encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune
jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour
tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils
se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou
d'une grande peau de chèvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils
marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire
sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers
pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours,
en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche
en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en
silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence
et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot
qui se fierait à leur mine.
Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant
très-minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou, toujours
explosé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets
étroits et de bretelles, est ouverte et bien développée; mais ils ont
presque tous les jambes arquées.
Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient,
sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un type noblement
accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les
représente poétiquement. La jeune génération nous a semblé commune
et d'un type grivois, qui rompt tout à coup la filiation. Les moines
auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une
vingtaine d'années seulement?
--Ceci n'est qu'une facétie de voyage.
II.
J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie
monastique dans ces lieux où sa trace était encore si récente. Je
n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits
mystérieux relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à
ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus licencieux
qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais
voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes
jetées là par chaque génération comme un holocauste à ce Dieu jaloux,
auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux
barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle
et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces deux catholiques
séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et demander à
chacun ce qu'il pensait de l'autre.
Il me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire
avec vraisemblance dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge
tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au cœur par le spectacle des
guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant
cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à
s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion
de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus.
Mais le chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la marche
devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des
autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni
l'église, ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa
Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa
vocation qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts,
et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la déférence et la
considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne
pouvais me le représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire
une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords,
d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible qu'il y
eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet homme, à moins qu'il ne
fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était impossible aussi
qu'il y eût un athéisme prononcé; car sa vie entière eût été un odieux
mensonge, et je ne saurais croire à un homme complètement stupide ou
complètement vil. C'est l'image de ses combats intérieurs, de ses
alternatives de révolte et de soumission, de doute philosophique et de
terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et
plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma
cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces
angoisses et ces agitations que je lui attribuais.
Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et sur la
Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être, de
salubrité et même d'élégance, qui s'étaient glissés dans la vie de
ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des mœurs
cénobitiques, de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis que
toutes les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes,
les nouvelles étaient aérées, claires et bien construites. Je ferai
la description de celle que nous habitions pour donner une idée de
l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que
possible.
Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, voûtées avec
élégance et aérées au fond par des rosaces à jour, toutes diverses et
d'un très-joli dessin. Ces trois pièces étaient séparées du cloître par
un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois
pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture, à la
prière, à la méditation, elle avait pour tout meuble un large siège à
prie-Dieu et à dossier, de six ou huit pieds de haut, enfoncé et fixé
dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à
coucher du chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et
dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier
de travail, le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située
au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur
le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine
consistait en deux petits fourneaux situés au dehors, mais non plus,
suivant la règle absolue, en plein air: une voûte ouverte sur le jardin
protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui
permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur
ne l'aurait voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette
troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, quoique la science
de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable.
Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau
long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus
un grenier pour serrer le maïs, les oignons, les fèves et autres
frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur
un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de
la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles
de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite,
au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la
montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes,
le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond
du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était un immense jardin.
Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur à droite un
réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur
autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqués dans la
balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant
dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés
égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la
soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de
vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des
moines pour le bain et la sobriété des mœurs majorquines à cet égard,
on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en
ablutions comme des prêtres indiens.
Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers et d'orangers,
entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le
réservoir; de berceaux embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs
et de Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les jours
humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les
jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des
orangers, dont la cime touffue apportait sous ses yeux un dôme éclatant
de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage
à la fois austère et gracieux, mélancolique et grandiose, dont j'ai
parlé déjà; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs
rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les
plus savoureux, écouter les bruits sublimes de la mer, contempler la
splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, et adorer l'Éternel
dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le
sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables
jouissances du chartreux, telles je me les promis à moi-même en
m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées
pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rêverie
d'une phalange choisie de poëtes et d'artistes.
Mais quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence
et par conséquent sans rêverie et sans méditation, sans foi peut-être,
c'est-à-dire sans enthousiasme et sans recueillement, enfouie dans cette
cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes
privations de la règle, et forcée d'en observer la lettre sans en
comprendre l'esprit, condamnée à l'horreur de la solitude, réduite
à n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine
rampant au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à
quelques autres âmes captives, vouées au même silence, enfermées dans la
même tombe, toujours voisines et toujours séparées, même dans la prière;
enfin quand on se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par
sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, tout
cela redevient triste et sombre comme une vie de néant, d'erreur et
d'impuissance.
Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature
a épuisé ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce
qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance; la
tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du
chaud, comme un animal, comme une plante; et le refroidissement
mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit
d'ascétisme. Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et à
prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'échapper à cette
épouvantable claustration; et l'on m'a dit que les derniers chartreux
s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des
semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les
faire rentrer dans l'ordre.
Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de
notre Chartreuse, sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut
pour nous d'enchanteur au premier abord, et de ce qu'elle perdit de
poésie à nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, comme
je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai
tâché de communiquer mes impressions, je me demande pourquoi je n'ai pas
pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir que le
repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, paraissent
délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme
s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et
complète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais
visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du même sentiment, et il
l'exprima en maître:
«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la prière commune. Ils
nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus
de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après
l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde. On eût dit
que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous
d'autres pensées et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul
signe extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau blanc, ils
ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux.
«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines âmes
fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence
solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas,
plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en
un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source
ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel?
«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme: il est né pour
l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit
rude? n'est-ce point à l'amour qu'elle est proposée?» (_Affaires de
Rome_.)
Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'idées et de
réflexions profondes, jetée comme par hasard au milieu du récit des
explications de M. La Mennais avec le saint-siège, m'a toujours frappé,
et je suis certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre
le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, moines
obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, spectres
affaissés, dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la
nuit du passé, agenouillés sur la pierre du tombeau, froids et mornes
comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier prêtre, animé de
la dernière étincelle du génie de l'Église, méditant sur le sort de ces
moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les
lévites de la mort immobiles sous leurs suaires; là, l'apôtre de la vie,
voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà
un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses
pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie
sainte de la liberté morale.
Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que
celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa, et c'est
encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication
fut l'événement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans
intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans
ce temps-là, et avec quelle solennité on le recevait.
«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande assemblée,
décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent Ferrer, ou Ferrier, pour
l'engager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque
de Mallorca, camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape Pierre de
Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de Valence une lettre pour
implorer l'assistance apostolique de maître Vincent, et qui, l'année
suivante, l'attendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma.
Dès le lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença ses
prédications et ordonna des processions de nuit. La plus grande
sécheresse régnait dans l'île; mais au troisième sermon de maître
Vincent, la pluie tomba. Ces détails furent ainsi mandés au roi
Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldaguila:
«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur
de vous annoncer que maître Vincent est arrivé dans cette cité le
premier jour de septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le
samedi au matin, il a commencé à prêcher devant une foule immense,
qui l'écoute avec tant de dévotion, que toutes les nuits on fait des
processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des
enfants se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était tombé de
l'eau, le Seigneur Dieu, touché des prières des enfants et du peuple, a
voulu que ce royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, dès
le troisième sermon, une pluie abondante sur toute l'île, ce qui a
beaucoup réjoui les habitants.
«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, très-victorieux
seigneur, et exhausse votre royale couronne.
«Mallorca, 11 septembre 1413.»
«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire croissait de telle
façon, que, ne pouvant l'admettre dans la vaste église du couvent
de Saint-Dominique, on fut obligé de lui livrer l'immense jardin du
couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles.
«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, d'où il partit pour
visiter l'île. Sa première station fut à Valldemosa, dans le monastère
qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en
considération de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux.
Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma et voyageait avec
lui. A Valldemosa plus encore qu'à Palma, l'église se trouva trop petite
pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs:
«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps où saint Vincent
Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville
se trouve une propriété qu'on appelle _Son Gual_; là se rendit le
missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain était vaste
et uni; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de
chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, la pluie vint
à tomber en abondance. Le démon, promoteur des vents, des éclairs et du
tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour
se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns d'entre eux,
lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prière, et
à l'instant un nuage s'étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui
l'écoutaient, tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le
champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage.
«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, car nos ancêtres
l'avaient religieusement conservé. Depuis, les héritiers de la propriété
de _Son Gual_ ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir
s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint
Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayant
voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en
devoir de le dépecer; mais les outils se brisaient à l'instant, et,
comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle,
et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se
fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique à portée de la ville,
personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique.
«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres
hameaux, guérissant le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une
fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède
ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le
nom de _Sa bassa Ferrera_.
«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut rappelé par
Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait
l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un
sermon qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de Palma; et
après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné
des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple, opérant bien
des miracles, comme le racontent les chroniques, et comme la tradition
s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.»
Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny Eissler, donne lieu
à une remarque de M. Tastu, curieuse sous deux rapports: le premier, en
ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent
Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un fait important dans
l'histoire des langues. Voici cette note:
«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et les prononçait en
langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint
prédicateur, qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique
leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel, si
on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque, la
langue romane des trois grandes contrées du nord, du centre et du midi,
était, à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés surtout
s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre,
en Écosse, en Irlande, à Paris, en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux
îles Baléares; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on
ne la parlait, une langue romane, sœur, parente ou alliée de la langue
valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier.
«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du
poète Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan, de Boccace,
d'Ausias-March, et de tant d'autres célébrités européennes[15]?»
[Note 15: Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane
limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction,
a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes,
la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentrée
qu'elle est dans ses îles, où elle est préservée de tout contact
étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence,
le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est
celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne.
Cela s'explique par les fréquents séjours que les rois d'Aragon
faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tué à
Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait épousé Marie, fille
d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit _le
Conquistador_ qui naquit dans cette ville et y passa les premières
années de son enfance. Un des caractères qui distinguent l'idiome
mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les
articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces articles
se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques
localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article _lo_
masculin, le, et _la_ féminin, la, le mallorquin a les articles
suivants:
MASCULIN.--Singulier: _So_, le; _sos_, les, au pluriel.
FÉMININ.--Singulier: _Sa_, la; _sas_, les, au pluriel.
MASCULIN ET FÉMININ.--Singulier: _Es_, _els_, les, au pluriel.
MASCULIN.--Singulier: _En_, le; _na_, la, au féminin singulier; _nas_,
les, au féminin pluriel.
Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage
antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la
conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles,
comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément:
la rustique, _plebea_, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et
la langue académique littéraire, _autica illustra_, que le temps, la
civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui,
le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque
province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A
Mallorca, le castillan n'est guère employé que dans les circonstances
officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les
grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous
passez devant le balcon où une jeune fille, une Allote (du mauresque
_aila, lella_) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national
que vous l'entendez chanter:
Sas alloles, tots es diamenges,
Quan no tenen res mes que fer,
Van a regar es claveller,
Dihent-li: Veu! ja que no menjes!
«Les jeunes filles, tous les dimanches,
Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire
Vont arroser le pot d'œillets,
Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!»
La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à la
mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait
rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne
manque pas de lui répondre: