C'était le plein midi du jour; il faisait une chaleur, une lumière!...

Tout le petit clos avait l'air de dormir. On n'entendait que le

crépitement des genêts sauvages crevant leurs cosses au soleil, les

sources chantant sous l'herbe et les oiseaux alourdis qui voletaient

entre les feuilles avec un bruit d'éventail ouvert et refermé. De temps

en temps, une figue trop mûre se détachait et dégringolait de branche

en branche. Alors, Sidi Lakdar tendait la main, et, d'un air fatigué,

portait le fruit jusqu'à sa bouche. L'enfant, lui, ne prenait pas même

cette peine. Les plus belles figues tombaient à ses côtés sans qu'il

tournât seulement la tête. Le maître, du coin de l'oeil, observait cette

magnifique indolence; mais il continuait à ne souffler mot.

Une heure, deux heures se passèrent ainsi... Pensez que le pauvre

tourneur de tuyaux de pipe commençait à trouver la séance un peu longue.

Pourtant il n'osait rien dire, et demeurait là, immobile, les yeux

fixes, les jambes croisées, envahi lui-même par l'atmosphère de paresse

qui flottait dans la chaleur du clos avec une vague odeur de banane et

d'orange cuites.

Tout à coup, voilà une grosse figue qui tombe de l'arbre et vient

s'aplatir sur la joue de l'enfant. Belle figue, par Allah! rose, sucrée,

parfumée comme un rayon de miel. Pour la faire entrer dans sa bouche,

l'enfant n'avait qu'à la pousser du doigt; mais il trouvait cela encore

trop fatigant, et il restait ainsi, sans bouger, avec ce fruit qui lui

embaumait la joue. A la fin, la tentation devint trop forte; il cligna

de l'oeil vers son père et l'appela d'une voix dolente:

«Papa, dit-il, papa... mets-la-moi dans la bouche...»

A ces mots, Sidi Lakdar qui tenait une figue à la main la rejeta bien

loin, et s'adressant au père avec colère:

«Et voilà l'enfant que tu viens m'offrir pour apprenti! Mais c'est lui

qui est mon maître! C'est lui qui doit me donner des leçons!»

Puis, tombant à genoux, la tête contre terre, devant l'enfant toujours

couché:

«Je te salue, dit-il, ô père de la paresse!...»

PREMIER HABIT

SOUVENIR DE JEUNESSE

Comment l'avais-je eu, cet habit? Quel tailleur des temps primitifs,

quel inespéré Monsieur Dimanche s'était, sur la foi de fantastiques

promesses, décidé à me l'apporter, un matin, tout flambant neuf, et

artistement épinglé dans un carré de lustrine verte? Il me serait

bien difficile de le dire. De l'honnête tailleur, je ne me rappelle

rien--tant de tailleurs depuis ont traversé ma vie!--rien, si ce n'est,

dans un lumineux brouillard, un front pensif avec de grosses moustaches.

L'habit, par exemple, est là, devant mes yeux. Son image, après vingt

ans, reste encore dans ma mémoire comme sur l'impérissable airain. Quel

collet, jeunes gens, et quels revers! Quels pans, surtout, taillés en

bec de flûte! Il participait à la fois des grâces troubadouresques de

la Restauration et de la sévérité spartiate du premier Empire. Il me

sembla, quand je l'endossai, que, reculant d'un demi-siècle, j'endossais

la peau doctrinaire de l'illustre Benjamin Constant. Mon frère, homme

d'expérience, avait dit: «Il faut un habit quand on veut faire son

chemin dans le monde!» Et le cher garçon comptait beaucoup sur cette

défroque pour ma gloire et mon avenir.

Quoi qu'il en soit de mon habit, Augustine Brohan en eut l'étrenne!

Voici dans quelles circonstances dignes de passer à la postérité:

Mon premier livre venait d'éclore, virginal et frais dans sa couverture

rose. Quelques journaux avaient parlé de mes rimes. L'_Officiel_

lui-même avait imprimé mon nom. J'étais poète, non plus en chambre, mais

édité, lancé, s'étalant aux vitres. Je m'étonnais que la foule ne se

retournât pas lorsque mes dix-huit ans vaguaient par les rues. Je

sentais positivement sur mon front la pression douce d'une couronne en

papier faite d'articles découpés.

