On aurait dit que le protégé de François faisait partie de l

ALPHONSE DAUDET

LA BELLE-NIVERNAISE

Histoire d'un vieux bateau et de son équipage

CHAPITRE I

UN COUP DE TÊTE

La rue des Enfants-Rouges, au quartier du Temple.

Une rue étroite comme un égout, des ruisseaux stagnants, des flaques

de boue noire, des odeurs de moisi et d'eau sale sortant des allées

béantes.

De chaque côté, des maisons très hautes, avec des fenêtres de casernes,

des vitres troubles, sans rideaux, des maisons de journaliers,

d'ouvriers en chambre, des hôtels de maçons et des garnis à la nuit.

Au rez-de-chaussée, des boutiques. Beaucoup de charcutiers, de marchands

de marrons; des boulangeries de gros pain, une boucherie de viandes

violettes et jaunes.

Pas d'équipages dans la rue, de falbalas, ni de flâneurs sur les

trottoirs,--mais des marchands de quatre saisons criant le rebut des

Halles, et une bousculade d'ouvriers sortant des fabriques, la blouse

roulée sous le bras.

C'est le huit du mois, jour ou les pauvres payent leur terme, où les

propriétaires, las d'attendre, mettent la misère à la porte.

C'est le jour où l'on voit passer dans des carrioles des déménagements

de lits de fer et de tables boiteuses, entassés les pieds en l'air, avec

les matelas éventrés et la batterie de cuisine.

Et pas même une botte de paille pour emballer tous ces pauvres meubles

estropiés, douloureux, las de dégringoler les escaliers crasseux et de

rouler des greniers aux caves!

La nuit tombe.

Un à un les becs de gaz s'allument, reflétés dans les ruisseaux et dans

les devantures de boutiques.

Le brouillard est froid.

Les passants se hâtent.

Adossé au comptoir d'un marchand de vin, dans une bonne salle bien

chauffée, le père Louveau trinque avec un menuisier de la Villette.

Son énorme figure de marinier honnête, toute rougeaude et couturée,

s'épanouit dans un large rire qui secoue ses boucles d'oreilles.

«Affaire conclue, père Dubac, vous m'achetez mon chargement de bois au

prix que j'ai dit.

--Topez là.

--A votre santé!

--A la vôtre!»

On choque les verres, et le père Louveau boit, la tête renversée, les

yeux mi-clos, claquant la langue, pour déguster son vin blanc.

Que voulez-vous! personne n'est parfait, et le faible du père Louveau,

c'est le vin blanc. Ce n'est pas que ce soit un ivrogne.--Dieu non!--La

ménagère, qui est une femme de tête, ne tolérerait pas la ribote; mais

quand un vit comme le marinier, les pieds dans l'eau, le crâne au

soleil, il faut bien avaler un verre de temps en temps.

Et le père Louveau, de plus en plus gai, sourit au comptoir de zinc

qu'il aperçoit au travers d'un brouillard et qui le fait songer à la

pile d'écus qu'il empochera demain en livrant son bois.

Une dernière poignée de main, un dernier petit verre et l'on se sépare.

«A demain, sans faute?

--Comptez sur moi.»

Pour sûr il ne manquera pas le rendez-vous, le père Louveau. Le marché

est trop beau, il a été trop rondement mené pour qu'on traînasse.

Et le joyeux marinier descend vers la Seine, roulant les épaules,

bousculant les couples, avec la joie débordante d'un écolier qui

rapporte un bon point dans sa poche.

Qu'est-ce qu'elle dira la mère Louveau,--la femme de tête,--quand elle

saura que son homme a vendu le bois du premier coup, et que l'affaire

est bonne?

Encore un ou deux marchés comme celui-là et on pourra se payer un bateau

neuf, planter là la _Belle-Nivernaise_ qui commence à faire par trop

d'eau.

Ce n'est pas un reproche, car c'était un fier bateau dans sa jeunesse;

seulement voilà, tout pourrit, tout vieillit, et le père Louveau

lui-même sent bien qu'il n'est plus aussi ingambe que dans le temps où

il était «petit derrière» sur les flotteurs de la Marne.

Mais qu'est-ce qui se passe là-bas?

Les commères s'assemblent devant une porte; on s'arrête, on cause et le

gardien de la paix, debout au milieu du groupe, écrit sur son calepin.

Le marinier traverse la chaussée par curiosité, pour faire comme tout le

monde.

«Qu'est-ce qu'il y a?»

Quelque chien écrasé, quelque voiture accrochée, un ivrogne tombé dans

le ruisseau, rien d'intéressant...

Non! c'est un petit enfant assis sur une chaise de bois, les cheveux

ébouriffés, les joues pleines de confitures, qui se frotte les yeux avec

les poings.

Il pleure. Les larmes, en coulant, ont tracé des dessins bizarres sur sa

pauvre mine mal débarbouillée.

Imperturbable et digne comme s'il interrogeait un prévenu, l'agent

questionne le marmot et prend des notes.

«Comment t'appelles-tu?

--Totor.

--Victor quoi?»

Pas de réponse.

Le mioche pleure plus fort et crie:

«Maman! maman!»

Alors une femme qui passait, une femme du peuple, très laide, très sale,

traînant deux enfants après elle, sortit du groupe et dit au gardien:

«Laissez-moi faire.»

Elle s'agenouilla, moucha le petit, lui essuya les yeux, embrassa ses

joues poissées.

«Comment s'appelle ta maman, mon chéri?»

Il ne savait pas.

Le sergent de ville s'adressa aux voisins:

«Voyons, vous, le concierge, vous devez connaître ces gens-là?»

On n'avait jamais su leur nom.

Il passait tant de locataires dans la maison!

Tout ce qu'on pouvait dire, c'est qu'ils habitaient là depuis un mois,

qu'ils n'avaient jamais payé un sou, que le propriétaire venait de les

chasser, et que c'était un fameux débarras.

«Qu'est-ce qu'ils faisaient?

--Rien du tout.»

Le père et la mère passaient leur journée à boire et leur soirée à se

battre.

Ils ne s'entendaient que pour rosser leur enfants, deux garçons qui

mendiaient dans la rue et volaient aux étalages.

Une jolie famille, comme vous voyez.

«Croyez-vous qu'ils viendront chercher leur enfant?

--Sûrement non.»

Ils avaient profité du déménagement pour le perdre.

Ce n'était pas la première fois que cette chose-là arrivait, les jours

du terme.

Alors l'agent demanda:

«Personne n'a donc vu les parents s'en aller?»

Ils étaient partis depuis le matin, le mari poussant la charrette, la

femme un paquet dans son tablier, les deux garçons les mains dans leurs

poches.

Et maintenant, rattrape-les.

Les passants se récriaient indignés, puis continuaient leur chemin.

Il était là depuis midi, le malheureux mioche!

