avec de l'eau chaude. (Je crois qu'il vaudrait mieux se servir de
bouillon faible préparé d'avance.) On ajoute du poivre rouge en grande
quantité, un soupçon de piment, du poivre ordinaire, du sel, des
oignons, des dattes et des abricots secs, et on fait cuire jusqu'à ce
que les dattes et les abricots se soient écrasés naturellement, puis
on verse ce jus sur la viande. C'est exquis.
Le repas se termine invariablement par le kous-kous ou kouskoussou, le
mets national. Les Arabes préparent le kous-kous en roulant à la main
de la farine de façon à en former de petits grains pareils à du plomb
de chasse. On cuit ces granules d'une façon particulière et on les
arrose avec un bouillon spécial. Je serai muet sur ces recettes, pour
qu'on ne m'accuse pas de ne parler que de cuisine.
Quelquefois on apporte encore des petits gâteaux au miel, feuilletés,
qui sont fort bons.
Chaque fois qu'on vient de boire, le caïd qui vous reçoit vous dit:
_Saa!_ (à votre santé!) On doit lui répondre: _Allah y selmeck!_ ce qui
équivaut à notre: «Que Dieu vous bénisse!» Ces formules sont répétées
dix fois pendant chaque repas.
Tous les soirs, vers quatre heures, nous nous installons sous une tente
nouvelle; tantôt au pied d'une montagne, tantôt au milieu d'une plaine
sans limite.
Mais, comme la nouvelle de notre arrivée s'est répandue dans la tribu,
on aperçoit de tous côtés, dans les lointains, dans la campagne stérile
ou sur les collines, des petits points blancs qui s'approchent. Ce
sont les Arabes qui viennent contempler l'officier et lui adresser
leurs réclamations. Presque tous sont à cheval, d'autres à pied;
un grand nombre montent des bourricots tout petits. Ils sont à
califourchon sur la croupe, contre la queue des bêtes trottinantes, et
leurs longs pieds nus traînent à terre des deux côtés.
Aussitôt descendus de leur monture, ils arrivent et s'accroupissent
autour de la tente; puis ils restent là, immobiles, les yeux fixes,
attendant. Enfin, le caïd leur fait un signe et les plaignants se
présentent.
Car tout officier en tournée rend la justice d'une façon souveraine.
Ils apportent des réclamations invraisemblables, car nul peuple n'est
chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif comme le peuple arabe.
Quant à savoir la vérité, quant à rendre un jugement équitable, il
est absolument inutile d'y songer. Chaque partie amène un nombre
fantastique de faux témoins qui jurent sur les cendres de leurs pères
et mères, et affirment sous serment les mensonges les plus effrontés.
Voici quelques exemples:
Un _cadi_ (la vénalité de ces magistrats musulmans est proverbiale
et nullement usurpée) fait appeler un Arabe et lui adresse cette
proposition: «Tu me donneras vingt-cinq douros et tu m'amèneras
sept témoins qui déposeront par écrit, devant moi, que X... te doit
soixante-quinze douros. Je te les ferai remettre.»
L'homme amène les témoins, qui déposent et signent. Alors le cadi
appelle X... et lui dit: «Tu me donneras cinquante douros et tu
m'amèneras neuf témoins qui déposeront que B... (le premier Arabe) te
doit cent vingt-cinq douros. Je te les ferai remettre.» Le second Arabe
amène ses témoins.
Alors le cadi appelle le premier devant lui et, fort de la déposition
des sept témoins, lui fait donner soixante-quinze douros par le second.
Mais, à son tour, le second réclame, et, sur l'affirmation de ses
neuf témoins, le cadi lui fait remettre cent vingt-cinq douros par le
premier.
La part du magistrat est donc de soixante-quinze douros (375 fr.),
prélevés sur ses deux victimes.
Le fait est authentique.
Et cependant l'Arabe ne s'adresse presque jamais au juge de paix
français, parce qu'on ne peut pas le corrompre, tandis que le cadi
fait ce qu'on veut pour de l'argent.
Il éprouve aussi pour les formes tracassières de notre justice une
insurmontable répugnance. Toute procédure écrite l'épouvante, car il
pousse à l'extrême la peur superstitieuse du papier, sur lequel on peut
mettre le nom de Dieu, ou tracer des caractères maléficiants.
