On se procure ensuite un très léger bouillon en arrosant cette viande

avec de l'eau chaude. (Je crois qu'il vaudrait mieux se servir de

bouillon faible préparé d'avance.) On ajoute du poivre rouge en grande

quantité, un soupçon de piment, du poivre ordinaire, du sel, des

oignons, des dattes et des abricots secs, et on fait cuire jusqu'à ce

que les dattes et les abricots se soient écrasés naturellement, puis

on verse ce jus sur la viande. C'est exquis.

Le repas se termine invariablement par le kous-kous ou kouskoussou, le

mets national. Les Arabes préparent le kous-kous en roulant à la main

de la farine de façon à en former de petits grains pareils à du plomb

de chasse. On cuit ces granules d'une façon particulière et on les

arrose avec un bouillon spécial. Je serai muet sur ces recettes, pour

qu'on ne m'accuse pas de ne parler que de cuisine.

Quelquefois on apporte encore des petits gâteaux au miel, feuilletés,

qui sont fort bons.

Chaque fois qu'on vient de boire, le caïd qui vous reçoit vous dit:

_Saa!_ (à votre santé!) On doit lui répondre: _Allah y selmeck!_ ce qui

équivaut à notre: «Que Dieu vous bénisse!» Ces formules sont répétées

dix fois pendant chaque repas.

Tous les soirs, vers quatre heures, nous nous installons sous une tente

nouvelle; tantôt au pied d'une montagne, tantôt au milieu d'une plaine

sans limite.

Mais, comme la nouvelle de notre arrivée s'est répandue dans la tribu,

on aperçoit de tous côtés, dans les lointains, dans la campagne stérile

ou sur les collines, des petits points blancs qui s'approchent. Ce

sont les Arabes qui viennent contempler l'officier et lui adresser

leurs réclamations. Presque tous sont à cheval, d'autres à pied;

un grand nombre montent des bourricots tout petits. Ils sont à

califourchon sur la croupe, contre la queue des bêtes trottinantes, et

leurs longs pieds nus traînent à terre des deux côtés.

Aussitôt descendus de leur monture, ils arrivent et s'accroupissent

autour de la tente; puis ils restent là, immobiles, les yeux fixes,

attendant. Enfin, le caïd leur fait un signe et les plaignants se

présentent.

Car tout officier en tournée rend la justice d'une façon souveraine.

Ils apportent des réclamations invraisemblables, car nul peuple n'est

chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif comme le peuple arabe.

Quant à savoir la vérité, quant à rendre un jugement équitable, il

est absolument inutile d'y songer. Chaque partie amène un nombre

fantastique de faux témoins qui jurent sur les cendres de leurs pères

et mères, et affirment sous serment les mensonges les plus effrontés.

Voici quelques exemples:

Un _cadi_ (la vénalité de ces magistrats musulmans est proverbiale

et nullement usurpée) fait appeler un Arabe et lui adresse cette

proposition: «Tu me donneras vingt-cinq douros et tu m'amèneras

sept témoins qui déposeront par écrit, devant moi, que X... te doit

soixante-quinze douros. Je te les ferai remettre.»

L'homme amène les témoins, qui déposent et signent. Alors le cadi

appelle X... et lui dit: «Tu me donneras cinquante douros et tu

m'amèneras neuf témoins qui déposeront que B... (le premier Arabe) te

doit cent vingt-cinq douros. Je te les ferai remettre.» Le second Arabe

amène ses témoins.

Alors le cadi appelle le premier devant lui et, fort de la déposition

des sept témoins, lui fait donner soixante-quinze douros par le second.

Mais, à son tour, le second réclame, et, sur l'affirmation de ses

neuf témoins, le cadi lui fait remettre cent vingt-cinq douros par le

premier.

La part du magistrat est donc de soixante-quinze douros (375 fr.),

prélevés sur ses deux victimes.

Le fait est authentique.

Et cependant l'Arabe ne s'adresse presque jamais au juge de paix

français, parce qu'on ne peut pas le corrompre, tandis que le cadi

fait ce qu'on veut pour de l'argent.

Il éprouve aussi pour les formes tracassières de notre justice une

insurmontable répugnance. Toute procédure écrite l'épouvante, car il

pousse à l'extrême la peur superstitieuse du papier, sur lequel on peut

mettre le nom de Dieu, ou tracer des caractères maléficiants.

