C'est fini. Le vieil arbre est fendu jusqu'à l'aubier. Le coeur de
Maugendre est devenu tendre.
«Je te laisserai partir, mon gars.
«Tu retourneras avec eux, tu navigueras encore.
«Et ce sera trop bon pour moi de te voir quelquefois en passant.»
A présent, la cloche ne sonne plus les heures de la récréation, du
réfectoire et de l'étude.
On est en vacances et le grand collège est désert.
Pas d'autre bruit que celui du jet d'eau dans la cour d'honneur et des
moineaux piaillant sur les préaux.
Le roulement des rares voitures arrive lointain et assourdi, car on a
mis de la paille dans la rue.
C'est au milieu de ce silence et de cette solitude que l'élève Maugendre
revient à lui.
Il est tout surpris de se retrouver dans un lit bien blanc, entouré
de grands rideaux de percale qui mettent tout autour un isolement de
demi-jour et de paix.
Il voudrait bien se soulever sur l'oreiller, les écarter un peu pour
voir où il est; mais, bien qu'il se sente délicieusement reposé, il n'en
a pas la force, et il attend.
Mais des voix chuchotent autour de lui.
On dirait, sur le plancher, un bruit de pieds marchant sur la pointe, et
même un clabaudement connu: quelque chose comme la promenade d'un manche
à balai sur des planches.
Victor a déjà entendu cela autrefois.
Où donc?
Eh! sur le tillac de la _Belle-Nivernaise_.
C'est cela! C'est bien cela!
Et le malade, réunissant toute sa force, d'une voix faible, qu'il croit
bien grosse:
«Ohé! L'Équipage! ohé!»
Les rideaux se tirent, et, dans un éblouissement de lumière, il aperçoit
tous les êtres chéris qu'il a tant appelés dans son délire.
Tous. Oui, tous!
Ils sont tous là, Clara, Maugendre, le père Louveau, la mère Louveau,
Mimile, la petite soeur, et le vieux héron ébouillanté, maigre comme sa
gaffe, qui sourit démesurément de son rire silencieux.
Et tous les bras sont tendus, et toutes les têtes sont penchées, et il
y a des baisers pour tout le monde, des sourires, des poignées de main,
des questions.
«Où suis-je?
--Comment êtes-vous là?»
Mais les ordres de M. le docteur sont formels.--Les cheveux gris ne
plaisantaient pas en commandant cela.--Il faut rentrer les bras sous les
couvertures, se taire, ne pas s'exciter.
Et, pour empêcher l'enfant de causer, Maugendre parle tout le temps.
«Figure-toi qu'il y a dix jours,--le jour où tu es tombé malade,--je
venais justement voir le principal pour lui parler de toi.
«Il me dit que tu faisais des progrès, que tu travaillais comme un
manoeuvre...
«Tu juges si j'étais content!
«Je demande à te voir.
«On t'envoie chercher, et, juste, ton pion tombe dans le cabinet du
principal tout effaré.
«Tu venais d'avoir un accès de fièvre chaude.
«Je cours à l'infirmerie; tu ne me reconnais pas. Des yeux comme des
chandelles, et un délire!
«Ah! mon pauvre petit gars, comme tu as été malade!
«Je ne t'ai plus quitté d'une minute.
«Tu battais la campagne... Tu parlais de la _Belle-Nivernaise_, de
Clara, de bateau neuf. Est-ce que je sais?
«Alors je me suis rappelé la lettre, la lettre de Clara; on te l'avait
trouvée dans les mains, on me l'avait donnée. Et, moi, je l'avais
oubliée, tu comprends?
«Je la tire de ma poche, je la lis, je me cogne la tête, je me dis:
«Maugendre, il ne faut pas que ton chagrin te fasse oublier la peine des
amis.»
«J'écris à tous ces gens-là de venir nous retrouver.
«Pas de réponse.
«Je profite d'un jour où tu vas mieux, je vais les chercher, je les
amène chez moi où ils habitent, et où ils habiteront jusqu'à ce qu'on
ait trouvé moyen d'arranger les affaires.
