesques pour donner de l'eau à des régions entières; vous savez,

par les travaux remarquables d'ingénieurs de talent, qu'il suffirait de

boiser certains sommets pour gagner à l'agriculture des lieues de pays

qui s'étendent au-dessous, et vous ne trouvez pas d'autre moyen que

celui d'expulser les Kabyles!

Il est juste d'ajouter qu'une fois le Tell franchi, la terre devient

nue, aride, presque impossible à cultiver. Seul, l'Arabe, qui se

nourrit avec deux poignées de farine par jour et quelques figues, peut

subsister dans ces contrées desséchées. L'Européen n'y trouve pas sa

vie. Il ne reste donc en réalité que des espaces restreints pour y

installer des colons, à moins de..... chasser l'indigène. Ce qu'on fait.

En somme, à part les heureux propriétaires de la plaine de la Mitidja,

ceux qui ont obtenu des terres en Kabylie par un des procédés que je

viens d'indiquer, et, en général, à part tous ceux qui sont installés

le long de la mer, dans l'étroite bande de terre que l'Atlas délimite,

les colons crient misère. Et l'Algérie ne peut plus recevoir qu'un

nombre assez faible d'étrangers. Elle ne les nourrirait pas.

Cette colonie, d'ailleurs, est infiniment difficile à administrer pour

des raisons aisées à comprendre.

Grande comme un royaume d'Europe, l'Algérie est formée de régions très

diverses, habitées par des populations essentiellement différentes.

Voilà ce qu'aucun gouvernement n'a paru comprendre jusqu'ici.

Il faut une connaissance approfondie de chaque contrée pour prétendre

la gouverner, car chacune a besoin de lois, de règlements, de

dispositions et de précautions totalement opposés. Or, le gouverneur,

quel qu'il soit, ignore fatalement et absolument toutes ces questions

de détail et de mœurs; il ne peut donc que s'en rapporter aux

administrateurs qui le représentent.

Quels sont ces administrateurs? Des colons? Des gens élevés dans le

pays, au courant de tous ses besoins? Nullement! Ce sont simplement les

petits jeunes gens venus de Paris à la suite du vice-roi.

Voilà donc un de ces jeunes ignorants administrant cinquante ou cent

mille hommes. Il fait sottise sur sottise et ruine le pays. C'est

naturel.

Il existe des exceptions. Parfois le délégué tout-puissant du

gouverneur travaille, cherche à s'instruire et à comprendre. Il lui

faudrait dix ans pour se mettre un peu au courant. Au bout de six mois,

on le change. On l'envoie, pour des raisons de famille, de convenances

personnelles ou autres, de la frontière de Tunis à la frontière du

Maroc; et là il se remet aussitôt à administrer avec les mêmes moyens

qu'il employait là-bas, confiant dans son commencement d'expérience,

appliquant à ces populations essentiellement différentes les mêmes

règlements et les mêmes procédés.

Ce n'est donc pas un bon gouverneur qu'il faut avant tout, mais un bon

entourage du gouverneur.

On a tenté, pour remédier à ce déplorable état de choses, à ces

désastreuses coutumes, de créer une école d'administration, où les

principes élémentaires, indispensables pour conduire ce pays, seraient

inculqués à toute une classe de jeunes gens. On échoua. L'entourage de

M. Albert Grévy fit avorter ce projet. Le favoritisme, encore une fois,

eut la victoire.

Le personnel des administrateurs est donc recruté de la plus

singulière façon. On y trouve aussi, il est vrai, quelques hommes

intelligents et travailleurs. Enfin le gouvernement, à court de

candidats capables, fait des avances aux anciens officiers des bureaux

arabes. Ceux-là connaissent au moins fort bien les indigènes; mais il

est difficile d'admettre que leur changement de costume ait changé

immédiatement leurs principes d'administration; et il ne faut pas

alors les chasser avec fureur quand ils portent l'uniforme, pour les

reprendre aussitôt qu'ils ont revêtu la redingote.

Puisque je me suis laissé aller à toucher à ce sujet difficile de

l'administration de l'Algérie, je veux dire encore quelques mots

d'une question capitale dont la solution devrait être rapide: c'est

la question des grands chefs indigènes, qui sont en réalité les seuls

administrateurs, les administrateurs tout-puissants de toute la partie

de notre colonie comprise entre le Tell et le désert.