Sa mère l'avait assis sur une chaise et lui avait dit:

«Sois sage.»

Depuis, il attendait.

Comme il criait la faim, la fruitière d'en face lui avait donné une

tartine de confiture.

Mais la tartine était finie depuis longtemps, et le marmot avait

recommencé à pleurer.

Il mourait de peur, le pauvre innocent! Peur des chiens qui rôdaient

autour de lui; peur de la nuit qui venait; peur des inconnus qui lui

parlaient, et son petit coeur battait à grands coups dans sa poitrine,

comme celui d'un oiseau qui va mourir.

Autour de lui le rassemblement grandissait et l'agent ennuyé l'avait

pris par la main pour le conduire au poste.

«Voyons, personne ne le réclame?

--Un instant!»

Tout le monde se retourna.

Et l'on vit une grosse bonne figure rougeaude qui souriait bêtement

jusqu'aux oreilles chargées d'anneaux en cuivre.

«Un instant! si personne n'en veut, je le prends, moi.»

Et comme la foule poussait des exclamations:

«A la bonne heure!

--C'est bien, ce que vous faites là.

--Vous êtes un brave homme.»

Le père Louveau, très allumé par le vin blanc, le succès de son marché

et l'approbation générale, se posa les bras croisés au milieu du cercle.

«Eh bien! quoi? C'est tout simple.»

Puis les curieux l'accompagnèrent chez le commissaire de police, sans

laisser refroidir son enthousiasme. Là, selon l'usage en pareil cas, on

lui fit subir un interrogatoire.

«Votre nom?

--François Louveau, monsieur le commissaire, un homme marié, et bien

marié, j'ose le dire, avec une femme de tête. Et c'est une chance pour

moi, monsieur le commissaire, parce que je ne suis pas très fort, pas

très fort, hé! hé! voyez-vous. Je ne suis pas un aigle. «François n'est

pas un aigle», comme dit ma femme.»

Il n'avait jamais été si éloquent.

Il se sentait la langue déliée, l'assurance d'un homme qui vient de

faire un bon marché et qui a bu une bouteille de vin blanc.

«Votre profession?

--Marinier, monsieur le commissaire, patron de la _Belle-Nivernaise_, un

rude bateau, monté par un équipage un peu chouette. Ah! ah! fameux, mon

équipage!... Demandez plutôt aux éclusiers, depuis le pont Marie jusqu'à

Clamecy... Connaissez-vous ça, Clamecy, monsieur le commissaire?»

Les gens souriaient autour de lui, le père Louveau continua,

bredouillant, avalant les syllabes.

«Un joli endroit, Clamecy, allez! Boisé du haut en bas; du beau bois, du

bois ouvrable; tous les menuisiers savent ça... C'est là que j'achète

mes coupes. Hé! hé! je suis renommé pour mes coupes. J'ai le coup

d'oeil, quoi! Ce n'est pas que je sois fort;--bien sûr je ne suis pas

un aigle, comme dit ma femme;--mais enfin, j'ai le coup d'oeil. Ainsi,

tenez je prends un arbre, gros comme vous,--sauf votre respect, monsieur

le commissaire,--je l'entoure avec une corde comme ça...»

Il avait empoigné l'agent et l'entortillait avec une ficelle qu'il

venait de tirer de sa poche.

L'agent se débattait.

«Laissez-moi donc tranquille.

--Mais si... Mais si... C'est pour faire voir à monsieur le

commissaire... Je l'entortille comme ça, et puis, quand j'ai la mesure,

je multiplie, je multiplie... Je ne me rappelle plus par quoi je

multiplie... C'est ma femme qui sait le calcul. Une forte tête, ma

femme.»

La galerie s'amusait énormément, et M. le commissaire lui-même daignait

sourire derrière sa table.

Quand la gaieté fut un peu calmée, il demanda:

«Que ferez-vous de cet enfant-là?

--Pas un rentier, pour sûr. Il n'y a jamais eu de rentier dans la

famille. Mais un marinier, un brave garçon de marinier, comme les

autres.

--Vous avez des enfants?

--Si j'en ai! Une qui marche, une qui tette et un qui vient. Pas trop

mal, n'est-ce pas, pour un homme qui n'est pas un aigle? Avec celui-là

ça fera quatre, mais bah! quand il y en a pour trois, il y en a pour

quatre. On se tasse un peu. On serre sa ceinture, et on tâche de vendre

son bois plus cher.»

Et ses boucles d'oreilles remuaient, secouées par son gros rire, tandis

qu'il promenait un regard satisfait sur les assistants.

On poussa devant lui un gros livre.

Comme il ne savait pas écrire, il fit une croix, au bas de la page.

Puis le commissaire lui remit l'enfant trouvé.

«Emmenez le petit, François Louveau, et élevez-le bien. Si j'apprends

quelque chose à son sujet, je vous tiendrai au courant. Mais il n'est

pas probable que ses parents le réclament jamais. Quant à vous, vous

m'avez l'air d'un brave homme, et j'ai confiance en vous. Obéissez

toujours à votre femme. Et au revoir! Ne buvez pas trop de vin blanc.»

La nuit noire, le brouillard froid, la presse indifférente des gens qui

se hâtent de rentrer chez eux, tout cela est fait pour dégriser vivement

un pauvre homme.

A peine dans la rue, seul avec son papier timbré en poche et son protégé

par la main, le marinier sentit tout d'un coup tomber son enthousiasme;

et l'énormité de son action lui apparut.

Il serait donc toujours le même?

Un niais? Un glorieux?

Il ne pouvait point passer son chemin comme les autres, sans se mêler de

ce qui ne le regardait pas.

Il voyait d'ici la colère de la mère Louveau!

Quel accueil, bonnes gens, quel accueil!

C'est terrible une femme de tête pour un pauvre homme qui a le coeur sur

la main.

Jamais il n'oserait rentrer chez lui.

Il n'osait pas non plus retourner chez le commissaire.

Que faire? Que faire?

Ils cheminaient dans le brouillard.

Louveau gesticulait, parlait seul, préparait un discours.

Victor traînait ses souliers dans la crotte.

Il se faisait tirer comme un boulet.

Il n'en pouvait plus.

Alors le père Louveau s'arrêta, le prit à son cou, l'enveloppa dans sa

vareuse.

L'étreinte des petits bras serrés lui rendit un peu de courage.

Il reprit son chemin.

Ma foi, tant pis! il risquerait le paquet.

Si la mère Louveau les mettait à la porte, il serait temps de reporter

le marmot à la police; mais peut-être bien qu'elle le garderait pour une

nuit, et ce serait toujours un bon dîner de gagné.

Ils arrivaient au pont d'Austerlitz, où la _Belle-Nivernaise_ était

amarrée.

L'odeur fade et douce des chargements de bois frais emplissait la nuit.

Toute une flottille de bateaux grouillait dans l'ombre de la rivière.

Le mouvement du flot faisait vaciller les lanternes et grincer les

chaînes entre-croisées.

Pour rejoindre son bateau, le père Louveau avait à traverser deux

chalands reliés par des passerelles.

Il avançait à pas craintifs, les jambes flageolantes, gêné par l'enfant

qui lui étranglait le cou.

Comme la nuit était noire!

Seule une petite lampe étoilait la vitre de la cabine, et une raie

lumineuse, qui filtrait sous la porte, animait le sommeil de la

_Belle-Nivernaise_.

On entendait la voix de la mère Louveau qui grondait les enfants en

surveillant sa cuisine.

«Veux-tu finir Clara?»

Il n'était plus temps de reculer.

Le marinier poussa la porte.

La mère Louveau lui tournait le dos, penchée sur le poêlon, mais elle

avait reconnu son pas et dit sans se déranger:

«C'est toi, François? Comme tu rentres tard!»

Les pommes de terre sautaient dans la friture crépitante et la vapeur

qui s'envolait de la marmite vers la porte ouverte troublait les vitres

de la cabine.

François avait posé le marmot par terre, et le pauvre mignon, saisi par

la tiédeur de la chambre, sentait se déraidir ses petits poings rougis.

Il sourit et dit d'une voix un peu flûtée:

«Fait chaud...»

La mère Louveau se retourna.

Et montrant à son homme l'enfant déguenillé debout au milieu de la

chambre, elle cria d'un ton courroucé.

«Qu'est-ce que c'est que ça?»

Non! Il y a de ces minutes, dans les meilleurs ménages.

«Une surprise, hé! hé! une surprise!»

Le marinier riait jusqu'aux oreilles pour se donner une contenance; mais

il aurait bien voulu être encore dans la rue.

Et comme sa femme, attendant une explication, le regardait d'un air

terrible, il bégaya l'histoire tout de travers, avec des yeux suppliants

de chien qu'on menace.

Ses parents l'avaient abandonné, il l'avait trouvé pleurant sur le

trottoir.

On avait demandé:

«Qu'est-ce qui en veut?»

Il avait répondu:

«Moi.»

Et le commissaire lui avait dit:

«Emportez-le.

--Pas vrai, petit?»

Alors la mère Louveau éclata:

«Tu es fou, ou tu as trop bu! A-t-on jamais entendu parler d'une bêtise

pareille?

«Tu veux donc nous faire mourir dans la misère?

«Tu trouves que nous sommes trop riches?

«Que nous avons trop de pain à manger? Trop de place pour coucher?»

François considérait ses souliers sans répondre.

«Mais, malheureux, regarde-toi, regarde-nous! Ton bateau est percé comme

mon écumoire!

«Et il faut encore que tu t'amuses à ramasser les enfants des autres

dans les ruisseaux.»

Il s'était déjà dit tout cela, le pauvre homme.

Il ne songeait pas à protester.

Il baissait la tête comme un condamné qui entend le réquisitoire.

«Tu vas me faire le plaisir de reporter cet enfant-là au commissaire de

police.

«S'il fait des façons pour le reprendre, tu lui diras que ta femme ne

veut pas.

«Est-ce compris?»

Elle marchait sur lui, son poêlon à la main, avec un geste menaçant.

Le marinier promit tout ce qu'elle voulut.

«Voyons, ne te fâche pas.

«J'avais cru bien faire.

«Je me suis trompé.

«Ça suffit.

«Faut-il le ramener tout de suite?»

La soumission du bonhomme adoucit la mère Louveau. Peut-être aussi

eut-elle la vision d'un de ses enfants à elle perdu tout seul dans la

nuit, la main tendue vers les passants.

Elle se détourna pour mettre son poêlon sur le feu et dit d'un ton

bourru:

«Ce n'est pas possible ce soir, le bureau est fermé.

«Et maintenant que tu l'as pris, tu ne peux pas le reporter sur le

trottoir.

«On le gardera cette nuit, mais demain matin...»

Et la mère Louveau était si en colère qu'elle tisonnait le feu à tour de

bras...

«Mais demain matin, je te jure bien que tu m'en débarrasseras!»

Il y eut un silence.

La ménagère mettait le couvert brutalement, heurtant les verres, jetant

les fourchettes.

Clara, effrayée, se tenait coite dans un coin.

Le bébé grognait sur le lit, et l'enfant trouvé regardait avec

admiration rougir la braise.

Lui qui n'avait peut-être jamais vu de feu depuis qu'il était né!

Ce fut bien une autre joie quand il se trouva à table, une serviette au

cou, un monceau de pommes de terre dans son assiette.

Il avalait comme un rouge-gorge à qui l'on émiette du pain un jour de

neige.

La mère Louveau le servait rageusement, au fond un brin touchée par cet

appétit d'enfant maigre.

La petite Clara, ravie, le flattait avec sa cuillère.

Louveau, consterné, n'osait plus lever les yeux.

La table desservie, ses enfants couchés, la mère Louveau s'assit près du

feu, le petit entre les genoux, pour lui faire un peu de toilette.

«On ne peut pas le coucher, sale comme il est.

«Je parie qu'il n'a jamais vu ni l'éponge ni le peigne.»

L'enfant tournait comme une toupie entre ses mains.

Vraiment, une fois lavé et démêlé, il n'avait pas trop laide mine, le

pauvre petit gosse, avec son nez rose de caniche et ses mains rondes

comme des pommes d'api.

La mère Louveau considérait son oeuvre avec une nuance de satisfaction.

«Quel âge peut-il avoir?»

François posa sa pipe, enchanté de rentrer en scène.

C'était la première fois qu'on lui parlait de la soirée, et une question

valait presque un retour en grâce.

Il se leva, tira ses ficelles de sa poche.

«Quel âge, hé! hé! On va te dire ça.»

Il prit le marmot à bras le corps.

Il l'entortilla de ses cordes comme les arbres de Clamecy.

La mère Louveau le regardait avec stupéfaction.

«Qu'est-ce que tu fais donc?

--Je prends la mesure, bédame!»

Elle lui arracha la corde des mains, et la jeta à l'autre bout de la

chambre.

«Mon pauvre homme, que tu es bête avec tes manies!

«Un enfant n'est pas un baliveau.»

Pas de chance ce soir, le malheureux François!

Il bat en retraite, tout penaud, tandis que la mère Louveau couche le

petit dans le dodo de Clara.

La fillette sommeille les poings fermés, tenant toute la place.

Elle sent vaguement que l'on glisse quelque chose à côté d'elle, étend

les bras, refoule son voisin dans un coin, lui fourre les coudes dans

les yeux, se retourne et se rendort.

Maintenant on a soufflé la lampe.

La Seine, qui clapote autour du bateau, balance tout doucement la maison

de planches.