«Pas vrai, Louveau?»
Tout le monde a la larme à l'oeil, et, ma foi! tant pis pour les cheveux
gris du docteur, les deux bras de Victor sortent de la couverture.
Et Maugendre est embrassé comme il ne l'a jamais été, un vrai baiser
d'enfant tendre.
Puis, comme il n'est pas possible d'emmener Victor à la maison, on
arrange la vie.
Clara restera près du malade pour sucrer ses tisanes et faire la
causette.
La mère Louveau ira tenir la maison, François surveillera une bâtisse
que le charpentier a entreprise dans la Grande-Rue.
Quant à Maugendre, il part pour Clamecy.
Il va voir des connaissances qui ont une grande entreprise de trains de
bois.
Ces gens-là seront enchantés d'employer un fin marinier comme Louveau.
Non! non! pas de récriminations, pas de résistance. C'est une affaire
entendue, une chose toute simple.
Certes, ce n'est pas Victor qui récrimine.
On le lève maintenant et l'on roule son grand fauteuil contre la
fenêtre.
Il est tout seul avec Clara, dans l'infirmerie silencieuse.
Et Victor est ravi.
Il bénit sa maladie. Il bénit la vente de la _Belle-Nivernaise_. Il
bénit toutes les ventes et toutes les maladies du monde.
«Te souviens-tu, Clara, quand je tenais la barre, et que tu venais
t'asseoir auprès de moi, avec ton tricot?»
Clara se souvient si bien qu'elle baisse les yeux, qu'elle rougit, et
qu'ils restent tous les deux embarrassés.
Car maintenant il n'est plus le petit gars en béret rouge dont les
pieds ne touchaient pas le tillac quand il grimpait sur la barre à
califourchon.
Et, elle, quand elle arrive le matin, et qu'elle ôte son petit châle
pour le jeter sur le lit, elle a l'air d'une vraie jeune fille, tant ses
bras sont ronds dans ses manches, sa taille élancée.
«Viens de bonne heure, Clara, et reste le plus tard possible.»
Il fait si bon déjeuner et dîner en tête-à-tête tout près de la fenêtre,
à l'abri des rideaux blancs.
Ils se rappellent la petite enfance, les panades mangées au bord du lit,
avec la même cuillère.
Ah! les souvenirs d'enfance!
Ils voltigent dans l'infirmerie du collège comme des oiseaux en volière.
Sans doute ils font leur nid dans tous les coins des rideaux, car il y
en a de nouveaux chaque matin, frais éclos, qui prennent leur vol.
Et vraiment l'on dirait, à entendre ces conversations du passé, un
couple d'octogénaires, ne regardant plus qu'au loin derrière eux.
N'y a-t-il donc pas un avenir, qui pourrait bien être intéressant, lui
aussi?
Oui, il y a un avenir, et l'on y pense souvent, si l'on n'en parle
jamais.
D'ailleurs, il n'est pas indispensable de faire des phrases pour causer.
Certaine façon de se prendre la main et de rougir à tout propos en dit
plus long que la parole.
Victor et Clara causent dans cette langue-là toute la journée.
C'est probablement pour cela qu'ils sont souvent silencieux.
Et c'est pour cela aussi que les jours passent si vite, que le mois
s'écoule à petit bruit sans qu'on l'entende.
C'est pour cela que M. le docteur est obligé de hérisser ses cheveux
gris et de mettre son malade à la porte de l'infirmerie.
Justement, le père Maugendre revient de voyage à cette époque.
Il trouve tout le monde réuni à la maison. Et quand le pauvre Louveau,
tout inquiet, lui demande:
«Eh bien! veut-on de moi, là-bas?...»
Maugendre ne peut se tenir de rire.
«Si on veut de toi, mon vieux!...
«Ils avaient besoin d'un patron pour un nouveau navire, et ils m'ont
remercié du cadeau que je leur faisais.»
Qui ça «ils»?
Le père Louveau est si enchanté qu'il n'en demande pas davantage.
