espèces de joncs, puis une petite fleur bleue ressemblant au myosotis
rustique, montée sur une longue tige mince comme un fil, et tellement
odorante que son parfum couvrait le pays. Cette exquise senteur me
donna l'impression fraîche d'un bain; on la respirait longuement, et la
poitrine semblait s'élargir pour boire ce souffle délicieux.
On aperçut enfin un rang de peupliers, un vrai bois de roseaux,
d'autres arbres, puis nos tentes, plantées sur la limite des sables
dont les ondulations inégales, hautes jusqu'à huit ou dix mètres, se
dressaient comme des flots remués.
La chaleur devenait féroce, doublée sans doute par les réverbérations
de la Sebkra. Les tentes, de vraies étuves, étaient inhabitables; et,
aussitôt descendus de cheval, nous partîmes, pour chercher de l'ombre
sous les arbres. Il fallut traverser d'abord une forêt de roseaux.
Je marchais en avant, et soudain je me mis à danser en poussant des
cris de joie. Je venais d'apercevoir des vignes, des abricotiers,
des figuiers, des grenadiers couverts de fruits, toute une suite de
jardins autrefois prospères, aujourd'hui envahis par les sables, et qui
appartenaient à l'agha de Djelfa. Pas de mouton rôti pour déjeuner!
Quel bonheur! Pas de kous-kous! Quel délire! Du raisin! des figues! des
abricots! Tout cela n'était pas très mûr. N'importe, ce fut une orgie,
dont nous ressentîmes, je crois, quelque malaise. L'eau, par exemple,
laissait à désirer. De la boue peuplée de larves. On n'en but guère.
Chacun s'enfonça dans les roseaux et s'endormit. Une sensation froide
me réveilla en sursaut; une énorme grenouille venait de me cracher
un jet d'eau dans la figure. En cette contrée il faut être sur ses
gardes et il n'est pas toujours prudent de dormir ainsi sous les rares
verdures, surtout dans le voisinage des sables, où pullule la léfaa,
dite vipère céraste ou vipère à cornes, dont la piqûre est mortelle et
presque foudroyante. L'agonie souvent ne dure pas une heure. Ce reptile
d'ailleurs est très lent et ne devient dangereux que si on marche
dessus sans le voir, ou si on se couche dans son voisinage. Quand on
le rencontre sur sa route, on peut, même avec de l'habitude et des
précautions, le prendre à la main en le saisissant rapidement derrière
les oreilles.
Je ne me suis pas offert cet exercice.
Cette petite et terrible bête habite aussi l'alfa, les pierres, tout
endroit où elle trouve un abri. Quand on couche pour la première fois
sur la terre, la pensée de ce reptile vous préoccupe; puis on y songe
moins, puis on n'y songe plus. Quant aux scorpions, on les méprise.
Ils sont d'ailleurs aussi communs là-bas que les araignées chez nous.
Lorsqu'on en apercevait un auprès de notre campement, on l'entourait
d'un cercle d'herbes sèches auquel on mettait le feu. La bête affolée,
se sentant perdue, relevait sa queue, la ramenait en cercle au-dessus
de sa tête et se tuait en se piquant elle-même. On m'a du moins affirmé
qu'elle se tuait, car je l'ai toujours vue mourir dans la flamme.
Voici en quelle occasion je vis cette vipère pour la première fois.
Un après-midi, comme nous traversions une immense plaine d'alfa, mon
cheval donna plusieurs fois de vives marques d'inquiétude. Il baissait
la tête, reniflait, s'arrêtait, semblait suspecter chaque touffe. Je
suis, je l'avoue, fort mauvais cavalier, et ces brusques arrêts,
outre qu'ils m'emplissaient de méfiance sur mon équilibre, me jetaient
brusquement dans l'estomac l'énorme piton de ma selle arabe. Le
lieutenant, mon compagnon, riait de tout son cœur. Soudain ma bête fit
un bond et se mit à regarder par terre quelque chose que je ne voyais
point, en refusant obstinément d'avancer. Prévoyant une catastrophe,
je préférai descendre, et je cherchai la cause de cet effroi. J'avais
devant moi une maigre touffe d'alfa. Je la frappai, à tout hasard, d'un
coup de bâton; et soudain, un petit reptile s'enfuit qui disparut dans
la plante voisine.