On me proposa, un jour, de me faire inviter aux soirées

d'Augustine.--Qui, ON?--ON, parbleu! Vous le voyez d'ici: l'éternel

quidam qui ressemble à tout le monde, l'homme aimable, providentiel,

qui, sans rien être par lui-même, sans être bien connu nulle part, va

partout, vous conduit partout, ami d'un jour, ami d'une heure, dont

personne ne sait le nom, un type essentiellement parisien.

Si j'acceptai, vous pouvez le croire! Être invité chez Augustine,

Augustine, l'illustre comédienne, Augustine, le rire aux dents blanches

de Molière, avec quelque chose du sourire plus modernement poétique de

Musset; car,--si elle jouait les soubrettes au Théâtre Français, Musset

avait écrit sa comédie de _Louison_ chez elle; Augustine Brohan enfin,

dont Paris célébrait l'esprit, citait les mots, et qui déjà portait au

chapeau non encore trempée dans l'encre, mais toute prête et taillée

d'un fin canif, la plume d'oiseau bleu couleur du temps dont elle devait

signer les _Lettres de Suzanne_.

«Chançard, me dit mon frère en m'enfournant dans le vaste habit,

maintenant, ta fortune est faite.»

Neuf heures sonnaient, je partis.

Augustine Brohan habitait alors rue Lord-Byron, tout en haut des

Champs-Élysées, un de ces coquets petits hôtels dont les pauvres diables

provinciaux à l'imagination poétique rêvent d'après les romanciers. Une

grille, un petit jardin, un perron de quatre marches sous une marquise,

des fleurs plein l'antichambre, et tout de suite le salon, un salon vert

très éclairé, que je revois si bien...

Comment je montai le perron, comment j'entrai, comment je me présentai,

je l'ignore. Un domestique annonça mon nom, mais ce nom, bredouillé

d'ailleurs, ne produisit aucun effet sur l'assemblée. Je me rappelle

seulement une voix de femme qui disait:

«--Tant mieux, un danseur!» Il paraît qu'on en manquait. Quelle entrée

pour un lyrique!

Terrifié, humilié, je me dissimulai dans la foule. Dire mon

effarement!... Au bout d'un instant, autre aventure: mon étrange habit,

mes longs cheveux, mon oeil boudeur et sombre provoquaient la curiosité

publique. J'entendais chuchoter autour de moi: «Qui est-ce?... regardez

donc...» et l'on riait. Enfin quelqu'un dit: «C'est le prince valaque!

--Le prince valaque?... ah! oui, très bien...» Il faut croire que, ce

soir-là, on attendait un prince valaque. J'étais classé, on me laissa

tranquille. Mais c'est égal, vous ne sauriez croire combien, pendant

toute la soirée, ma couronne usurpée me pesa. D'abord danseur, puis

prince valaque. Ces gens-là ne voyaient donc pas ma lyre?

Enfin, les quadrilles commencèrent. Je dansai, il le fallut! Je

dansai même assez mal, pour un prince valaque. Le quadrille fini, je

m'immobilisai, sottement bridé par ma myopie, trop peu hardi pour

arborer le lorgnon, trop poète pour porter lunettes, et craignant

toujours au moindre mouvement de me luxer le genou à l'angle d'un meuble

ou de planter mon nez dans l'entre-deux d'un corsage. Bientôt la faim,

la soif s'en mêlèrent; mais pour un empire, je n'aurais osé m'approcher

du buffet avec tout le monde. Je guettais le moment où il serait vide.

En attendant, je me mêlais aux groupes des politiqueurs, gardant un

air grave, et feignant de dédaigner les félicités du petit salon d'où

m'arrivait, avec un bruit de rires et de petites cuillers remuées dans

la porcelaine, une fine odeur de thé fumant, de vins d'Espagne et de

gâteaux. Enfin, quand on revient danser, je me décide. Me voilà entré,

je suis seul... Un éblouissement, ce buffet! c'était, sous la flamme des

bougies, avec ses verres, ses flacons, une pyramide en cristal, blanche,

éblouissante, fraîche à la vue, de la neige au soleil. Je prends un

verre, frêle comme une fleur; j'ai bien soin de ne pas serrer par

crainte d'en briser la tige. Que verser dedans? Allons! du courage,

puisque personne ne me voit. J'atteins un flacon en tâtonnant, sans

choisir. Ce doit être du kirsch, on dirait du diamant liquide. Va donc

pour un petit verre de kirsch; j'aime son parfum qui me fait rêver de

grands bois, son parfum amer et un peu sauvage. Et me voilà versant

goutte à goutte, en gourmet, la claire liqueur. Je hausse le verre,

j'allonge les lèvres. Horreur! De l'eau pure, quelle grimace! Soudain

retentit un double éclat de rire: un habit noir, une robe rose que je

n'ai pas aperçus, en train de flirter dans un coin, et que ma méprise

amuse. Je veux replacer le verre; mais je suis troublé, ma main tremble,

ma manche accroche je ne sais quoi. Un verre tombe, deux, trois verres!

Je me retourne, mes basques s'en mêlent, et la blanche pyramide roule

par terre avec les scintillations, le bruit d'ouragan, les éclats sans

nombre d'un iceberg qui s'écroulerait.

La maîtresse de maison accourut au vacarme. Heureusement elle est aussi

myope que le prince valaque, et celui-ci peut s'évader du buffet sans

être aperçu. C'est égal! ma soirée est gâtée. Ce massacre de petits

verres et de carafons me pèse comme un crime. Je ne songe plus qu'à m'en

aller. Mais la maman Dubois, éblouie par ma principauté, s'accroche à

moi, ne veut pas que je parte sans avoir fait danser sa fille, comment

donc! ses deux filles. Je m'excuse tant bien que mal, je m'échappe, je

vais sortir, lorsqu'un grand vieux au sourire fin, tête d'évêque et de

diplomate, m'arrête au passage. C'est le docteur Ricord, avec qui j'ai

échangé quelques mots tout à l'heure et qui me croit Valaque, comme les

autres.--«Mais, prince, puisque vous habitez l'hôtel du Sénat et que

nous sommes tout à fait voisins, attendez-moi. J'ai une place pour vous

dans ma voiture.» Je voudrais bien, mais, je suis venu sans pardessus.

Que dirait Ricord d'un prince valaque privé de fourrures et grelottant

dans son habit? Évadons-nous vite, rentrons à pied, par la neige, par le

brouillard, plutôt que de laisser voir notre misère. Toujours myope et

plus troublé que jamais, je gagne la porte et me glisse au dehors,

non sans m'empêtrer dans les tentures. «Monsieur ne prend pas son

pardessus?» me crie un valet de pied.

Me voilà, à deux heures du matin, loin de chez moi, lâché par les rues,

affamé, gelé, et la queue du diable dans ma poche. Tout à coup, la

faim m'inspira, une illumination me vint: «Si j'allais aux halles.» On

m'avait souvent parlé des halles et d'un certain G..., ouvert toute

la nuit, chez lequel on mangeait pour trois sous des soupes aux choux

succulentes. Parbleu, oui, j'irai aux halles. Je m'attablerai là comme

un vagabond, un rôdeur de nuit. Mes fiertés sont passées. Le vent glace,

j'ai l'estomac creux. «--Mon royaume pour un cheval», disait l'autre;

moi je dis tout en trottinant: «Ma principauté, ma principauté valaque

pour une bonne soupe dans un endroit chaud!»

C'était un vrai bouge par l'aspect, cet établissement de G... qui

s'enfonçait poisseux et misérablement éclairé sous les piliers des

vieilles halles. Bien souvent depuis, quand le noctambulisme était à

la mode, nous avons passé là des nuits entières, entre futurs grands

hommes, coudes sur la table, fumant et causant littérature. Mais la

première fois, je l'avoue, je faillis reculer malgré ma faim, devant ces

murs noirs, ces gens attablés, ronflant le dos au mur ou lapant leur

soupe comme des chiens, ces casquettes de don Juan du ruisseau, ces

énormes feutres blancs des forts de la halle, et la blouse saine et

rugueuse du maraîcher près des guenilles grasses du rôdeur de barrière.

