les coeurs étaient dilatés, comme à la suite des angoisses.
On respirait largement.
On clignait de l'oeil au travers de la table pour se dire:
«Hein! tout de même, si nous l'avions reporté chez le commissaire?»
Et le père Louveau riait jusqu'aux oreilles, promenant un regard mouillé
sur sa couvée.
On aurait dit qu'il leur était arrivé une bonne fortune, que la
_Belle-Nivernaise_ n'avait plus un trou dans les côtes, qu'ils avaient
gagné le gros lot à la loterie.
Le marinier assommait Victor de coups de poings.
Une façon de lui témoigner sa tendresse.
«Mâtin de Victor!
«Quel coup de barre!
«As-tu vu ça, l'Équipage?
«Je n'aurais pas mieux fait, hé! hé! moi, le patron.»
Le bonhomme en eut pour quinze jours à pousser des exclamation, à courir
les quais pour raconter le coup de barre.
«Vous comprenez:
«Le bateau drossait.
«Alors lui:
«Vlan!»
Et il faisait un geste pour indiquer la manoeuvre.
Pendant ce temps la Seine baissait et le moment approchait de repartir.
Un matin, comme Victor et Louveau pompaient sur le tillac, le facteur
apporta une lettre.
Il y avait un cachet bleu derrière.
Le marinier ouvrit la lettre d'une main un peu tremblante, et, comme il
n'était pas beaucoup plus fort sur la lecture que sur le calcul, il dit
à Victor:
«Épelle-moi ça, toi.»
Et Victor lut:
BUREAU DU COMMISSAIRE DE POLICE
XIIe ARRONDISSEMENT
«Monsieur Louveau (François), patron-marinier est invité à passer dans
le plus bref délai au cabinet du commissaire de police.»
«C'est tout?
--C'est tout.»
Louveau s'absenta toute la journée.
Quand il rentra, le soir, toute sa gaieté avait disparu...
Il était sombre, hargneux, taciturne.
La mère Louveau n'y comprenait rien, et, comme les petits étaient montés
sur le pont pour jouer, elle lui demanda:
«Qu'est-ce qui se passe?
--J'ai des ennuis.
--A cause de ta livraison?
--Non, à propos de Victor.»
Et il conta sa visite au commissaire.
«Tu sais, cette femme qui l'a abandonné? Ce n'était pas sa mère.
--Ah! bah!
--Elle l'avait volé.
--Comment le sait-on?
--C'est elle-même qui l'a avoué au commissaire avant de mourir.
--Mais alors on t'a dit le nom de ses parents?»
Louveau tressaillit.
«Pourquoi veux-tu qu'on me l'ait dit!
--Dame! puisqu'on t'a fait demander.»
François se fâcha.
«Si je le savais, je te le dirais peut-être?»
Il était tout rouge de colère, et il sortit en claquant la porte.
La mère Louveau resta interdite.
«Qu'est-ce qu'il a donc?»
Oui, qu'est-ce qu'il avait donc, François?
A partir de ce jour, ses façons, ses paroles, son caractère, tout fut
changé en lui.
Il ne mangeait plus, il dormait mal, il parlait la nuit.
Il répondait à sa femme!
Il querellait l'Équipage, rudoyait tout le monde, et Victor plus que les
autres.
Quand la mère Louveau, étonnée, lui demandait ce qu'il avait, il
répondait brutalement:
«Je n'ai rien.
«Est-ce que j'ai l'air d'avoir quelque chose?
«Vous êtes tous conjurés contre moi.»
La pauvre femme y perdait sa peine:
«Il devient fou, ma parole!»
Elle le crut tout à fait toqué, lorsque, un beau soir, il leur fit une
scène épouvantable à propos de Maugendre.
On était au bout du voyage et l'on allait arriver à Clamecy.
Victor et Clara causaient de l'école, et le garçon ayant dit qu'il
aurait du plaisir à revoir Maugendre, le père Louveau s'emporta:
«Laisse-moi tranquille avec ton Maugendre.