Le petit enfant perdu sent une douce chaleur l'envahir, et il s'endort

avec la sensation inconnue de quelque chose comme une main caressante

qui a passé sur sa tête, lorsque ses yeux se fermaient.

CHAPITRE II

LA BELLE-NIVERNAISE.

Mlle Clara se réveillait toujours de bonne heure.

Elle fut tout étonnée, ce matin-là, de ne pas voir sa mère dans la

cabine et de trouver cette autre tête à côté d'elle sur l'oreiller.

Elle se frotta les yeux avec ses petits poings, prit son camarade de lit

par les cheveux et le secoua.

Le pauvre Totor se réveilla au milieu des supplices les plus bizarres,

tourmenté par des doigts malins qui lui chatouillaient le cou et

l'empoignaient par le nez.

Il promena autour de lui des yeux surpris, et fut tout étonné de voir

que son rêve durait toujours.

Au-dessus d'eux, des pas craquaient.

On débarquait des planches sur le quai, avec un bruit sourd.

Mlle Clara semblait fort intriguée.

Elle éleva le petit doigt en l'air et montra le plafond à son ami avec

un geste qui voulait dire:

«Qu'est-ce que c'est que ça?»

C'était la livraison qui commençait. Dubac, le menuisier de la Villette,

était arrivé à six heures, avec son cheval et sa charrette, et le père

Louveau s'était mis à la besogne, d'un entrain qu'on ne lui connaissait

pas.

Il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit, le brave homme, à la pensée

qu'il faudrait reporter au commissaire cet enfant qui avait si froid et

si faim.

Il s'attendait à une nouvelle scène au réveil; mais la mère Louveau

avait d'autres idées en tête, car elle ne lui parla pas de Victor.

François croyait gagner beaucoup en reculant l'heure de l'explication.

Il ne songeait qu'à se faire oublier, qu'à échapper à l'oeil de sa

femme, travaillant de tout son coeur, de peur que la mère Louveau, le

voyant oisif, ne lui criât:

«Dis donc, toi, puisque tu ne fais rien, reconduis le petit où tu l'as

pris.»

Et il travaillait.

Les tas de planches diminuaient à vue d'oeil.

Dubac avait déjà fait trois voyages, et la mère Louveau, debout sur la

passerelle, son nourrisson dans les bras, avait tout juste le temps de

compter les livraisons au passage.

Dans sa bonne volonté, François choisissait des madriers longs comme des

mâts, épais comme des murs.

Quand la solive était trop lourde, il appelait l'équipage à son secours,

pour charger.

L'équipage, c'était un matelot à jambe de bois qui composait à lui tout

seul le personnel de la _Belle-Nivernaise_.

On l'avait recueilli par charité et gardé par habitude.

L'invalide s'arc-boutait sur sa quille, on soulevait la poutre avec de

grands efforts, et Louveau, ployant sous le faix, la ceinture tendue sur

les reins, descendait lentement le pont volant.

Le moyen de déranger un homme si occupé?

La mère Louveau n'y pensait pas.

Elle allait et venait sur la passerelle, absorbée par Mimile, qui

tétait.

Toujours altéré, ce Mimile!

Comme son père.

Altéré, lui, Louveau!... pas aujourd'hui, bien sûr.

Depuis le matin qu'on travaille, il n'a pas encore été question de vin

blanc. On n'a pas seulement pris le temps de souffler, de s'éponger le

front, de trinquer sur le coin d'un comptoir.

Même, tout à l'heure, quand Dubac a proposé d'aller boire un verre,

François a répondu héroïquement:

«Plus tard, nous avons le temps.»

Refuser un verre!

La ménagère n'y comprend plus rien, on lui a changé son Louveau.

On a changé Clara aussi, car voilà onze heures sonnées, et la petite,

qui ne veut jamais rester au lit, n'a pas bougé de la matinée.

Et la mère Louveau descend quatre à quatre dans la cabine pour voir ce

qui se passe.

François reste sur le pont, les bras ballants, suffoqué comme s'il

venait de recevoir une solive dans l'estomac.

Cette fois, ça y est.

Sa femme s'est souvenue de Victor; elle va le remonter avec elle, et il

faudra se mettre en route pour le bureau du commissaire.

Mais non; la mère Louveau reparaît toute seule, elle rit, elle l'appelle

d'un signe.

«Viens donc voir, c'est trop drôle!»

Le bonhomme ne comprend rien à cette gaieté subite, et il la suit comme

un automate, les jambes roides de son émotion.

Les deux marmots étaient assis au bord du lit, en chemise, les pieds

nus.

Ils s'étaient emparés du bol de soupe que la mère, en se levant, avait

laissé à la portée des petits bras.

N'ayant qu'une cuillère pour deux bouches, ils s'empâtaient à tour de

rôle, comme des oisillons dans un nid, et Clara, qui faisait toujours

des façons pour manger sa soupe, tendait son bec à la cuillère, en

riant.

On s'était bien mis un peu de pain dans les yeux et dans les oreilles,

mais l'on n'avait rien cassé, rien renversé, et les deux bébés

s'amusaient de si bon coeur, qu'il n'y avait pas moyen de rester fâché.

La mère Louveau riait toujours.

«Puisqu'ils s'entendent si bien que cela, nous n'avons pas besoin de

nous occuper d'eux.»

François retourna vite à sa besogne, enchanté de la tournure que

prenaient les choses.

D'ordinaire, les jours de livraison, il se reposait, dans la journée,

c'est-à-dire qu'il roulait tous les cabarets de mariniers, du

Point-du-Jour au quai de Bercy.

Aussi le déchargement traînait pendant une grande semaine, et la mère

Louveau ne décolérait pas.

Mais, cette fois, pas de vin blanc, pas de paresse, une rage de bien

faire, un travail fiévreux et soutenu.

De son côté, comme s'il eût compris qu'il fallait gagner sa cause, le

petit faisait bien tout ce qu'il pouvait pour amuser Clara.

Pour la première fois de sa vie, la fillette passa la journée sans

pleurer, sans se cogner, sans trouer ses bas.

Son camarade l'amusait, la mouchait.

Il était toujours disposé à faire le sacrifice de sa chevelure pour

arrêter les larmes de Clara, au bord des cils.

Et elle tirait à pleines mains dans la tignasse embrouillée, taquinant

son grand ami comme un roquet qui mordille un caniche.

La mère Louveau voyait tout cela de loin.

Elle se disait que cette petite bonne d'enfant était tout de même

commode.

On pouvait bien garder Victor jusqu'à la fin de la livraison. Il serait

temps de le rendre après, au moment de partir.

C'est pourquoi, le soir, elle ne fit pas d'allusion au renvoi du petit,

le gorgea de pommes de terre, et le coucha comme la veille.

