Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque

encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune

jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour

tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils

se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou

d'une grande peau de chèvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils

marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire

sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers

pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours,

en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche

en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en

silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence

et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot

qui se fierait à leur mine.

Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant

très-minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou, toujours

explosé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets

étroits et de bretelles, est ouverte et bien développée; mais ils ont

presque tous les jambes arquées.

Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient,

sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un type noblement

accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les

représente poétiquement. La jeune génération nous a semblé commune

et d'un type grivois, qui rompt tout à coup la filiation. Les moines

auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une

vingtaine d'années seulement?

--Ceci n'est qu'une facétie de voyage.

II.

J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie

monastique dans ces lieux où sa trace était encore si récente. Je

n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits

mystérieux relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à

ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus licencieux

qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais

voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes

jetées là par chaque génération comme un holocauste à ce Dieu jaloux,

auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux

barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle

et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces deux catholiques

séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et demander à

chacun ce qu'il pensait de l'autre.

Il me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire

avec vraisemblance dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge

tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au cœur par le spectacle des

guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant

cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à

s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion

de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus.

Mais le chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la marche

devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des

autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni

l'église, ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa

Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa

vocation qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts,

et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la déférence et la

considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne

pouvais me le représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire

une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords,

d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible qu'il y

eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet homme, à moins qu'il ne

fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était impossible aussi

qu'il y eût un athéisme prononcé; car sa vie entière eût été un odieux

mensonge, et je ne saurais croire à un homme complètement stupide ou

complètement vil. C'est l'image de ses combats intérieurs, de ses

alternatives de révolte et de soumission, de doute philosophique et de

terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et

plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma

cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces

angoisses et ces agitations que je lui attribuais.

Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et sur la

Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être, de

salubrité et même d'élégance, qui s'étaient glissés dans la vie de

ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des mœurs

cénobitiques, de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis que

toutes les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes,

les nouvelles étaient aérées, claires et bien construites. Je ferai

la description de celle que nous habitions pour donner une idée de

l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que

possible.

Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, voûtées avec

élégance et aérées au fond par des rosaces à jour, toutes diverses et

d'un très-joli dessin. Ces trois pièces étaient séparées du cloître par

un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois

pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture, à la

prière, à la méditation, elle avait pour tout meuble un large siège à

prie-Dieu et à dossier, de six ou huit pieds de haut, enfoncé et fixé

dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à

coucher du chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et

dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier

de travail, le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située

au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur

le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine

consistait en deux petits fourneaux situés au dehors, mais non plus,

suivant la règle absolue, en plein air: une voûte ouverte sur le jardin

protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui

permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur

ne l'aurait voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette

troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, quoique la science

de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable.

Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau

long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus

un grenier pour serrer le maïs, les oignons, les fèves et autres

frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur

un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de

la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles

de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite,

au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la

montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes,

le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond

du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était un immense jardin.

Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur à droite un

réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur

autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqués dans la

balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant

dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés

égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la

soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de

vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des

moines pour le bain et la sobriété des mœurs majorquines à cet égard,

on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en

ablutions comme des prêtres indiens.

Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers et d'orangers,

entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le

réservoir; de berceaux embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs

et de Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les jours

humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les

jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des

orangers, dont la cime touffue apportait sous ses yeux un dôme éclatant

de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage

à la fois austère et gracieux, mélancolique et grandiose, dont j'ai

parlé déjà; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs

rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les

plus savoureux, écouter les bruits sublimes de la mer, contempler la

splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, et adorer l'Éternel

dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le

sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables

jouissances du chartreux, telles je me les promis à moi-même en

m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées

pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rêverie

d'une phalange choisie de poëtes et d'artistes.

Mais quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence

et par conséquent sans rêverie et sans méditation, sans foi peut-être,

c'est-à-dire sans enthousiasme et sans recueillement, enfouie dans cette

cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes

privations de la règle, et forcée d'en observer la lettre sans en

comprendre l'esprit, condamnée à l'horreur de la solitude, réduite

à n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine

rampant au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à

quelques autres âmes captives, vouées au même silence, enfermées dans la

même tombe, toujours voisines et toujours séparées, même dans la prière;

enfin quand on se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par

sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, tout

cela redevient triste et sombre comme une vie de néant, d'erreur et

d'impuissance.

Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature

a épuisé ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce

qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance; la

tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du

chaud, comme un animal, comme une plante; et le refroidissement

mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit

d'ascétisme. Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et à

prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'échapper à cette

épouvantable claustration; et l'on m'a dit que les derniers chartreux

s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des

semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les

faire rentrer dans l'ordre.

Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de

notre Chartreuse, sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut

pour nous d'enchanteur au premier abord, et de ce qu'elle perdit de

poésie à nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, comme

je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai

tâché de communiquer mes impressions, je me demande pourquoi je n'ai pas

pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir que le

repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, paraissent

délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme

s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et

complète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais

visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du même sentiment, et il

l'exprima en maître:

«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la prière commune. Ils

nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus

de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après

l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde. On eût dit

que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous

d'autres pensées et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul

signe extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau blanc, ils

ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux.

«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines âmes

fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence

solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas,

plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en

un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source

ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel?

«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme: il est né pour

l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit

rude? n'est-ce point à l'amour qu'elle est proposée?» (_Affaires de

Rome_.)

Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'idées et de

réflexions profondes, jetée comme par hasard au milieu du récit des

explications de M. La Mennais avec le saint-siège, m'a toujours frappé,

et je suis certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre

le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, moines

obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, spectres

affaissés, dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la

nuit du passé, agenouillés sur la pierre du tombeau, froids et mornes

comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier prêtre, animé de

la dernière étincelle du génie de l'Église, méditant sur le sort de ces

moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les

lévites de la mort immobiles sous leurs suaires; là, l'apôtre de la vie,

voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà

un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses

pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie

sainte de la liberté morale.

Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que

celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa, et c'est

encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication

fut l'événement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans

intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans

ce temps-là, et avec quelle solennité on le recevait.

«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande assemblée,

décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent Ferrer, ou Ferrier, pour

l'engager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque

de Mallorca, camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape Pierre de

Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de Valence une lettre pour

implorer l'assistance apostolique de maître Vincent, et qui, l'année

suivante, l'attendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma.

Dès le lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença ses

prédications et ordonna des processions de nuit. La plus grande

sécheresse régnait dans l'île; mais au troisième sermon de maître

Vincent, la pluie tomba. Ces détails furent ainsi mandés au roi

Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldaguila:

«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur

de vous annoncer que maître Vincent est arrivé dans cette cité le

premier jour de septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le

samedi au matin, il a commencé à prêcher devant une foule immense,

qui l'écoute avec tant de dévotion, que toutes les nuits on fait des

processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des

enfants se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était tombé de

l'eau, le Seigneur Dieu, touché des prières des enfants et du peuple, a

voulu que ce royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, dès

le troisième sermon, une pluie abondante sur toute l'île, ce qui a

beaucoup réjoui les habitants.

«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, très-victorieux

seigneur, et exhausse votre royale couronne.

«Mallorca, 11 septembre 1413.»

«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire croissait de telle

façon, que, ne pouvant l'admettre dans la vaste église du couvent

de Saint-Dominique, on fut obligé de lui livrer l'immense jardin du

couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles.

«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, d'où il partit pour

visiter l'île. Sa première station fut à Valldemosa, dans le monastère

qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en

considération de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux.

Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma et voyageait avec

lui. A Valldemosa plus encore qu'à Palma, l'église se trouva trop petite

pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs:

«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps où saint Vincent

Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville

se trouve une propriété qu'on appelle _Son Gual_; là se rendit le

missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain était vaste

et uni; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de

chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, la pluie vint

à tomber en abondance. Le démon, promoteur des vents, des éclairs et du

tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour

se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns d'entre eux,

lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prière, et

à l'instant un nuage s'étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui

l'écoutaient, tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le

champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage.

«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, car nos ancêtres

l'avaient religieusement conservé. Depuis, les héritiers de la propriété

de _Son Gual_ ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir

s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint

Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayant

voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en

devoir de le dépecer; mais les outils se brisaient à l'instant, et,

comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle,

et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se

fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique à portée de la ville,

personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique.

«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres

hameaux, guérissant le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une

fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède

ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le

nom de _Sa bassa Ferrera_.

«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut rappelé par

Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait

l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un

sermon qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de Palma; et

après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné

des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple, opérant bien

des miracles, comme le racontent les chroniques, et comme la tradition

s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.»

Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny Eissler, donne lieu

à une remarque de M. Tastu, curieuse sous deux rapports: le premier, en

ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent

Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un fait important dans

l'histoire des langues. Voici cette note:

«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et les prononçait en

langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint

prédicateur, qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique

leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel, si

on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque, la

langue romane des trois grandes contrées du nord, du centre et du midi,

était, à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés surtout

s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre,

en Écosse, en Irlande, à Paris, en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux

îles Baléares; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on

ne la parlait, une langue romane, sœur, parente ou alliée de la langue

valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier.

«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du

poète Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan, de Boccace,

d'Ausias-March, et de tant d'autres célébrités européennes[15]?»

[Note 15: Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane

limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction,

a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes,

la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentrée

qu'elle est dans ses îles, où elle est préservée de tout contact

étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence,

le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est

celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne.

Cela s'explique par les fréquents séjours que les rois d'Aragon

faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tué à

Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait épousé Marie, fille

d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit _le

Conquistador_ qui naquit dans cette ville et y passa les premières

années de son enfance. Un des caractères qui distinguent l'idiome

mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les

articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces articles

se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques

localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article _lo_

masculin, le, et _la_ féminin, la, le mallorquin a les articles

suivants:

MASCULIN.--Singulier: _So_, le; _sos_, les, au pluriel.

FÉMININ.--Singulier: _Sa_, la; _sas_, les, au pluriel.

MASCULIN ET FÉMININ.--Singulier: _Es_, _els_, les, au pluriel.

MASCULIN.--Singulier: _En_, le; _na_, la, au féminin singulier; _nas_,

les, au féminin pluriel.

Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage

antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la

conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles,

comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément:

la rustique, _plebea_, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et

la langue académique littéraire, _autica illustra_, que le temps, la

civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui,

le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque

province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A

Mallorca, le castillan n'est guère employé que dans les circonstances

officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les

grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous

passez devant le balcon où une jeune fille, une Allote (du mauresque

_aila, lella_) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national

que vous l'entendez chanter:

Sas alloles, tots es diamenges,

Quan no tenen res mes que fer,

Van a regar es claveller,

Dihent-li: Veu! ja que no menjes!

«Les jeunes filles, tous les dimanches,

Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire

Vont arroser le pot d'œillets,

Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!»

La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à la

mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait

rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne

manque pas de lui répondre:

Un hiver à Majorque · 第 9 / 13 段