c'est un assemblage de bâtiments très-fortement et très-largement
construits. Avec une pareille enceinte et une telle masse de pierres de
taille, il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant cette
vaste construction avait été élevée pour douze personnes. Rien que dans
le nouveau cloître (car ce monastère se compose de trois chartreuses
accolées l'une à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules
composées chacune de trois pièces spacieuses donnant sur un des côtés
du cloître. Sur les deux faces latérales sont situées douze chapelles.
Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s'enfermait pour
prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornées, couvertes de
dorures et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues de
saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas trop aimé, je
le confesse, à les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pavé de
ces oratoires est formé de faïences émaillées et disposées en divers
dessins de mosaïque d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore
en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait traversé les
siècles à Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une
fontaine ou d'une conque en beau marbre du pays, chaque chartreux étant
tenu de laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces pièces
voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une fraîcheur qui pouvait bien
faire des longues heures de la prière une sorte de volupté dans les
jours brûlants de la canicule.
La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel règne un petit
préau planté symétriquement de buis qui n'ont pas encore perdu tout
à fait les formes pyramidales imposées par le ciseau des moines,
est parallèle à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté
contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. Nous espérions
y trouver des orgues; nous avions oublié que la règle des chartreux
supprimait toute espèce d'instruments de musique, comme un vain luxe et
un plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef pavée en
belles faïences très-finement peintes, à bouquets de fleurs artistement
disposés comme sur un tapis. Les lambris boisés, les confessionnaux et
les portes sont d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs
nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement orné
attestent une habileté dans la main-d'œuvre qu'on ne trouve plus en
France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette exécution
consciencieuse est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute l'île,
m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient conservé cette profession
à l'état d'art. Le menuisier que nous employâmes à la Chartreuse était
certainement un artiste, mais seulement en musique et en peinture. Étant
venu un jour à notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc,
il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve
et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les Grecs esclavons.
Les esquisses que mon fils avait faites d'après des dessins de Goya
représentant des moines en goguette, et dont il avait orné notre
chambre, le scandalisèrent un peu; mais ayant aperçu la _Descente de
croix_ gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé dans une
contemplation étrange. Nous lui demandâmes ce qu'il en pensait: «Il n'y
a rien dans toute l'île de Majorque, nous répondit-il dans son patois,
d'aussi beau et d'aussi _naturel_.»
Ce mot de _naturel_ dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et
les manières d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le
jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son
travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, la bouche
entr'ouverte et les yeux hors de la tête. Ces instincts élevés ne
l'empêchaient pas d'être voleur comme tous les paysans majorquins
le sont avec les étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule,
quoiqu'ils soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les rapports
qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux,
et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets
d'industrie française que nous avions apportés pour notre usage. J'eus
bien de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de mon
nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, c'était un verre de
cristal taillé, ou peut-être la brosse à dents qui s'y trouvait, et dont
certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les
besoins d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un Malais ou
d'un Cafre.
Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet
d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. C'était une statue de saint
Bruno en bois peint, placée dans l'église. Le dessin et la couleur en
étaient remarquables: les mains, admirablement étudiées, avaient un
mouvement d'invocation pieuse et déchirante; l'expression de la tête
était vraiment sublime de foi et de douleur. Et pourtant c'était
l'œuvre d'un ignorant; car la statue placée en regard, et exécutée par
le même manœuvre, était pitoyable sous tous les rapports; mais il avait
eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration, un élan d'exaltation
religieuse peut-être, qui l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute
que jamais le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu avec
un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était la personnification
de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque même, l'emblème de cette
philosophie du passé est debout dans la solitude.
L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans le nouveau,
communique à celui-ci par un détour fort, simple que, grâce à mon peu de
mémoire locale, je n'ai jamais pu retrouver sans me perdre préalablement
dans le troisième cloître.
Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier parce qu'il
est le plus ancien, est aussi le plus petit. Il présente un coup d'œil
charmant. Le préau qu'il embrasse de ses murailles brisées est l'ancien
cimetière des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que
le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne devait disputer sa
mémoire au néant de la mort. Les sépultures sont à peine indiquées par
le renflement des touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie
de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un plaisir
incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres à croix de pierre
où se suspendent en festons toutes les herbes vagabondes des ruines, et
les grands cyprès verticaux qui s'élèvent la nuit comme des spectres
noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait pas vu
la lune se lever derrière la belle montagne de grès couleur d'ambre
qui domine ce cloître, et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux
laurier au tronc énorme et à la tête desséchée qui n'existait peut-être
déjà plus lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans son
dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier
nain (_chamaerops_) que j'ai défendu contre l'ardeur naturaliste de mes
enfants, et qui est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans son
espèce.
Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes chapelles des
chartreux du quinzième siècle. Elles sont hermétiquement fermées, et le
sacristain ne les ouvre à personne, circonstance qui piquait beaucoup
notre, curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans nos
promenades, nous avons cru apercevoir de beaux débris de meubles et de
sculptures en bois très-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans
ces galetas mystérieux beaucoup de richesses enfouies dont personne à
Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière.
Le second cloître a douze cellules et douze chapelles comme les autres.
Ses arcades ont beaucoup de caractère dans leur délabrement. Elles ne
tiennent plus à rien, et quand nous les traversions le soir par un
gros temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il ne passait
pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit tomber un pan de mur ou un
fragment de voûte. Jamais je n'ai entendu le vent promener des voix
lamentables et pousser des hurlements désespérés, comme dans ces
galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, la course précipitée
des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le
sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient
tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis de grands
brouillards qui tombaient tout à coup comme un linceul, et qui,
pénétrant dans les cloîtres par les arcades brisées, nous rendaient
invisibles et faisaient paraître la petite lampe que nous portions pour
nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille
autres détails de cette vie cénobitique qui se pressent à la fois dans
mon souvenir: tout cela faisait bien de cette Chartreuse le séjour le
plus romantique de la terre.
Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité une bonne fois, ce
que je n'avais vu qu'en rêve, ou dans les ballades à la mode, et dans
l'acte des nonnes de _Robert le Diable_, à l'Opéra. Les apparitions
fantastiques ne nous manquèrent même pas, comme je le dirai tout à
l'heure; et à propos de tout ce romantisme matérialisé qui posait devant
moi, je n'étais pas sans faire quelques réflexions sur le romantisme en
général.
A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il faut joindre la
partie réservée au supérieur, que nous ne pûmes visiter, non plus que
bien d'autres recoins mystérieux; les cellules des frères convers, une
petite église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs autres
constructions destinées aux personnes de marque qui y venaient faire des
retraites ou accomplir des dévotions pénitentiaires; plusieurs petites
cours entourées d'étables pour la bétail de la communauté, des logements
pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout un phalanstère, comme
on dirait aujourd'hui, sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno.
Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher de gravir la
montagne, nous faisions notre promenade à couvert dans le couvent, et
nous en avions pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je ne
sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre dans ces murs
abandonnés le secret intime de la vie monastique. Sa trace était si
récente, que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le
pavé et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. Dans nos
cellules, des oraisons latines imprimées et collées sur les murs, jusque
dans des réduits secrets où je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire
des _oremus_, étaient encore lisibles.
Un jour que nous allions à la découverte dans des galeries supérieures,
nous trouvâmes devant nous une jolie tribune, d'où nos regards
plongèrent dans une grande et belle chapelle, si meublée et si bien
rangée, qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du
supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices religieux de
la semaine, affiché dans un cadre de bois noir, pendait de la voûte au
milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de
saint collée au dossier, probablement le patron de chaque religieux.
L'odeur d'encens dont les murs avaient été si longtemps imprégnés
n'était pas encore tout à fait dissipée. Les autels étaient parés de
fleurs desséchées, et les cierges à demi consumés se dressaient
encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets
contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur des ronces qui
envahissaient les fenêtres, et les cris des polissons qui jouaient aux
petits palets dans les cloîtres avec des fragments de mosaïque.
Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien
plus vivement encore à ces explorations enjouées et passionnées.
Certainement, ma fille s'attendait à trouver quelque palais de fée
rempli de merveilles dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils
espérait découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui
sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les voir grimper comme
des chats sur des planches déjetées et sur des terrasses tremblantes;
et quand, me devançant de quelques pas, ils disparaissaient dans un
tournant d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient perdus
pour moi, et je doublais le pas avec une sorte de terreur où la
superstition entrait peut-être bien pour quelque chose.
Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres, consacrées à un
culte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination,
et je défierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y
conserver longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites peurs
fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas sans attrait;
elles sont pourtant assez réelles pour qu'il soit nécessaire de les
combattre en soi-même. J'avoue que je n'ai guère traversé le cloître le
soir sans une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que je
n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, dans la crainte
de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposés,
et ils couraient volontiers au clair de la lune sous ces arceaux rompus
qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai
conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière.
[Illustration: Costumes majorcains.]
Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, après que nous
eûmes rencontré un grand vieillard qui se promenait parfois dans les
ténèbres. C'était un ancien serviteur ou client de la communauté, à qui
le vin et la dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il
était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux portes des
cellules désertes avec un grand bourdon de pèlerin, où était suspendu
un long rosaire, appelant les moines, dans ses déclamations avinées, et
priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu
de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là surtout qu'il venait
rôder avec des menaces et des jurements épouvantables. Il entrait chez
la Maria-Antonia, qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs
sermons entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de son
brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher à force de
politesses et de ruses; car le sacristain n'était pas très-brave, et
craignait de s'en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper à
notre porte à des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en
vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait tomber aux
pieds de la madone dont la niche était située à quelques pas de notre
porte, et s'y endormait, son couteau ouvert dans une main, et son
chapelet dans l'autre.
Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce n'était point un homme
à se jeter sur les gens à l'improviste. Comme il s'annonçait de loin par
ses exclamations entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, on
avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la
double porte en plein chêne de notre cellule eût pu soutenir un siégé
autrement formidable; mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un
malade accablé, auquel il disputait quelques heures de repos, n'était
pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec _mucha calma_,
car nous n'eussions certes reçu aucune protection de la police de
l'endroit; nous n'allions point à la messe, et notre ennemi était un
saint homme qui n'en manquait aucune.
[Illustration: Serano de Palma.]
Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition d'un autre genre, que
je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je
ne pourrais comparer qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec
continuité sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître,
pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert et sombre
comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait toujours sans
interruption, et bientôt une faible clarté blanchit la vaste profondeur
des voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches,
et nous vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient,
un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux hommes. Ce n'était rien
moins que Lucifer en personne, accompagné de toute sa cour, un maître
diable tout noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de lui
un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des queues de cheval,
des oripeaux de toutes couleurs, et des diablesses ou des bergères,
en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces
vilains gnômes. Après les confessions que je viens de faire, je puis
avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore un peu de temps
après avoir compris ce que c'était, il me fallut un certain effort de
volonté pour tenir ma lampe élevée au niveau de cette laide mascarade,
à laquelle l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient une
apparence vraiment surnaturelle.
C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui
fêtaient le mardi gras et venaient établir leur bal rustique dans la
cellule de Maria-Antonia. Le bruit étrange, qui accompagnait leur marche
était celui des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de masques
sales et hideux, jouaient en même temps, et non sur un rythme coupé et
mesuré, comme en Espagne, mais avec un roulement continu semblable à
celui du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent
leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il faut du courage pour le
supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fête, ils
l'interrompent tout d'un coup pour chanter à l'unisson une _coplita_ sur
une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais;
puis les castagnettes reprennent leur roulement, qui dure trois ou
quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manière de se réjouir en
se brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase musicale,
qui n'est rien par elle-même, prend un grand caractère jetée ainsi à
de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractère
très-particulier. Elles sont voilées dans leur plus grand éclat et
traînantes dans leur plus grande animation.
Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et M. Tastu, qui a fait
des recherches à cet égard, s'est convaincu que les principaux rhythmes
majorquins, leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, est
de type et de tradition arabes[14].
[Note 14: Lorsque nous allions de Barcelone à Palma, par une
nuit tiède et sombre, éclairée seulement par une phosphorescence
extraordinaire dans le sillage du navire, tout le monde dormait à bord,
excepté le timonier, qui pour résister au danger d'en faire autant,
chanta toute la nuit, mais d'une voix si douce et si ménagée qu'on eût
dit qu'il craignait d'éveiller les hommes de quart, ou qu'il était à
demi endormi lui-même. Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son
chant était des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations
en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller sa voix au
hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et balancée par la brise.
