qu'on rencontre en ces pays qu'on ose à peine parler chez nous d'un
vice si fréquent là-bas que les Européens ne s'en étonnent ni ne s'en
scandalisent même plus. On arrive à en rire au lieu de s'indigner.
C'est là une matière fort délicate, mais qu'on ne peut passer sous
silence quand on veut essayer de raconter la vie arabe, de faire
comprendre le caractère particulier de ce peuple.
On rencontre ici à chaque pas ces amours antinaturelles entre êtres du
même sexe que recommandait Socrate, _l'ami_ d'Alcibiade.
Souvent, dans l'histoire, on trouve des exemples de cette étrange et
malpropre passion à laquelle s'abandonnait César, que les Romains et
les Grecs pratiquèrent constamment, que Henri III mit à la mode en
France et dont on suspecta bien des grands hommes. Mais ces exemples
ne sont cependant que des exceptions d'autant plus remarquées
qu'elles sont assez rares. En Afrique cet amour anormal est entré si
profondément dans les mœurs que les Arabes semblent le considérer
comme aussi naturel que l'autre.
D'où vient cette déviation de l'instinct? De plusieurs causes sans
doute. La plus apparente est la rareté des femmes séquestrées par
les riches qui possèdent quatre épouses légitimes et autant de
concubines qu'ils en peuvent nourrir. Peut-être aussi l'ardeur du
climat, qui exaspère les désirs sensuels, a-t-elle émoussé chez ces
hommes de tempérament violent la délicatesse, la finesse, la propreté
intellectuelle qui nous préservent des habitudes et des contacts
répugnants.
Peut-être encore trouve-t-on là une sorte de tradition des mœurs de
Sodome, une hérédité vicieuse chez ce peuple nomade, inculte, presque
incapable de civilisation, demeuré aujourd'hui tel qu'il était aux
temps bibliques.
Oserai-je citer quelques exemples récents et bien caractéristiques de
la puissance de cette passion chez l'Arabe.
Le Hammam eut, dans ses débuts, parmi les garçons des bains, un petit
nègre d'Algérie. Après un séjour de quelque temps à Paris, ce jeune
homme revint en Afrique. Or, un matin, on trouva dans une caserne deux
soldats indigènes assassinés; et l'enquête démontra bien vite que le
meurtrier n'était autre que l'ancien employé du Hammam, qui, du même
coup, avait tué ses deux amants. Des relations intimes s'étant établies
entre ces hommes qui s'étaient connus par lui, il avait découvert leur
liaison, et, jaloux de tous les deux, les avait égorgés.
De pareils faits sont très fréquents.
Voici maintenant un autre drame.
Un jeune Arabe de grande tente (?) était connu dans toute la contrée
pour ses habitudes amoureuses qui faisaient aux Oulad-Naïl une déloyale
concurrence.
Ses frères lui reprochèrent plusieurs fois non pas ses mœurs, mais
sa vénalité. Comme il ne changeait en rien ses habitudes, ils lui
donnèrent huit jours pour renoncer à son commerce. Il ne tint pas
compte de cet avertissement.
Le neuvième jour au matin, on le trouva mort, étranglé, le corps nu
et la tête voilée, au milieu du cimetière arabe. Quand on découvrit
la figure, on aperçut une pièce de monnaie violemment incrustée, d'un
coup de talon, dans la chair du front, et, sur cette pièce, une petite
pierre noire.
A côté du drame une comédie.
Un officier de spahis cherchait en vain un ordonnance. Tous les soldats
qu'il employait étaient mal habillés, sales, peu soigneux, impossibles
à garder. Un matin, un jeune cavalier arabe se présente, fort beau,
intelligent, d'allure fine. Le lieutenant le prit à l'essai. C'était
une trouvaille, un garçon actif, propre, silencieux, plein d'attention
et d'adresse. Tout alla bien pendant huit jours. Le neuvième jour au
matin, comme le lieutenant rentrait de sa promenade quotidienne, il
aperçut devant sa porte un vieux spahi en train de cirer ses bottes.
Il passa dans le vestibule; un autre spahi balayait. Dans la chambre
un troisième faisait le lit. Un quatrième, au loin, chantait dans
l'écurie, tandis que le véritable ordonnance, le jeune Mohammed fumait
des cigarettes, couché sur un tapis.
Stupéfait, le lieutenant appela un de ces remplaçants inattendus, et,
lui montrant ses camarades:--«Qu'est-ce que vous f....ichez ici, vous
autres?»