Dans les commencements de la domination française, quand les musulmans
trouvaient sur leur passage un bout de papier quelconque, ils le
portaient pieusement à leurs lèvres et l'enfouissaient dans le sol ou
le fourraient dans quelque trou de mur ou d'arbre. Cette coutume amena
de si fréquentes et si désagréables surprises que les mahométans s'en
guérirent bientôt.
Autre exemple de la fourberie arabe.
Dans une tribu près de Boghar, un assassinat est commis. On soupçonne
un Arabe, mais les preuves manquent. Il y avait dans cette tribu
un pauvre homme nouvellement venu d'une tribu voisine, établi là
pour sauvegarder des intérêts pécuniaires. Un témoin l'accuse du
meurtre. Un autre témoin suit le premier, puis un autre. Il en vint
quatre-vingt-dix avec les affirmations les plus précises. L'étranger
fut condamné à mort et exécuté. On reconnut ensuite l'innocence du
décapité. Les Arabes avaient simplement voulu se défaire d'un étranger
qui les gênait, et empêcher un homme de leur tribu d'être _compromis_!
Les procès durent des années sans qu'une lueur de vérité puisse
apparaître sous les affirmations des faux témoins. Alors on a recours
à un moyen fort simple: on emprisonne les deux familles qui plaident,
ainsi que tous les témoins. Puis on les relâche au bout de quelques
mois; et généralement ils restent alors tranquilles pendant près d'une
année. Puis ils recommencent.
Il y a dans la tribu des Oulad-Alane, que nous avons traversée, un
procès qui dure depuis trois ans, sans qu'aucune lumière puisse
apparaître. Les deux plaideurs font de temps en temps un petit séjour
sous les verrous, et recommencent.
Ils passent, du reste, leur vie à se voler entre eux, à se tromper et à
se tirer des coups de fusil. Mais ils nous dissimulent le plus possible
toutes les affaires où la poudre a joué son rôle.
Chez les Oulad-Mokhtar, un homme de grande taille se présente en
demandant à entrer à l'hôpital français.
L'officier l'interroge sur sa maladie. Alors l'Arabe ouvre son vêtement
et nous apercevons une plaie horrible, très vieille déjà et purulente,
à la hauteur du foie. Ayant invité le blessé à se retourner, un
autre trou nous apparut dans son dos, en face du premier, au centre
d'une grosseur aussi volumineuse qu'une tête d'enfant. Lorsqu'on
appuyait autour, des fragments d'os sortaient. Cet homme avait reçu
manifestement un coup de fusil et la charge, entrée sous la poitrine,
était sortie par le dos, en broyant deux ou trois côtes. Mais il nia
avec énergie, protesta et jura que «c'était l'œuvre de Dieu».
Dans ce pays sec, d'ailleurs, les plaies ne présentent jamais de
gravité. Les fermentations, les pourritures produites par les éclosions
de microbes n'existent point, ces animalcules ne vivant que sous les
climats humides. A moins d'être tué sur le coup, à moins qu'un organe
essentiel ne soit supprimé, les blessures sont toujours guéries.
Nous arrivions le lendemain chez le caïd Abd-el-Kader bel Hout, un
parvenu. Sa tribu qu'il administre avec sagesse est moins turbulente
et moins plaideuse que les autres. Peut-être faut-il chercher une autre
cause à ce calme relatif.
Le pays n'ayant de sources que sur le versant sud du Djebel Gada, qui
n'est point habité, l'eau naturellement n'est fournie que par les puits
communs à toute la tribu. Il ne peut donc se produire _de détournements
de cours_, ce qui est la principale cause de querelles et de haines
dans tout le Sud.
Ici encore un homme se présenta en sollicitant son admission à
l'hôpital français.
Quand on lui demanda quelle maladie il avait, il releva sa gandoura
et montra ses jambes. Elles étaient marbrées de taches bleues,
flasques, molles, blettes comme un fruit trop mûr, avec des chairs
tellement ramollies que le doigt y pénétrait comme dans une pâte qui
gardait longtemps le trou creusé par cette pression. Ce pauvre diable
présentait enfin tous les signes d'une syphilis épouvantable. Comme
on lui demandait en quelle occasion cette infirmité lui était venue,
il leva la main et jura par la mémoire de ses ancêtres que «c'était
l'œuvre de Dieu».
En vérité le Dieu des Arabes accomplit des œuvres bien singulières.
