Nous montions une pente insensible, des herbes parurent, puis des

espèces de joncs, puis une petite fleur bleue ressemblant au myosotis

rustique, montée sur une longue tige mince comme un fil, et tellement

odorante que son parfum couvrait le pays. Cette exquise senteur me

donna l'impression fraîche d'un bain; on la respirait longuement, et la

poitrine semblait s'élargir pour boire ce souffle délicieux.

On aperçut enfin un rang de peupliers, un vrai bois de roseaux,

d'autres arbres, puis nos tentes, plantées sur la limite des sables

dont les ondulations inégales, hautes jusqu'à huit ou dix mètres, se

dressaient comme des flots remués.

La chaleur devenait féroce, doublée sans doute par les réverbérations

de la Sebkra. Les tentes, de vraies étuves, étaient inhabitables; et,

aussitôt descendus de cheval, nous partîmes, pour chercher de l'ombre

sous les arbres. Il fallut traverser d'abord une forêt de roseaux.

Je marchais en avant, et soudain je me mis à danser en poussant des

cris de joie. Je venais d'apercevoir des vignes, des abricotiers,

des figuiers, des grenadiers couverts de fruits, toute une suite de

jardins autrefois prospères, aujourd'hui envahis par les sables, et qui

appartenaient à l'agha de Djelfa. Pas de mouton rôti pour déjeuner!

Quel bonheur! Pas de kous-kous! Quel délire! Du raisin! des figues! des

abricots! Tout cela n'était pas très mûr. N'importe, ce fut une orgie,

dont nous ressentîmes, je crois, quelque malaise. L'eau, par exemple,

laissait à désirer. De la boue peuplée de larves. On n'en but guère.

Chacun s'enfonça dans les roseaux et s'endormit. Une sensation froide

me réveilla en sursaut; une énorme grenouille venait de me cracher

un jet d'eau dans la figure. En cette contrée il faut être sur ses

gardes et il n'est pas toujours prudent de dormir ainsi sous les rares

verdures, surtout dans le voisinage des sables, où pullule la léfaa,

dite vipère céraste ou vipère à cornes, dont la piqûre est mortelle et

presque foudroyante. L'agonie souvent ne dure pas une heure. Ce reptile

d'ailleurs est très lent et ne devient dangereux que si on marche

dessus sans le voir, ou si on se couche dans son voisinage. Quand on

le rencontre sur sa route, on peut, même avec de l'habitude et des

précautions, le prendre à la main en le saisissant rapidement derrière

les oreilles.

Je ne me suis pas offert cet exercice.

Cette petite et terrible bête habite aussi l'alfa, les pierres, tout

endroit où elle trouve un abri. Quand on couche pour la première fois

sur la terre, la pensée de ce reptile vous préoccupe; puis on y songe

moins, puis on n'y songe plus. Quant aux scorpions, on les méprise.

Ils sont d'ailleurs aussi communs là-bas que les araignées chez nous.

Lorsqu'on en apercevait un auprès de notre campement, on l'entourait

d'un cercle d'herbes sèches auquel on mettait le feu. La bête affolée,

se sentant perdue, relevait sa queue, la ramenait en cercle au-dessus

de sa tête et se tuait en se piquant elle-même. On m'a du moins affirmé

qu'elle se tuait, car je l'ai toujours vue mourir dans la flamme.

Voici en quelle occasion je vis cette vipère pour la première fois.

Un après-midi, comme nous traversions une immense plaine d'alfa, mon

cheval donna plusieurs fois de vives marques d'inquiétude. Il baissait

la tête, reniflait, s'arrêtait, semblait suspecter chaque touffe. Je

suis, je l'avoue, fort mauvais cavalier, et ces brusques arrêts,

outre qu'ils m'emplissaient de méfiance sur mon équilibre, me jetaient

brusquement dans l'estomac l'énorme piton de ma selle arabe. Le

lieutenant, mon compagnon, riait de tout son cœur. Soudain ma bête fit

un bond et se mit à regarder par terre quelque chose que je ne voyais

point, en refusant obstinément d'avancer. Prévoyant une catastrophe,

je préférai descendre, et je cherchai la cause de cet effroi. J'avais

devant moi une maigre touffe d'alfa. Je la frappai, à tout hasard, d'un

coup de bâton; et soudain, un petit reptile s'enfuit qui disparut dans

la plante voisine.