Au début de l'occupation française, on a investi, sous le titre d'Aghas

ou de Bach-Aghas, les chefs qui offraient le plus de garanties de

fidélité, d'une autorité fort étendue sur les tribus de toute une

partie du territoire. Notre action aurait été impuissante; nous y

avons substitué celle des chefs arabes gagnés à notre cause, en nous

résignant d'avance aux trahisons possibles; et elles furent assez

fréquentes. La mesure était sage, politique; elle a donné, en somme,

d'excellents résultats. Certains Aghas nous ont rendu des services

considérables, et, grâce à eux, la vie de plusieurs milliers peut-être

de soldats français a été épargnée.

Mais de ce qu'une mesure a été excellente à un moment donné, il ne

s'ensuit pas qu'elle demeure parfaite, malgré toutes les modifications

que le temps apporte dans un pays en voie de colonisation.

Aujourd'hui, la présence parmi les tribus de ces potentats, seuls

respectés, seuls obéis, est une cause de danger permanent pour nous,

et un obstacle insurmontable à la civilisation des Arabes. Cependant,

le parti militaire semble défendre énergiquement le système des chefs

indigènes contre les tendances à les supprimer du parti civil.

Je ne pourrais traiter cette grave question; mais il suffit d'accomplir

l'excursion que j'ai faite dans les tribus pour apercevoir clairement

les énormes inconvénients de la situation actuelle. Je veux simplement

citer quelques faits.

C'est presque uniquement à l'agha de Saïda qu'est due la longue

résistance de Bou-Amama.

Dans le début de l'insurrection, cet agha allait rejoindre la colonne

française avec ses goums. Il rencontra en route les Trafis, mandés dans

la même intention, et il se joignit à eux.

Mais l'agha de Saïda est chargé de dettes qu'il ne peut payer. Or,

l'idée lui vint sans doute, pendant la nuit, de faire une razzia, car,

réunissant son goum, il se précipita sur les Trafis. Ceux-ci, battus

dans la première attaque, reprirent l'avantage; et l'agha de Saïda fut

contraint de fuir avec ses hommes.

Or, comme l'agha de Saïda est notre allié, notre ami, notre lieutenant,

comme il représente l'autorité française, les Trafis se persuadèrent

que nous avions la main dans l'affaire, et, au lieu de rejoindre le

camp français, ils firent défection et allèrent immédiatement trouver

Bou-Amama qu'ils ne quittèrent plus et dont ils constituèrent la

principale force.

L'exemple est caractéristique, n'est-ce pas? Et l'agha de Saïda est

resté notre fidèle ami. Il marche sous nos drapeaux!

On cite, d'un autre côté, un célèbre agha que nos chefs militaires

traitent avec la plus grande considération, parce que son influence est

considérable, prédominante sur un grand nombre de tribus.

Tantôt il nous aide, tantôt il nous trahit, selon son avantage. Allié

ouvertement aux Français, dont il tient son autorité, il favorise

secrètement toutes les insurrections. Il est vrai de dire qu'il lâche

indifféremment l'un ou l'autre parti sitôt qu'il s'agit de piller.

Après avoir pris une part indéniable à l'assassinat du colonel

Beauprêtre, le voici aujourd'hui qui marche avec nous. Mais on le

soupçonne fortement d'avoir participé à beaucoup des mécomptes que nous

avons subis.

Notre inébranlable allié, l'agha de Frenda, nous a maintes fois

prévenus du double jeu de ce potentat. Nous avons fermé l'oreille,

parce qu'il rend à l'autorité militaire des services intéressés, quitte

à en rendre d'autres à nos ennemis.

Cette situation particulière, la protection ouverte dont nous couvrons

ce chef, lui assure l'impunité pour une multitude de forfaits qu'il

commet journellement.

Voici ce qui se passe.

Les Arabes, par toute l'Algérie, se volent les uns les autres. Il

n'est point de nuit où on ne nous signale vingt chameaux volés à

droite, cent moutons à gauche, des bœufs enlevés auprès de Biskra, des

chevaux auprès de Djelfa. Les voleurs restent toujours introuvables.

Et pourtant il n'est pas un officier de bureau arabe qui ignore où

va le bétail volé! Il va chez cet agha qui sert de recéleur à tous

les bandits du désert. Les bêtes enlevées sont mêlées à ses immenses

troupeaux; il en garde une partie pour prix de sa complaisance, et rend

les autres au bout d'un certain temps, lorsque le danger de poursuites

est passé.

Personne, dans le Sud, n'ignore cette situation.

Mais on a besoin de cet homme, à qui on a laissé prendre une immense

influence, augmentée chaque jour par l'aide qu'il donne à tous les

maraudeurs; et on ferme les yeux.

Aussi ce chef est-il incalculablement riche, tandis que l'agha de

Djelfa, par exemple, s'est en partie ruiné à servir les intérêts de la

colonisation, en créant des fermes, en défrichant, etc.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 08 · 第 6 / 12 段