«Je ne veux plus avoir affaire à lui.»
La mère intervint:
«Qu'est-ce qu'il t'a fait?
--Il m'a fait... Il m'a fait... Ça ne te regarde pas. Je suis le maître,
peut-être!»
Hélas! il était si bien le maître maintenant, que, au lieu de relâcher
à Corbigny, comme à l'habitude, il remonta deux lieues plus haut, en
pleine forêt.
Il déclara que Maugendre ne songeait qu'à le rouler dans tous ses
marchés, et qu'il ferait de meilleures affaires avec un autre vendeur.
On était trop loin du village pour songer à aller en classe.
Victor et Clara couraient les bois toute la journée pour faire du fagot.
Quand ils étaient las de porter leur charge, ils la déposaient au dos
d'un fossé et s'asseyaient par terre au milieu des fleurs.
Victor tirait un livre de sa poche et faisait lire Clara.
Ils aimaient à voir le soleil, filtrant au travers des branches, jeter
des lumières tremblantes sur leur page et sur leurs cheveux. Autour
d'eux, le bourdonnement des milliers de petites bêtes; au loin, le calme
des bois.
Quand on s'était attardé, il fallait revenir bien vite tout du long de
la grande avenue, barrée par l'ombre des troncs.
Au bout on apercevait dans une éclaircie le mât de la _Belle-Nivernaise_
et la lueur d'un feu dans le brouillard léger qui montait de la rivière.
C'était la mère Louveau qui cuisinait en plein vent au bord de l'eau,
sur un feu de bourrée.
Près d'elle, Mimile ébouriffé comme un plumeau, sa chemise crevant les
culottes, surveillait amoureusement la marmite.
La petite soeur se roulait par terre.
L'Équipage et Louveau fumaient leurs pipes.
Un soir, à l'heure de la soupe, ils virent quelqu'un sortir du bois et
venir à eux.
«Tiens, Maugendre!»
C'était le charpentier.
Bien vieilli, bien blanchi.
Il avait un bâton à la main, et semblait oppressé en parlant.
Il vint à Louveau et lui tendit la main.
«Eh bien! Tu m'as donc quitté, François?»
Le marinier bredouilla une réponse embarrassée.
«Oh! je ne t'en veux pas.»
Il avait l'air si las que la mère Louveau en fut touchée.
Sans prendre garde à la mauvaise humeur de son mari, elle lui offrit un
banc pour s'asseoir.
«Vous n'êtes pas malade au moins, monsieur Maugendre?
--J'ai pris un mauvais froid.» Il parlait lentement, presque bas.
La peine l'avait adouci.
Il conta qu'il allait quitter le pays pour aller vivre au fond de la
Nièvre.
«C'est fini; je ne ferai plus le commerce.
«Je suis riche maintenant; j'ai de l'argent, beaucoup d'argent.
«Mais à quoi bon?
«Je ne peux pas racheter le bonheur que j'ai perdu.»
François écoutait, les sourcils froncés.
Maugendre continua:
«Plus je vieillis, plus je souffre d'être seul.
«Autrefois, j'oubliais encore en travaillant; mais à présent, je n'ai
plus le coeur à la besogne.
«Je n'ai plus de goût à rien.
«Aussi, je vais me dépatrier, ça me distraira peut-être.»
Et, comme malgré lui, ses yeux se tournaient vers les enfants.
A ce moment Victor et Clara débouchèrent de l'avenue avec leur charge de
ramée.
En apercevant Maugendre, ils jetèrent leurs fagots et coururent à lui.
Il les accueillit amicalement comme toujours, et dit à Louveau, qui
restait sombre:
«Tu es heureux, toi, tu as quatre enfants. Moi, je n'en ai plus.»
Et il soupira:
«Je n'ai rien à dire, c'est de ma faute.» Il s'était levé.
Tout le monde l'imita.
«Adieu, Victor. Travaille bien et aime tes parents, tu le dois.»
Il lui avait posé la main sur l'épaule, il le regardait longuement:
«Dire que si j'avais un enfant, il serait comme lui.»