Lorsque toutes les réclamations ont été entendues, on essaye de dormir
un peu sous la chaleur terrible de la tente.
Puis le soir vient; on dîne. Un calme profond tombe sur la terre
calcinée. Les chiens des douars commencent à hurler au loin, et les
chacals leur répondent.
On s'étend sur les tapis sous le ciel criblé d'étoiles, qui semblent
humides, tant leur clarté scintille; et alors on cause longtemps, très
longtemps. Tous les souvenirs reviennent, doux, précis et faciles à
dire, sous ces nuits tièdes si pleines d'astres.
Tout autour de la tente de l'officier, des Arabes sont étendus par
terre, et, sur une ligne, les chevaux, entravés par les jambes de
devant, restent debout, avec un homme de garde auprès de chacun d'eux.
Ils ne doivent pas se coucher, et ils restent toujours debout, ces
chevaux; car la monture d'un chef ne peut pas être fatiguée. Sitôt
qu'ils essayent de s'étendre, un Arabe se précipite et les force à se
relever.
Mais la nuit s'avance. Nous nous allongeons sur les tapis de laine
épaisse, et parfois, dans les réveils subits, nous apercevons partout,
sur la terre nue qui nous environne, des êtres blancs étendus et
dormant, comme des cadavres dans des linceuls.
Un jour, après une marche de dix heures dans la poussière brûlante,
comme nous venions d'arriver au campement, auprès d'un puits d'eau
bourbeuse et saumâtre qui nous parut cependant exquise, le lieutenant
me secoua soudain au moment où j'allais me reposer sous la tente, et me
dit, en me montrant l'extrême horizon vers le sud: «Ne voyez-vous rien
là-bas?»
Après avoir regardé, je répondis: «Si, un tout petit nuage gris.»
Alors le lieutenant sourit: «Eh bien, asseyez-vous là et continuez à
regarder ce nuage.»
Surpris, je demandai pourquoi. Mon compagnon reprit: «Si je ne me
trompe, c'est un ouragan de sable qui nous arrive.»
Il était environ quatre heures et la chaleur se maintenait encore
à quarante-huit degrés sous la tente. L'air semblait dormir sous
l'oblique et intolérable flamme du soleil. Aucun souffle, aucun bruit,
sauf le mouvement des mâchoires de nos chevaux entravés, qui mangeaient
l'orge, et les vagues chuchotements des Arabes qui, cent pas plus loin,
préparaient notre repas.
On eût dit cependant qu'il y avait autour de nous une autre chaleur
que celle du ciel, plus concentrée, plus suffocante, comme celle qui
vous oppresse quand on se trouve dans le voisinage d'un incendie
considérable. Ce n'étaient point ces souffles ardents, brusques et
répétés, ces caresses de feu qui annoncent et précèdent le siroco, mais
un échauffement mystérieux de tous les atomes de tout ce qui existe.
Je regardais le nuage qui grandissait rapidement, mais à la façon de
tous les nuages. Il était maintenant d'un brun sale et montait très
haut dans l'espace. Puis il se développa en large, ainsi que nos orages
du Nord. En vérité, il ne me semblait présenter absolument rien de
particulier.
Enfin, il barra tout le sud. Sa base était d'un noir opaque, son sommet
cuivré paraissait transparent.
Un grand remuement derrière moi me fit me retourner. Les Arabes avaient
fermé notre tente, et ils en chargeaient les bords de lourdes pierres.
Chacun courait, appelait, se démenait avec cette allure effarée qu'on
voit dans un camp au moment d'une attaque.
Il me sembla soudain que le jour baissait; je levai les yeux vers le
soleil. Il était couvert d'un voile jaune et ne paraissait plus être
qu'une tache pâle et ronde s'effaçant rapidement.
Alors, je vis un surprenant spectacle. Tout l'horizon vers le sud avait
disparu, et une masse nébuleuse, qui montait jusqu'au zénith, venait
vers nous, mangeant les objets, raccourcissant à chaque seconde les
limites de la vue, noyant tout.
Instinctivement je me reculai vers la tente. Il était temps. L'ouragan,
comme une muraille jaune et démesurée, nous touchait. Il arrivait, ce
mur, avec la rapidité d'un train lancé; et soudain il nous enveloppa
dans un tourbillon furieux de sable et de vent, dans une tempête de
terre impalpable, brûlante, bruissante, aveuglante et suffocante.