Dans les commencements de la domination française, quand les musulmans

trouvaient sur leur passage un bout de papier quelconque, ils le

portaient pieusement à leurs lèvres et l'enfouissaient dans le sol ou

le fourraient dans quelque trou de mur ou d'arbre. Cette coutume amena

de si fréquentes et si désagréables surprises que les mahométans s'en

guérirent bientôt.

Autre exemple de la fourberie arabe.

Dans une tribu près de Boghar, un assassinat est commis. On soupçonne

un Arabe, mais les preuves manquent. Il y avait dans cette tribu

un pauvre homme nouvellement venu d'une tribu voisine, établi là

pour sauvegarder des intérêts pécuniaires. Un témoin l'accuse du

meurtre. Un autre témoin suit le premier, puis un autre. Il en vint

quatre-vingt-dix avec les affirmations les plus précises. L'étranger

fut condamné à mort et exécuté. On reconnut ensuite l'innocence du

décapité. Les Arabes avaient simplement voulu se défaire d'un étranger

qui les gênait, et empêcher un homme de leur tribu d'être _compromis_!

Les procès durent des années sans qu'une lueur de vérité puisse

apparaître sous les affirmations des faux témoins. Alors on a recours

à un moyen fort simple: on emprisonne les deux familles qui plaident,

ainsi que tous les témoins. Puis on les relâche au bout de quelques

mois; et généralement ils restent alors tranquilles pendant près d'une

année. Puis ils recommencent.

Il y a dans la tribu des Oulad-Alane, que nous avons traversée, un

procès qui dure depuis trois ans, sans qu'aucune lumière puisse

apparaître. Les deux plaideurs font de temps en temps un petit séjour

sous les verrous, et recommencent.

Ils passent, du reste, leur vie à se voler entre eux, à se tromper et à

se tirer des coups de fusil. Mais ils nous dissimulent le plus possible

toutes les affaires où la poudre a joué son rôle.

Chez les Oulad-Mokhtar, un homme de grande taille se présente en

demandant à entrer à l'hôpital français.

L'officier l'interroge sur sa maladie. Alors l'Arabe ouvre son vêtement

et nous apercevons une plaie horrible, très vieille déjà et purulente,

à la hauteur du foie. Ayant invité le blessé à se retourner, un

autre trou nous apparut dans son dos, en face du premier, au centre

d'une grosseur aussi volumineuse qu'une tête d'enfant. Lorsqu'on

appuyait autour, des fragments d'os sortaient. Cet homme avait reçu

manifestement un coup de fusil et la charge, entrée sous la poitrine,

était sortie par le dos, en broyant deux ou trois côtes. Mais il nia

avec énergie, protesta et jura que «c'était l'œuvre de Dieu».

Dans ce pays sec, d'ailleurs, les plaies ne présentent jamais de

gravité. Les fermentations, les pourritures produites par les éclosions

de microbes n'existent point, ces animalcules ne vivant que sous les

climats humides. A moins d'être tué sur le coup, à moins qu'un organe

essentiel ne soit supprimé, les blessures sont toujours guéries.

Nous arrivions le lendemain chez le caïd Abd-el-Kader bel Hout, un

parvenu. Sa tribu qu'il administre avec sagesse est moins turbulente

et moins plaideuse que les autres. Peut-être faut-il chercher une autre

cause à ce calme relatif.

Le pays n'ayant de sources que sur le versant sud du Djebel Gada, qui

n'est point habité, l'eau naturellement n'est fournie que par les puits

communs à toute la tribu. Il ne peut donc se produire _de détournements

de cours_, ce qui est la principale cause de querelles et de haines

dans tout le Sud.

Ici encore un homme se présenta en sollicitant son admission à

l'hôpital français.

Quand on lui demanda quelle maladie il avait, il releva sa gandoura

et montra ses jambes. Elles étaient marbrées de taches bleues,

flasques, molles, blettes comme un fruit trop mûr, avec des chairs

tellement ramollies que le doigt y pénétrait comme dans une pâte qui

gardait longtemps le trou creusé par cette pression. Ce pauvre diable

présentait enfin tous les signes d'une syphilis épouvantable. Comme

on lui demandait en quelle occasion cette infirmité lui était venue,

il leva la main et jura par la mémoire de ses ancêtres que «c'était

l'œuvre de Dieu».

En vérité le Dieu des Arabes accomplit des œuvres bien singulières.