Et tout le monde se met en route pour Clamecy, sans en savoir plus long.
Quelle joie, en arrivant au bord du canal!
Là, à quai, pavoisé du haut en bas, un magnifique bateau, flambant neuf,
dresse son mât verni au milieu des verdures.
On lui donne le dernier coup d'astic, et l'étambot, où le nom de
l'embarcation est écrit, demeure couvert d'une toile grise.
Un cri sort de toutes les bouches: «Ah! le beau navire!»
Louveau n'en croit pas ses yeux.
Il a une émotion de tous les diables qui lui picote les paupières, lui
fend la bouche d'un pied, et secoue ses boucles d'oreilles comme des
paniers à salade.
«C'est trop beau!
«Je n'oserai jamais conduire un bateau comme ça. C'est pas fait pour
naviguer.
«On devrait mettre ça sous globe.»
Il faut que Maugendre le pousse de force sur la passerelle, d'où
l'Équipage leur fait des signes.
Comment!
L'Équipage lui-même est restauré?
Restauré, radoubé, calfaté à neuf.
Il a une gaffe et une jambe de bois toutes fraîches. C'est une
gracieuseté de l'entrepreneur, un homme entendu qui a bien fait les
choses.
Voyez plutôt:
Le tillac est en bois ciré entouré d'une balustrade. Il y a un banc pour
s'asseoir, une tente pour s'abriter.
La cale est de taille à porter cargaison double.
Et la cabine!... oh! la cabine!
«Trois chambres!
--Une cuisine!»
--Des glaces!
Louveau entraîne Maugendre sur le pont.
Il est ému, secoué d'attendrissement,--comme ses boucles d'oreilles.
Il bégaye:
«Mon vieux Maugendre...
--Qu'est-ce qu'il y a?
--Tu n'as oublié qu'une chose...
--Voyons?
--Tu ne m'as pas dit pour le compte de qui je naviguerais.
--Tu veux le savoir?
--Bédame!
--Eh bien! pour ton compte!
--Comment... mais alors... le bateau.
--Est à toi!».
Quel coup, mes enfants!
Quel abordage en pleine poitrine!
Heureusement que l'entrepreneur,--qui est un homme entendu,--a eu l'idée
de mettre un banc sur le pont.
Louveau tombe dessus comme assommé.
«Ce n'est pas possible... on ne peut pas accepter...»
Mais Maugendre a réponse à tout: «Allons donc?
«Tu oublies notre vieille dette, les dépenses que tu as faites pour
Victor!
«Sois tranquille, François, c'est encore moi qui te dois le plus.»
Et les deux compagnons s'embrassent comme des frères.
Cette fois, ça y est, on a pleuré.
Décidément Maugendre a tout disposé pour que la surprise soit complète,
car tandis qu'on s'embrasse sur le pont, voilà M. le curé qui débouche
du bois, bannière au vent, musique en tête.
Qu'est-ce encore?
La bénédiction du bateau, parbleu!
Tout Clamecy est venu en procession pour assister à la fête.
Et la bannière flotte au vent.
Et la musique joue.
Zim-boum-boum!
Et les figures sont joyeuses.
Et il y a sur tout cela un joli soleil qui fait flamber l'argent de la
croix et les cuivres des musiciens.
La jolie fête!
On vient de découvrir la toile qui masquait l'étambot; le nom du
bateau se détache en belles lettres d'or sur un fond d'azur: _La
Nouvelle-Nivernaise_.
Hurrah! pour la _Nouvelle-Nivernaise_! Qu'elle ait longue vie comme
l'ancienne et plus heureuse vieillesse!
M. le curé s'est approché du bateau.
Derrière lui, les chantres et les musiciens sont rangés sur une seule
ligne.
La bannière fait fond.
«_Benedicat Deus_...»
C'est Victor qui est le parrain et Clara qui est la marraine.
M. le curé les a fait avancer au bord du quai, tout près de lui. Ils se
tiennent par la main, ils sont tout timides, tout tremblants.