On aurait dit que le protégé de François faisait partie de la famille

et, à voir Clara le serrer par le cou en s'endormant, on devinait que la

fillette l'avait pris sous sa protection.

Le déchargement de la _Belle-Nivernaise_ dura trois jours.

Trois jours de travail forcé, sans une distraction, sans un écart.

Sur le midi, la dernière charrette fut chargée, le bateau vidé.

On ne pouvait prendre le remorqueur que le lendemain, et François passa

toute la journée caché dans l'entrepont, radoubant le bordage, poursuivi

par cette phrase qui, depuis trois jours, lui bourdonnait aux oreilles:

«Reporte-le chez le commissaire.»

Ah! ce commissaire!

Il n'était pas moins redouté dans la cabine de la _Belle-Nivernaise_ que

dans la maison de Guignol.

Il était devenu une espèce de croquemitaine dont la mère Louveau abusait

pour faire taire Clara.

Toutes les fois qu'elle prononçait ce nom redouté, le petit attachait

sur elle ses yeux inquiets d'enfant qui a trop tôt souffert.

Il comprenait vaguement tout ce que ce mot contenait de périls à venir.

Le commissaire! Cela voulait dire: plus de Clara, plus de caresses, plus

de feu, plus de pommes de terre. Mais le retour à la vie noire, aux

jours sans pain, aux sommeils sans lit, aux réveils sans baisers.

Aussi, comme il se cramponna aux jupes de la mère Louveau la veille du

départ, quand François demanda d'une voix tremblante:

«Voyons, le reportons-nous, oui ou non?»

La mère Louveau ne répondit pas.

On aurait dit qu'elle cherchait une excuse pour garder Victor.

Quant à Clara, elle se roulait sur le parquet, suffoquée de larmes,

décidée à avoir des convulsions si on la séparait de son ami.

La femme de tête parla gravement.

«Mon pauvre homme, tu as fait une bêtise, comme toujours.

«Maintenant il faut la payer.

«Cet enfant-là s'est attaché à nous, Clara s'est toquée de lui, et ça

peinerait tout le monde de le voir partir.

«Je vais essayer de le garder, mais je veux que chacun y mette du sien.

«La première fois que Clara aura ses nerfs ou que tu te griseras, je le

reporterai chez le commissaire.»

Le père Louveau rayonnait.

C'était dit. Il ne boirait plus.

Il riait jusqu'à ses boucles d'oreilles et chantait sur le pont,

en roulant son câble, tandis que le remorqueur entraînait la

_Belle-Nivernaise_ avec toute une flottille de bateaux.

CHAPITRE III

EN ROUTE.

Victor était en route.

En route pour la campagne de banlieue, mirant dans l'eau ses

maisonnettes et ses potagers.

En route pour le pays blanc des collines crayeuses.

En route le long des chemins de halage sonores et dallés.

En route pour la montagnette, pour le canal de l'Yonne endormi dans son

lit d'écluses.

En route pour les verdures d'hiver et les bois du Morvan.

Adossé à la barre de son bateau, et entêté dans sa volonté de ne pas

boire, François faisait la sourde oreille aux invitations des éclusiers

et des marchands de vins étonnés de le voir passer au large.

Il fallait se cramponner à la barre pour empêcher la _Belle-Nivernaise_

d'accoster les cabarets.

Depuis le temps que le vieux bateau faisait le même voyage, il

connaissait les stations, et s'arrêtait tout seul comme un cheval

d'omnibus.

A l'avant, juché sur une seule patte, l'équipage manoeuvrait

mélancoliquement une gaffe immense, repoussait les herbes, arrondissait

les tournants, accrochait les écluses.

Il ne faisait pas grande besogne, bien qu'on entendit jour et nuit sur

le pont le clabaudement de sa jambe de bois.

Résigné et muet, il était de ceux pour qui tout a mal tourné dans la

vie.

Un camarade l'avait éborgné à l'école, une hache l'avait estropié à la

scierie, une cuve l'avait ébouillanté à la raffinerie.

Il aurait fait un mendiant, mourant de faim au bord d'un fossé, si

Louveau--qui avait toujours eu du coup d'oeil--ne l'eût embauché à la

sortie de l'hôpital pour l'aider à la manoeuvre.

Ç'avait même été l'occasion d'une fière querelle, autrefois, exactement

comme pour Victor.

La femme de tête s'était fâchée.

Louveau avait baissé le nez.

Et l'équipage avait fini par rester.

A présent il faisait partie de la ménagerie de la _Belle-Nivernaise,_ au

même titre que le chat et le corbeau.

Le père Louveau gouverna si droit, et l'équipage manoeuvra si juste,

que douze jours après son départ de Paris, la _Belle-Nivernaise,_ ayant

remonté le fleuve et les canaux, vint s'amarrer au pont de Corbigny pour

dormir en paix son sommeil d'hiver.

De décembre à la fin de février, les mariniers ne naviguent pas.

Ils radoubent leurs bateaux et parcourent les forêts pour acheter sur

pied les coupes de printemps.

Comme le bois n'est pas cher, on brûle beau feu dans les cabines, et,

si la vente d'automne a bien réussi, ce temps de chômage est un repos

joyeux.

On disposa la _Belle-Nivernaise_ pour l'hivernage, c'est-à-dire que

l'on décrocha le gouvernail, que l'on cacha le mât de fortune dans

l'entrepont et que toute la place resta libre pour jouer et pour courir

sur la tillac.

Quel changement de vie pour l'enfant trouvé! Pendant tout le voyage, il

était demeuré abasourdi, effarouché.

On aurait dit un oiseau élevé en cage que la liberté étonne, et qui

oublie du coup sa roulade et ses ailes.

Trop jeune pour être charmé du paysage, déroulé sous ses yeux, il avait

subi pourtant la majesté de cette montée du fleuve entre deux horizons

fuyants.

La mère Louveau, qui le voyait sauvage et taciturne, répétait du matin

au soir:

«Il est sourd-muet!»

Non, il n'était pas muet, le petit Parisien du faubourg du Temple!

Quand il eut bien compris qu'il ne rêvait pas, qu'il ne retournerait

plus dans sa mansarde, et que malgré les menaces de la mère Louveau, on

n'avait plus grand chose à craindre du commissaire, sa langue se délia.

Ce fut l'épanouissement d'une fleur de cave, que l'on porterait sur une

croisée.

Il cessa de se blottir dans les coins avec une sauvagerie de furet

traqué.

Ses yeux enfoncés sous son front bombé perdirent leur mobilité inquiète,

et, bien qu'il restât pâlot et de mine réfléchie, il apprit à rire avec

Clara.

La fillette aimait passionnément son camarade, comme on aime à cet

âge-là, pour le plaisir de se quereller et de se raccommoder.