L'Arabe immédiatement s'expliqua:--«Mon lieutenant, c'est le lieutenant
indigène qui nous a envoyés. (Chaque lieutenant français, en effet, est
doublé d'un officier indigène qui lui est subordonné.)
--«Ah! c'est le lieutenant indigène. Et, pourquoi ça?»
Le soldat reprit:--«Mon lieutenant, il nous a dit: «Allez-vous-en chez
le lieutenant et faites-moi tout l'ouvrage de Mohammed. Mohammed il
doit rien faire, parce que c'est la femme du lieutenant.»
Cette attention délicate coûta d'ailleurs à l'officier indigène deux
mois d'arrêts.
Ce qui prouve combien ce vice est entré dans les mœurs des Arabes,
c'est que tout prisonnier qui leur tombe dans les mains est aussitôt
utilisé pour leurs plaisirs. S'ils sont nombreux, l'infortuné peut
mourir à la suite de ce supplice de volupté.
Quand la justice est appelée à constater un assassinat, elle constate
aussi fort souvent que le cadavre a été violé, après la mort, par le
meurtrier.
Il est encore d'autres faits fort communs et tellement ignobles que je
ne les puis rapporter ici.
En redescendant, un soir, de Boukhrari, vers le coucher du soleil,
j'aperçus trois Oulad-Naïl, deux en rouge et une en bleu, debout au
milieu d'une foule d'hommes assis à l'orientale ou couchés. Elles
avaient l'air de divinités sauvages dominant un peuple prosterné.
Tous avaient les yeux fixés sur le fort de Boghar, là-bas, sur la
grande côte en face, sur l'autre versant de la vallée poudreuse. Tous
étaient immobiles, attentifs comme s'ils eussent attendu quelque
événement surprenant. Tous tenaient à la main une cigarette vierge
encore et qu'ils venaient de rouler.
Soudain une petite fumée blanche jaillit au sommet de la forteresse,
et, aussitôt, dans toutes les bouches pénétrèrent toutes les
cigarettes, tandis qu'un bruit sourd et lointain faisait un peu frémir
le sol. C'était le canon français annonçant aux vaincus le terme de
l'abstinence quotidienne.
LE ZAR'EZ.
COMME je déjeunais un matin au fort de Boghar chez le capitaine du
bureau arabe, un des officiers les plus obligeants, et les plus
capables qui soient dans le Sud, au dire des gens compétents, on
parla d'une mission qu'allaient remplir deux jeunes lieutenants. Il
s'agissait de faire un long crochet sur les territoires des cercles
de Boghar, Djelfa, et Bou Saada pour déterminer les points d'eau. On
craignait toujours une insurrection générale dès la fin du Ramadan et
on voulait préparer la marche d'une colonne expéditionnaire à travers
les tribus qui peuplent cette partie du pays.
Aucune carte précise n'existe encore de ces contrées. On n'a que les
sommaires relevés topographiques faits par les rares officiers qui
passent de temps en temps, les indications approximatives des sources
et des puits, les notes griffonnées vivement sur le pommeau de la
selle, et les rapides dessins faits à l'œil, sans instruments d'aucune
sorte.
Je demandai aussitôt l'autorisation de me joindre à la petite troupe.
Elle me fut accordée de la meilleure grâce du monde.
Nous sommes partis deux jours plus tard.
Il était trois heures du matin quand un spahi vint m'éveiller en
frappant fortement à la porte de la pauvre auberge de Boukhrari.
Quand j'eus ouvert, l'homme se présenta avec sa veste rouge brodée de
noir, son large pantalon plissé, finissant au genou, là où commencent
les bas en cuir cramoisi des cavaliers du désert. C'était un Arabe de
taille moyenne. Son nez courbé avait été fendu d'un coup de sabre,
et la cicatrice laissait ouverte toute la narine du côté gauche. Il
s'appelait Bou-Abdallah. Il me dit:
--Mossieu ton cheval il est prêt.
Je demandai:
--Le lieutenant est-il arrivé?
Il me répondit:
--Va venir.
Bientôt, un bruit lointain s'éleva dans la vallée obscure et nue; puis
des ombres et des silhouettes apparurent, passèrent. Je distinguai
seulement les trois corps étranges et lents des trois chameaux qui
portaient les cantines, nos lits de camp et les quelques objets que
nous prenions pour un voyage de vingt jours dans une solitude à peine
connue des officiers eux-mêmes.