J'entrai pourtant, et je dois dire que tout de suite mon habit noir

trouva de la compagnie. Ils ne sont pas rares à Paris, passé minuit, les

habits noirs sans pardessus l'hiver, et qui ont faim de trois sous de

soupe aux choux! Soupe aux choux exquise d'ailleurs; odorante comme un

jardin et fumante comme un cratère. J'en repris deux fois, quoique cette

habitude, inspirée par une salutaire défiance, d'attacher fourchettes et

cuillers à la table avec une chaînette, me gênât un peu. Je payai, et le

coeur raffermi par cette solide pâtée, je repris la route du quartier

latin.

Imaginez-vous ma rentrée, la rentrée du poète remontant au trot la rue

de Tournon, le col de son habit relevé, voyant danser devant ses yeux,

que la fatigue ensommeille, les ombres élégantes d'une soirée mondaine

mêlées aux silhouettes affamées de chez Chose, et cognant, pour en

détacher la neige, ses bottines contre la borne de l'hôtel du Sénat,

tandis qu'en face les lanternes blanches d'un coupé illuminent la face

d'un vieil hôtel, et que le cocher du docteur Ricord demande:

«--Porte, s'il vous plaît!» La vie de Paris est faite de ces contrastes.

«Soirée perdue! me dit mon frère le lendemain. Tu as passé pour prince

valaque, et tu n'as pas lancé ton volume. Mais rien n'est encore

désespéré. Tu te rattraperas à la visite de digestion.» La digestion

d'un verre d'eau, qu'elle ironie! Il fallut bien deux mois pour me

décider à cette visite. Un jour pourtant, je pris mon parti. En dehors

de ses mercredis officiels, Augustine Brohan donnait le dimanche des

matinées plus intimes. Je m'y rendis résolument.

«A Paris, une matinée qui se respecte ne saurait décemment commencer

avant trois et même quatre heures de l'après-midi. Moi, naïf, prenant au

sérieux ce mot de matinée, je me présentai à une heure précise, croyant

d'ailleurs être en retard.

«Comme tu viens de bonne heure, monsieur, me dit un garçonnet de cinq

ou six ans, blondin, en veston et en pantalon brodé, qui se promenait à

travers le jardin verdissant, sur un grand cheval mécanique. Ce jeune

homme m'impressionna. Je saluai les cheveux blonds, le cheval, le

velours, les broderies, et, trop timide pour rebrousser chemin, je

montai. Madame achevant de s'habiller, je dus attendre tout seul une

demi-heure. Enfin, madame arrive, cligne des yeux, reconnaît le prince

valaque et pour dire quelque chose, commence: «--Vous n'êtes donc pas

à la Marche, mon prince?» A la Marche, moi qui n'avais jamais vu ni

courses ni jockeys! A la fin, cela me fit honte, une bouffée subite me

monta du coeur au cerveau; et puis ce clair soleil, ces odeurs de jardin

au printemps entrant par la fenêtre ouverte, l'absence de solennité,

cette petite femme souriante et bonne, mille choses me donnaient

courage, et j'ouvris mon coeur, je dis tout, j'avouai tout en une fois:

comme quoi je n'étais ni Valaque, ni prince, mais simple poète, et

l'aventure de mon verre de kirsch, et mon lamentable retour, et mes

peurs de province, et ma myopie, et mes espérances, tout cela relevé par

l'accent de chez nous. Augustine Brohan riait comme une folle. Tout à

coup, on sonne:

«--Bon! mes cuirassiers», dit-elle.

«--Quels cuirassiers?»

«--Deux cuirassiers qu'on m'envoie du camp de Châlons et qui ont,

paraît-il, d'étonnantes dispositions pour jouer la comédie.»

Je voulais partir.

«--Non pas, restez; nous allons répéter le _Lait d'ânesse_, et c'est

vous qui serez le critique influent. Là, près de moi, sur ce divan!»

Deux grands diables entrent, timides, sanglés, cramoisis; l'un deux,

je crois bien, joue la comédie quelque part aujourd'hui. On dispose un

paravent, je m'installe et la représentation commence.

«--Ils ne vont pas trop mal, me disait Augustine Brohan à mi-voix, mais

quelles bottes!... Monsieur le critique, flairez-vous les bottes!» Cette

intimité avec la plus spirituelle comédienne de Paris me ravissait au

septième ciel. Je me renversais sur le divan, hochant la tête, souriant

d'un air entendu... Mon habit en craquait de joie.