C'était une léfaa.

Le soir de ce même jour, dans une plaine rocheuse et nue, mon cheval

fit un nouvel écart. Je sautai à terre, persuadé que j'allais trouver

une autre léfaa. Mais je ne vis rien. Puis, en remuant une pierre, une

haute araignée, blonde comme le sable, svelte, singulièrement rapide,

s'enfuit et disparut sous un roc avant que je pusse l'atteindre. Un

spahi qui m'avait rejoint la nomma «un scorpion du vent», terme imagé

pour exprimer sa vélocité. C'était, je crois, une tarentule.

Une nuit encore, pendant mon sommeil, quelque chose de glacé me toucha

la figure. Je me dressai d'un bond, effaré; mais le sable, la tente,

tout était perdu dans l'ombre, je ne distinguais que les grandes taches

blanches des Arabes endormis autour de nous. Avais-je été mordu par

une léfaa qui se promenait près de mon visage? Était-ce un scorpion?

D'où venait ce contact froid sur ma face? Très anxieux, j'allumai notre

lanterne; je baissai les yeux, le pied levé, prêt à frapper, et je vis

un monstrueux crapaud, un de ces fantastiques crapauds blancs qu'on

rencontre dans le désert, qui, le ventre gonflé, les pattes écartées,

me regardait. La vilaine bête m'avait trouvé sans doute sur sa route

habituelle et était venue se heurter à ma figure.

Comme vengeance, je le contraignis à fumer une cigarette. Il en est

mort d'ailleurs. Voici comment on procède. On ouvre de force sa bouche

étroite; on y introduit un bout du fin papier plein de tabac roulé, et

on allume l'autre bout. L'animal suffoqué souffle de toute sa vigueur

pour se débarrasser de cet instrument de supplice, puis, bon gré mal

gré, il est ensuite contraint d'aspirer. Alors il souffle de nouveau,

enflé, expirant et comique; et jusqu'au bout il faut qu'il fume, à

moins qu'on ait pitié de lui. Il expire généralement étouffé et gros

comme un ballon.

Comme sport saharien on fait souvent assister les étrangers à la lutte

d'une léfaa et d'un ouran.

Qui de nous n'a rencontré dans le Midi tous ces pauvres petits lézards

à queue coupée courant le long des vieux murs. On se demande d'abord

quel est le mystère de ces queues absentes. Puis, un jour, comme on

lisait à l'ombre d'une haie, on vit soudain une couleuvre jaillir d'une

crevasse et s'élancer vers l'innocente et gentille bête se chauffant

sur une pierre. Le lézard fuit, mais, plus rapide, le reptile l'a saisi

par la queue, par sa longue queue mobile, et la moitié de ce membre

reste entre les dents pointues de l'ennemi tandis que l'animal mutilé

disparaît dans un trou.

Eh bien, l'ouran, qui n'est autre chose que le crocodile de terre dont

parle Hérodote, sorte de gros lézard du Sahara, venge sa race sur la

terrible léfaa.

Le combat de ces deux animaux est d'ailleurs plein d'intérêt. Il a

lieu généralement dans une vieille caisse à savon. On y dépose le

lézard qui se met à courir avec une singulière vitesse, cherchant à

fuir; mais, dès qu'on a vidé dans la boîte le petit sac contenant la

vipère, il devient immobile. Son œil seul remue très vite. Puis il

fait quelques pas rapides, comme s'il glissait, pour se rapprocher de

l'ennemi, et il attend. La léfaa, de son côté, considère le lézard,

sent le danger et se prépare à la bataille; puis, d'une détente elle se

jette sur lui. Mais il est déjà loin, filant comme une flèche, à peine

visible dans sa course. Il attaque à son tour, revenu d'une lancée avec

une surprenante rapidité. La léfaa s'est retournée, et tend vers lui

sa petite gueule ouverte, prête à mordre de sa morsure foudroyante.

Mais il a passé, frôlant le reptile qu'il regarde de nouveau, hors

d'atteinte, de l'autre bout de la caisse.