Lorsque toutes les réclamations ont été entendues, on essaye de dormir

un peu sous la chaleur terrible de la tente.

Puis le soir vient; on dîne. Un calme profond tombe sur la terre

calcinée. Les chiens des douars commencent à hurler au loin, et les

chacals leur répondent.

On s'étend sur les tapis sous le ciel criblé d'étoiles, qui semblent

humides, tant leur clarté scintille; et alors on cause longtemps, très

longtemps. Tous les souvenirs reviennent, doux, précis et faciles à

dire, sous ces nuits tièdes si pleines d'astres.

Tout autour de la tente de l'officier, des Arabes sont étendus par

terre, et, sur une ligne, les chevaux, entravés par les jambes de

devant, restent debout, avec un homme de garde auprès de chacun d'eux.

Ils ne doivent pas se coucher, et ils restent toujours debout, ces

chevaux; car la monture d'un chef ne peut pas être fatiguée. Sitôt

qu'ils essayent de s'étendre, un Arabe se précipite et les force à se

relever.

Mais la nuit s'avance. Nous nous allongeons sur les tapis de laine

épaisse, et parfois, dans les réveils subits, nous apercevons partout,

sur la terre nue qui nous environne, des êtres blancs étendus et

dormant, comme des cadavres dans des linceuls.

Un jour, après une marche de dix heures dans la poussière brûlante,

comme nous venions d'arriver au campement, auprès d'un puits d'eau

bourbeuse et saumâtre qui nous parut cependant exquise, le lieutenant

me secoua soudain au moment où j'allais me reposer sous la tente, et me

dit, en me montrant l'extrême horizon vers le sud: «Ne voyez-vous rien

là-bas?»

Après avoir regardé, je répondis: «Si, un tout petit nuage gris.»

Alors le lieutenant sourit: «Eh bien, asseyez-vous là et continuez à

regarder ce nuage.»

Surpris, je demandai pourquoi. Mon compagnon reprit: «Si je ne me

trompe, c'est un ouragan de sable qui nous arrive.»

Il était environ quatre heures et la chaleur se maintenait encore

à quarante-huit degrés sous la tente. L'air semblait dormir sous

l'oblique et intolérable flamme du soleil. Aucun souffle, aucun bruit,

sauf le mouvement des mâchoires de nos chevaux entravés, qui mangeaient

l'orge, et les vagues chuchotements des Arabes qui, cent pas plus loin,

préparaient notre repas.

On eût dit cependant qu'il y avait autour de nous une autre chaleur

que celle du ciel, plus concentrée, plus suffocante, comme celle qui

vous oppresse quand on se trouve dans le voisinage d'un incendie

considérable. Ce n'étaient point ces souffles ardents, brusques et

répétés, ces caresses de feu qui annoncent et précèdent le siroco, mais

un échauffement mystérieux de tous les atomes de tout ce qui existe.

Je regardais le nuage qui grandissait rapidement, mais à la façon de

tous les nuages. Il était maintenant d'un brun sale et montait très

haut dans l'espace. Puis il se développa en large, ainsi que nos orages

du Nord. En vérité, il ne me semblait présenter absolument rien de

particulier.

Enfin, il barra tout le sud. Sa base était d'un noir opaque, son sommet

cuivré paraissait transparent.

Un grand remuement derrière moi me fit me retourner. Les Arabes avaient

fermé notre tente, et ils en chargeaient les bords de lourdes pierres.

Chacun courait, appelait, se démenait avec cette allure effarée qu'on

voit dans un camp au moment d'une attaque.

Il me sembla soudain que le jour baissait; je levai les yeux vers le

soleil. Il était couvert d'un voile jaune et ne paraissait plus être

qu'une tache pâle et ronde s'effaçant rapidement.

Alors, je vis un surprenant spectacle. Tout l'horizon vers le sud avait

disparu, et une masse nébuleuse, qui montait jusqu'au zénith, venait

vers nous, mangeant les objets, raccourcissant à chaque seconde les

limites de la vue, noyant tout.

Instinctivement je me reculai vers la tente. Il était temps. L'ouragan,

comme une muraille jaune et démesurée, nous touchait. Il arrivait, ce

mur, avec la rapidité d'un train lancé; et soudain il nous enveloppa

dans un tourbillon furieux de sable et de vent, dans une tempête de

terre impalpable, brûlante, bruissante, aveuglante et suffocante.