En face, Louveau, la bouche colère, avait un air de dire:
«Mais va-t-on donc!»
Pourtant au moment où le charpentier s'en allait, François eut un élan
de pitié et l'appela:
«Maugendre, tu ne manges pas la soupe avec nous?»
C'était dit comme malgré soi, d'un ton brusque qui décourageait
d'accepter.
Le vieux secoua la tête.
«Merci, je n'ai pas faim.
«Le bonheur des autres, vois-tu, ça fait mal quand on est bien triste.»
Et il s'éloigna, courbé sur sa canne.
Louveau ne prononça pas une parole de la soirée.
Il passa la nuit à marcher sur le pont et, le matin, sortit sans rien
dire à personne.
Il se rendit au presbytère.
La maison du curé était voisine de l'église.
C'était une grande bâtisse carrée avec une cour par devant et un potager
derrière.
Des poules picoraient sur le seuil.
Une vache à l'attache beuglait dans l'herbage.
Louveau se sentait le coeur allégé par sa résolution.
En ouvrant la barrière, il se dit avec un soupir de satisfaction qu'il
serait débarrassé de son souci quand il sortirait.
Il trouva M. le curé assis au frais dans sa salle à manger.
Le prêtre avait fini son repas et sommeillait légèrement, la tête
inclinée sur son bréviaire.
Réveillé par l'entrée de Louveau, il marqua la page, et ayant fermé
le livre, fit asseoir le marinier qui tournait sa casquette entre ses
doigts.
«Voyons, François, que me voulez-vous?»
Il voulait un conseil, et il demanda la permission de conter tout du
long son histoire.
«Parce que, vous savez, monsieur le curé, je ne suis pas bien fort. Je
ne suis pas un aigle, hé! hé! comme dit ma femme.»
Et mis à l'aise par ce préambule, il narra son affaire, très essoufflé,
très rouge, en considérant obstinément la visière de sa casquette.
«Vous vous souvenez, monsieur le curé, que Maugendre vous a dit qu'il
était veuf?
«Il y a quinze ans de ça; sa femme était venue à Paris pour faire une
nourriture.
«Elle avait montré son enfant au médecin comme c'était l'usage, elle lui
avait donné à téter une dernière goutte, et puis elle l'avait confié à
une meneuse.»
Le prêtre l'interrompit:
«Qu'est-ce que c'est qu'une meneuse, François?
--C'est une femme, monsieur le curé, que l'on charge de reconduire au
pays les enfants des nourrices.
«Elle les emporte à la hotte, dans un panier, comme de pauvres petits
chats.
--Drôle de métier!
--Il y a des honnêtes gens pour le faire, monsieur le curé.
«Mais la mère Maugendre était tombée sur une femme qu'on ne connaissait
pas, une sorcière qui volait les enfants et les louait à d'autres
fainéantes, pour les trimbaler dans la rue et faire pitié au monde.
--Qu'est-ce que vous me contez là, François?
--La vérité toute pure, monsieur le curé.
«Cette coquine de femme-là a enlevé un tas d'enfants, et le mioche de
Maugendre avec les autres.
«Elle l'a gardé jusqu'à quatre ans.
«Elle voulait lui apprendre à mendier, mais c'était le fils d'un brave
homme, il refusait de tendre la main.
«Alors, elle l'a abandonné dans la rue, et puis, deviens ce que tu peux!
«Mais voilà que, il y a six mois, à l'hôpital, au moment de mourir, un
remords l'a prise.
«Je sais ce que c'est, monsieur le curé, ça fait diablement souffrir.»
Et il leva les yeux au plafond, comme pour jurer qu'il ne mentait pas,
le pauvre homme.
«Alors, elle a demandé le commissaire.
«Elle lui a dit le nom de l'enfant.
«Le commissaire me l'a répété.
«C'est Victor.»
M. le curé laissa tomber son bréviaire.
«Victor est le fils de Maugendre?
--C'est sûr.»
