Sa mère, maison noble de Mallorca. Camp vermell; un os de or, portant

una flor de lliri sobre lo cap, del mateix.

Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de lis de même.

Nº 3. BONAPART.

SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA.

BONAPART.

Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca.

Ici manquait l'explication du blason: les différences proviennent

de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas tenu compte qu'il

décalquait; d'ailleurs il a manqué d'exactitude.

Nº 4. GARI.

SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA.

GARI.

Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca.

Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata, en dos, y una;

segon blau, ab très faxas ondeades, de plata.

Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, une, et trois

fasces ondées, d'argent.

TROISIÈME PARTIE.

I.

Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre, par une matinée

sereine, et nous allâmes prendre possession de notre chartreuse au

milieu d'un de ces beaux rayons de soleil d'automne qui allaient devenir

de plus en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines

fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains, tantôt

boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides et frais, et partout

cahotés de mouvements abrupts qui ne ressemblent à rien.

Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, la nature ne

s'était montrée à moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères

de Majorque, espaces assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un

certain démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins se

vantent d'avoir soumis tout leur territoire.

Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche; car rien n'est

plus beau que ces terrains négligés qui produisent tout ce qu'ils

veulent, et qui ne se font faute de rien: arbres tortueux, penchés,

échevelés; ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et de

joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; et toutes

choses prenant là les formes qu'il plaît à Dieu, ravin, colline, sentier

pierreux tombant tout à coup dans une carrière, chemin verdoyant

s'enfonçant dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant et

s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; puis des taillis semés de

gros rochers qu'on dirait tombés du ciel, des chemins creux au bord du

torrent entre des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une ferme

jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant son palmier comme

une vigie pour guider le voyageur dans la solitude.

La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect de création libre

et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. Il me semblait que, dans

les sites les plus sauvages des montagnes helvétiques, la nature, livrée

à de trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la main de

l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour

subir, comme une âme fougueuse livrée à elle-même, l'esclavage de ses

propres déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers d'un

ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes bourrasques qui la

rasent en courant les mers. La fleur couchée se relève plus vivace,

le tronc brisé enfante de plus nombreux rejetons après l'orage; et

quoiqu'il n'y ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île,

l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon ou de révolte qui

doit la faire ressembler à ces belles savanes de la Louisiane, où, dans

les rêves chéris de ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces

d'Atala ou de Chaclas.

Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait guère

aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention d'avoir des chemins

très-agréables. Agréables à la vue, je ne le nie pas; mais praticables

aux voitures, vous allez en juger.

La voiture _à volonté_ du pays est la _tartane_, espèce de

coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un mulet, et sans aucune

espèce de ressort; ou le _birlucho_, sorte de cabriolet à quatre places,

portant sur son brancard comme la tartane, comme elle doué de roues

solides, de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un demi-pied

de bourre de laine. Une telle doublure vous donne bien un peu à penser

quand vous vous installez pour la première fois dans ce véhicule aux

abords doucereux! Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de

siège, les pieds écartés sur les brancards, et la croupe du cheval entre

les jambes, de sorte qu'il a l'avantage de sentir non-seulement tous les

cahots de sa brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête, et

d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. Il ne paraît point

mécontent de cette façon d'aller, car il chante tout le temps, quelque

effroyable secousse qu'il reçoive; et il ne s'interrompt que pour

proférer d'un air flegmatique des jurements épouvantables lorsque son

cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou à grimper quelque

muraille de rochers.

Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents, fondrières, haies

vives, fossés, se présentent en vain; on ne s'arrête pas pour si peu.

Tout cela s'appelle d'ailleurs le chemin.

Au départ, vous prenez cette course au clocher pour une gageure

de mauvais goût, et vous demandez à votre guide quelle mouche le

pique.--C'est le chemin, vous répond-il.--Mais cette rivière?--C'est le

chemin.--Et ce trou profond?--Le chemin.--Et ce buisson aussi?--Toujours

le chemin.--A la bonne heure!

Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre votre parti, de

bénir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous

auriez infailliblement les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu,

et de contempler le paysage en attendant la mort ou un miracle.

Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grâce au peu de

balancement de la voiture, à la solidité des jambes du cheval, et

peut-être à l'incurie du cocher, qui le laisse faire, se croise les

bras et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la

montagne et l'autre dans le ravin.

On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les autres ne tenir

aucun compte: pourtant le danger est fort réel. On ne verse pas

toujours; mais, quand on verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait

éprouvé l'année précédente un accident de ce genre sur notre route

d'Establiments, et il était resté pour mort sur la place. Il en a gardé

d'horribles douleurs à la tête, qui ne refroidissent pourtant pas son

désir de retourner à Majorque.

Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les

nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIV, à boîte évasée,

quelques-uns à huit glaces, et dont les roues énormes bravent tous les

obstacles. Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces lourdes

machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, mais spacieuses et

solides, dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable

audace les plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques

contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes courbatures.

Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, qui ne plaisante

jamais, parle en ces termes de _los horrorosos caminos_ de Mallorca:

«En cuyo esencial ramo de policia no se puede ponderar bastantemente

el abandono de esta Balear. El que llaman camino es una cadena de

precipicios intratables, y el transito desde Palma hasta los montes de

Galatzo presenta al infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc.

Aux environs des villes, les chemins sont un peu moins dangereux; mais,

ils ont le grave inconvénient d'être resserrés entre deux murailles ou

deux fossés qui ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le

cas échéant, il faut dételer les bœufs de la charette ou les chevaux

de la voiture, et que l'un des deux équipages s'en aille à reculons,

souvent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables

contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps,

le voyageur, retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise

majorquine: _mucha calma_, pour son édification particulière.

Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour entretenir leurs

routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces routes-là à discrétion. On n'a

que l'embarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la

Chartreuse à Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route

différente, et six fois le _birlucho_ s'est perdu et nous a fait errer

par monts et par vaux, sous prétexte de chercher un septième chemin

qu'il disait être le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouvé.

De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais trois lieues

majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant bien, en moins de trois

heures. On monte insensiblement pendant les deux premières; à la

troisième, on entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie

(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais très-étroite,

horriblement rapide, et plus dangereuse que tout le reste du chemin.

Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque; mais c'est en vain

que les montagnes se dressent de chaque côté de la gorge, c'est en vain

que le torrent bondit de roche en roche; c'est seulement dans le cœur

de l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les Majorquins

leur attribuent. Au mois de décembre, et malgré les pluies récentes,

le torrent était encore un charmant ruisseau courant parmi des touffes

d'herbes et de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé

de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin printanier.

Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à terre; car aucune

charrette ne peut gravir le chemin pavé qui y mène, chemin admirable à

l'œil par son mouvement hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres,

et les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant de

beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien vu de plus, riant, et de

plus mélancolique en même temps, que ces perspectives où le chêne vert,

le caroubier, le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient leurs

nuances variées en berceaux profonds; véritables abîmes de verdure,

où le torrent précipite sa course sous des buissons d'une richesse

somptueuse et d'une grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain

détour de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet d'un

mont, une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai décrites, à demi

cachée dans les raquettes de ses nopals, et un grand palmier qui se

penche sur l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la

vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen,

je ferme les yeux, et je revois comme dans un rêve cette montagne

verdoyante, ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel

rose.

La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux resserrés

jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré de hautes montagnes et fermé au

nord par le versant d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le

monastère. Les chartreux ont adouci, par un travail immense, l'âpreté

de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui termine la chaîne un

vaste jardin ceint de murailles qui ne gênent point la vue, et auquel

une bordure de cyprès à forme pyramidale, disposés deux à deux sur

divers plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra.

Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond

incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins sur les premiers plans

de la montagne. Au clair de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces

gradins est dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre

taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un groupe de

beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit les eaux de source de

la montagne, et les déverse aux plateaux inférieurs par des canaux en

dalles, tout semblables à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone.

Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux pour n'être pas,

à Majorque comme en Catalogne, un travail des Maures. Ils parcourent

tout l'intérieur de l'île, et ceux qui partent du jardin des chartreux,

côtoyant le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute

saison.