Bien qu'elle fût têtue comme une petite bourrique, elle avait un coeur

très tendre, et il suffisait de parler du commissaire pour la faire

obéir.

On était à peine arrivé à Corbigny qu'une nouvelle soeur vint au monde.

Mimile avait tout juste dix-huit mois, et cela fit bien des berceaux

dans la cabine, bien de la besogne aussi; car, avec toutes les charges

que l'on avait, il n'était pas possible de payer une servante.

La mère Louveau bougonnait à faire trembler la jambe de bois de

l'équipage.

Personne ne la plaignait dans le pays. Même, les paysans ne se gênèrent

pas pour dire leur façon de penser à M. le curé qui proposait le

marinier pour exemple.

«Tout ce que vous voudrez, monsieur le curé, ça n'a pas de bon sens,

quand on a trois enfants à soi, d'aller ramasser ceux des autres.

«Mais les Louveau ont toujours été comme cela.»

«C'est la gloriole qui les tient, et tous les conseils qu'on leur

donnera ne les changeront pas.»

On ne leur souhaitait pas de mal, mais on n'aurait pas été fâché qu'ils

reçussent une leçon.

M. le curé était un brave homme sans malice, qui devenait aisément de

l'avis des autres, et finissait par se rappeler un passage de l'Écriture

ou des Pères pour se rassurer lui-même sur ses revirements.

«Mes paroissiens ont raison, se disait-il en passant la main sous son

menton mal rasé.

«Il ne faut pas tenter la divine Providence.»

Mais, comme à tout prendre, les Louveau étaient de braves gens, il leur

fit, à l'ordinaire, sa visite pastorale.

Il trouva la mère taillant des culottes pour Victor dans une vieille

vareuse, car le mioche était arrivé sans bagage et la ménagère ne

pouvait souffrir des loques autour d'elle.

Elle donna un banc à M. le curé, et comme il lui parlait de Victor,

insinuant que, peut-être, avec la protection de Monseigneur, on pourrait

le faire entrer à l'orphelinat d'Autun, la mère Louveau, qui avait son

franc-parler avec tout le monde, répondit brusquement:

«Que le petit soit une charge pour nous autres, ça c'est sûr, monsieur

le curé; m'est avis que, en me l'apportant, François a prouvé une fois

de plus qu'il n'était pas un aigle.

«Je n'ai pas le coeur plus dur que le père; si j'avais rencontré Victor,

ça m'aurait fait de la peine, pourtant je l'aurais laissé où il était.

«Mais maintenant qu'on l'a pris, ce n'est pas pour s'en défaire, et, si,

un jour, nous nous trouvons dans l'embarras à cause de lui, nous n'irons

pas demander la charité à personne.»

A ce moment Victor entra dans la cabine, portant Mimile à son cou.

Le marmot, furieux d'avoir été sevré, se vengeait en refusant de poser

le pied à terre.

Il faisait ses dents et mordait le monde.

Ému de ce spectacle, M. le curé étendit la main sur la tête de l'enfant

trouvé, et dit solennellement:

«Dieu bénit les grandes familles.»

Et il s'en alla, enchanté d'avoir trouvé dans ses souvenirs une sentence

si appropriée à la situation.

Elle n'avait pas menti, la mère Louveau, en disant que Victor était

maintenant de la famille.

Tout en bougonnant, tout en parlant sans cesse de reporter le petit chez

le commissaire, la femme de tête s'était attachée au pauvre pâlot qui ne

quittait pas ses jupes.

Quand Louveau trouvait qu'on en faisait trop, elle répondait

invariablement:

«Il ne fallait pas le prendre.»

Dès qu'il eut sept ans, elle l'envoya à l'école avec Clara.

C'était toujours Victor qui portait le panier et les livres.

Il se battait vaillamment pour défendre le goûter contre l'appétit sans

scrupules des jeunes Morvandiaux.

Il n'avait pas moins de courage au travail qu'à la bataille, et, bien

qu'il ne suivit l'école qu'en hiver, quand on ne naviguait pas, il en

savait plus, à son retour, que les petits paysans, lourds et bruyants

comme leurs sabots, qui bâillaient douze mois de suite sur l'abécédaire.

Victor et Clara revenaient de l'école par la forêt.

Les deux enfants s'amusaient à regarder les bûcherons saper les arbres.

Comme Victor était léger et adroit, on le faisait grimper à la cime des

sapins pour attacher la corde qui sert à les abattre. Il paraissait plus

petit à mesure qu'il montait, et quand il arrivait en haut, Clara avait

très peur.

Lui, brave, se balançait tout exprès pour la taquiner.

D'autres fois, ils allaient voir M. Maugendre à son chantier.

Le charpentier était un homme maigre et sec comme une douve.

Il vivait seul, en dehors du village, en pleine forêt.

On ne lui connaissait pas d'amis.

La curiosité villageoise avait été longtemps intriguée par la solitude

et le silence de cet inconnu qui était venu, du fond de la Nièvre,

monter un chantier à l'écart des autres.

Depuis six ans, il travaillait par tous les temps, sans jamais chômer,

comme un homme à la peine, bien qu'il passât pour avoir beaucoup de

«denrée», fit de gros marchés et allât souvent consulter le notaire de

Corbigny sur le placement de ses économies.

Un jour il avait dit à M. le curé qu'il était veuf.

On n'en savait pas plus.

Quand Maugendre voyait arriver les enfants, il posait sa scie, et

laissait là sa besogne pour causer avec eux.

Il s'était pris d'affection pour Victor. Il lui enseignait à tailler des

coques de bateau dans des éclats de bois.

Une fois, il lui dit:

«Tu me rappelles un enfant que j'ai perdu.»

Et, comme s'il eût craint d'en avoir trop conté, il ajouta:

«Oh! il y a longtemps, bien longtemps.»

Un autre jour, il dit au père Louveau:

«Quand tu ne voudras plus de Victor, donne-le moi.

«Je n'ai pas d'héritiers, je ferai des sacrifices, je l'enverrai à

la ville, au collège. Il passera des examens, il entrera à l'école

forestière.»

Mais François était encore dans le feu de sa belle action. Il refusa,

et Maugendre attendit patiemment que l'accroissement progressif de la

famille Louveau, ou quelque embarras d'argent, dégoûtât le marinier des

adoptions.

Le hasard parut vouloir exaucer ses voeux.

En effet, on eût pu croire que le guignon s'était embarqué sur la

_Belle-Nivernaise_ en même temps que Victor.

Depuis ce moment-là, tout allait de travers.

Le bois se vendait mal.

L'équipage se cassait toujours quelque membre la veille des livraisons.

Enfin, un beau jour, au moment de partir pour Paris, la mère Louveau

tomba malade.

Au milieu des hurlements des marmots, François perdait la tête.

Il confondait la soupe et les tisanes.