L'ecclésiastique n'en revenait pas.
Il balbutia une phrase où l'on distinguait les mots de... pauvre
enfant... doigt de Dieu...
Il se leva, marcha dans la chambre, s'approcha de la fenêtre, se versa
un verre d'eau, et finit par s'arrêter en face de Louveau les mains
enfoncées dans sa ceinture.
Il cherchait une sentence qui s'appliquât à l'événement, et, comme il
n'en trouvait pas, il dit simplement:
«Eh bien! mais il faut le rendre à son père.»
Louveau tressaillit.
«Voilà justement mon ennui, monsieur le curé.
«Depuis six mois que je sais ça, je n'ai eu le courage de rien dire à
personne, pas même à ma femme.
«Nous nous sommes donné tant de mal pour élever cet enfant-là; nous
avons eu tant de misère ensemble, que, aujourd'hui, je ne sais plus
comment je ferais pour m'en séparer.»
Tout ça, c'était vrai, et si Maugendre semblait à plaindre, on pouvait
bien avoir aussi pitié du pauvre François.
Pris entre ces attendrissements contradictoires, M. le curé suait à
grosses gouttes, appelait mentalement les lumières d'en haut.
Et, oubliant que Louveau était venu lui demander un avis, il articula
d'une voix étouffée:
«Voyons, François, mettez-vous à ma place, que conseilleriez-vous?»
Le marinier baissa la tête.
«Je vois bien qu'il faudra rendre Victor, monsieur le curé.
«J'ai senti ça l'autre jour quand Maugendre est venu nous surprendre,
il m'a fendu le coeur à le voir si vieux, si triste et si cassé.
«J'étais honteux comme si j'avais eu de l'argent à lui, de l'argent
volé, dans ma poche.
«Je ne pouvais plus porter mon secret tout seul, je suis venu vous le
dire.
--Et vous avez bien fait, Louveau, dit M. le cure, enchanté de voir le
marinier lui fournir une solution.
«Il n'est jamais trop tard pour réparer une faute.
«Je vais vous accompagner chez Maugendre.
«Vous lui avouerez tout.
--Demain, monsieur le curé!
--Non, François, tout de suite.»
Et, voyant la douleur du bonhomme, le tortillement convulsif de sa
casquette, il implora d'une voix faible:
«Je vous en prie, Louveau, pendant que nous sommes décidés tous les
deux!
CHAPITRE V
LES AMBITIONS DE MAUGENDRE.
Un fils!
Maugendre a un fils!
Il le couve des yeux, assis en face de lui, sur la banquette du wagon,
qui les emporte en bourdonnant sur Nevers.
C'est un véritable enlèvement.
Le vieux a emporté son fils presque sans dire merci, comme un manant qui
a gagné le gros lot, et se sauve avec.
Il n'a pas voulu laisser son enfant ouvert à toutes les affections
anciennes.
Il a l'avarice de la tendresse, comme il a eu celle de l'or.
Pas d'emprunt! pas de partage!
Mais son trésor à lui tout seul, sans yeux autour pour le guigner.
Les oreilles de Maugendre bourdonnent comme l'express.
Sa tête est chauffée comme la locomotive.
Et son rêve roule plus vite que toutes les locomotives et que tous les
express, franchissant d'un élan les jours, les mois, les années.
Ce qu'il rêve c'est un Victor de vingt ans, boutonné d'argent, habillé
de vert sombre.
Un élève de l'école forestière!
On dirait même que l'élève Maugendre a l'épée au côté et le bicorne sur
l'oreille,--comme un polytechnicien;--car toutes les écoles et tous les
uniformes sont un peu mêlés dans le rêve de Maugendre.
Et qu'importe!
Les galons et les dorures ne coûtent pas au charpentier.
On a de la «denrée» pour payer tout ça... Et Victor sera un «monsieur»
chamarré des pieds à la tête.
Les hommes lui parleront chapeau bas.
Les belles dames en seront folles.