Ils bredouillent de travers les phrases que l'enfant de choeur leur
souffle, tandis que M. le curé secoue le goupillon sur eux:
«_Benedicat Deus_...»
Ne dirait-on pas un jeune couple à l'autel?
Cette pensée-là vient à tout le monde.
Peut-être bien qu'elle leur vient à eux aussi, car ils n'osent pas se
regarder et se troublent de plus en plus à mesure que la cérémonie
avance.
C'est fini. La foule se retire et la _Nouvelle-Nivernaise_ est bénie.
Mais on ne peut laisser partir les musiciens, comme cela, sans les
rafraîchir.
Et, tandis que Louveau verse une rasade aux musiciens, Maugendre
cligne de l'oeil à la mère Louveau, prend par la main le parrain et la
marraine, et se tournant vers M. le curé:
«Voilà le baptême fini, monsieur le curé; à quand le mariage?»
Victor et Clara deviennent rouges comme des coquelicots.
Mimile et la petite soeur battent des mains.
Et au milieu de l'enthousiasme général, le père Louveau, très allumé, se
penche sur l'épaule de sa fille.
Il rit jusqu'aux oreilles, le brave marinier, et, réjoui d'avance de sa
plaisanterie, il dit d'un ton goguenard:
«Dis donc, Clara, v'là le moment... si nous reportions Victor chez le
commissaire?»
LÉGENDES ET RÉCITS
JARJAILLE
CHEZ LE BON DIEU
LÉGENDE PROVENÇALE
_Imitée de Louis Roumieux_.
Jarjaille, un portefaix de Saint-Rémy, s'est laissé mourir un beau matin
et le voilà tombant dans l'éternité... Roule que rouleras! L'éternité
est vaste, noire comme la poix, profonde et démesurée à faire peur.
Jarjaille ne sait où aller: il erre dans la nuit, claquant des dents,
tirant des brassées à l'aveuglette. A la fin, à la longue, il aperçoit
une petite lumière là-haut, tout en haut. Il y va. C'était la porte du
bon Dieu.
Jarjaille frappe: Pan! pan!
«Qui est là? crie saint Pierre.
--C'est moi.
--Qui, toi?
--Jarjaille.
--Jarjaille de Saint-Rémy?
--Tout juste.
--Mais, galopin, lui dit saint Pierre, tu n'as pas honte de vouloir
entrer au Paradis, toi qui depuis vingt ans n'es pas une seule fois allé
à la messe! Toi qui mangeais gras le vendredi quand tu pouvais, et le
samedi quand tu en avais!... Toi qui, par moquerie, appelais le tonnerre
le tambour des escargots, parce que les escargots viennent pendant
l'orage...! Toi qui, aux saintes paroles de ton père: «Jarjaille, le bon
Dieu te punira», répondais le plus souvent: «Le bon Dieu? Qui l'a vu?
quand on est mort, on est bien mort.» Toi, enfin, qui le reniais
et blasphémais à faire frémir; se peut-il que tu te présentes ici,
abandonné de Dieu?»
Le pauvre Jarjaille répondit:
«Je ne dis pas le contraire. Je suis un pécheur, un misérable pécheur.
Mais qui se serait douté, qu'après la mort, il y aurait encore tant de
mystères? Enfin, je me suis trompé, et voilà le vin tiré; maintenant il
faut le boire. Mais au moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un
peu mon oncle, pour lui conter ce qui se passe à Saint-Rémy.
--Quel oncle?
--Mon oncle Matéri, qui était pénitent blanc.
--Ton oncle Matéri? Il est au purgatoire pour cent ans.
--Pour cent ans!... Et qu'est-ce qu'il avait fait?
--Tu te rappelles qu'il portait la croix aux processions... Un jour,
quelques joyeux copains se donnèrent le mot, et il y en eut un qui se
mit à dire: «Vois Matéri, qui porte la croix!» Un peu plus loin, un
autre recommence: «Vois Matéri, qui porte la croix!» Finalement, un
troisième le montre en disant: «Vois, vois Matéri ce qu'il porte!...»