Puis bientôt, toujours dans la direction du fort de Boghar, retentit
le galop rapide d'une troupe de cavaliers; et les deux lieutenants qui
s'en allaient en mission parurent avec leur escorte, composée d'un
autre spahi et d'un cavalier arabe appelé Dellis, un homme de grande
tente, d'une illustre famille indigène.
Je montai immédiatement à cheval, et l'on partit.
La nuit était encore absolue, calme, on pourrait dire immobile. Après
avoir remonté quelque temps vers le nord, en suivant la vallée du
Chélif, nous tournâmes à droite dans un vallon, juste au moment où le
jour naissait.
En ce pays, soir et matin, le crépuscule n'existe pas. Presque
jamais on ne voit non plus ces belles nuées traînantes, empourprées,
découpées, bigarrées et bizarres, saignantes ou enflammées, qui
colorent nos horizons du Nord au moment où le soleil se lève, ainsi
qu'à l'heure où le soleil se couche.
Ici, c'est d'abord une lueur très vague, qui augmente, s'étend, envahit
tout l'espace en quelques instants. Puis soudain, à la crête d'un mont,
ou bien au bord de la plaine infinie, le soleil apparaît tel qu'il va
monter au ciel, et sans avoir cet aspect rougeoyant, comme endormi
encore, qu'ont ses levers en nos pays brumeux.
Mais ce qu'il y a de plus singulier dans ces aurores du désert, c'est
le silence.
Qui ne connaît, chez nous, ce premier cri d'oiseau bien avant le jour,
dès les premières pâleurs du ciel; puis, cet autre cri qui répond
dans l'arbre voisin; puis enfin cet incessant charivari de sifflets,
de ritournelles répétées, de notes vives, avec le chant lointain et
continu des coqs; toute cette rumeur du réveil des bêtes, toute cette
gaieté des voix dans les feuilles.
Ici, rien. L'énorme soleil s'élève au-dessus de cette terre qu'il a
dévastée, et il semble déjà la regarder en maître, comme pour voir
si rien de vivant n'existe plus. Pas un cri de bête, sauf parfois le
hennissement d'un cheval; pas un mouvement de vie, sauf, lorsqu'on a
campé dans le voisinage d'un puits, le long, lent et muet défilé des
troupeaux qui s'en viennent boire.
Tout de suite la chaleur est brûlante. On met, par-dessus le capuchon
de flanelle et le casque blanc, l'immense _médol_, chapeau de paille à
bords démesurés.
Nous suivions le vallon, lentement. Aussi loin que la vue allait, tout
était nu, d'un gris jaune, ardent et superbe. Parfois au milieu des
bas-fonds où croupissait un reste d'eau, dans le lit vidé des rivières,
quelques joncs verts faisaient une tache crue et toute petite; parfois,
dans un repli de la montagne, deux ou trois arbres indiquaient une
source. Nous n'étions point encore dans la contrée assoiffée que nous
devions bientôt traverser.
On montait indéfiniment. D'autres petits vallons se jetaient dans le
nôtre; et, à mesure que nous approchions de midi, les horizons se
perdaient un peu dans une légère buée de chaleur, dans une fumée de
terre rôtie, qui noyait les lointains en des tons à peine bleus, à
peine roses, à peine blancs, mais qui avaient cependant un peu de tout
cela, et qui semblaient d'une douceur, d'une tendresse, d'un charme
infinis, au delà de l'éclat aveuglant du paysage immédiat.
Enfin on arriva sur la crête de la montagne, et le caïd El-Akhedar ben
Yahia, chez qui nous allions camper, apparut, venant vers nous, suivi
de quelques cavaliers. C'est un Arabe de sang illustre, le fils du
bach'agha Yahia ben Aïssa, surnommé le «Bach'agha à la jambe de bois».
Il nous conduisit au campement préparé auprès d'une source, sous quatre
arbres géants dont l'eau sans cesse baignait le pied, seule verdure
qu'on aperçût par tout l'horizon de sommets pierreux et secs qui
s'étendait à perte de vue autour de nous.