Et, dans un coin, il y aura un vieux aux mains calleuses qui dira en se
rengorgeant:
«Voilà mon fils!
«Allons, mon fils!»
Il songe aussi, «mon fils», son petit béret sur les yeux,--en attendant
le tricorne doré.
Il ne voudrait pas que son père le vit pleurer.
Ça été si brusque la séparation!
Clara lui a donné un baiser qui lui brûle encore la joue.
Le père Louveau s'est détourné.
La mère Louveau était toute pâle.
Et Mimile lui a apporté son écuelle de soupe, pour le consoler.
Tous! jusqu'à Mimile!
Oh! comment vivront-ils sans lui?
Comment vivra-t-il sans eux?
Et le futur élève de l'école forestière est si troublé qu'il répond:
«Oui, monsieur Maugendre.»
Toutes les fois que son père lui parle.
Et il n'est pas au bout de ses tribulations, le petit marinier de la
_Belle-Nivernaise_.
Cela ne coûte pas seulement de l'argent de devenir un «monsieur», mais
bien des sacrifices et des tristesses.
Victor en a le sentiment, tandis que le train rapide passe en sifflant,
sur les ponts, au-dessus du faubourg de Nevers.
Il lui semble qu'il les a déjà vues quelque part, dans un passé éloigné
et douloureux, ces rues étroites, ces fenêtres étranglées comme des
soupiraux de prisons, d'où pendent des loques effilochées.
Maintenant ils ont le pavé sous les pieds. Autour d'eux circule et
bourdonne la cohue des débarcadères, presse de curieux, bousculade de
gens chargés de colis, roulement des fiacres et des lourds omnibus du
chemin de fer, que des voyageurs, chargés de couvertures serrées dans
des courroies, prennent bruyamment d'assaut.
Victor et son père sortent en voiture des grilles de la gare.
Le charpentier ne lâche pas son idée.
Il lui faut une transformation subite.
Et il conduit «son fils» tout droit chez le tailleur du collège.
La boutique est neuve, les comptoirs luisants, des messieurs bien mis,
qui ressemblent à ceux que l'on voit dans les gravures coloriées,
appendues aux murailles, ouvrent la porte aux clients avec un petit
sourire protecteur.
Ils mettent sous les yeux du père Maugendre une prime des _Modes
illustrées_, où un collégien fume en compagnie d'une amazone, d'un
gentleman en complet de chasse, et d'une mariée vêtue de satin blanc.
Justement, le tailleur a sous la main la _tunique type_ rembourrée
devant et derrière, à basques carrées, à boutons d'or.
Il l'étale sous les yeux du charpentier, qui s'écrie rayonnant
d'orgueil.
«Tu auras l'air d'un militaire là-dedans!»
Un monsieur en bras de chemise, qui porte un mètre autour du cou,
s'approche de l'élève Maugendre.
Il lui mesure le tour des cuisses, la taille et la colonne vertébrale.
Cette opération rappelle au petit marinier des souvenirs qui lui noient
les yeux de larmes! Les tics du pauvre père Louveau, les colères de la
femme de tête, tout ce qu'il a laissé derrière lui.
C'est bien fini, maintenant.
Le jeune homme correct que Victor aperçoit en pantalon d'uniforme, dans
la grande glace d'essayage, n'a plus rien de commun avec le «petit
derrière» de la _Belle-Nivernaise_.
Le tailleur pousse dédaigneusement du bout du pied, sous l'établi, la
vareuse humiliée, comme un paquet de loques.
Victor sent que c'est tout son passé qu'on lui a fait quitter là.
Qu'est-ce à dire, quitter!
Voici qu'on lui défend même de se souvenir!
«Il faut rompre avec les vices de votre éducation première», dit
sévèrement M. le principal, qui ne dissimule pas sa méfiance.
Et, pour faciliter cette régénération, on décide que l'élève Maugendre
ne sortira du collège que tous les premiers dimanches des mois.
Oh! comme il pleure, le premier soir, au fond du dortoir triste et
froid, tandis que les autres écoliers ronflent dans leurs lits de fer,
et que le pion dévore un roman, en cachette, à la lueur d'une veilleuse!