Notre tente, maintenue par des pierres énormes, fut secouée comme une

voile, mais résista. Celle de nos spahis, moins assujettie, palpita

quelques secondes, parcourue par de grands frissons de toile; puis

soudain, arrachée de terre, elle s'envola et disparut aussitôt dans la

nuit de poussière mouvante qui nous entourait.

On ne voyait plus rien à dix pas à travers ces ténèbres de sable. On

respirait du sable, on buvait du sable, on mangeait du sable. Les yeux

en étaient remplis, les cheveux en étaient poudrés; il se glissait par

le cou, par les manches, jusque dans nos bottes.

Ce fut ainsi toute la nuit. Une soif ardente nous torturait. Mais

l'eau, le lait, le café, tout était plein de sable qui craquait sous

notre dent. Le mouton rôti en était poivré; le kous-kous semblait fait

uniquement de fins graviers roulés; la farine du pain n'était plus que

de la pierre pilée menu.

Un gros scorpion vint nous voir. Ce temps, qui plaît à ces bêtes,

les fait toutes sortir de leurs trous. Les chiens du douar voisin ne

hurlèrent pas ce soir-là.

Puis, au matin, tout était fini; et le grand tyran meurtrier de

l'Afrique, le soleil, se leva, superbe, sur un horizon clair.

On partit un peu tard, cette inondation de sable ayant troublé notre

sommeil.

Devant nous s'élevait la chaîne du Djebel Gada qu'il fallait traverser.

Un défilé s'ouvrait sur la droite; on suivit la montagne jusqu'au

passage, où l'on s'engagea. Nous retrouvions l'alfa, l'horrible alfa.

Puis soudain je crus découvrir la trace effacée d'une route, des

ornières de roues. Je m'arrêtai surpris. Une route ici, quel mystère?

J'en eus l'explication. Un ancien caïd de cette tribu, ayant été grisé

par l'exemple des Européens habitant Alger, voulut se donner le luxe

d'un carrosse dans le désert. Mais, pour avoir une voiture, il faut

posséder des routes, aussi cet ingénieux potentat occupa-t-il pendant

des mois tous les Arabes, ses sujets, à des travaux de grande voirie.

Ces misérables, sans pioches, sans pelles, sans outils, terrassant le

plus souvent avec leurs mains, parvinrent cependant à aplanir plusieurs

kilomètres de chemin. Cela suffisait à leur maître qui s'offrit ainsi

des promenades à travers le Sahara dans un stupéfiant équipage, en

compagnie de beautés indigènes qu'il envoyait quérir à Djelfa par son

favori, un jeune Arabe de seize ans.

Il faut avoir vu ce pays pelé, rongé, dénudé; il faut connaître l'Arabe

avec son introublable gravité, pour comprendre le comique infini de

ce débauché à tête de vautour, de cet élégant du désert promenant

des cocottes aux pieds nus, dans une carriole de bois brut, à roues

inégales, conduite à fond de train par son... mignon. Cette élégance du

tropique, cette débauche saharienne, ce chic enfin, en pleine Afrique,

me parurent d'une inoubliable drôlerie.

Notre troupe était nombreuse ce matin-là. Outre le caïd et son fils,

nous étions accompagnés de deux cavaliers indigènes et d'un vieux

homme maigre, à barbe en pointe, à nez crochu, avec une physionomie de

rat, des manières obséquieuses, une échine courbe et des yeux faux.

C'était encore, celui-là, un autre ancien caïd de la tribu, cassé pour

concussion. Il devait nous servir de guide le lendemain, la route que

nous allions suivre étant peu fréquentée des Arabes eux-mêmes.

Cependant nous arrivions peu à peu au sommet du défilé. Un pic droit

barrait la vue; mais, aussitôt que nous l'eûmes contourné, je fus

frappé par la plus violente surprise, assurément, que me réservait ce

voyage.

Une vaste plaine s'étendait devant nous, puis un lac, un lac immense,

éblouissant au soleil, aveuglant, dont je ne voyais pas l'autre bout,

perdu à l'horizon vers la gauche, et dont l'extrémité ouest se trouvait

presque en face de moi. Un lac en cette contrée, en plein Sahara? Un

lac dont personne ne m'avait parlé, que n'indiquait aucun voyageur?

Étais-je fou?

Je me tournai vers le lieutenant.

