Que sa camya se riu;
Y sino l'apadassau,
No v's arribar 'a s'estiu!
«Fillettes, filez! filez!
Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit).
Et si vous n'y mettez une pièce,
Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.»
Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des
étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une
Mallorquine vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses:
«Bona nit tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon
cœur ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter
la molle cantilène comme une phrase musicale.
Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me
permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le
_Mercader mallorqui_ (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième
siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle:
Cercats d'uy may, jà siats bella e pros,
'quels vostres pres, e laus, e ris plesents,
Car vengut es lo temps que m'aureis mens,
Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros,
Ne la semblança gaya;
Car trobat n'ay
Altra quel m'play
Sol que lui playa!
Altra, sens vos, per que l'in volray be,
E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve.
«Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble
Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que
pour vous;
Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous.
Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer,
Ni votre feinte gaieté
Car j'ai trouvé
Une autre qui me plaît:
Si je pouvais seulement lui plaire!
Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré,
De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire»
Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement
musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours,
_troubadors_, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île
de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée,
entre autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces _troubadors_ que
s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant
finance, et d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les
troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée
de la nuit, chantant les _coblets_ improvisées sur le ton de l'éloge ou
de la plainte, quelquefois même l'injure, que leur font adresser
ceux qui paient le poëte-musicien. Les étrangers peuvent se donner ce
plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans l'île de Mallorca.
(_Note de M. Tustu_)]
III
Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales
dévotes de Valldemosa; car, ayant à parler de la piété fanatique des
villageois avec lesquels nous fûmes en rapport, je dois mentionner la
sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la maison
rustique.
«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, béatifiée en 1792
par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a été écrite plusieurs
fois, et en dernier lieu par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre
plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende,
ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la vit observer
rigoureusement les jours de jeûne, bien avant l'âge où l'Église les
prescrit. Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas
par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa
sainte mère était si fervente, que dans ses promenades elle récitait
continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des
feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite
et les exercices religieux, son éloignement pour les bals et les
divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la _viejecita_, la
petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient récompensées
par les visites des anges et de toute la cour céleste: Jésus-Christ, sa
mère et les saints se faisaient ses domestiques; Marie la soignait dans
ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine
l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant et remplissant sa
cruche à la fontaine; sainte Catherine sa patronne accommodait ses
cheveux et la soignait en tout comme eût fait une mère attentive et
vigilante; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle
avait reçues dans ses luttes avec le démon, car sa victoire n'était pas
sans combat; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés
pour l'assister et la défendre dans les tentations.
«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le monastère de
Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple des pénitentes, et, comme le
chante l'Église en ses prières, obéissante, pauvre, chaste et humble.
Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des
miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à Mallorca des
prières publiques pour la santé du pape Pie V, un jour Catalina les
interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient plus nécessaires,
puisqu'à cette même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce qui
se trouva vrai.
«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces paroles du
Psalmiste:--«Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains.»
«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; on lui rendit les
plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dona Juana de Pochas,
remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la
sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à
Gênes; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le
jour de la translation de la bienheureuse, et une autre pour le jour
de sainte Catherine sa patronne; elle voulut qu'une lampe brûlât
perpétuellement sur son tombeau.
«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent
des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, où le cardinal Despuig
lui a consacré un autel et un service religieux.»
J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, parce qu'il
n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté, et je dis
la sainteté véritable et de bon aloi, des âmes ferventes. Quoique
l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa
n'aient plus le même sens religieux et la même valeur philosophique que
les inspirations et les extases des saints du beau temps chrétien,
la _viejecita Tomasa _ n'en est pas moins une cousine germaine de la
poétique bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne
d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de marquer des places
d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple;
mais les temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des apôtres
qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre.
La _pagesa_ Catalina était _obéissante, pauvre, chaste et humble_: les
pages valldemosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris
sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils
dessinait les ruines du couvent, ce qui leur parut une profanation.
Ils faisaient comme l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de
l'auto-da-fé et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses
bienheureux.
Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville
dès le temps des Arabes, est situé dans le giron de la montagne, de
plain-pied avec la Chartreuse, dont il semble être une annexe. C'est
un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque
inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs qui
partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour, le
village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on
voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou
les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles sont aussi
dévotes que les hommes; mais leur dévotion est moins intolérante, parce,
qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout,
elles ont sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes aux
pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, d'habitude ou de
conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire
d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte prouve
sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait
les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec
un billet de confession ou une messe.
L'attachement des Majorquins pour les moines est fondé sur des motifs
de cupidité; et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant
l'opinion de M. Marliani opinion d'autant plus digne de confiance qu'en
général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé à la mesure de
1836 relative à l'expulsion subite des moines.
«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune,
ils avaient créé des intérêts réels entre eux et les paysans; les colons
qui travaillaient les biens des couvents n'éprouvaient pas de grandes
rigueurs, quant à la quotité comme à la régularité des fermages. Les
moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du moment où les biens
qu'ils possédaient suffisaient aux exigences de l'existence matérielle
de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le
reste. La brusque spoliation des moines blessait donc les calculs de
fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent fort bien que le
gouvernement et le nouveau propriétaire seraient plus exigeants qu'une
corporation de parasites sans intérêts de famille ni de société. Les
mendiants qui pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les
restes d'oisifs repus.»
Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer que par des
raisons matérielles; car il est impossible, d'ailleurs, de voir une
province moins liée à l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une
population moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des vœux
secrets qu'ils formaient pour la restauration des vieilles coutumes, ils
étaient cependant effrayés de tout nouveau bouleversement, quel qu'il
pût être; et l'alerte qui avait fait mettre l'île en état de siège, à
l'époque de nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans se
don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine Isabelle. Cette
alerte est un fait qui peint assez bien, je ne dirai pas la poltronnerie
des Majorquins (je les crois très-capables de faire des bons soldats),
mais les anxiétés produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du
repos.
Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était envahie par des
brigands; il se lève tout effaré, sous l'impression de ce cauchemar, et
réveille sa servante; celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de
quoi il s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante se
répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île. La nouvelle du
débarquement de l'armée carliste s'empare de toutes les cervelles, et le
capitaine-général reçoit la déposition du prêtre, qui, soit la honte de
se dédire, soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les
carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises pour faire face
au danger: Palma fut déclarée en état de siège, et toutes les forces
militaires de l'île furent mises sur pied.
Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, aucune trace d'un pied
étranger ne s'imprima, comme dans l'île de Robinson, sur le sable du
rivage. L'autorité punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule,
et, au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, l'envoya en
prison comme un séditieux. Mais les mesures de précautions ne furent
pas révoquées, et, lorsque nous quittâmes Majorque, à l'époque des
exécutions de Maroto, l'état de siège durait encore.
Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les Majorquins
semblaient vouloir se faire les uns aux autres des événements qui
bouleversaient alors la face de l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce
n'est en famille et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni
méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner une méfiance
aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de si plaisant que les articles du
journal de Palma, et j'ai toujours regretté de n'en avoir pas emporté
quelques numéros pour échantillons de la polémique majorquine. Mais
voici, sans exagération, la forme dans laquelle, après avoir rendu
compte des faits, on en commentait le sens et l'authenticité:
«Quelque prouvés que puissent paraître ces événements aux yeux
des personnes disposées à les accueillir, nous ne saurions trop
recommander à nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les
juger. Les réflexions qui se présentent à l'esprit en présence
de pareils faits demandent à être mûries, dans l'attente d'une
certitude que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que nous
ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes assertions. Les
destinées de l'Espagne sont enveloppées d'un voile qui ne tardera
pas à être soulevé, mais auquel nul ne doit porter avant le temps
une main imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre
notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits sages de ne
point se prononcer sur les actes des divers partis, avant d'avoir vu
la situation se dessiner plus nettement,» etc.
La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des Majorquins, la
tendance dominante de leur caractère. Les paysans ne vous rencontrent
jamais dans la campagne sans échanger avec vous un salut; mais si vous
leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, ils se gardent
bien de vous répondre, quand même vous parleriez leur patois. Il
suffit que vous ayez un air étranger pour qu'ils vous craignent et se
détournent du chemin pour vous éviter.
Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence avec ces braves
gens, si nous eussions fait acte de présence à leur église. Ils ne nous
eussent pas moins rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu
nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'être atteints de
quelque pierre à la tête au détour d'un buisson. Malheureusement cet
acte de prudence ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et
nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien notre manière
d'être les scandalisait. Ils nous appelaient païens, mahométans et
juifs; ce qui est pis que tout, selon eux. L'alcade nous signalait à la
désapprobation de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous
prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le pantalon de ma
fille les scandalisaient beaucoup aussi. Ils trouvaient fort mauvais
qu'une _jeune personne_ de neuf ans courût les montagnes _déguisée en
homme_. Ce n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette
pruderie.
Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait dans le village et sur
les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices nous
poursuivait en vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que
nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris, nous le fûmes
encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu,
qui n'était pas chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne
nous vendre leur poisson, leurs œufs et leurs légumes qu'à des prix
exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage.
A la moindre observation: _Vous n'en voulez pas?_ disait le pages d'un
air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses pommes de
terre dans sa besace; _vous n'en aurez pas_. Et il se retirait
majestueusement, sans qu'il fût possible de le faire revenir pour
entrer en composition. Il nous faisait jeûner pour nous punir d'avoir
marchandé.
Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de rabais entre
les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double, et le
troisième demandait le triple, si bien qu'il fallait être à leur merci
et mener une vie d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris
une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner
à Palma par l'intermédiaire du cuisinier du consul, qui fut notre
providence, et dont, si j'étais empereur romain, je voudrais mettre le
bonnet de coton au rang des constellations. Mais les jours de pluie,
aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins, à quelque prix que
ce fût; et comme il plut pendant deux mois, nous eûmes souvent du pain
comme du biscuit de mer et de véritables dîners de chartreux.