Comme il souffre pendant l'heure maudite de récréations, tandis que les
camarades le bousculent et le houspillent!
Comme il est triste en étude, le nez dans son pupitre, tremblant aux
colères du pion qui tape à tour de bras sur la chaire en répétant
toujours la même phrase:
«Un peu de silence, messieurs.»
Cette voix criarde remue toute la lie des mauvais souvenirs, empoisonne
sa vie.
Elle lui rappelle les jours noirs de la première enfance, le taudis
du faubourg du Temple, les coups, les querelles, tout ce qu'il avait
oublié.
Et il se raccroche désespérément aux images de Clara, de la
_Belle-Nivernaise_, comme à une éclaircie de soleil, dans le sombre de
sa vie.
Et c'est sans doute pour cela que le pion trouve avec stupéfaction des
dessins de bateaux à toutes les pages des livres de l'élève Maugendre.
Toujours la même chaloupe reproduite à tous les feuillets avec une
obstination d'obsédé.
Tantôt, elle gravit lentement, resserrée comme dans un canal, l'échelle
étroite des marges.
Tantôt, elle vient s'échouer en plein théorème, éclaboussant les figures
intercalées et les corollaires en petit texte.
Tantôt, elle navigue à pleines voiles sur les océans des planisphères.
C'est là qu'elle se carre à l'aise, qu'elle déploie ses voiles, qu'elle
fait flotter son drapeau.
M. le principal, lassé des rapports circonstanciés qu'on lui adresse à
ce sujet, finit par en parler à M. Maugendre le père.
Le charpentier n'en revient pas.
«Un garçon si doux!
--Il est têtu comme un âne.
--Si intelligent!
--On ne peut rien lui apprendre.»
Et personne ne peut comprendre que l'élève Maugendre a appris à lire en
plein bois, par-dessus l'épaule de Clara, et que ce n'est pas la même
chose que d'étudier la géométrie, sous la férule d'un pion hirsute.
Voilà pourquoi l'élève Maugendre dégringole de l'étude des «moyens» dans
l'étude des «petits».
C'est qu'il y a une singulière différence entre les leçons du Magister
de Corbigny et celles de MM. les professeurs du collège de Nevers.
Toute la distance qui sépare un enseignement en bonnet de peau de lapin
d'un enseignement en toque d'hermine.
Le père Maugendre se désespère.
Il lui semble que le forestier en bicorne s'éloigne à grandes enjambées.
Il gronde, il supplie, il promet.
«Veux-tu des leçons?
«Veux-tu des maîtres?
«Je te donnerai les meilleurs.
«Les plus chers!»
En attendant, l'élève Maugendre devient un cancre, et les «bulletins
trimestriels» constatent impitoyablement sa «turpitude».
Lui-même, il a le sentiment de sa sottise.
Il s'enfonce tous les jours davantage dans l'ombre et dans la tristesse.
Si Clara et les autres pouvaient voir ce qu'on a fait de leur Victor!
Comme ils viendraient ouvrir toutes grandes les portes de sa prison!
Comme ils lui offriraient de bon coeur de partager avec lui leur dernier
morceau de pain, leur dernier bout de planche!
Car ils sont malheureux eux aussi, les autres.
Les affaires vont de mal en pis.
Le bateau est de plus en plus vieux.
Victor sait cela par les lettres de Clara, qui lui arrivent de temps en
temps marquées d'un «vu» au crayon rouge, énorme, furieux, griffonné par
M. le principal, qui déteste ces «correspondances interlopes».
«Ah! Quand tu étais là! disent les épîtres de Clara, toujours aussi
tendres, mais de plus en plus affligées... Ah! si tu étais avec nous!»
Ne dirait-on pas, vraiment, que tout allait bien dans ce temps-là, et
que tout serait sauvé si Victor revenait?
Eh bien! Victor sauvera tout.
Il achètera un bateau neuf.