--Quel est ce lac? lui demandai-je.

Il se mit à rire et répondit:

--Ce n'est pas de l'eau, c'est du sel. Tout le monde s'y tromperait, en

effet, tant l'illusion est parfaite. Cette Sebkra, qu'on appelle ici

Zar'ez (le Zar'ez-Chergui), a environ cinquante à soixante kilomètres

de longueur sur vingt, trente ou quarante kilomètres de largeur,

suivant les endroits. Ces chiffres sont, bien entendu, approximatifs,

ce pays n'ayant été que rarement et rapidement traversé, comme il l'est

par nous aujourd'hui. Ces lacs de sel (ils sont deux, l'autre se trouve

plus à l'ouest) donnent, d'ailleurs leur nom à toute cette contrée

qu'on appelle le Zar'ez. A partir de Bou-Saada, la plaine s'appelle le

Hodna, baptisée alors par le lac salé de Msila.

Je regardais avec une stupéfaction émerveillée l'immense nappe de sel

étincelant sous le soleil enragé de ces contrées. Toute cette surface,

plane et cristallisée, luisait comme un miroir démesuré, comme une

plaque d'acier; et les yeux brûlés ne pouvaient supporter l'éclat de ce

lac étrange, bien qu'il fût encore à vingt kilomètres de nous, ce que

j'avais peine à croire, tant il me paraissait proche.

Nous finissions de descendre de l'autre côté du Djebel-Gada, et nous

approchions du poste fortifié abandonné, dit poste de la Fontaine

(Bordj-el-Hammam), où nous devions camper, cette étape étant, par

extraordinaire, fort courte.

Le bâtiment à créneaux, construit au commencement de la conquête,

afin de pouvoir occuper cette contrée perdue en cas d'insurrection,

et y laisser une troupe à peu près en sûreté, est aujourd'hui fort

détérioré. Le mur d'enceinte reste pourtant en assez bon état, et

quelques pièces ont été maintenues habitables.

Comme les jours précédents, nous vîmes jusqu'au soir défiler des

Arabes qui venaient exposer à «l'officier» des affaires infiniment

embrouillées ou des griefs imaginaires dans la seule intention de

parler au chef français.

Une folle, sortie on ne sait d'où, vivant on ne sait comment en ces

solitudes désolées, rôdait sans cesse autour de nous. Sitôt que nous

sortions, nous la retrouvions, accroupie en des postures singulières,

presque nue, hideuse.

Les voyageurs poétisants ont beaucoup parlé du respect des Arabes pour

les fous. Or voici comment on les respecte: dans leur famille... on

les tue! Plusieurs caïds, pressés de questions, nous l'ont avoué.

Quelques-uns de ces misérables idiots arrivent, il est vrai, à la

sainteté par le crétinisme. Ces exemples ne sont pas absolument

particuliers à l'Afrique. La famille généralement se débarrasse des

déments. Et les tribus restant pour nous un monde fermé, grâce au

système des grands chefs indigènes, nous ne pouvons, le plus souvent,

avoir même le soupçon de ces disparitions.

Comme j'avais peu marché dans la journée, j'écrivis une partie de la

nuit. Vers onze heures, ayant très chaud, je sortis pour étaler un

tapis devant la porte et dormir sous le ciel.

La pleine lune emplissait l'espace d'une clarté luisante qui semblait

vernir tout ce qu'elle frôlait. Les montagnes, jaunes déjà sous le

soleil, les sables jaunes, l'horizon jaune, semblaient plus jaunes

encore, caressés par la lueur safranée de l'astre.

Là-bas, devant moi, le Zar'ez, le vaste lac de sel figé, semblait

incandescent. On eût dit qu'une phosphorescence fantastique s'en

dégageait, flottait au-dessus, une brume lumineuse de féerie, quelque

chose de si surnaturel, de si doux, de si captivant le regard et

la pensée, que je restai plus d'une heure à regarder, ne pouvant me

résoudre à fermer les yeux. Et partout autour de moi, éclatants aussi

sous la caresse de la lune, les burnous des Arabes endormis semblaient

d'énormes flocons de neige tombés là.

On partit au soleil levant.