C'était une léfaa.
Le soir de ce même jour, dans une plaine rocheuse et nue, mon cheval
fit un nouvel écart. Je sautai à terre, persuadé que j'allais trouver
une autre léfaa. Mais je ne vis rien. Puis, en remuant une pierre, une
haute araignée, blonde comme le sable, svelte, singulièrement rapide,
s'enfuit et disparut sous un roc avant que je pusse l'atteindre. Un
spahi qui m'avait rejoint la nomma «un scorpion du vent», terme imagé
pour exprimer sa vélocité. C'était, je crois, une tarentule.
Une nuit encore, pendant mon sommeil, quelque chose de glacé me toucha
la figure. Je me dressai d'un bond, effaré; mais le sable, la tente,
tout était perdu dans l'ombre, je ne distinguais que les grandes taches
blanches des Arabes endormis autour de nous. Avais-je été mordu par
une léfaa qui se promenait près de mon visage? Était-ce un scorpion?
D'où venait ce contact froid sur ma face? Très anxieux, j'allumai notre
lanterne; je baissai les yeux, le pied levé, prêt à frapper, et je vis
un monstrueux crapaud, un de ces fantastiques crapauds blancs qu'on
rencontre dans le désert, qui, le ventre gonflé, les pattes écartées,
me regardait. La vilaine bête m'avait trouvé sans doute sur sa route
habituelle et était venue se heurter à ma figure.
Comme vengeance, je le contraignis à fumer une cigarette. Il en est
mort d'ailleurs. Voici comment on procède. On ouvre de force sa bouche
étroite; on y introduit un bout du fin papier plein de tabac roulé, et
on allume l'autre bout. L'animal suffoqué souffle de toute sa vigueur
pour se débarrasser de cet instrument de supplice, puis, bon gré mal
gré, il est ensuite contraint d'aspirer. Alors il souffle de nouveau,
enflé, expirant et comique; et jusqu'au bout il faut qu'il fume, à
moins qu'on ait pitié de lui. Il expire généralement étouffé et gros
comme un ballon.
Comme sport saharien on fait souvent assister les étrangers à la lutte
d'une léfaa et d'un ouran.
Qui de nous n'a rencontré dans le Midi tous ces pauvres petits lézards
à queue coupée courant le long des vieux murs. On se demande d'abord
quel est le mystère de ces queues absentes. Puis, un jour, comme on
lisait à l'ombre d'une haie, on vit soudain une couleuvre jaillir d'une
crevasse et s'élancer vers l'innocente et gentille bête se chauffant
sur une pierre. Le lézard fuit, mais, plus rapide, le reptile l'a saisi
par la queue, par sa longue queue mobile, et la moitié de ce membre
reste entre les dents pointues de l'ennemi tandis que l'animal mutilé
disparaît dans un trou.
Eh bien, l'ouran, qui n'est autre chose que le crocodile de terre dont
parle Hérodote, sorte de gros lézard du Sahara, venge sa race sur la
terrible léfaa.
Le combat de ces deux animaux est d'ailleurs plein d'intérêt. Il a
lieu généralement dans une vieille caisse à savon. On y dépose le
lézard qui se met à courir avec une singulière vitesse, cherchant à
fuir; mais, dès qu'on a vidé dans la boîte le petit sac contenant la
vipère, il devient immobile. Son œil seul remue très vite. Puis il
fait quelques pas rapides, comme s'il glissait, pour se rapprocher de
l'ennemi, et il attend. La léfaa, de son côté, considère le lézard,
sent le danger et se prépare à la bataille; puis, d'une détente elle se
jette sur lui. Mais il est déjà loin, filant comme une flèche, à peine
visible dans sa course. Il attaque à son tour, revenu d'une lancée avec
une surprenante rapidité. La léfaa s'est retournée, et tend vers lui
sa petite gueule ouverte, prête à mordre de sa morsure foudroyante.
Mais il a passé, frôlant le reptile qu'il regarde de nouveau, hors
d'atteinte, de l'autre bout de la caisse.