Et cela dure un quart d'heure, vingt minutes, parfois davantage. La

léfaa, exaspérée, se fâche, rampe vers l'ouran qui fuit sans cesse,

plus souple que le regard, revient, tourne, s'arrête, repart, épuise et

affole son redoutable adversaire. Puis soudain, ayant choisi l'instant,

il file dessus si vite qu'on aperçoit seulement la vipère convulsée,

étranglée par la forte mâchoire triangulaire du lézard qui l'a saisie

par le cou, derrière les oreilles, juste à la place où la prennent les

Arabes.

On songe, en voyant la lutte de ces petites bêtes au fond d'une caisse

à savon, aux courses de taureaux d'Espagne dans les cirques majestueux.

Il serait plus terrible cependant de déranger ces infimes combattants

que d'affronter la colère beuglante de la grosse bête armée de cornes

aiguës.

On rencontre souvent dans le Sahara un serpent affreux à voir, long

souvent de plus d'un mètre et pas plus gros que le petit doigt. Aux

environs de Bou-Saada ce reptile inoffensif inspire aux Arabes une

terreur superstitieuse. Ils prétendent qu'il perce comme une balle

les corps les plus durs, que rien ne peut arrêter son élan dès qu'il

aperçoit un objet brillant. Un Arabe m'a raconté que son frère avait

été traversé par une de ces bêtes qui du même choc avait tordu

l'étrier. Il est évident que cet homme a simplement reçu une balle

juste au moment où il apercevait le reptile.

Aux environs de Laghouat ce serpent n'inspire au contraire aucune

terreur et les enfants le prennent dans leurs mains.

La pensée de tous ces redoutables habitants du désert m'empêcha

quelque peu de dormir sous les roseaux de Raïane-Chergui. Tout

frôlement auprès de mes oreilles me faisait me dresser brusquement.

Le jour baissait, je réveillai mes compagnons pour aller nous promener

dans les dunes et tâcher de trouver quelque léfaa ou quelque poisson de

sable.

L'animal qu'on appelle le poisson de sable et que les Arabes nomment

_dwb_ (on prononce _dob_) est une autre sorte de gros lézard qui vit

dans les sables, y creuse son trou, et dont la chair est assez bonne,

dit-on. Nous avons souvent suivi ses traces sans parvenir à en trouver

un. Dans le sable on rencontre encore un tout petit insecte dont les

mœurs sont bien curieuses: le fourmi-lion. Il forme un entonnoir un

peu plus large qu'une pièce de cent sous, creux en proportion, et il

s'installe dans le fond, en embuscade. Dès qu'une bête quelconque,

araignée, larve ou autre, glisse sur les bords rapides de sa tanière,

il lui lance coup sur coup des décharges de sable, l'étourdit,

l'aveugle, la force à dégringoler jusqu'au bas de la pente! Alors il

s'en empare et la mange.

Le fourmi-lion fut, ce jour-là, notre plus grande distraction. Puis

le soir ramena le mouton rôti, le kous-kous et le lait aigre. Quand

l'heure des repas approchait, je pensais souvent au café Anglais.

Puis on se coucha sur les tapis devant les tentes, la chaleur ne

permettant pas de rester dessous. Et nous avions, l'un devant nous,

l'autre derrière, ces deux voisins étranges: le sable houleux comme une

mer agitée et le sel uni comme une mer calme.

Le lendemain on traversa les dunes. On eût dit l'Océan devenu poussière

au milieu d'un ouragan; une tempête silencieuse de vagues énormes,

immobiles, en sable jaune. Elles sont hautes comme des collines, ces

vagues, inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots

déchaînés, mais plus grandes encore et striées comme de la moire. Sur

cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud

verse sa flamme implacable et directe.

Il faut gravir ces lames de cendre d'or, dégringoler de l'autre côté,

gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux

râlent, enfoncent jusqu'aux genoux et glissent en dévalant l'autre

versant des surprenantes collines.

Nous ne parlions plus, accablés de chaleur et desséchés de soif comme

ce désert ardent.

Parfois, dit-on, on est surpris dans ces vallons de sable par un

incompréhensible phénomène que les Arabes considèrent comme un signe

assuré de mort.

Quelque part, près de soi, dans une direction indéterminée, un tambour

bat, le mystérieux tambour des dunes. Il bat distinctement, tantôt

plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement

fantastique.

