contraires et même funestes à l'un de nous, les autres l'eussent trouvée
fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même
dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec les paysans les
plus rusés du monde, à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions
des vitres, des portes et un poêle, un poêle unique en son genre, que le
premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui nous coûta
cent francs. C'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau
qui passait par la fenêtre. Il fallait bien une heure pour l'allumer,
et à peine l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert
longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvrir
presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En outre, le soi-disant
fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en guise de mastic, d'une matière
dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par
dévotion, la vache étant réputée chez eux, comme on sait, un animal
sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put être cette odeur sainte,
j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un
mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans
un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs.
J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre
j'avais pu mériter un pareil supplice, quel pouvoir j'avais encensé,
quel pape ou quel roi j'avais encouragé dans son erreur par mes
flatteries; je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier
de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou
à un journaliste!
Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis,
reste de la provision de parfums dont on encensait naguère, dans
l'église de son couvent, l'image de la Divinité; et cette émanation
céleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons
du huitième fossé de l'enfer.
Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle irréprochables,
des matelas peu mollets, plus chers qu'à Paris, mais neufs et propres,
et de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée
que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française,
établie dans le pays, avait eu la bonté de nous céder quelques livres
de plumes qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille et dont nous
avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand luxe
dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques, et ou
les poulets ont des démangeaisons même en sortant de la broche.
Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme
celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans, et un sofa voluptueux
en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine.
Le sol, très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert de ces
nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni
par le soleil, et de ces belles peaux de moutons à longs poils, d'une
finesse et d'une blancheur admirables, qu'on prépare fort bien dans le
pays.
Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires
dans les anciennes maisons de Majorque, et surtout dans les cellules de
chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois
blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles
très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui nous avait servi de
tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve,
et mon fils orna le poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de
Felanitz, dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe.
Felanitz est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner
l'Europe de ces jolis vases, si légers qu'on les croirait de liège,
et d'un grain si fin qu'on en prendrait l'argile pour une matière
précieuse. On fait là de petites cruches d'une forme exquise dont on
se sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de
fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'échappe à
travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journée il est
vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-être la
remarque que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a
semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru enchanté:
nous le laissions rempli d'eau sur le poêle, dont la table en fer était
presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie
par les pores du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque
brûlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette
eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur du poêle fit noircir le
bois qu'on posait dessus.
Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie sur la muraille
extérieure, était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes
les dorures de nos Sèvres modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux
mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre cents
francs de contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de
la cellule d'un son magnifique. Enfin, le sacristain avait consenti
à transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculptée en
chêne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des
Chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps
que ses découpures légères et ses aiguilles effilées, projetant sur la
muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle
noire et de ses clochetons agrandis, rendaient à la cellule tout son
caractère antique et monacal.
Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de _Son-Vent_, ce riche
personnage qui nous avait loué sa maison en cachette, parce qu'il
n'était pas convenable qu'un citoyen de Majorque eût l'air de spéculer
sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès
pour avoir brisé chez lui (_estropeado_) quelques assiettes de terre de
pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il
nous fit payer (toujours par menace) le _badigeonnage_ et le _repicage_
de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. A quelque chose
malheur est bon, car il s'empressa de nous vendre le linge de maison
qu'il nous avait loué; et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce
que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous
eussions payé son vieux linge comme du neuf. Grâce à lui, nous ne fûmes
donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des
nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses
pages.
Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que je rapporte des
vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas conservé plus de ressentiment
que ma bourse de regret; mais personne ne contestera que ce qu'il y a
de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; et
quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite
qu'elle fût, avec les Majorquins, où je n'aie rencontré de leur part une
mauvaise foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai
qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant d'être indignés
de notre peu de foi, on conviendra que la piété des âmes simples, si
vantée par certains conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la
chose la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il doit être
permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu.
Quant à moi, à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux
communs: que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée
et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les
peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique
et de la frénésie révolutionnaire sont seuls moraux, hospitaliers,
sincères; qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des vertus
antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu plus qu'ailleurs, je
l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants,
élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie, servir et
assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent
soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus
dure inhumanité, avec la plus lâche terreur, d'une maladie réputée
contagieuse, je me disais que ces petits scélérats avaient plus de
raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres.
Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais
un grand crime en exposant mes enfants à la contagion, et que, pour me
punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je
leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous avait la peste,
les autres ne s'écarteraient pas de son lit; que ce n'était pas l'usage
en France, pas plus depuis la révolution qu'auparavant, d'abandonner les
malades; que des prisonniers espagnols affectés des maladies les plus
intenses et les plus pernicieuses avaient traversé nos campagnes du
temps des guerres de Napoléon, et que nos paysans, après avoir partagé
avec eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et
s'étaient tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été
victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, ce qui
n'avait pas empêché les survivants de pratiquer l'hospitalité et la
charité: le Majorquin secouait la tête et souriait de pitié. La notion
du dévouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa
cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance envers un
étranger.
Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île ont été
émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement du fermier
majorquin. Ils ont écrit avec admiration que, s'il n'y avait pas
d'auberge en ce pays, il n'en était pas moins facile et agréable de
parcourir des campagnes où une simple recommandation suffit pour qu'on
soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple recommandation est un
fait assez important, ce me semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que
toutes les castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont dans
une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de bons et faciles
rapports, où la charité religieuse et la sympathie humaine n'entrent
cependant pour rien. Quelques mots expliqueront cette situation
financière.
Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et
ruinés grâce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux, et riches en
argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille,
et l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers ne
sont plus que de nobles représentants chargés de se faire les uns aux
autres, ainsi qu'aux rares étrangers qui abordent dans l'île, les
honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement
ces fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la bourse des
juifs, et chaque année la boule de neige grossit. J'ai dit précédemment
combien le revenu des terres est paralysé à cause du manque de débouchés
et d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres
chevaliers à consommer lentement et paisiblement leur ruine sans déroger
au luxe, je ferais mieux de dire à l'indigente prodigalité de leurs
ancêtres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intérêts
avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, en
vertu des titres à eux concédés par les chevaliers.
Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à cette division dans
sa créance, paie à son seigneur le moins possible et au banquier le
plus qu'il peut. Le seigneur est dépendant et résigné, le juif est
inexorable, mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande
tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un génie
diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur une propriété, il faut que
pièce à pièce elle vienne toute à lui, et son intérêt est de se rendre
nécessaire jusqu'à ce que la dette ait atteint la valeur du capital.
Dans vingt ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs
pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils ont fait chez
nous, et relever leur tête encore courbée et humiliée hypocritement
sous les dédains mal dissimulés des nobles et l'horreur puérile
et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais
propriétaires du terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne
vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant de tendresse,
il tire à soi les dernières bribes de sa fortune. Il est donc intéressé
à satisfaire ces deux puissances, et même à leur complaire en toutes
choses, afin de n'être pas écrasé entre les deux.
Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, soit par un riche
(et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point là de classe
intermédiaire?), et à l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès.
Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et
vous verrez!
Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bonté, des mœurs
paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal, il ne
connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à
mériter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il
n'est pas plus haïssable qu'un bœuf ou un mouton, car il n'est guère
plus homme que les êtres endormis dans l'innocence de la brute. Il
récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage; mais il
mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son
pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il trompe, rançonne,
ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un
étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à
son compatriote: au delà des mers l'humanité n'existe dans les desseins
de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majorquins.
Nous avions surnommé Majorque _l'île des Singes,_ parce que, nous voyant
environnés de ces bêtes sournoises, pillardes et pourtant innocentes,
nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune
et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs
espiègles et fuyards.
Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures
revêtues de la forme humaine, et marquées du sceau divin, végéter ainsi
dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent
bien que cet être imparfait est capable de comprendre, que sa race
est perfectible, que son avenir est le même que celui des races plus
avancées, et qu'il n'y a là qu'une question de temps, grande à nos yeux,
inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment
de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée par les
chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète guère la Providence,
épouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le
cœur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de tous les autres
est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou
d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister et d'être
assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur
d'autres hommes ne réjouit que le cœur des orgueilleux. Je m'imagine
que tous les cœurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler,
mais élever à eux, en un clin d'œil, tout ce qui est au-dessous d'eux,
afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie, d'échange, d'égalité
et de communauté, qui est l'idéal religieux de la conscience humaine.
Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les cœurs, et que
ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes,
en ressentent une souffrance étrange, amère, à laquelle ils ne savent
pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils
ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur
tendre vainement la main; et ceux qui ne veulent aider personne sont
dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils
retombent dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous des
premiers.
IV
Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert, et
quand la subsistance de chaque jour était conquise, moyennant la guerre
aux _singes_, nous nous asseyions en famille pour en rire autour du
poêle. Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait dans
mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. L'état de notre malade
empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos
vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait
jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les
aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dévorer nos
pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre.
La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports; nous nous
sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute sympathie
efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un
de nous, et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas
une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire
le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger
de son voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste.
Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les
autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie
qui nous étaient déniées; je crois même que dans de telles épreuves
le cœur grandit et l'affection s'exalte, retrempée de toute la force
qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous
souffrions dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne
comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'être plaints par
eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié.
J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion
scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu être médecin, et grand
médecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur
mon cœur.
Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle
ni le talent, se trompait, comme tout médecin, même des plus illustres,
peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est
trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse
qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phtisie laryngée.
Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui
ne voyait pas les symptômes contraires, évidents pour moi à d'autres
heures, s'était prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques,
pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses
étaient absolument contraires, et la saignée eût été mortelle. Le malade
en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai
soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais
pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de
lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je voyais
la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que
chacun doit comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et si
vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me
disait jusque dans mon sommeil: Une saignée le tuerait, et si tu l'en
préserves, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était
celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des
Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel
de ne m'avoir pas ôté la confiance qui nous a sauvés.
Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les
mauvais effets, nous nous y conformâmes aussi peu que possible, mais
malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du
pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par
la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, assez rare à Majorque
pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le
lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y
a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre qu'on
nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous
l'apportaient, ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus
plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins
pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la
cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. Pour mettre fin à ces
prodiges, nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et
la plus aimable personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique,
au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, le nez
très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup
des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton; mais
ils n'ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes
enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres
diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites
et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'âge, ce
lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de
cas, mais qui nous parut repoussante.
Notre amie de la Chartreuse en était à sa première maternité; elle
n'avait pas deux ans, et son lait était fort délicat; mais elle en était
fort avare, surtout lorsque, séparée du troupeau avec lequel elle avait
coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse, trop majorquine pour
cela), mais de rêver au sommet des montagnes; elle tomba dans un spleen
qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de
bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère
cultivées par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de
notre parterre: rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue
et désolée dans les cloîtres, poussant des gémissements à fendre les
pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine
blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on
n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur
les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit
un peu de calme, et nous donna elle-même un lait assez crémeux. Mais
à elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si
petite quantité, que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la
Maria-Antonia, la _niña_ et la Catalina rendaient à notre bétail. Nous
le mîmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous
eûmes le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à du
lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi,
faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous n'en pouvions
guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma étaient d'une
malpropreté intolérable. Le sucre mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne
est noir, huileux, et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont
pas l'habitude.
Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous aperçûmes des violettes
dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi
faire une infusion, et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, il
nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou majorquin, qui
vaut trois sous de France.
A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres
et de faire nos lits nous-mêmes quand nous tenions à dormir la nuit;
car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer
aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que
mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un
poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et
pour nous promener; mais ces heures étaient bien employées. Les enfants
étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le
nez hors de notre lanière pour entrer dans les paysages les plus variés
et les plus admirables. A chaque pas, au milieu du vaste cadre des
montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite chapelle sur un
rocher escarpé, un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée,
un ermitage auprès d'une source pleine de grands roseaux, un massif
d'arbres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de
lierre. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces
plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie
prenaient une couleur éclatante et des reflets d'une incroyable
fraîcheur.