C'était une rêverie plutôt qu'un chant, une sorte de divagation
nonchalante de la voix, où la pensée avait peu de part, mais qui suivait
le balancement du navire, le faible bruit du remous, et ressemblait à
une improvisation vague, renfermée pourtant dans des formes douces et
monotones. Cette voix de la contemplation avait un grand charme.]
Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous entourèrent avec
beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien de
farouche ni d'hostile, en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth
daigna m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il était avocat.
Puis il essaya, pour me donner une plus haute idée encore de sa
personne, de me parler en français, et, voulant me demander si je me
plaisais à la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol _cartuxa_ par
le mot français _cartouche_ ce qui ne laissait pas de faire un léger
contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forcé de parler toutes
les langues.
Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivîmes dans
la cellule de Maria-Antonia, qui était décorée de petites lanternes de
papier suspendues, en travers de la salle, à des guirlandes de lierre.
L'orchestre, composé d'une grande et d'une petite guitare, d'une espèce
de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes, commença à
jouer les jotas et les fandangos indigènes, qui ressemblent à ceux de
l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi
encore.
Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, un riche
tenancier du pays, qui s'était marié, peu de jours auparavant, avec une
assez belle fille. Le nouvel époux fut le seul homme condamné à danser
presque toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait
inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, grave et
silencieuse, était assise par terre, accroupie à la manière des
Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même, avec sa cape de moine et
son grand bâton noir à tête d'argent.
Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et point de ces
grâces profanes qu'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent
les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et
continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait pour l'acquit
de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, il alla s'asseoir en
chien comme les autres, et les _malins_ de l'endroit vinrent briller
à leur tour. Un jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration
universelle par la raideur de ses mouvements et des sauts sur place
qui ressemblaient à des bonds galvaniques, sans éclairer sa figure
du moindre éclair de gaieté. Un gros laboureur, très-coquet et
très-suffisant, voulut passer la jambe et arrondir les bras à la manière
espagnole; il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la plus
risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique nous eût longtemps
captivés, n'était l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces
messieurs et ces dames, et qui prenait réellement à la gorge.
Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt pour nous que les
costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants et très-gracieux. Les
femmes portent une sorte de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline,
appelée _rebozillo_, composée de deux pièces superposées; une qui est
attachée sur la tête un peu en arrière, passant sous le menton comme une
guimpe de religieuse, et qui se nomme _rebozillo en amount_; et l'autre
qui flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme _rebozillo en
volant_; les cheveux, séparés en bandeaux lissés sur le front, sont
attachés derrière pour retomber en une grosse tresse qui sort du
rebozillo, flotte sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la
ceinture. En négligé de la semaine, la chevelure non tressée reste
flottante sur le dos en _estoffade_. Le corsage, en mérinos ou en soie
noire, décolleté, à manches courtes, est garni, au-dessus du coude et
sur les coutures du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent
passées dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. Elles
ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit et chaussé avec
recherche dans les jours de fête. Une simple villageoise a des bas
à jour, des souliers de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs
brasses de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la
ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu de jolies;
leurs traits étaient réguliers comme ceux des Andalouses, mais leur
physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de Soller, où je
ne suis point allé, elles ont une grande réputation de beauté.
Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais ils le semblaient tous
au premier abord, à cause du costume avantageux qu'ils portent. Il
se compose, le dimanche, d'un gilet (_guarde-pits_) d'étoffe de soie
bariolée, découpé en cœur et très-ouvert sur la poitrine, ainsi que la
veste noire (_sayo_) courte et collante à la taille, comme un corsage de
femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attachée au cou et aux manches
par une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine couverte
de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre à la toilette. Ils
ont la taille serrée dans une ceinture de couleur, et de larges caleçons
bouffants comme les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées
dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve,
et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint. Le chapeau à
larges bords, en poil de chat sauvage (_morine_), avec des cordons et
des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de
cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un
foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière de turban, qui leur sied
beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui
couvre leur tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet de
la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu sait que cela ne leur
sert pas à grand'chose! soit par dévotion. Leur vigoureuse crinière
bouffante, rude et crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter)
autour de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète cette
chevelure, taillée exactement à la mode du moyen âge, et qui donne de
l'énergie à toutes les figures.