On servit tout de suite le déjeuner, auquel le Ramadan interdisait au
caïd de prendre part. Mais, afin de veiller à ce que nous ne manquions
de rien, il s'assit en face de nous, à côté de son frère El-Haoués
ben Yahia, caïd des Oulad-Alane-Berchieh. Alors je vis s'approcher un
enfant d'une douzaine d'années, un peu grêle, mais d'une grâce fière
et charmante, que j'avais déjà remarqué quelques jours auparavant au
milieu des Oulad-Naïl dans le café maure de Boukhrari.
J'avais été frappé par la finesse et l'éclatante blancheur de vêtements
de ce frêle petit Arabe, par son allure noble, et par le respect que
chacun semblait lui témoigner; et, comme je m'étonnais qu'on le laissât
ainsi rôder, à cet âge, au milieu des courtisanes, on me répondit:
«C'est le plus jeune fils du bach'agha. Il vient ici pour apprendre la
vie et connaître les femmes!!!» Comme nous voici loin de nos mœurs
françaises!
L'enfant me reconnut aussi et vint gravement me tendre la main. Puis,
comme son âge ne le contraignait pas encore au jeûne, il s'assit avec
nous et se mit, de ses petits doigts fins et maigres, à dépecer le
mouton rôti. Et je crus comprendre que ses grands frères, les deux
caïds, qui devaient avoir environ quarante ans, le plaisantaient sur
son voyage au ksar, lui demandant d'où lui venait cette cravate de soie
qu'il portait au cou, si c'était un cadeau de femme?
Ce jour-là, l'ombre des arbres nous permit de faire la sieste. Je me
réveillai comme le soir tombait, et je gravis un monticule voisin pour
avoir l'œil sur tout l'horizon.
Le soleil, près de disparaître, se teintait de rouge, au milieu d'un
ciel orange. Et partout, du nord au midi, de l'est à l'ouest, les
files de montagnes dressées sous mes yeux jusqu'aux extrêmes limites
du regard étaient roses, d'un rose extravagant comme les plumes des
flamants. On eût dit une féerique apothéose d'opéra d'une surprenante
et invraisemblable couleur, quelque chose de factice, de forcé, et
contre nature, et de singulièrement admirable cependant.
Le lendemain nous redescendions dans la plaine de l'autre côté de la
montagne, une plaine infinie que nous mîmes trois jours à traverser,
bien qu'on vît distinctement la chaîne du Djebel-Gada qui la fermait en
face de nous.
C'était tantôt une morne étendue de sable, ou plutôt de poussière de
terre, tantôt un océan de touffes d'alfa piquées au hasard dans le sol,
et qui forçaient nos chevaux à ne marcher qu'en zigzag.
Ces plaines d'Afrique sont surprenantes.
Elles paraissent nues et plates comme un parquet, et elles sont, au
contraire, sans cesse traversées d'ondulations, comme une mer après la
tempête, qui, de loin, semble toute calme parce que la surface est
lisse, mais que remuent de longs soulèvements tranquilles. Les pentes
de ces vagues de terre sont insensibles; jamais on ne perd de vue
les montagnes de l'horizon, mais dans l'ondulation parallèle, à deux
kilomètres de vous, une armée pourrait se cacher et vous ne la verriez
point.
C'est ce qui rendit si difficile la poursuite de Bou-Amama sur les
hauts plateaux alfatiers du Sud-Oranais.
Chaque matin, on se remet en marche dès l'aurore à travers ces
interminables et mornes étendues; chaque soir, on aperçoit venir
quelques hommes à cheval et drapés de blanc qui vous conduisent vers
une tente rapiécée sous laquelle des tapis sont étalés. On mange tous
les jours les mêmes choses, on cause un peu, puis l'on dort, ou l'on
rêve.
Et, si vous saviez comme on est loin, loin du monde, loin de la vie,
loin de tout, sous cette petite tente basse qui laisse voir, par ses
trous, les étoiles, et, par ses bords relevés, l'immense pays du sable
aride!
Elle est monotone, toujours pareille, toujours calcinée et morte, cette
terre; et, là, pourtant, on ne désire rien, on ne regrette rien, on
n'aspire à rien. Ce paysage calme, ruisselant de lumière et désolé,
suffit à l'œil, suffit à la pensée, satisfait les sens et le rêve,
parce qu'il est complet, _absolu_, et qu'on ne pourrait le concevoir
autrement. La rare verdure même y choque comme une chose fausse,
blessante et dure.