On ne connaît point, paraît-il, la cause de ce bruit surprenant. On

l'attribue généralement à l'écho grossi, multiplié, démesurément enflé

par les ondulations des dunes, d'une grêle de grains de sable emportés

dans le vent et heurtant des touffes d'herbes sèches, car on a toujours

remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites

plantes brûlées par le soleil et dures comme du parchemin.

Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son.

Dès que nous fûmes sortis des dunes, nous aperçûmes trois cavaliers qui

venaient au galop vers nous. Quand ils arrivèrent à cent pas environ,

le premier mit pied à terre et s'approcha en boitant un peu. C'était

un homme d'environ soixante ans, assez gros (ce qui est rare en ce

pays), avec une dure physionomie arabe, des traits accentués, creusés,

presque féroces. Il portait la croix de la Légion d'honneur. On le

nommait Si Cherif ben Vhabeizzi, caïd des Oulad-Dia.

Il nous fit un long discours d'un air furieux pour nous inviter à

entrer sous sa tente et à prendre une collation.

C'était la première fois que je pénétrais dans l'intérieur d'un chef

nomade.

Un amoncellement de riches tapis de laine frisée couvrait le sol;

d'autres tapis étaient dressés pour cacher la toile nue; d'autres

tendus sur nos têtes formaient un épais, un impénétrable plafond.

Des sortes de divans, ou plutôt de trônes, étaient aussi recouverts

d'étoffes admirables; et une cloison faite de tentures orientales,

coupant la tente en deux moitiés égales, nous séparait de la partie

habitée par les femmes dont nous distinguions par moments les voix

murmurantes.

On s'assit. Les deux fils du caïd prirent place auprès de leur

père, qui se levait lui-même de temps en temps, disait un mot dans

l'appartement voisin par-dessus la séparation; et une main invisible

passait un plat fumant que le chef nous présentait aussitôt.

On entendait jouer et crier des petits enfants auprès de leurs mères.

Quelles étaient ces femmes? elles nous regardaient sans doute par

d'invisibles ouvertures, mais nous ne les pûmes point voir.

La femme arabe, en général, est petite, blanche comme du lait, avec une

physionomie de jeune mouton. Elle n'a de pudeur que pour son visage.

On rencontre celles du peuple allant au travail, la figure voilée avec

soin, mais le corps couvert seulement de deux bandes de laine tombant

l'une par devant, l'autre par derrière, et laissant voir, de profil,

toute la personne.

A quinze ans ces misérables, qui seraient jolies, sont déformées,

épuisées par les dures besognes. Elles peinent du matin au soir à

toutes les fatigues, vont chercher l'eau à plusieurs kilomètres avec un

enfant sur le dos. Elles semblent vieilles à vingt-cinq ans.

Leur visage, qu'on aperçoit parfois, est tatoué d'étoiles bleues sur

le front, les joues et le menton. Le corps est épilé, par mesure de

propreté. Il est fort rare d'apercevoir les femmes des Arabes riches.

On repartit aussitôt la collation achevée, et, le soir, nous arrivâmes

au rocher de sel Khang-el-Melah.

C'est une sorte de montagne grise, verte, bleue, aux reflets

métalliques, aux croupes singulières; une montagne de sel! Des eaux

plus salées que l'Océan s'échappent de son pied et, volatilisées par

la chaleur folle du soleil, laissent sur le sol une écume blanche,

pareille à la bave des flots, une mousse de sel! On ne voit plus la

terre, cachée sous une poudre légère, comme si quelque colosse se fût

amusé à râper ce mont pour en semer la poussière alentour; et de gros

blocs détachés gisent dans les enfoncements, des blocs de sel!

Sous ce rocher extraordinaire se creusent, paraît-il, des puits forts

profonds qu'habitent des milliers de colombes.

Le lendemain nous étions à Djelfa.

Djelfa est une vilaine petite ville à la française, mais habitée par

des officiers fort aimables qui en rendaient charmant le séjour.

Après un court repos, nous nous sommes remis en route.

Nous avons recommencé notre long voyage par les longues plaines nues.