Il consolera Clara.
Il relèvera le commerce.
Il montrera qu'on n'a pas aimé un ingrat et recueilli un inutile.
Mais, pour cela, il faut devenir un homme.
Il faut gagner de l'argent.
Il faut être savant.
Et Victor rouvre les livres à la bonne page.
A présent, les flèches peuvent voler, le pion peut frapper à tour de
bras sur la chaire en lançant sa phrase de perroquet:
«Messieurs, un peu de silence!»
Victor ne lève plus le nez.
Il ne dessine plus de bateaux.
Il méprise les boulettes qui s'aplatissent sur sa figure.
Il bûche... il bûche...
«Une lettre pour l'élève Maugendre.»
C'est une bénédiction que ce souvenir de Clara qui vient le surprendre
en pleine étude, pour l'encourager et lui apporter un parfum de liberté
et de tendresse.
Victor se cache la tête dans son pupitre pour baiser l'adresse
zigzagante, péniblement tracée, tremblée, comme si un perpétuel tangage
de bateau balançait la table sur laquelle Clara écrit. Hélas! ce n'est
pas le tangage, c'est l'émotion qui a fait trembler la main de Clara.
«C'est fini, mon cher Victor, la _Belle-Nivernaise_ ne naviguera plus.
«Elle est bien morte, et, en mourant, elle nous ruine.
«On a suspendu un écriteau noir à l'arrière:
BOIS A VENDRE
Provenant de démolitions.
«Des gens sont venus, qui ont tout estimé, tout numéroté, depuis la
gaffe de l'Équipage jusqu'au berceau où dormait la petite soeur. Il
paraît que l'on va tout vendre, et nous n'avons plus rien.
«Qu'allons-nous devenir?
«Maman est capable d'en mourir de chagrin, et papa est si changé...»
Victor n'acheva pas la lettre.
Les mots dansaient devant ses yeux; il avait comme un coup de feu sur la
face, un bourdonnement dans les oreilles.
Ah! il était bien loin de l'étude, maintenant.
Épuisé par le travail, le chagrin et la fièvre, il délirait.
Il croyait s'en aller à la dérive, en pleine Seine sur le beau fleuve
frais.
Il voulait tremper son front dans la rivière.
Puis, il entendit vaguement un son de cloche.
Sans doute, un remorqueur qui passait dans le brouillard;--puis, ce fut
comme un bruit de grandes eaux, et il cria:
«La crue! La crue!»
Un frisson le prit, rien qu'à penser à l'ombre accumulée sous l'arche du
pont; et, au milieu de toutes ces visions, la figure du pion lui apparut
tout près de lui, sous l'abat-jour, hirsute et effarée:
«Vous êtes malade, Maugendre?»
L'élève Maugendre est bien malade.
M. le docteur a beau secouer la tête, quand le pauvre père, qui le
reconduit jusqu'à la porte du collège, lui demande d'une voix étranglée
d'angoisse:
«Il ne va pas mourir, n'est-ce pas?»
On voit bien que M. le docteur n'est pas rassuré.
Ses cheveux gris ne sont pas rassurés non plus.
Ils disent «non» mollement, comme s'ils avaient peur de se compromettre.
On ne parle plus d'habit vert ni de bicorne.
Il s'agit seulement d'empêcher l'élève Maugendre de mourir.
M. le docteur a dit nettement qu'on ferait bien de lui rendre la clef
des champs, s'il en réchappait...
S'il en réchappait!
La pensée de perdre l'enfant qu'il vient de retrouver anéantit tous les
désirs ambitieux du père enrichi.
C'est fini, il renonce à son rêve.
Il est tout prêt à enterrer de ses propres mains l'élève de l'école
forestière.
Il le clouera dans la bière, si l'on veut.
Il ne portera pas son deuil.
Mais, au moins, que l'autre consente à vivre.
Qu'il lui parle, qu'il se lève, qu'il lui jette les bras au cou, qu'il
lui dise:
«Console-toi, mon père.
«Je suis guéri.»