Il impatientait si fort la malade par ses sottises qu'il renonça à la

soigner et laissa faire Victor.

Pour la première fois de sa vie, le marinier acheta son bois.

Il avait beau entortiller les arbres avec ses ficelles, prendre

trente-six fois de suite la même mesure, il se trompait toujours dans le

calcul,--vous savez le fameux calcul:

Je multiplie, je multiplie...

C'était la mère Louveau qui savait ça!

Il exécuta la commande tout de travers, se mit en route pour Paris avec

une grosse inquiétude, tomba sur un acheteur malhonnête, qui profita

de la circonstance pour le rouler.

Il revint au bateau le coeur bien gros, s'assit au pied du lit, et dit

d'une voix désolée:

«Ma pauvre femme, tâche de te guérir ou nous sommes perdus.»

La mère Louveau se remit lentement. Elle se débattit contre la mauvaise

chance, fit l'impossible pour joindre les deux bouts.

S'ils avaient eu de quoi acheter un bateau neuf, ils auraient pu relever

leur commerce, mais on avait dépensé toutes les économies pendant les

jours de maladie, et les bénéfices passaient à boucher les trous de la

_Belle-Nivernaise_ qui n'en pouvait plus.

Victor devint une lourde charge pour eux.

Ce n'était plus l'enfant de quatre ans qu'on habillait dans une vareuse

et que l'on nourrissait par-dessus le marché.

Il avait douze ans, maintenant; il mangeait comme un homme, bien qu'il

fût resté maigrichon, tout en nerfs et qu'on ne pût encore songer à lui

faire manoeuvrer la gaffe,--quand l'Équipage se cassait quelque chose.

Et tout allait de mal en pis. On avait eu grand'peine au dernier voyage,

à remonter la Seine jusqu'à Clamecy.

La _Belle-Nivernaise_ faisait eau de toutes parts; les raccords ne

suffisaient plus, il aurait fallu radouber toute la coque, ou plutôt

mettre la barque au rancart et la remplacer.

Un soir de mars, c'était la veille de l'appareillage pour Paris, comme

Louveau tout soucieux prenait congé de Maugendre, après avoir réglé son

compte de bois, le charpentier lui offrit de venir boire une bouteille

dans sa maison.

«J'ai à te causer, François.»

Ils entrèrent dans la cabane.

Maugendre remplit deux verres et ils s'attablèrent en face l'un de

l'autre.

«Je n'ai pas toujours été isolé comme tu vois, Louveau.

«Je me rappelle un temps où j'avais tout ce qu'il faut pour être

heureux; un peu de bien et une femme qui m'aimait.

«J'ai tout perdu.

«Par ma faute.»

Et le charpentier s'interrompit; l'aveu qu'il avait dans la gorge

l'étranglait.

«Je n'ai jamais été un méchant homme, François. Mais j'avais un vice.

--Toi?

--Je l'ai encore.

«J'aime la «denrée» par-dessus tout.

«C'est ce qui a causé mes malheurs.

--Comment ça, mon pauvre Maugendre?

--Je vais te le dire.

«Sitôt marié, quand nous avons eu notre enfant, l'idée m'est venue

d'envoyer ma femme à Paris, chercher une place de nourrice.

«Ça rapporte gros, quand le mari a de l'ordre et qu'il sait conduire sa

maison tout seul.

«Ma femme ne voulait pas se séparer de son moutard.

«Elle me disait:

«Mais mon homme, nous gagnons assez d'argent comme ça!

«Le reste serait de l'argent maudit!

«Il ne nous profiterait pas.

«Laisse ces ressources-là aux pauvres ménages déjà chargés d'enfants, et

épargne-moi le chagrin de vous quitter.

«Je n'ai rien voulu écouter, Louveau, et je l'ai forcée à partir.

--Eh bien?

--Eh bien, quand ma femme a eu trouvé une place, elle a donné son enfant

à une vieille pour le ramener au pays.

«Elle les a accompagnés au chemin de fer.

«Depuis on n'en a plus jamais entendu parler.

--Et ta femme, mon pauvre Maugendre?

--Quand on lui a appris la nouvelle, ça a fait tourner son lait.

«Elle est morte.»

Ils se turent tous deux, Louveau ému de ce qu'il venait d'entendre,

Maugendre accablé par ses souvenirs.

Ce fut le charpentier qui parla le premier:

«Pour me punir, je me suis condamné à l'existence que je mène.

«J'ai vécu douze ans à l'écart de tous.

«Je n'en peux plus. J'ai peur de mourir seul.

«Si tu as pitié de moi, tu me donneras Victor, pour me remplacer

l'enfant que j'ai perdu.»

Louveau était très embarrassé.

Victor leur coûtait cher.

Mais, si on se séparait de lui au moment on il allait pouvoir se rendre

utile, tous les sacrifices qu'on s'était imposés pour l'élever seraient

perdus.

Maugendre devina sa pensée:

«Il va sans dire, François, que, si tu me le donnes, je te dédommagerai

de tes frais.

«Ça serait aussi une bonne affaire pour le petit. Je ne peux jamais voir

les élèves forestiers dans les bois sans me dire: J'aurais pu faire de

mon garçon un monsieur comme ces messieurs-là.

«Victor est laborieux et il me plaît. Tu sais bien que je le traiterai

comme mon fils.

«Voyons, est-ce dit?»

On en causa le soir, les enfants couchés dans la cabine de la

_Belle-Nivernaise_.

La femme de tête essaya de raisonner.

«Vois-tu, François, nous avons fait pour cet enfant-là tout ce que nous

avons pu.

«Dieu sait qu'on désirait le garder!

«Mais, puisqu'il s'offre une occasion de nous séparer de lui sans le

rendre malheureux, il faut tâcher d'avoir du courage.»

Et, malgré eux, les yeux se tournèrent vers le lit, où Victor et Mimile

dormaient d'un sommeil d'enfants, calme et abandonné.

«Pauvre petit!» dit François d'une voix douce.

Ils entendaient la rivière clapoter le long du bordage, et, de temps en

temps, le sifflet du chemin de fer déchirant la nuit.

La mère Louveau éclata en sanglots:

«Dieu aie pitié de nous, François, je le garde!»

CHAPITRE IV

LA VIE EST RUDE.

Victor touchait à ses quinze ans.

Il avait poussé tout d'un coup, le petit pâlot, devenant un fort gars

aux épaules larges, aux gestes tranquilles.

Depuis le temps qu'il naviguait sur la _Belle-Nivernaise_, il commençait

à connaître son chemin comme un vieux marinier, nommant les bas-fonds,

flairant les hauteurs d'eau, passant des manoeuvres de la perche à

celles du gouvernail.

Il portait la ceinture rouge et la vareuse bouffante autour des reins.

Quand le père Louveau lui abandonnait la barre, Clara, qui se faisait

grande fille, venait tricoter à côté de lui, éprise de sa figure calme

et de ses mouvements robustes.