Et cela dure un quart d'heure, vingt minutes, parfois davantage. La
léfaa, exaspérée, se fâche, rampe vers l'ouran qui fuit sans cesse,
plus souple que le regard, revient, tourne, s'arrête, repart, épuise et
affole son redoutable adversaire. Puis soudain, ayant choisi l'instant,
il file dessus si vite qu'on aperçoit seulement la vipère convulsée,
étranglée par la forte mâchoire triangulaire du lézard qui l'a saisie
par le cou, derrière les oreilles, juste à la place où la prennent les
Arabes.
On songe, en voyant la lutte de ces petites bêtes au fond d'une caisse
à savon, aux courses de taureaux d'Espagne dans les cirques majestueux.
Il serait plus terrible cependant de déranger ces infimes combattants
que d'affronter la colère beuglante de la grosse bête armée de cornes
aiguës.
On rencontre souvent dans le Sahara un serpent affreux à voir, long
souvent de plus d'un mètre et pas plus gros que le petit doigt. Aux
environs de Bou-Saada ce reptile inoffensif inspire aux Arabes une
terreur superstitieuse. Ils prétendent qu'il perce comme une balle
les corps les plus durs, que rien ne peut arrêter son élan dès qu'il
aperçoit un objet brillant. Un Arabe m'a raconté que son frère avait
été traversé par une de ces bêtes qui du même choc avait tordu
l'étrier. Il est évident que cet homme a simplement reçu une balle
juste au moment où il apercevait le reptile.
Aux environs de Laghouat ce serpent n'inspire au contraire aucune
terreur et les enfants le prennent dans leurs mains.
La pensée de tous ces redoutables habitants du désert m'empêcha
quelque peu de dormir sous les roseaux de Raïane-Chergui. Tout
frôlement auprès de mes oreilles me faisait me dresser brusquement.
Le jour baissait, je réveillai mes compagnons pour aller nous promener
dans les dunes et tâcher de trouver quelque léfaa ou quelque poisson de
sable.
L'animal qu'on appelle le poisson de sable et que les Arabes nomment
_dwb_ (on prononce _dob_) est une autre sorte de gros lézard qui vit
dans les sables, y creuse son trou, et dont la chair est assez bonne,
dit-on. Nous avons souvent suivi ses traces sans parvenir à en trouver
un. Dans le sable on rencontre encore un tout petit insecte dont les
mœurs sont bien curieuses: le fourmi-lion. Il forme un entonnoir un
peu plus large qu'une pièce de cent sous, creux en proportion, et il
s'installe dans le fond, en embuscade. Dès qu'une bête quelconque,
araignée, larve ou autre, glisse sur les bords rapides de sa tanière,
il lui lance coup sur coup des décharges de sable, l'étourdit,
l'aveugle, la force à dégringoler jusqu'au bas de la pente! Alors il
s'en empare et la mange.
Le fourmi-lion fut, ce jour-là, notre plus grande distraction. Puis
le soir ramena le mouton rôti, le kous-kous et le lait aigre. Quand
l'heure des repas approchait, je pensais souvent au café Anglais.
Puis on se coucha sur les tapis devant les tentes, la chaleur ne
permettant pas de rester dessous. Et nous avions, l'un devant nous,
l'autre derrière, ces deux voisins étranges: le sable houleux comme une
mer agitée et le sel uni comme une mer calme.
Le lendemain on traversa les dunes. On eût dit l'Océan devenu poussière
au milieu d'un ouragan; une tempête silencieuse de vagues énormes,
immobiles, en sable jaune. Elles sont hautes comme des collines, ces
vagues, inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots
déchaînés, mais plus grandes encore et striées comme de la moire. Sur
cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud
verse sa flamme implacable et directe.
Il faut gravir ces lames de cendre d'or, dégringoler de l'autre côté,
gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux
râlent, enfoncent jusqu'aux genoux et glissent en dévalant l'autre
versant des surprenantes collines.
Nous ne parlions plus, accablés de chaleur et desséchés de soif comme
ce désert ardent.
Parfois, dit-on, on est surpris dans ces vallons de sable par un
incompréhensible phénomène que les Arabes considèrent comme un signe
assuré de mort.
Quelque part, près de soi, dans une direction indéterminée, un tambour
bat, le mystérieux tambour des dunes. Il bat distinctement, tantôt
plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement
fantastique.