Matéri, dépatienté, répliqua: «Ce que je porte?... si je te portais,
toi, je porterais bien sûr un fier viédaze...» Là-dessus, il eut un coup
de sang et mourut sur sa colère.
--Pauvre Matéri... Alors faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était
si... si dévote...
--Elle doit être au diable, je ne la connais pas.
--Oh! ben! si celle-là est au diable ça ne m'étonne pas. Figurez-vous
qu'avec ses grands airs dévotieux...
--Jarjaille, je n'ai pas le temps. Il faut que j'aille ouvrir la porte
à un pauvre balayeur des rues que son âne, d'un coup de pied, vient
d'envoyer en Paradis.
--O grand saint Pierre, d'abord que vous avez tant fait et que la vue
n'en coûte rien, laissez-moi le voir un peu votre paradis. On dit que
c'est si beau...
--Té! pardi!... Plus souvent que je vais laisser entrer un vilain
huguenot comme toi...
--Allons, grand saint! songez que mon père, qui est marinier du Rhône,
porte votre bannière aux processions...
--Eh bien! soit, dit le saint. Pour ton père, je te l'accorde... mais
tu sais, collègue, c'est bien convenu. Tu passeras seulement le bout du
nez, juste ce qu'il faut pour voir.
--Pas davantage.»
Donc le céleste porte-clefs entre-bâille la porte, et dit à Jarjaille:
«Tiens! regarde...» Mais tout d'un temps virant l'échine, voilà mon
Jarjaille qui entre à reculons dans le Paradis.
«Qu'est-ce que tu fais? lui dit saint Pierre.
--La grande lumière m'aveugle, répond l'homme de Saint-Rémy, il faut
que j'entre de dos. Mais, soyez tranquille, selon votre parole, quand
j'aurai mis le nez je n'irai pas plus loin.
--Allons! pensa le bienheureux, je me suis pris le pied dans ma musette.
Et mon gredin est dans le Paradis.
--Oh! dit Jarjaille, comme vous êtes bien ici! Comme c'est beau! Quelle
musique!»
Au bout d'un moment, le saint portier lui dit: «Quand tu auras assez
regardé... puis après tu sortiras, je suppose... C'est que je n'ai pas
le temps, moi, de rester là.
--Ne vous gênez pas, répondit Jarjaille, si vous avez quelque chose à
faire, allez-y. Moi, je sortirai... quand je sortirai. Rien ne presse.
--Ouais! mais ce n'est pas cela qui avait été convenu.
--Mon Dieu! saint homme, vous voilà bien ému! C'est différent, si vous
n'aviez pas de large ici... mais je rends grâces à Dieu! ce n'est pas la
place qui manque.
--Et moi je te dis de sortir, que si le bon Dieu passait...
--Oh! puis arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours entendu dire:
«Qui est bien, qu'il s'y tienne!» Je suis ici, j'y reste.»
Saint Pierre branlait la tête, frappait du pied... Il va trouver saint
Yves.
«Yves, lui dit-il, toi qui es avocat, il faut que tu me donnes un
conseil.
--Deux, si tu es as besoin, répond saint Yves.
--Tu sais qu'il m'en arrive une bonne? Je me trouve dans tel cas, comme
ça... comme ça... maintenant qu'est-ce qu'il faut que je fasse?
--Il te faut, dit saint Yves, prendre un bon avoué, et faire comparaître
par huissier ledit Jarjaille devant Dieu.»
Ils cherchent un avoué; mais des avoués en Paradis, jamais personne n'en
a vu. Ils cherchent un huissier; encore moins.
Saint Pierre ne savait plus de quel bois faire flèche.
Vient à passer saint Luc.
«Qu'est-ce que tu as, mon pauvre Pierre? Comme tu fais la lippe. Est-ce
que Notre-Seigneur t'aurait encore saboulé?
--Oh! dit-il, mon homme, tais-toi. Il m'arrive un cas de la malédiction.