De temps en temps on rencontrait des troupeaux. Tantôt c'étaient

des armées de moutons de la couleur du sable; tantôt à l'horizon se

dessinaient des bêtes singulières que la distance faisait petites et

qu'on eût prises, avec leur dos en bosse, leur grand cou recourbé, leur

allure lente, pour des bandes de hauts dindons. Puis, en approchant, on

reconnaissait des chameaux avec leur ventre gonflé des deux côtés comme

un double ballon, comme une outre démesurée, leur ventre qui contient

jusqu'à soixante litres d'eau. Eux aussi avaient la couleur du désert

comme tous les êtres nés dans ces solitudes jaunes. Le lion, l'hyène,

le chacal, le crapaud, le lézard, le scorpion, l'homme lui-même

prennent là toutes les nuances du sol calciné, depuis le roux brûlant

des dunes mouvantes jusqu'au gris pierreux des montagnes. Et la petite

alouette des plaines est si pareille à la poussière de terre qu'on la

voit seulement quand elle s'envole.

De quoi vivent donc les bêtes dans ces contrées arides, car elles

vivent?

Pendant la saison des pluies, ces plaines se couvrent d'herbes en

quelques semaines, puis le soleil, en quelques jours, dessèche et brûle

cette rapide végétation. Alors ces plantes prennent elles-mêmes la

couleur du sol; elles se cassent, s'émiettent, se répandent sur la

terre comme une paille hachée menue et qu'on ne distingue même plus.

Mais les troupeaux savent la trouver et s'en nourrissent. Ils vont

devant eux, cherchant cette poudre d'herbes sèches. On dirait qu'ils

mangent des pierres.

Que penserait un fermier normand en face de ces singuliers pâturages?

Puis nous avons traversé une région où on ne rencontrait même plus

guère d'oiseaux. Les puits devenaient introuvables.

Nous regardions passer au loin de singulières petites colonnes de

poussière qui ont l'air d'une fumée, tantôt droites, tantôt penchées

ou tordues, et qui courent rapidement sur le sol, hautes de quelques

mètres, larges au sommet et minces du pied.

Les remous de l'air, formant ventouse, soulèvent et entraînent ces

nuées transparentes et vraiment fantastiques, qui seules mettent un

mouvement en ces lieux lamentablement déserts.

Cinq cents mètres en avant de notre petite troupe, un cavalier

servant de guide nous dirigeait à travers la morne et toute droite

solitude. Pendant dix minutes, il allait au pas, immobile sur la

selle, et chantant, en sa langue, une chanson traînante, avec ces

rythmes étranges de là-bas. Nous imitions son allure. Puis soudain il

partait au trot, à peine secoué, son grand bournous voltigeant, le

corps d'aplomb, debout sur les étriers. Et nous partions derrière lui,

jusqu'au moment où il s'arrêtait pour reprendre un train plus doux.

Je demandai à mon voisin:

--Comment peut-il nous conduire à travers ces espaces nus, sans points

de repère!

Il me répondit:

--Quand il n'y aurait que les os des chameaux.

En effet, de quart d'heure en quart d'heure, nous rencontrions quelque

ossement énorme rongé par les bêtes, cuit par le soleil, tout blanc,

tachant le sable. C'était parfois un morceau de jambe, parfois un

morceau de mâchoire, parfois un bout de colonne vertébrale.

--D'où viennent tous ces débris? demandai-je.

Mon voisin répliqua:

--Les convois laissent en route chaque animal qui ne peut plus suivre;

et les chacals n'emportent pas tout.

Et pendant plusieurs journées nous avons continué ce voyage monotone,

derrière le même Arabe, dans le même ordre, toujours à cheval, presque

sans parler.

Or, un après-midi, comme nous devions, au soir, atteindre Bou-Saada,

j'aperçus, très loin devant nous, une masse brune, grossie d'ailleurs

par le mirage, et dont la forme m'étonna. A notre approche, deux

vautours s'envolèrent. C'était une charogne encore baveuse malgré la

chaleur, vernie par le sang pourri. La poitrine seule restait, les

membres ayant été sans doute emportés par les voraces mangeurs de morts.

--«Nous avons des voyageurs devant nous,» dit le lieutenant.

Quelques heures après, on entrait dans une sorte de ravin, de défilé,

fournaise effroyable, aux rochers dentelés comme des scies, pointus,

rageurs, révoltés, semblait-il, contre ce ciel impitoyablement féroce.

Un autre corps gisait là. Un chacal s'enfuit qui le dévorait.