Notre tente, maintenue par des pierres énormes, fut secouée comme une
voile, mais résista. Celle de nos spahis, moins assujettie, palpita
quelques secondes, parcourue par de grands frissons de toile; puis
soudain, arrachée de terre, elle s'envola et disparut aussitôt dans la
nuit de poussière mouvante qui nous entourait.
On ne voyait plus rien à dix pas à travers ces ténèbres de sable. On
respirait du sable, on buvait du sable, on mangeait du sable. Les yeux
en étaient remplis, les cheveux en étaient poudrés; il se glissait par
le cou, par les manches, jusque dans nos bottes.
Ce fut ainsi toute la nuit. Une soif ardente nous torturait. Mais
l'eau, le lait, le café, tout était plein de sable qui craquait sous
notre dent. Le mouton rôti en était poivré; le kous-kous semblait fait
uniquement de fins graviers roulés; la farine du pain n'était plus que
de la pierre pilée menu.
Un gros scorpion vint nous voir. Ce temps, qui plaît à ces bêtes,
les fait toutes sortir de leurs trous. Les chiens du douar voisin ne
hurlèrent pas ce soir-là.
Puis, au matin, tout était fini; et le grand tyran meurtrier de
l'Afrique, le soleil, se leva, superbe, sur un horizon clair.
On partit un peu tard, cette inondation de sable ayant troublé notre
sommeil.
Devant nous s'élevait la chaîne du Djebel Gada qu'il fallait traverser.
Un défilé s'ouvrait sur la droite; on suivit la montagne jusqu'au
passage, où l'on s'engagea. Nous retrouvions l'alfa, l'horrible alfa.
Puis soudain je crus découvrir la trace effacée d'une route, des
ornières de roues. Je m'arrêtai surpris. Une route ici, quel mystère?
J'en eus l'explication. Un ancien caïd de cette tribu, ayant été grisé
par l'exemple des Européens habitant Alger, voulut se donner le luxe
d'un carrosse dans le désert. Mais, pour avoir une voiture, il faut
posséder des routes, aussi cet ingénieux potentat occupa-t-il pendant
des mois tous les Arabes, ses sujets, à des travaux de grande voirie.
Ces misérables, sans pioches, sans pelles, sans outils, terrassant le
plus souvent avec leurs mains, parvinrent cependant à aplanir plusieurs
kilomètres de chemin. Cela suffisait à leur maître qui s'offrit ainsi
des promenades à travers le Sahara dans un stupéfiant équipage, en
compagnie de beautés indigènes qu'il envoyait quérir à Djelfa par son
favori, un jeune Arabe de seize ans.
Il faut avoir vu ce pays pelé, rongé, dénudé; il faut connaître l'Arabe
avec son introublable gravité, pour comprendre le comique infini de
ce débauché à tête de vautour, de cet élégant du désert promenant
des cocottes aux pieds nus, dans une carriole de bois brut, à roues
inégales, conduite à fond de train par son... mignon. Cette élégance du
tropique, cette débauche saharienne, ce chic enfin, en pleine Afrique,
me parurent d'une inoubliable drôlerie.
Notre troupe était nombreuse ce matin-là. Outre le caïd et son fils,
nous étions accompagnés de deux cavaliers indigènes et d'un vieux
homme maigre, à barbe en pointe, à nez crochu, avec une physionomie de
rat, des manières obséquieuses, une échine courbe et des yeux faux.
C'était encore, celui-là, un autre ancien caïd de la tribu, cassé pour
concussion. Il devait nous servir de guide le lendemain, la route que
nous allions suivre étant peu fréquentée des Arabes eux-mêmes.
Cependant nous arrivions peu à peu au sommet du défilé. Un pic droit
barrait la vue; mais, aussitôt que nous l'eûmes contourné, je fus
frappé par la plus violente surprise, assurément, que me réservait ce
voyage.
Une vaste plaine s'étendait devant nous, puis un lac, un lac immense,
éblouissant au soleil, aveuglant, dont je ne voyais pas l'autre bout,
perdu à l'horizon vers la gauche, et dont l'extrémité ouest se trouvait
presque en face de moi. Un lac en cette contrée, en plein Sahara? Un
lac dont personne ne m'avait parlé, que n'indiquait aucun voyageur?
Étais-je fou?
Je me tournai vers le lieutenant.