C'est tous les jours, aux mêmes heures, le même spectacle: le feu
mangeant un monde; et, sitôt que le soleil s'est couché, la lune, à son
tour, se lève sur l'infinie solitude. Mais, chaque jour, peu à peu, le
désert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la dure
lumière vous calcine la peau; et l'on voudrait devenir nomade à la
façon de ces hommes qui changent de pays sans jamais changer de patrie,
au milieu de ces interminables espaces toujours à peu près semblables.
Chaque jour, l'officier en tournée envoie en avant un cavalier indigène
pour prévenir le caïd chez qui il mangera et dormira le lendemain, afin
que celui-ci puisse prélever dans sa tribu la nourriture des hommes et
des bêtes. Cette coutume, qui équivaut aux billets de logement chez
l'habitant des villes en France, devient fort onéreuse pour les tribus
par la manière dont elle est pratiquée.
Qui dit Arabe dit voleur, sans exception. Voici donc comment les choses
se passent. Le caïd s'adresse à un chef de fraction et réclame cette
redevance de ses hommes.
Pour s'exempter de cet impôt et de cette corvée, le chef de fraction
paye. Le caïd empoche et s'adresse à un autre qui souvent aussi
s'exonère de la même façon. Enfin il faut bien que l'un d'eux s'exécute.
Si le caïd a un ennemi, la charge tombe sur celui-là, qui procède,
vis-à-vis des simples Arabes, de la même façon que le caïd vis-à-vis
des cheiks.
Et voilà comment un impôt, qui ne devrait pas coûter plus de vingt à
trente francs à chaque tribu, lui coûte quatre à cinq cents francs
invariablement.
Et il est impossible encore de changer cela, pour une infinité de
raisons trop longues à développer ici.
Dès qu'on approche d'un campement, on aperçoit au loin un groupe de
cavaliers qui vient vers vous. Un d'eux marche seul, en avant. Ils
vont au pas, ou au trot. Puis, tout à coup, ils s'élancent au galop,
un galop furieux, que nos bêtes du Nord ne supporteraient pas deux
minutes. C'est le galop des chevaux de course, qui ressemble au
passage d'un train express. Mais l'Arabe reste presque droit sur sa
selle, avec ses vêtements blancs flottants; et, d'une seule secousse,
il arrête l'animal qui fléchit sur ses jambes. Puis, il saute à terre
d'un bond, et s'avance, respectueux, vers l'officier, dont il baise la
main.
Quel que soit le titre de l'Arabe, son origine, sa puissance et
sa fortune, il baise presque toujours la main des officiers qu'il
rencontre.
Puis le caïd se remet en selle et dirige les voyageurs vers la tente
qu'il leur a fait préparer. On s'imagine généralement que les tentes
arabes sont blanches, éclatantes au soleil. Elles sont au contraire
d'un brun sale, rayé de jaune. Leur tissu très épais, en poil de
chameau et de chèvre, semble grossier. La tente est fort basse (on s'y
tient tout juste debout) et très étendue. Des piquets la supportent
d'une façon assez irrégulière; et tous les bords sont relevés, ce qui
permet à l'air de circuler librement dessous.
Malgré cette précaution, la chaleur est écrasante, pendant le jour,
dans ces demeures de toile; mais les nuits y sont délicieuses, et
on dort merveilleusement sur les épais et magnifiques tapis du
Djebel-Amour bien qu'ils soient peuplés d'insectes.
Les tapis constituent le seul luxe des Arabes riches. On les entasse
les uns sur les autres, on en forme des amoncellements, et on les
respecte infiniment, car chaque homme retire sa chaussure pour marcher
dessus, comme à la porte des mosquées.
Aussitôt que ses hôtes sont assis, ou plutôt étendus à terre, le caïd
fait apporter le café. Ce café est exquis. La recette pourtant est
simple. On le broie au lieu de le moudre, on y mélange une quantité
respectable d'ambre gris, puis on le fait bouillir dans l'eau.
Rien de drôle comme la vaisselle arabe. Quand un riche caïd vous
reçoit, sa tente est ornée de tentures inappréciables, de coussins
admirables et de tapis merveilleux; puis vous voyez arriver un vieux
plateau de tôle supportant quatre tasses ébréchées, fêlées, hideuses,
qui semblent achetées à quelque bazar des boulevards extérieurs, à
Paris. Il y en a de toutes les grandeurs et de toutes les formes,
porcelaine anglaise, imitation du Japon, Creil commun, tout ce qu'on
a fait de plus laid et de plus grossier en faïence dans toutes les
parties du monde.