C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions tous été bien
portants. Je suis fort sobre et même stoïque par nature à l'endroit du
repas. Le splendide appétit de mes enfants faisait flèche de tout bois
et régal de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle
et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et guérissait une
affection rhumatismale des plus graves, en courant dès le matin, comme
un lièvre échappé, dans les grandes plantes de la montagne, mouillé
jusqu'à la ceinture. La Providence permettait à la bonne nature de faire
pour lui ces prodiges; c'était bien assez d'un malade.
Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et les privations
dépérissait d'une manière effrayante. Quoiqu'il fut condamné par toute
la faculté de Palma, il n'avait aucune affection chronique; mais
l'absence de régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe,
dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. Il se résignait,
comme on sait se résigner pour soi-même; nous, nous ne pouvions pas nous
résigner pour lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins
pour de petites contrariétés, la colère pour un bouillon poivré ou
_chippé_ par les servantes, l'anxiété pour un pain frais qui n'arrivait
pas, ou qui s'était changé en éponge en traversant le torrent sur les
flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai
mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans, que je n'oublierais
pas l'arrivée du panier aux provisions à la Chartreuse. Que n'eussé-je
pas donné pour avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir tous
les jours à notre malade! Les aliments majorquins, et surtout la manière
dont ils étaient apprêtés, quand nous n'y avions pas l'œil et la main,
lui causaient un invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce
dégoût était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, nous
vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes _maîtres Floh_, dont
Hoffmann eût fait autant de malins esprits, mais que certainement il
n'eût pas mangés en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire
d'enfants qu'ils faillirent tomber sous la table.
[Illustration: Valldemosa.]
Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous
toutes les formes et sous tous les aspects. C'est là qu'eût été de
saison le dicton du petit Savoyard faisant l'éloge de sa gargote, et
disant avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir:
du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A Majorque, on
fabrique, j'en suis sûr, plus de deux mille sortes de mets avec le porc,
et au moins deux cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle
profusion d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives de tout
genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau. Vous voyez paraître sur
la table vingt plats qui ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens:
ne vous y fiez pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites par
le diable, en personne. Enfin vient au dessert une tarte en pâtisserie
de fort bonne mine, avec des tranches de fruit qui ressemblent à des
oranges sucrées; c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches
de _tomatigas_, de pommes d'amour et de piment, le tout saupoudré de sel
blanc que vous prendriez pour du sucre à son air d'innocence. Il y a
bien des poulets, mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa,
chaque graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été taxée
sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait de la mer était
aussi plat et aussi sec que les poulets.
Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce, pour avoir le
plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu d'animal plus horrible. Son
corps était gros comme celui d'un dindon, ses yeux larges comme des
oranges, et ses bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à
cinq pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était un friand
morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa mine, et nous en fîmes
hommage à la Maria-Antonia, qui l'apprêta et le dégusta avec délices.
Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces bonnes gens, nous
eûmes bien notre tour quelques jours après. En descendant la montagne,
nous vîmes les pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des
gens arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une paire
d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, incompréhensibles.
Toute la population de la montagne fut mise en émoi par l'apparition de
ces volatiles inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en les
regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être que cela ne mange
pas!--Cela vit-il sur terre ou sur mer?--Probablement cela vit toujours
dans l'air.» Enfin les deux oiseaux avaient failli être étouffés par
l'admiration publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient ni des
condors, ni des phénix, ni des hippogriffes, mais bien deux belles oies
de basse-cour qu'un riche seigneur envoyait en présent à un de ses amis.
[Illustration: Escalier du château de Valldemosa.]
A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont abondants et exquis.
Nous avions pour ordinaire du moscatel aussi bon et aussi peu cher que
le Chypre qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les
vins rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu aux
Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés d'alcool, et d'un prix
plus élevé que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins
chauds et capiteux étaient fort contraires à notre malade, et même à
nous, à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de l'eau, qui
était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté de cette eau de source
qu'il faut attribuer un fait dont nous fîmes bientôt la remarque: nos
dents avaient acquis une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne
saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La cause en fut
peut-être dans notre sobriété forcée. N'ayant pas de beurre, et ne
pouvant supporter la graisse, l'huile nauséeuse et les procédés
incendiaires de la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre,
de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de sauce, de l'eau
du torrent à laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mêler le
jus d'une orange verte fraîchement cueillie dans notre parterre. En
revanche, nous avions des desserts splendides: des patates de Malaga
et des courges de Valence confites, et du raisin digne de la terre
de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, et couvert d'une
pellicule un peu épaisse, qui aide à sa conservation pendant toute
l'année. Il est exquis, et on en peut manger tant qu'on veut sans
éprouver le gonflement d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de
Fontainebleau est aqueux et frais; celui de Majorque est sucré et
charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre à boire. Ces grappes,
dont quelques-unes pesaient de vingt à vingt-cinq livres, eussent fait
l'admiration d'un peintre. C'était notre ressource dans les temps de
disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher en nous le
faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils ne savaient pas que,
comparativement au nôtre, ce n'était rien encore; et nous avions le
plaisir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus,
nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable fruit que
je sache.