Il y a un certain nommé Jarjaille qui est entré par surprise en Paradis,
et je ne sais plus comment le mettre dehors.
--Et d'où est-il celui-là?
--De Saint-Rémy.
--De Saint-Rémy! dit saint Luc. Eh! mon Dieu! que tu es bon! Pour le
faire sortir ce n'est rien du tout... Écoute: Je suis, comme tu sais,
l'ami des boeufs et le patron des bouviers; à ce titre, je cours la
Camargue, Arles, Nîmes, Beaucaire, Tarascon, et je connais tout ce brave
peuple, et je sais comme il faut le prendre. Ces gens-là, vois-tu,
sauteraient dans le feu pour voir une course de taureaux... Attends un
peu. Je me charge de l'expédier, ton Jarjaille.»
A ce moment passait par là un vol de petits anges tout joufflus.
«Petits! leur fait saint Luc, pst! pst!...»
Les angelots descendent.
«Allez-vous en doucement dehors du Paradis, et quand vous serez devant
la porte, vous passerez en courant et vous crierez comme à Saint-Rémy
aux courses de taureaux: Les boeufs! les boeufs!... Oh! té! Oh! té! Les
fers! les fers!...»
C'est ce que font les anges. Ils sortent du Paradis, et quand ils sont
devant la porte, ils se précipitent en criant: «Les boeufs!... Oh!
té!... Oh! té!...»
En entendant cela, Jarjaille, mon bon Dieu! se retourne stupéfait: «Tron
de l'èr!
«Ici, aussi, on fait courir les boeufs! Vite... vite...» Et il se lance
vers la porte comme un fou, et il sort du Paradis, le pauvre!
Saint Pierre vitement pousse la porte sur lui, met la barre, et passant
ensuite la tête au fenestron:
«Eh bien! Jarjaille, lui dit-il en riant, comment te trouves-tu,
maintenant?
--Oh! réplique Jarjaille, c'est égal! si ç'avait été les boeufs, je
n'aurais pas regretté ma part de Paradis.»
Et, ce disant, il pique une tête dans l'éternité.
LA FIGUE ET LE PARESSEUX
LÉGENDE ALGÉRIENNE
Dans l'indolente et voluptueuse petite ville de Blidah, quelques années
avant l'invasion des Français, vivait un brave Maure qui, du nom de
son père, s'appelait Sidi Lakdar et que les gens de sa ville avaient
surnommé le Paresseux.
Vous saurez que les Maures d'Algérie sont les hommes les plus indolents
de la terre, ceux de Blidah surtout; sans doute à cause des parfums
d'oranges et des limons doux dont la ville est noyée. Mais, en fait de
paresse et de nonchaloir, entre tous les Blidiens, pas un ne venait à
la ceinture de Sidi Lakdar. Le digne seigneur avait élevé son vice à la
hauteur d'une profession. D'autres sont brodeurs, cafetiers, marchands
d'épices. Sidi Lakdar, lui, était paresseux.
A la mort de son père, il avait hérité d'un jardinet sous les remparts
de la ville, avec de petits murs blancs qui tombaient en ruines, une
porte embroussaillée qui ne fermait pas, quelques figuiers, quelques
bananiers et deux ou trois sources vives luisant dans l'herbe. C'est là
qu'il passait sa vie, étendu de tout son long, silencieux, immobile, des
fourmis rouges plein sa barbe. Quand il avait faim, il allongeait le
bras et ramassait une figue ou une banane écrasée dans le gazon près de
lui; mais s'il eût fallu se lever et cueillir un fruit sur sa branche,
il serait plutôt mort de faim. Aussi, dans son jardin, les figues
pourrissaient sur place, et les arbres étaient criblés de petits
oiseaux.
Cette paresse effrénée avait rendu Lakdar très populaire dans son pays.