Le café est apporté dans un vieux pot à tisane ou dans une gamelle de
troupier ou dans une inénarrable cafetière en plomb déformée, bossuée,
qui semble malade.
Peuple étrange, enfantin, demeuré primitif comme à la naissance des
races. Il passe sur la terre sans s'y attacher, sans s'y installer. Il
n'a pour maisons que des linges tendus sur des bâtons, il ne possède
aucun des objets sans lesquels la vie nous semblerait impossible. Pas
de lits, pas de draps, pas de tables, pas de sièges, pas une seule de
ces petites choses indispensables qui font commode l'existence. Aucun
meuble pour rien serrer, aucune industrie, aucun art, aucun savoir en
rien. Il sait à peine coudre les peaux de bouc pour emporter l'eau, et
il emploie en toutes circonstances des procédés tellement grossiers
qu'on en demeure stupéfait.
Il ne peut même pas raccommoder sa tente que déchire le vent; et les
trous sont nombreux dans le tissu brunâtre que la pluie traverse à son
gré. Ils ne semblent attachés ni au sol ni à la vie, ces cavaliers
vagabonds qui posent une seule pierre sur la place où dorment leurs
morts, une grosse pierre quelconque ramassée sur la montagne voisine.
Leurs cimetières ressemblent à des champs où se serait écroulée,
autrefois, une maison européenne.
Les nègres ont des cases, les Lapons ont des trous, les Esquimaux ont
des huttes, les plus sauvages des sauvages ont une demeure creusée dans
le sol ou plantée dessus; ils tiennent à leur mère la terre. Les Arabes
passent, toujours errants, sans attaches, sans tendresse pour cette
terre que nous possédons, que nous rendons féconde, que nous aimons
avec les fibres de notre cœur humain; ils passent au galop de leurs
chevaux, inhabiles à tous nos travaux, indifférents à nos soucis, comme
s'ils allaient toujours quelque part où ils n'arriveront jamais.
Leurs coutumes sont restées rudimentaires. Notre civilisation glisse
sur eux sans les effleurer.
Ils boivent à l'orifice même de la peau de bouc; mais on présente l'eau
aux étrangers dans une collection de récipients invraisemblables. Tout
s'y trouve, depuis la casserole de fer jusqu'au bidon défoncé. S'ils
s'emparaient, dans quelque razzia, d'un de nos chapeaux parisiens à
haute forme, ils le conserveraient assurément pour offrir à boire
dedans au premier général qui traverserait la tribu.
Leur cuisine se compose uniquement de quatre ou cinq plats. L'ordre de
ces plats ne varie point.
On présente d'abord le mouton rôti en plein air. Un homme l'apporte
tout entier sur son épaule au bout d'une perche qui a servi de broche;
et la silhouette de la bête écorchée, juchée en l'air, fait songer à
quelque exécution du moyen âge. Elle se profile, le soir, sur le ciel
rouge, d'une façon sinistre et burlesque, tenue ainsi par un personnage
sévère et drapé de blanc.
Ce mouton est déposé dans une corbeille plate d'alfa tressé, au milieu
du cercle des mangeurs assis en rond, à la turque. La fourchette est
inconnue; on dépèce avec les doigts ou avec un petit couteau indigène à
manche de corne. La peau rissolée, vernie par le feu et croustillante,
passe pour ce qu'il y a de plus fin. On l'arrache par longues plaques
et on la croque en buvant soit de l'eau toujours bourbeuse, soit du
lait de chamelle coupé d'eau par moitié, soit du lait aigre qui a
fermenté dans une peau de bouc, dont il prend le goût fortement musqué.
Les Arabes appellent «leben» cette boisson médiocre.
Après l'_entrée_ apparaît, tantôt dans une jatte, tantôt dans une
cuvette, tantôt dans une marmite antique, une espèce de pâtée au
vermicelle. Le fond de ce potage est un jus jaunâtre où le piment se
bat avec le poivre rouge dans un mélange d'abricots secs et de dattes
pilés ensemble.
Je ne recommande pas ce bouillon aux gourmets.
Quand le caïd qui vous reçoit est magnifique, on sert ensuite le
_hamis_; ce mets est remarquable. Je serai peut-être agréable à
quelques personnes en en donnant la recette.
On le prépare soit avec du poulet, soit avec du mouton. Après avoir
coupé la viande en petits morceaux, on la fait revenir dans le beurre
sur la poêle.