Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je le répète,

contraires et même funestes à l'un de nous, les autres l'eussent trouvée

fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même

dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec les paysans les

plus rusés du monde, à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions

des vitres, des portes et un poêle, un poêle unique en son genre, que le

premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui nous coûta

cent francs. C'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau

qui passait par la fenêtre. Il fallait bien une heure pour l'allumer,

et à peine l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert

longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvrir

presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En outre, le soi-disant

fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en guise de mastic, d'une matière

dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par

dévotion, la vache étant réputée chez eux, comme on sait, un animal

sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put être cette odeur sainte,

j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un

mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans

un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs.

J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre

j'avais pu mériter un pareil supplice, quel pouvoir j'avais encensé,

quel pape ou quel roi j'avais encouragé dans son erreur par mes

flatteries; je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier

de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou

à un journaliste!

Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis,

reste de la provision de parfums dont on encensait naguère, dans

l'église de son couvent, l'image de la Divinité; et cette émanation

céleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons

du huitième fossé de l'enfer.

Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle irréprochables,

des matelas peu mollets, plus chers qu'à Paris, mais neufs et propres,

et de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée

que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française,

établie dans le pays, avait eu la bonté de nous céder quelques livres

de plumes qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille et dont nous

avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand luxe

dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques, et ou

les poulets ont des démangeaisons même en sortant de la broche.

Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme

celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans, et un sofa voluptueux

en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine.

Le sol, très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert de ces

nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni

par le soleil, et de ces belles peaux de moutons à longs poils, d'une

finesse et d'une blancheur admirables, qu'on prépare fort bien dans le

pays.

Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires

dans les anciennes maisons de Majorque, et surtout dans les cellules de

chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois

blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles

très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui nous avait servi de

tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve,

et mon fils orna le poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de

Felanitz, dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe.

Felanitz est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner

l'Europe de ces jolis vases, si légers qu'on les croirait de liège,

et d'un grain si fin qu'on en prendrait l'argile pour une matière

précieuse. On fait là de petites cruches d'une forme exquise dont on

se sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de

fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'échappe à

travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journée il est

vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-être la

remarque que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a

semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru enchanté:

nous le laissions rempli d'eau sur le poêle, dont la table en fer était

presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie

par les pores du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque

brûlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette

eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur du poêle fit noircir le

bois qu'on posait dessus.

Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie sur la muraille

extérieure, était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes

les dorures de nos Sèvres modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux

mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre cents

francs de contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de

la cellule d'un son magnifique. Enfin, le sacristain avait consenti

à transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculptée en

chêne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des

Chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps

que ses découpures légères et ses aiguilles effilées, projetant sur la

muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle

noire et de ses clochetons agrandis, rendaient à la cellule tout son

caractère antique et monacal.

Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de _Son-Vent_, ce riche

personnage qui nous avait loué sa maison en cachette, parce qu'il

n'était pas convenable qu'un citoyen de Majorque eût l'air de spéculer

sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès

pour avoir brisé chez lui (_estropeado_) quelques assiettes de terre de

pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il

nous fit payer (toujours par menace) le _badigeonnage_ et le _repicage_

de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. A quelque chose

malheur est bon, car il s'empressa de nous vendre le linge de maison

qu'il nous avait loué; et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce

que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous

eussions payé son vieux linge comme du neuf. Grâce à lui, nous ne fûmes

donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des

nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses

pages.

Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que je rapporte des

vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas conservé plus de ressentiment

que ma bourse de regret; mais personne ne contestera que ce qu'il y a

de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; et

quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite

qu'elle fût, avec les Majorquins, où je n'aie rencontré de leur part une

mauvaise foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai

qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant d'être indignés

de notre peu de foi, on conviendra que la piété des âmes simples, si

vantée par certains conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la

chose la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il doit être

permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu.

Quant à moi, à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux

communs: que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée

et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les

peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique

et de la frénésie révolutionnaire sont seuls moraux, hospitaliers,

sincères; qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des vertus

antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu plus qu'ailleurs, je

l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants,

élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie, servir et

assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent

soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus

dure inhumanité, avec la plus lâche terreur, d'une maladie réputée

contagieuse, je me disais que ces petits scélérats avaient plus de

raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres.

Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais

un grand crime en exposant mes enfants à la contagion, et que, pour me

punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je

leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous avait la peste,

les autres ne s'écarteraient pas de son lit; que ce n'était pas l'usage

en France, pas plus depuis la révolution qu'auparavant, d'abandonner les

malades; que des prisonniers espagnols affectés des maladies les plus

intenses et les plus pernicieuses avaient traversé nos campagnes du

temps des guerres de Napoléon, et que nos paysans, après avoir partagé

avec eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et

s'étaient tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été

victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, ce qui

n'avait pas empêché les survivants de pratiquer l'hospitalité et la

charité: le Majorquin secouait la tête et souriait de pitié. La notion

du dévouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa

cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance envers un

étranger.

Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île ont été

émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement du fermier

majorquin. Ils ont écrit avec admiration que, s'il n'y avait pas

d'auberge en ce pays, il n'en était pas moins facile et agréable de

parcourir des campagnes où une simple recommandation suffit pour qu'on

soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple recommandation est un

fait assez important, ce me semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que

toutes les castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont dans

une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de bons et faciles

rapports, où la charité religieuse et la sympathie humaine n'entrent

cependant pour rien. Quelques mots expliqueront cette situation

financière.

Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et

ruinés grâce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux, et riches en

argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille,

et l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers ne

sont plus que de nobles représentants chargés de se faire les uns aux

autres, ainsi qu'aux rares étrangers qui abordent dans l'île, les

honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement

ces fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la bourse des

juifs, et chaque année la boule de neige grossit. J'ai dit précédemment

combien le revenu des terres est paralysé à cause du manque de débouchés

et d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres

chevaliers à consommer lentement et paisiblement leur ruine sans déroger

au luxe, je ferais mieux de dire à l'indigente prodigalité de leurs

ancêtres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intérêts

avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, en

vertu des titres à eux concédés par les chevaliers.

Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à cette division dans

sa créance, paie à son seigneur le moins possible et au banquier le

plus qu'il peut. Le seigneur est dépendant et résigné, le juif est

inexorable, mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande

tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un génie

diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur une propriété, il faut que

pièce à pièce elle vienne toute à lui, et son intérêt est de se rendre

nécessaire jusqu'à ce que la dette ait atteint la valeur du capital.

Dans vingt ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs

pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils ont fait chez

nous, et relever leur tête encore courbée et humiliée hypocritement

sous les dédains mal dissimulés des nobles et l'horreur puérile

et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais

propriétaires du terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne

vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant de tendresse,

il tire à soi les dernières bribes de sa fortune. Il est donc intéressé

à satisfaire ces deux puissances, et même à leur complaire en toutes

choses, afin de n'être pas écrasé entre les deux.

Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, soit par un riche

(et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point là de classe

intermédiaire?), et à l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès.

Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et

vous verrez!

Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bonté, des mœurs

paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal, il ne

connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à

mériter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il

n'est pas plus haïssable qu'un bœuf ou un mouton, car il n'est guère

plus homme que les êtres endormis dans l'innocence de la brute. Il

récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage; mais il

mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son

pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il trompe, rançonne,

ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un

étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à

son compatriote: au delà des mers l'humanité n'existe dans les desseins

de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majorquins.

Nous avions surnommé Majorque _l'île des Singes,_ parce que, nous voyant

environnés de ces bêtes sournoises, pillardes et pourtant innocentes,

nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune

et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs

espiègles et fuyards.

Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures

revêtues de la forme humaine, et marquées du sceau divin, végéter ainsi

dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent

bien que cet être imparfait est capable de comprendre, que sa race

est perfectible, que son avenir est le même que celui des races plus

avancées, et qu'il n'y a là qu'une question de temps, grande à nos yeux,

inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment

de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée par les

chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète guère la Providence,

épouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le

cœur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de tous les autres

est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou

d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister et d'être

assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur

d'autres hommes ne réjouit que le cœur des orgueilleux. Je m'imagine

que tous les cœurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler,

mais élever à eux, en un clin d'œil, tout ce qui est au-dessous d'eux,

afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie, d'échange, d'égalité

et de communauté, qui est l'idéal religieux de la conscience humaine.

Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les cœurs, et que

ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes,

en ressentent une souffrance étrange, amère, à laquelle ils ne savent

pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils

ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur

tendre vainement la main; et ceux qui ne veulent aider personne sont

dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils

retombent dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous des

premiers.

IV

Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert, et

quand la subsistance de chaque jour était conquise, moyennant la guerre

aux _singes_, nous nous asseyions en famille pour en rire autour du

poêle. Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait dans

mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. L'état de notre malade

empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos

vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait

jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les

aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dévorer nos

pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre.

La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports; nous nous

sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute sympathie

efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un

de nous, et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas

une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire

le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger

de son voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste.

Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les

autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie

qui nous étaient déniées; je crois même que dans de telles épreuves

le cœur grandit et l'affection s'exalte, retrempée de toute la force

qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous

souffrions dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne

comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'être plaints par

eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié.

J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion

scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu être médecin, et grand

médecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur

mon cœur.

Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle

ni le talent, se trompait, comme tout médecin, même des plus illustres,

peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est

trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse

qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phtisie laryngée.

Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui

ne voyait pas les symptômes contraires, évidents pour moi à d'autres

heures, s'était prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques,

pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses

étaient absolument contraires, et la saignée eût été mortelle. Le malade

en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai

soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais

pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de

lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je voyais

la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que

chacun doit comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et si

vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me

disait jusque dans mon sommeil: Une saignée le tuerait, et si tu l'en

préserves, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était

celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des

Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel

de ne m'avoir pas ôté la confiance qui nous a sauvés.

Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les

mauvais effets, nous nous y conformâmes aussi peu que possible, mais

malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du

pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par

la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, assez rare à Majorque

pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le

lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y

a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre qu'on

nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous

l'apportaient, ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus

plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins

pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la

cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. Pour mettre fin à ces

prodiges, nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et

la plus aimable personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique,

au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, le nez

très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup

des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton; mais

ils n'ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes

enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres

diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites

et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'âge, ce

lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de

cas, mais qui nous parut repoussante.

Notre amie de la Chartreuse en était à sa première maternité; elle

n'avait pas deux ans, et son lait était fort délicat; mais elle en était

fort avare, surtout lorsque, séparée du troupeau avec lequel elle avait

coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse, trop majorquine pour

cela), mais de rêver au sommet des montagnes; elle tomba dans un spleen

qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de

bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère

cultivées par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de

notre parterre: rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue

et désolée dans les cloîtres, poussant des gémissements à fendre les

pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine

blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on

n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur

les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit

un peu de calme, et nous donna elle-même un lait assez crémeux. Mais

à elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si

petite quantité, que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la

Maria-Antonia, la _niña_ et la Catalina rendaient à notre bétail. Nous

le mîmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous

eûmes le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à du

lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi,

faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous n'en pouvions

guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma étaient d'une

malpropreté intolérable. Le sucre mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne

est noir, huileux, et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont

pas l'habitude.

Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous aperçûmes des violettes

dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi

faire une infusion, et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, il

nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou majorquin, qui

vaut trois sous de France.

A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres

et de faire nos lits nous-mêmes quand nous tenions à dormir la nuit;

car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer

aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que

mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un

poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et

pour nous promener; mais ces heures étaient bien employées. Les enfants

étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le

nez hors de notre lanière pour entrer dans les paysages les plus variés

et les plus admirables. A chaque pas, au milieu du vaste cadre des

montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite chapelle sur un

rocher escarpé, un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée,

un ermitage auprès d'une source pleine de grands roseaux, un massif

d'arbres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de

lierre. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces

plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie

prenaient une couleur éclatante et des reflets d'une incroyable

fraîcheur.

Un hiver à Majorque · 第 11 / 13 段