--Quel est ce lac? lui demandai-je.
Il se mit à rire et répondit:
--Ce n'est pas de l'eau, c'est du sel. Tout le monde s'y tromperait, en
effet, tant l'illusion est parfaite. Cette Sebkra, qu'on appelle ici
Zar'ez (le Zar'ez-Chergui), a environ cinquante à soixante kilomètres
de longueur sur vingt, trente ou quarante kilomètres de largeur,
suivant les endroits. Ces chiffres sont, bien entendu, approximatifs,
ce pays n'ayant été que rarement et rapidement traversé, comme il l'est
par nous aujourd'hui. Ces lacs de sel (ils sont deux, l'autre se trouve
plus à l'ouest) donnent, d'ailleurs leur nom à toute cette contrée
qu'on appelle le Zar'ez. A partir de Bou-Saada, la plaine s'appelle le
Hodna, baptisée alors par le lac salé de Msila.
Je regardais avec une stupéfaction émerveillée l'immense nappe de sel
étincelant sous le soleil enragé de ces contrées. Toute cette surface,
plane et cristallisée, luisait comme un miroir démesuré, comme une
plaque d'acier; et les yeux brûlés ne pouvaient supporter l'éclat de ce
lac étrange, bien qu'il fût encore à vingt kilomètres de nous, ce que
j'avais peine à croire, tant il me paraissait proche.
Nous finissions de descendre de l'autre côté du Djebel-Gada, et nous
approchions du poste fortifié abandonné, dit poste de la Fontaine
(Bordj-el-Hammam), où nous devions camper, cette étape étant, par
extraordinaire, fort courte.
Le bâtiment à créneaux, construit au commencement de la conquête,
afin de pouvoir occuper cette contrée perdue en cas d'insurrection,
et y laisser une troupe à peu près en sûreté, est aujourd'hui fort
détérioré. Le mur d'enceinte reste pourtant en assez bon état, et
quelques pièces ont été maintenues habitables.
Comme les jours précédents, nous vîmes jusqu'au soir défiler des
Arabes qui venaient exposer à «l'officier» des affaires infiniment
embrouillées ou des griefs imaginaires dans la seule intention de
parler au chef français.
Une folle, sortie on ne sait d'où, vivant on ne sait comment en ces
solitudes désolées, rôdait sans cesse autour de nous. Sitôt que nous
sortions, nous la retrouvions, accroupie en des postures singulières,
presque nue, hideuse.
Les voyageurs poétisants ont beaucoup parlé du respect des Arabes pour
les fous. Or voici comment on les respecte: dans leur famille... on
les tue! Plusieurs caïds, pressés de questions, nous l'ont avoué.
Quelques-uns de ces misérables idiots arrivent, il est vrai, à la
sainteté par le crétinisme. Ces exemples ne sont pas absolument
particuliers à l'Afrique. La famille généralement se débarrasse des
déments. Et les tribus restant pour nous un monde fermé, grâce au
système des grands chefs indigènes, nous ne pouvons, le plus souvent,
avoir même le soupçon de ces disparitions.
Comme j'avais peu marché dans la journée, j'écrivis une partie de la
nuit. Vers onze heures, ayant très chaud, je sortis pour étaler un
tapis devant la porte et dormir sous le ciel.
La pleine lune emplissait l'espace d'une clarté luisante qui semblait
vernir tout ce qu'elle frôlait. Les montagnes, jaunes déjà sous le
soleil, les sables jaunes, l'horizon jaune, semblaient plus jaunes
encore, caressés par la lueur safranée de l'astre.
Là-bas, devant moi, le Zar'ez, le vaste lac de sel figé, semblait
incandescent. On eût dit qu'une phosphorescence fantastique s'en
dégageait, flottait au-dessus, une brume lumineuse de féerie, quelque
chose de si surnaturel, de si doux, de si captivant le regard et
la pensée, que je restai plus d'une heure à regarder, ne pouvant me
résoudre à fermer les yeux. Et partout autour de moi, éclatants aussi
sous la caresse de la lune, les burnous des Arabes endormis semblaient
d'énormes flocons de neige tombés là.
On partit au soleil levant.