Puis, au moment où l'on débouchait de nouveau dans une plaine, une

masse grise, étendue devant nous, remua, et lentement, au bout d'un cou

démesuré, je vis se dresser la tête d'un chameau agonisant. Il était

là, sur le flanc, depuis deux ou trois jours peut-être, mourant de

fatigue et de soif. Ses longs membres qu'on aurait dit brisés, inertes,

mêlés, gisaient sur le sol de feu. Et lui, nous entendant venir, avait

levé sa tête, comme un phare. Son front, rongé par l'inexorable soleil,

n'était qu'une plaie, coulait; et son œil résigné nous suivit. Il ne

poussa pas un gémissement, ne fit pas un effort pour se lever. On eût

cru qu'il savait, qu'ayant déjà vu mourir ainsi beaucoup de ses frères

dans ses longs voyages à travers les solitudes, il connaissait bien

l'inclémence des hommes. C'était son tour, voilà tout. Nous passâmes.

Or, m'étant retourné longtemps après, j'aperçus encore, dressé sur le

sable, le grand col de la bête abandonnée regardant jusqu'à la fin

s'enfoncer à l'horizon les derniers vivants qu'elle dût voir.

Une heure plus tard ce fut un chien tapi contre un roc, la gueule

ouverte, les crocs luisants, incapable de remuer une patte, l'œil

tendu sur deux vautours qui, près de là, épluchaient leurs plumes en

attendant sa mort. Il était tellement obsédé par la terreur des bêtes

patientes, avides de sa chair, qu'il ne tourna pas la tête, qu'il ne

sentit pas les pierres qu'un spahi lui lançait en passant.

Et soudain, à la sortie d'un nouveau défilé, j'aperçus devant moi

l'oasis.

C'est une inoubliable apparition. On vient de traverser d'interminables

plaines, de franchir des montagnes aiguës, pelées, calcinées, sans

rencontrer un arbre, une plante, une feuille verte, et voici, devant

vous, à vos pieds, une masse opaque de verdure sombre, quelque chose

comme un lac de feuillage presque noir étendu sur le sable. Puis,

derrière cette grande tache, le désert recommence, s'allongeant à

l'infini jusqu'à l'insaisissable horizon où il se mêle au ciel.

La ville descend en pente jusqu'aux jardins.

Quelles villes, ces cités du Sahara! Une agglomération, un

amoncellement de cubes de boue séchés au soleil. Toutes ces huttes

carrées de fange durcie sont collées les unes contre les autres, de

façon à laisser seulement entre leurs lignes capricieuses des espèces

de galeries étroites, les rues, semblables à ces couloirs que trace un

passage régulier de bêtes.

La cité entière d'ailleurs, cette pauvre cité de terre délayée, fait

songer à des constructions d'animaux quelconques, à des habitations de

castors, à des travaux informes accomplis sans outils, avec les moyens

que la nature a laissés aux créatures d'ordre inférieur.

De place en place un palmier magnifique s'épanouit à vingt pieds du

sol. Puis tout à coup on entre dans une forêt dont les allées sont

enfermées entre deux hauts murs d'argile. A droite, à gauche, un peuple

de dattiers ouvre ses larges parasols au-dessus des jardins, abritant

de son ombre épaisse et fraîche la foule délicate des arbres fruitiers.

Sous la protection de ces palmes géantes que le vent agite comme de

larges éventails, poussent les vignes, les abricotiers, les figuiers,

les grenadiers, et les légumes inestimables.

L'eau de la rivière, gardée en de larges réservoirs, est distribuée aux

propriétés, comme le gaz en nos pays. Une administration sévère fait le

compte de chaque habitant, qui, au moyen de longues rigoles, dispose de

la source pendant une ou deux heures par semaine selon l'étendue de son

domaine.

On estime la fortune par tête de palmier. Ces arbres, gardiens de la

vie, protecteurs des sèves, plongent sans cesse leur pied dans l'eau

tandis que leur front baigne dans le feu.

Le vallon de Bou-Saada qui amène la rivière aux jardins est merveilleux

comme un paysage de rêve. Il descend, plein de dattiers, de figuiers,

de grandes plantes magnifiques entre deux montagnes dont les sommets

sont rouges. Tout le long du rapide cours d'eau, des femmes arabes, la

tête voilée et les jambes découvertes, lavent leur linge en dansant

dessus. Elles le roulent en tas dans le courant, et le battent de leurs

pieds nus, en se balançant avec grâce.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 08 · 第 5 / 12 段