On ne connaît point, paraît-il, la cause de ce bruit surprenant. On
l'attribue généralement à l'écho grossi, multiplié, démesurément enflé
par les ondulations des dunes, d'une grêle de grains de sable emportés
dans le vent et heurtant des touffes d'herbes sèches, car on a toujours
remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites
plantes brûlées par le soleil et dures comme du parchemin.
Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son.
Dès que nous fûmes sortis des dunes, nous aperçûmes trois cavaliers qui
venaient au galop vers nous. Quand ils arrivèrent à cent pas environ,
le premier mit pied à terre et s'approcha en boitant un peu. C'était
un homme d'environ soixante ans, assez gros (ce qui est rare en ce
pays), avec une dure physionomie arabe, des traits accentués, creusés,
presque féroces. Il portait la croix de la Légion d'honneur. On le
nommait Si Cherif ben Vhabeizzi, caïd des Oulad-Dia.
Il nous fit un long discours d'un air furieux pour nous inviter à
entrer sous sa tente et à prendre une collation.
C'était la première fois que je pénétrais dans l'intérieur d'un chef
nomade.
Un amoncellement de riches tapis de laine frisée couvrait le sol;
d'autres tapis étaient dressés pour cacher la toile nue; d'autres
tendus sur nos têtes formaient un épais, un impénétrable plafond.
Des sortes de divans, ou plutôt de trônes, étaient aussi recouverts
d'étoffes admirables; et une cloison faite de tentures orientales,
coupant la tente en deux moitiés égales, nous séparait de la partie
habitée par les femmes dont nous distinguions par moments les voix
murmurantes.
On s'assit. Les deux fils du caïd prirent place auprès de leur
père, qui se levait lui-même de temps en temps, disait un mot dans
l'appartement voisin par-dessus la séparation; et une main invisible
passait un plat fumant que le chef nous présentait aussitôt.
On entendait jouer et crier des petits enfants auprès de leurs mères.
Quelles étaient ces femmes? elles nous regardaient sans doute par
d'invisibles ouvertures, mais nous ne les pûmes point voir.
La femme arabe, en général, est petite, blanche comme du lait, avec une
physionomie de jeune mouton. Elle n'a de pudeur que pour son visage.
On rencontre celles du peuple allant au travail, la figure voilée avec
soin, mais le corps couvert seulement de deux bandes de laine tombant
l'une par devant, l'autre par derrière, et laissant voir, de profil,
toute la personne.
A quinze ans ces misérables, qui seraient jolies, sont déformées,
épuisées par les dures besognes. Elles peinent du matin au soir à
toutes les fatigues, vont chercher l'eau à plusieurs kilomètres avec un
enfant sur le dos. Elles semblent vieilles à vingt-cinq ans.
Leur visage, qu'on aperçoit parfois, est tatoué d'étoiles bleues sur
le front, les joues et le menton. Le corps est épilé, par mesure de
propreté. Il est fort rare d'apercevoir les femmes des Arabes riches.
On repartit aussitôt la collation achevée, et, le soir, nous arrivâmes
au rocher de sel Khang-el-Melah.
C'est une sorte de montagne grise, verte, bleue, aux reflets
métalliques, aux croupes singulières; une montagne de sel! Des eaux
plus salées que l'Océan s'échappent de son pied et, volatilisées par
la chaleur folle du soleil, laissent sur le sol une écume blanche,
pareille à la bave des flots, une mousse de sel! On ne voit plus la
terre, cachée sous une poudre légère, comme si quelque colosse se fût
amusé à râper ce mont pour en semer la poussière alentour; et de gros
blocs détachés gisent dans les enfoncements, des blocs de sel!
Sous ce rocher extraordinaire se creusent, paraît-il, des puits forts
profonds qu'habitent des milliers de colombes.
Le lendemain nous étions à Djelfa.
Djelfa est une vilaine petite ville à la française, mais habitée par
des officiers fort aimables qui en rendaient charmant le séjour.
Après un court repos, nous nous sommes remis en route.
Nous avons recommencé notre long voyage par les longues plaines nues.