On le respectait à l'égal d'un saint. En passant devant son petit clos,
les dames de la ville qui venaient de manger des confitures au
cimetière, mettaient leurs mules au pas et se parlaient à voix basse
sous leurs masques blancs. Les hommes s'inclinaient pieusement, et,
tous les jours, à la sortie de l'école, il y avait sur les murailles
du jardin toute une volée de gamins en vestons de soi rayée et
bonnets rouges, qui venaient essayer de déranger cette belle paresse,
appelaient Lakdar par son nom, riaient, menaient du train, lui jetaient
des peaux d'orange.
Peine perdue! Le paresseux ne bougeait pas. De temps en temps on
l'entendait crier du fond de l'herbe: «Gare, gare tout à l'heure, si je
me lève!» mais il ne se levait jamais.
Or, il arriva qu'un de ces petits drôles, en venant comme cela faire des
niches au paresseux, fut en quelque sorte touché par la grâce, et, pris
d'un goût subit pour l'existence horizontale, déclara un matin à son
père qu'il entendait ne plus aller à l'école et qu'il voulait se faire
paresseux.
«Paresseux, toi?... fit le père, un brave tourneur de tuyaux de pipe,
diligent comme une abeille et assis devant son tour dès que le coq
chantait... Toi, paresseux?... En voilà une invention!»
--Oui, mon père, je veux me faire paresseux... comme Sidi Lakdar...
--Point du tout, mon garçon. Tu seras tourneur comme ton père, ou
greffier au tribunal du Cadi comme ton oncle Ali, mais jamais je ne
ferai de toi un paresseux... Allons, vite, à l'école; ou je te casse sur
les côtes ce beau morceau de merisier tout neuf... Arri, bourriquot!»
En face du merisier, l'enfant n'insista pas et feignit d'être convaincu;
mais, au lieu d'aller à l'école, il entra dans un bazar maure, se
blottit à la devanture d'un marchand, entre deux piles de tapis de
Smyrne, et resta là tout le jour, étendu sur le dos, regardant les
lanternes mauresques, les bourses de drap bleu, les corsages à plastrons
d'or qui luisaient au soleil, et respirant l'odeur pénétrante des
flacons d'essence de rose et des bons burnous de laine chaude. Ce fut
ainsi désormais qu'il passa tout le temps de l'école...
Au bout de quelques jours, le père eut vent de la chose: mais il eut
beau crier, tempêter, blasphémer le nom d'Allah et frotter les reins
du petit homme avec tous les merisiers de sa boutique, rien n'y fit.
L'enfant s'entêtait à dire: «Je veux être paresseux... je veux être
paresseux», et toujours on le trouvait étendu dans quelque coin.
De guerre lasse, et après avoir consulté le greffier Ali, le père prit
un parti.
«Écoute, dit-il à son fils, puisque tu veux être paresseux à toute
force, je vais te conduire chez Lakdar. Il te passera un examen, et, si
tu as réellement des dispositions pour son métier, je le prierai de te
garder chez lui, en apprentissage.
--Ceci me va», répondit l'enfant.
Et, pas plus tard que le lendemain, ils s'en allèrent tous les deux,
parfumés de verveine et la tête rasée de frais, trouver le paresseux
dans son petit jardin.
La porte était toujours ouverte. Nos gens entrèrent sans frapper, mais,
comme l'herbe montait très touffue et très haute, ils eurent quelque
peine à découvrir le maître du clos. Ils finirent pourtant par
apercevoir, couché sous les figuiers du fond, dans un tourbillon de
petits oiseaux et de plantes folles, un paquet de guenilles jaunes qui
les accueillit d'un grognement.
«Le Seigneur soit avec toi, Sidi Lakdar, dit le père en s'inclinant,
la main sur la poitrine. Voici mon fils qui veut absolument se faire
paresseux. Je te l'amène pour que tu l'examines, et que tu voies s'il
a la vocation. Dans ce cas, je te prie de le prendre chez toi comme
apprenti. Je paierai ce qu'il faudra.
Sidi Lakdar, sans répondre, leur fit signe de s'asseoir près de lui,
dans l'herbe. Le père s'assit, l'enfant se coucha, ce qui était déjà un
fort bon signe. Puis tous les trois se regardaient sans parler.