Cette fois-là, la route de Corbigny à Paris avait été rude.

Grossie par les pluies d'automne, la Seine avait fait tomber les

barrages, et se ruait vers la mer comme une bête échappée.

Les mariniers inquiets hâtaient leurs livraisons, car le fleuve roulait

déjà au ras des quais, et les dépêches, envoyées d'heure en heure par

les postes d'éclusiers annonçaient de mauvaises nouvelles.

On disait que les affluents rompaient leurs digues, inondaient la

campagne, et la crue montait, montait.

Les quais étaient envahis par une foule affairée, grouillement d'hommes,

de charrettes et de chevaux; au-dessus les grues à vapeur manoeuvraient

leur grand bras.

La Halle aux vins était déjà déblayée.

Des camions emportaient des caisses de sucre.

Les loueurs quittaient leurs cabines; les quais se vidaient; et la file

des charrois, gravissant la pente des rampes, fuyait la crue comme une

armée en marche.

Retardés par la brutalité des eaux et les relâches des nuits sans lune,

les Louveau désespéraient de livrer leur bois à temps.

Tout le monde avait mis la main à la besogne, et l'on travaillait fort

tard dans la soirée à la lueur des becs de gaz du quai et des lanternes.

A onze heures, toute la cargaison était empilée au pied de la rampe.

Comme la charrette de Dubac, le menuisier, ne reparaissait pas, on se

coucha.

Ce fut une terrible nuit, pleine de grincements de chaînes, de

craquements de bordages, de chocs de bateaux.

La _Belle-Nivernaise_, disloquée par les secousses, poussait des

gémissements comme un patient à la torture.

Pas moyen de fermer l'oeil.

Le père Louveau, sa femme, Victor et l'Équipage se levèrent à l'aube,

laissant les enfants dans leur lit.

La Seine avait encore monté dans la nuit.

Houleuse et vaguée comme une mer, elle coulait verte sous le ciel bas.

Sur les quais, pas un mouvement de vie.

Sur l'eau, pas une barque.

Mais des débris de toits et de clôtures charriés au fil du courant.

Au delà des ponts, la silhouette de Notre-Dame, estompée dans le

brouillard.

Il ne fallait pas perdre une seconde, car le fleuve avait déjà franchi

les parapets du bas port, et les vaguettes, léchant le bout des

planches, avaient fait écrouler les piles de bois.

A mi-jambes dans l'eau, François, la mère Louveau et Dubac chargeaient

la charrette.

Tout d'un coup, un grand bruit, à côté d'eux, les effraya.

Un chaland, chargé de pierres meulières brisant sa chaîne, vint couler

bas contre le quai, fendu de l'étrave à l'étambot.

Il y eut un horrible déchirement suivi d'un remous.

Et, comme ils restaient immobiles, terrifiés par ce naufrage, ils

entendirent une clameur derrière eux.

Déchaînée par la secousse, la _Belle-Nivernaise_ se détachait du bord.

La mère Louveau poussa un cri:

«Mes enfants!»

Victor s'était déjà précipité dans la cabine.

Il reparut sur le pont, le petit dans les bras.

Clara et Mimile le suivaient, et tous tendaient les mains vers le quai.

«Prenez-les!

--Un canot!

--Une corde!»

Que faire?

Pas moyen de les passer tous à la nage.

Et l'Équipage qui courait d'un bordage à l'autre, inutile, affolé!

Il fallait accoster à tout prix.

En face de cet homme égaré et de ces petits sanglotants, Victor

improvisé capitaine se sentit l'énergie qu'il fallait pour les sauver.

Il commandait:

«Allons! Jette une amarre!

«Dépêche-toi!

--Attrape!»

Ils recommencèrent par trois fois.

Mais la _Belle-Nivernaise_ était déjà trop loin du quai, le câble tomba

dans l'eau.

Alors Victor courut au gouvernail, et on l'entendit qui criait:

«Ayez pas peur! Je m'en charge!»

En effet, d'un vigoureux coup de barre il redressa l'embarcation qui

s'en allait, prise de flanc, à la dérive.

Sur le quai, Louveau perdait la tête.

Il voulait se jeter à l'eau pour rejoindre ses enfants, mais Dubac

l'avait saisi à bras-le-corps, pendant que la mère Louveau se couvrait

la figure avec les mains pour ne pas voir.

Maintenant la _Belle-Nivernaise_ tenait le courant et filait avec la

vitesse d'un remorqueur sur le pont d'Austerlitz.

Tranquillement adossé à la barre, Victor gouvernait, encourageait les

petits, donnait des ordres à l'Équipage.

Il était sûr d'être dans la bonne passe, car il avait manoeuvré droit

sur le drapeau rouge pendu au milieu de la maîtresse-arche pour

indiquer la route aux mariniers.

Mais aurait-on la hauteur de passer, mon Dieu!

Il voyait le pont se rapprocher très vite.

«A ta gaffe, l'Équipage! Toi, Clara, ne lâche pas les enfants.»

Il se cramponnait au gouvernail.

Il sentait déjà le vent de l'arche dans ses cheveux.

On y était.

Emportée par son élan, la _Belle-Nivernaise_ disparut sous la travée,

avec un bruit épouvantable, mais non pas si vite, que la foule, amassée

sur le pont d'Austerlitz, n'aperçût le matelot à la jambe de bois

manquer son coup de gaffe, et tomber à plat ventre, tandis que l'enfant

criait du gouvernail:

«Un grappin! un grappin!»

La _Belle-Nivernaise_ était sous le pont.

Dans l'ombre de l'arche, Victor distinguait nettement les énormes

anneaux scellés dans l'assise des piles, les joints de la voûte

au-dessus de sa tête, et, dans la perspective, l'enfilade des autres

ponts encadrant des pans de ciel.

Puis ce fut comme un élargissement d'horizon, un éblouissement de plein

air au sortir d'une cave, un bruit de hourras au-dessus de sa tête, et

la vision de la cathédrale, ancrée sur le fleuve comme une frégate.

Le bateau s'arrêta net.

Des pontiers avaient réussi à lancer un croc dans le bordage.

Victor courut à l'amarre et enroula solidement le câble autour de la

corde.

On vit la _Belle-Nivernaise_ virer de bord, pivoter sur l'amarre et,

cédant à l'impulsion nouvelle qui la halait, accoster lentement le quai

de la Tournelle, avec son équipage de marmots et son capitaine de quinze

ans.

Oh! quelle joie, le soir, de se compter tous autour du fricot fumant,

dans la cabine du bateau--cette fois bien ancré, bien amarré.

Le petit héros à la place d'honneur,--la place du capitaine.

La Belle-Nivernaise: Histoire d'un vieux bateau et de son équipage · 第 1 / 5 段