De temps en temps on rencontrait des troupeaux. Tantôt c'étaient
des armées de moutons de la couleur du sable; tantôt à l'horizon se
dessinaient des bêtes singulières que la distance faisait petites et
qu'on eût prises, avec leur dos en bosse, leur grand cou recourbé, leur
allure lente, pour des bandes de hauts dindons. Puis, en approchant, on
reconnaissait des chameaux avec leur ventre gonflé des deux côtés comme
un double ballon, comme une outre démesurée, leur ventre qui contient
jusqu'à soixante litres d'eau. Eux aussi avaient la couleur du désert
comme tous les êtres nés dans ces solitudes jaunes. Le lion, l'hyène,
le chacal, le crapaud, le lézard, le scorpion, l'homme lui-même
prennent là toutes les nuances du sol calciné, depuis le roux brûlant
des dunes mouvantes jusqu'au gris pierreux des montagnes. Et la petite
alouette des plaines est si pareille à la poussière de terre qu'on la
voit seulement quand elle s'envole.
De quoi vivent donc les bêtes dans ces contrées arides, car elles
vivent?
Pendant la saison des pluies, ces plaines se couvrent d'herbes en
quelques semaines, puis le soleil, en quelques jours, dessèche et brûle
cette rapide végétation. Alors ces plantes prennent elles-mêmes la
couleur du sol; elles se cassent, s'émiettent, se répandent sur la
terre comme une paille hachée menue et qu'on ne distingue même plus.
Mais les troupeaux savent la trouver et s'en nourrissent. Ils vont
devant eux, cherchant cette poudre d'herbes sèches. On dirait qu'ils
mangent des pierres.
Que penserait un fermier normand en face de ces singuliers pâturages?
Puis nous avons traversé une région où on ne rencontrait même plus
guère d'oiseaux. Les puits devenaient introuvables.
Nous regardions passer au loin de singulières petites colonnes de
poussière qui ont l'air d'une fumée, tantôt droites, tantôt penchées
ou tordues, et qui courent rapidement sur le sol, hautes de quelques
mètres, larges au sommet et minces du pied.
Les remous de l'air, formant ventouse, soulèvent et entraînent ces
nuées transparentes et vraiment fantastiques, qui seules mettent un
mouvement en ces lieux lamentablement déserts.
Cinq cents mètres en avant de notre petite troupe, un cavalier
servant de guide nous dirigeait à travers la morne et toute droite
solitude. Pendant dix minutes, il allait au pas, immobile sur la
selle, et chantant, en sa langue, une chanson traînante, avec ces
rythmes étranges de là-bas. Nous imitions son allure. Puis soudain il
partait au trot, à peine secoué, son grand bournous voltigeant, le
corps d'aplomb, debout sur les étriers. Et nous partions derrière lui,
jusqu'au moment où il s'arrêtait pour reprendre un train plus doux.
Je demandai à mon voisin:
--Comment peut-il nous conduire à travers ces espaces nus, sans points
de repère!
Il me répondit:
--Quand il n'y aurait que les os des chameaux.
En effet, de quart d'heure en quart d'heure, nous rencontrions quelque
ossement énorme rongé par les bêtes, cuit par le soleil, tout blanc,
tachant le sable. C'était parfois un morceau de jambe, parfois un
morceau de mâchoire, parfois un bout de colonne vertébrale.
--D'où viennent tous ces débris? demandai-je.
Mon voisin répliqua:
--Les convois laissent en route chaque animal qui ne peut plus suivre;
et les chacals n'emportent pas tout.
Et pendant plusieurs journées nous avons continué ce voyage monotone,
derrière le même Arabe, dans le même ordre, toujours à cheval, presque
sans parler.
Or, un après-midi, comme nous devions, au soir, atteindre Bou-Saada,
j'aperçus, très loin devant nous, une masse brune, grossie d'ailleurs
par le mirage, et dont la forme m'étonna. A notre approche, deux
vautours s'envolèrent. C'était une charogne encore baveuse malgré la
chaleur, vernie par le sang pourri. La poitrine seule restait, les
membres ayant été sans doute emportés par les voraces mangeurs de morts.
--«Nous avons des voyageurs devant nous,» dit le lieutenant.
Quelques heures après, on entrait dans une sorte de ravin, de défilé,
fournaise effroyable, aux rochers dentelés comme des scies, pointus,
rageurs, révoltés, semblait-il, contre ce ciel impitoyablement féroce.
Un autre corps gisait là. Un chacal s'enfuit qui le dévorait.