Le moindre de ces détails me paraît énorme aujourd'hui. Voyez pourtant

ce que c'est que l'optique: j'avais raconté à Sarcey l'histoire comique

de mes débuts dans le monde. Sarcey, un jour, la répéta à Augustine

Brohan. Eh bien! cette ingrate Augustine--que depuis vingt ans je n'ai

d'ailleurs pas revue--jura sincèrement ne connaître de moi que mes

livres. Elle avait tout oublié! mais là, tout, de ce qui a tenu tant de

place dans ma vie, les verres cassés, le prince valaque, la répétition

du _Lait d'ânesse_, et les bottes des cuirassiers!

LES TROIS MESSES BASSES

CONTE DE NOEL

I

«Deux dindes truffées, Garrigou?...

--Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques, bourrées de truffes. J'en

sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On

aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle

était tendue...

--Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon

surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore

aperçu à la cuisine?...

--Oh! toutes sortes de bonnes choses. Depuis midi nous n'avons fait que

plumer des faisans, des huppes, des gélinottes, des coqs de bruyère. La

plume en volait partout. Puis de l'étang on a apporté des anguilles, des

carpes dorées, des truites, des...

--Grosses comment les truites, Garrigou?

--Grosses comme ça, mon révérend... Enormes!...

--Oh! Dieu! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les

burettes?

--Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! il

ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de la messe

de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château. Toutes

les carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs!...

Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les

candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. Monsieur le

marquis a invité tous les seigneurs du voisinage.

«Vous serez au moins quarante à table sans compter le bailli ni le

tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en être, mon révérend!...

Rien que d'avoir flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit

partout. Meuh!...

--Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise,

surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et

sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche, et

il ne faut pas nous mettre en retard...»

Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil

six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des

Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelague, et

son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit

clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la

face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire

le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable

péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum!

hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle

seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la

petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par toutes ces

descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s'habillant:

«Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme

ça!...»

Dehors, le vent de la nuit soufflait éparpillant la musique des cloches,

et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l'ombre aux flancs

du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours de

Trinquelague. C'étaient des familles de métayers qui venaient entendre

la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par

groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les

femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se

serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout ce brave

peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir de la messe

il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans

les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse du

seigneur, précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au

clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et

à la lueur de falots enveloppés de brumes, les métayers reconnaissaient

leur bailli et le saluaient au passage:

«Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton!

--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!»

La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et

un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait

fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la

côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de

tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu

noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient,

venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le

fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de

papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se

rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses,

de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de

la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le

fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remués

dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, qui

sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces

compliquées, faisait dire aux métayers, comme au bailli, comme à tout le

monde:

«Quel bon réveillon nous allons faire après la messe!»

II

Drelindin din!... Drelindin din!...

C'est la messe de minuit qui commence.

Dans la chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux arceaux

entre-croisés, aux boiseries de chêne, montant jusqu'à hauteur des murs,

les tapisseries ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de

monde! Et que de toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles

sculptées qui entourent le choeur, le sire de Trinquelague en habit de

taffetas saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En

face, sur des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille

marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu, et la jeune

dame de Trinquelague, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufré à la

dernière mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir,

avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli

Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi

les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras

majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes

ses clefs pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur

les bancs, c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs

familles; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entrouvrent et

referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux

sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon

dans l'église tout en fête et tiède de tant de cierges allumés.

Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des

distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de

Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel

avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps:

«Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt

nous serons à table.» Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette

sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au

réveillon. Il se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle

un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et

dans cette buée deux dindes magnifiques bourrées, tendues, marbrées de

truffes...

Ou bien encore il voit passer des files de petits pages portant des

plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la

grande salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense table

toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les

faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis,

les pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces

merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!)

étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme s'ils sortaient

de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de

monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble à dom

Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur

les broderies de la nappe d'appel, et deux ou trois fois, au lieu de

_Dominus vobiscum!_ il se surprend à dire le _Benedicite_. A part

ces légères méprises, le digne homme débite son office très

consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion;

et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première messe; car vous

savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes

consécutives.

La Belle-Nivernaise: Histoire d'un vieux bateau et de son équipage · 第 4 / 5 段