La plaine conduisant vers la Sebkra était faiblement inclinée, semée
d'alfa maigre et roussi. Le vieil Arabe à figure de rat prit la tête
et nous le suivions d'un pas rapide. Plus nous approchions, plus
l'illusion de l'eau était parfaite. Comment cela pouvait-il n'être
pas un lac, un lac géant? Sa largeur, sur notre gauche, occupait tout
l'espace entre les deux montagnes, distantes de trente à quarante
kilomètres. Nous marchions droit vers son extrémité, car nous ne
devions le traverser que sur une courte étendue.
Mais, de l'autre côté du Zar'ez, je distinguais une sorte de colline
ou plutôt de bourrelet d'un jaune doré qui semblait le séparer de la
montagne. Sur notre gauche, cette ligne suivait jusqu'à l'horizon la
ligne blanche du sel; et, sur notre droite, où s'étendait une plaine
infinie et nue serrée entre les deux montagnes, je distinguais jusqu'à
perte de vue cette même traînée jaune. Le lieutenant me dit: «Ce sont
les dunes. Ce banc de sable a plus de deux cents kilomètres de long sur
une largeur très variable. Nous le traverserons demain.»
Le sol devenait singulier, couvert d'une croûte de salpêtre que
crevaient les pieds des chevaux. Des herbes se montraient, des joncs;
on sentait qu'une nappe d'eau s'étendait à fleur de terre. Cette
plaine enfermée par des monts, buvant quatre rivières (des rivières
périodiques), et recevant toutes les averses furieuses de l'hiver,
serait un immense marécage si le terrible soleil n'en desséchait quand
même la surface. Parfois, dans les creux, des flaques d'eau saumâtre
apparaissaient et des bécassines s'envolaient devant nous avec ce
crochet rapide qui leur est propre.
Puis soudain nous fûmes au bord de la Sebkra, et nous nous engageâmes
sur cet océan tari.
Tout était blanc devant nous, d'un blanc d'argent neigeux, vaporeux
et miroitant. Et même, en avançant sur cette surface cristallisée,
poudrée d'une poussière de sel pareille à de la neige fine, et qui
parfois s'enfonçait un peu sous le pied des bêtes, comme une glace
molle, on gardait l'impression singulière qu'on avait devant les yeux
une nappe d'eau. Une seule chose pouvait à la rigueur indiquer à un
œil expérimenté que ce n'était point une étendue liquide: l'horizon.
Ordinairement la ligne qui sépare l'eau du ciel reste sensible, l'une
étant toujours plus ou moins foncée que l'autre. Quelquefois, il
est vrai, tout semble se mêler; la mer alors prend une teinte, une
vague de nuée bleue fondue qui se perd dans l'azur pâlissant du vide
infini. Mais il suffit de regarder attentivement pendant quelques
instants pour toujours distinguer la séparation, si faible, si
enveloppée qu'elle soit. Ici, on ne voyait rien. L'horizon était voilé
entièrement dans une brume blanche, une sorte de vapeur de lait d'une
douceur intraduisible; et tantôt on cherchait dans l'espace la limite
terrestre, tantôt on croyait la voir beaucoup trop bas, au milieu de la
plaine salée sur laquelle flottaient ces buées crémeuses et singulières.
Tant que nous avions dominé le Zar'ez, nous avions gardé la perception
nette des distances et des formes; dès que nous fûmes dessus, toute
certitude de la vue disparut; nous nous trouvions enveloppés dans les
fantasmagories du mirage.
Tantôt on croyait distinguer l'horizon à une distance prodigieuse;
et on apercevait soudain au milieu du lac figé, qui tout à l'heure
semblait uni, vide et plat comme un miroir, d'énormes rochers bizarres,
des roseaux démesurés, des îles aux berges escarpées. Puis, à mesure
qu'on avançait, ces visions étranges disparaissaient brusquement
comme englouties par un truc de théâtre; et, à la place des blocs de
rochers, on découvrait quelques toutes petites pierres. Les roseaux,
en approchant, n'étaient plus que des herbes sèches, hautes comme le
doigt, démesurément grandies par ce curieux effet d'optique; les berges
devenaient de légers renflements de la croûte saline, et cet horizon
qu'on supposait à trente kilomètres, était fermé à cent mètres de nous
par ce voile de buée tremblante que le furieux soleil du désert faisait
sortir de la couche brûlante du sel.
Cela dura une heure environ, puis on toucha l'autre rive.
Ce fut d'abord une petite plaine ravinée, couverte d'une croûte
d'argile sèche, et mêlée encore de salpêtre.