Puis, au moment où l'on débouchait de nouveau dans une plaine, une
masse grise, étendue devant nous, remua, et lentement, au bout d'un cou
démesuré, je vis se dresser la tête d'un chameau agonisant. Il était
là, sur le flanc, depuis deux ou trois jours peut-être, mourant de
fatigue et de soif. Ses longs membres qu'on aurait dit brisés, inertes,
mêlés, gisaient sur le sol de feu. Et lui, nous entendant venir, avait
levé sa tête, comme un phare. Son front, rongé par l'inexorable soleil,
n'était qu'une plaie, coulait; et son œil résigné nous suivit. Il ne
poussa pas un gémissement, ne fit pas un effort pour se lever. On eût
cru qu'il savait, qu'ayant déjà vu mourir ainsi beaucoup de ses frères
dans ses longs voyages à travers les solitudes, il connaissait bien
l'inclémence des hommes. C'était son tour, voilà tout. Nous passâmes.
Or, m'étant retourné longtemps après, j'aperçus encore, dressé sur le
sable, le grand col de la bête abandonnée regardant jusqu'à la fin
s'enfoncer à l'horizon les derniers vivants qu'elle dût voir.
Une heure plus tard ce fut un chien tapi contre un roc, la gueule
ouverte, les crocs luisants, incapable de remuer une patte, l'œil
tendu sur deux vautours qui, près de là, épluchaient leurs plumes en
attendant sa mort. Il était tellement obsédé par la terreur des bêtes
patientes, avides de sa chair, qu'il ne tourna pas la tête, qu'il ne
sentit pas les pierres qu'un spahi lui lançait en passant.
Et soudain, à la sortie d'un nouveau défilé, j'aperçus devant moi
l'oasis.
C'est une inoubliable apparition. On vient de traverser d'interminables
plaines, de franchir des montagnes aiguës, pelées, calcinées, sans
rencontrer un arbre, une plante, une feuille verte, et voici, devant
vous, à vos pieds, une masse opaque de verdure sombre, quelque chose
comme un lac de feuillage presque noir étendu sur le sable. Puis,
derrière cette grande tache, le désert recommence, s'allongeant à
l'infini jusqu'à l'insaisissable horizon où il se mêle au ciel.
La ville descend en pente jusqu'aux jardins.
Quelles villes, ces cités du Sahara! Une agglomération, un
amoncellement de cubes de boue séchés au soleil. Toutes ces huttes
carrées de fange durcie sont collées les unes contre les autres, de
façon à laisser seulement entre leurs lignes capricieuses des espèces
de galeries étroites, les rues, semblables à ces couloirs que trace un
passage régulier de bêtes.
La cité entière d'ailleurs, cette pauvre cité de terre délayée, fait
songer à des constructions d'animaux quelconques, à des habitations de
castors, à des travaux informes accomplis sans outils, avec les moyens
que la nature a laissés aux créatures d'ordre inférieur.
De place en place un palmier magnifique s'épanouit à vingt pieds du
sol. Puis tout à coup on entre dans une forêt dont les allées sont
enfermées entre deux hauts murs d'argile. A droite, à gauche, un peuple
de dattiers ouvre ses larges parasols au-dessus des jardins, abritant
de son ombre épaisse et fraîche la foule délicate des arbres fruitiers.
Sous la protection de ces palmes géantes que le vent agite comme de
larges éventails, poussent les vignes, les abricotiers, les figuiers,
les grenadiers, et les légumes inestimables.
L'eau de la rivière, gardée en de larges réservoirs, est distribuée aux
propriétés, comme le gaz en nos pays. Une administration sévère fait le
compte de chaque habitant, qui, au moyen de longues rigoles, dispose de
la source pendant une ou deux heures par semaine selon l'étendue de son
domaine.
On estime la fortune par tête de palmier. Ces arbres, gardiens de la
vie, protecteurs des sèves, plongent sans cesse leur pied dans l'eau
tandis que leur front baigne dans le feu.
Le vallon de Bou-Saada qui amène la rivière aux jardins est merveilleux
comme un paysage de rêve. Il descend, plein de dattiers, de figuiers,
de grandes plantes magnifiques entre deux montagnes dont les sommets
sont rouges. Tout le long du rapide cours d'eau, des femmes arabes, la
tête voilée et les jambes découvertes, lavent leur linge en dansant
dessus. Elles le roulent en tas dans le courant, et le battent de leurs
pieds nus, en se balançant avec grâce.