La plaine conduisant vers la Sebkra était faiblement inclinée, semée

d'alfa maigre et roussi. Le vieil Arabe à figure de rat prit la tête

et nous le suivions d'un pas rapide. Plus nous approchions, plus

l'illusion de l'eau était parfaite. Comment cela pouvait-il n'être

pas un lac, un lac géant? Sa largeur, sur notre gauche, occupait tout

l'espace entre les deux montagnes, distantes de trente à quarante

kilomètres. Nous marchions droit vers son extrémité, car nous ne

devions le traverser que sur une courte étendue.

Mais, de l'autre côté du Zar'ez, je distinguais une sorte de colline

ou plutôt de bourrelet d'un jaune doré qui semblait le séparer de la

montagne. Sur notre gauche, cette ligne suivait jusqu'à l'horizon la

ligne blanche du sel; et, sur notre droite, où s'étendait une plaine

infinie et nue serrée entre les deux montagnes, je distinguais jusqu'à

perte de vue cette même traînée jaune. Le lieutenant me dit: «Ce sont

les dunes. Ce banc de sable a plus de deux cents kilomètres de long sur

une largeur très variable. Nous le traverserons demain.»

Le sol devenait singulier, couvert d'une croûte de salpêtre que

crevaient les pieds des chevaux. Des herbes se montraient, des joncs;

on sentait qu'une nappe d'eau s'étendait à fleur de terre. Cette

plaine enfermée par des monts, buvant quatre rivières (des rivières

périodiques), et recevant toutes les averses furieuses de l'hiver,

serait un immense marécage si le terrible soleil n'en desséchait quand

même la surface. Parfois, dans les creux, des flaques d'eau saumâtre

apparaissaient et des bécassines s'envolaient devant nous avec ce

crochet rapide qui leur est propre.

Puis soudain nous fûmes au bord de la Sebkra, et nous nous engageâmes

sur cet océan tari.

Tout était blanc devant nous, d'un blanc d'argent neigeux, vaporeux

et miroitant. Et même, en avançant sur cette surface cristallisée,

poudrée d'une poussière de sel pareille à de la neige fine, et qui

parfois s'enfonçait un peu sous le pied des bêtes, comme une glace

molle, on gardait l'impression singulière qu'on avait devant les yeux

une nappe d'eau. Une seule chose pouvait à la rigueur indiquer à un

œil expérimenté que ce n'était point une étendue liquide: l'horizon.

Ordinairement la ligne qui sépare l'eau du ciel reste sensible, l'une

étant toujours plus ou moins foncée que l'autre. Quelquefois, il

est vrai, tout semble se mêler; la mer alors prend une teinte, une

vague de nuée bleue fondue qui se perd dans l'azur pâlissant du vide

infini. Mais il suffit de regarder attentivement pendant quelques

instants pour toujours distinguer la séparation, si faible, si

enveloppée qu'elle soit. Ici, on ne voyait rien. L'horizon était voilé

entièrement dans une brume blanche, une sorte de vapeur de lait d'une

douceur intraduisible; et tantôt on cherchait dans l'espace la limite

terrestre, tantôt on croyait la voir beaucoup trop bas, au milieu de la

plaine salée sur laquelle flottaient ces buées crémeuses et singulières.

Tant que nous avions dominé le Zar'ez, nous avions gardé la perception

nette des distances et des formes; dès que nous fûmes dessus, toute

certitude de la vue disparut; nous nous trouvions enveloppés dans les

fantasmagories du mirage.

Tantôt on croyait distinguer l'horizon à une distance prodigieuse;

et on apercevait soudain au milieu du lac figé, qui tout à l'heure

semblait uni, vide et plat comme un miroir, d'énormes rochers bizarres,

des roseaux démesurés, des îles aux berges escarpées. Puis, à mesure

qu'on avançait, ces visions étranges disparaissaient brusquement

comme englouties par un truc de théâtre; et, à la place des blocs de

rochers, on découvrait quelques toutes petites pierres. Les roseaux,

en approchant, n'étaient plus que des herbes sèches, hautes comme le

doigt, démesurément grandies par ce curieux effet d'optique; les berges

devenaient de légers renflements de la croûte saline, et cet horizon

qu'on supposait à trente kilomètres, était fermé à cent mètres de nous

par ce voile de buée tremblante que le furieux soleil du désert faisait

sortir de la couche brûlante du sel.

Cela dura une heure environ, puis on toucha l'autre rive.

Ce fut d'abord une petite plaine ravinée, couverte d'une croûte

d'argile sèche, et mêlée encore de salpêtre.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 08 · 第 4 / 12 段