La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au

nord sur une vallée spacieuse qui s'élargit et s'élève en pente douce

jusqu'à la côte escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des

bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers l'orient.

De cette chartreuse pittoresque on domine donc la mer des deux côtés.

Tandis qu'on l'entend gronder au nord, on l'aperçoit comme une faible

ligne brillante au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense

plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré au premier plan

par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au

profil hardiment découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et

au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des

nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels l'œil distingue

encore, à une lieue de distance, la silhouette microscopique des arbres,

fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de

plume à l'encre de Chine sur un fond d'or étincelant. Ce fond lumineux,

c'est la plaine; et à cette distance, lorsque les vapeurs de la montagne

commencent à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur l'abîme, on

croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer est encore plus loin, et, au

retour du soleil, quand la plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée

trace une bande d'argent vif aux confins de cette perspective

éblouissante.

C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien à

désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poëte et le peintre peuvent

rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense, détails

infinis, variété inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues

profondeurs, tout est là, et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne

suffit pas toujours à goûter et à comprendre l'œuvre de Dieu; et s'il

fait un retour sur lui-même, c'est pour sentir son impuissance à créer

une expression quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et

l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art dévore, de

bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble

qu'ils y prendraient pour cet art divin qui préside à l'éternelle

création des choses un certain respect qui leur manque, à ce que je

m'imagine d'après l'emphase de leur forme.

Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des mots que dans ces

heures de contemplation passées à la Chartreuse. Il me venait bien

des élans religieux; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule

d'enthousiasme que celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné

de bons yeux!

Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de ces spectacles

sublimes est rafraîchissante et salutaire, leur continuelle possession

est dangereuse. On s'habitue à vivre sous l'empire de la sensation, et

la loi qui préside à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement.

C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines en

général pour la poésie de leurs monastères, et celle des paysans et des

pâtres pour la beauté de leurs montagnes.

Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout cela, car le brouillard

descendait presque tous les soirs au coucher du soleil, et hâtait la

chute des journées déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir.

Jusqu'à midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la grande montagne

de gauche, et à trois heures nous retombions dans l'ombre de celle

de droite. Mais quels beaux effets de lumière nous pouvions étudier,

lorsque les rayons obliques pénétrant par les déchirures des rochers,

ou glissant entre les croupes des montagnes, venaient tracer des crêtes

d'or et de pourpre sur nos seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs

obélisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient

leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes de dattes de nos

palmiers semblaient des grappes de rubis, et une grande ligne d'ombre,

coupant la vallée en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée

des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue comme un

paysage d'hiver.

La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, suivant la règle des

chartreux, treize religieux y compris le supérieur, avait échappé au

décret qui ordonna, en 1836, la démolition des monastères contenant

moins de douze personnes en communauté; mais, comme toutes les autres,

celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, c'est-à-dire

considéré comme domaine de l'État. L'État majorquin, ne sachant comment

utiliser ces vastes bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils

achevassent de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes qui

voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers fût d'une modicité

extrême, les villageois de Valldemosa n'en avaient pas voulu profiter,

peut-être à cause de leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient

de leurs moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui ne les

empêchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval, comme je le

dirai ci-après; mais ce qui leur faisait regarder de très-mauvais œil

notre présence irrévérencieuse dans ces murs vénérables.

Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée, durant les

chaleurs de l'été, par les petits bourgeois palmesans, qui viennent

chercher, sur ces hauteurs et sous ces voûtes épaisses, un air plus

frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver

le froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la Chartreuse

avait pour tous habitants, outre moi et ma famille, le pharmacien, le

sacristain et la Maria-Antonia.

La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge qui était venue

d'Espagne pour échapper, je crois, à la misère, et qui avait loué une

cellule pour exploiter les hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule

était située à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis que

la dame était censée nous servir de ménagère. C'était une ex-jolie

femme, fine, proprette en apparence, doucereuse, se disant bien née,

ayant de charmantes manières, un son de voix harmonieux, des airs

patelins, et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle

avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de refuser,

d'un air outragé, et presque en se voilant la face, toute espèce de

rétribution pour ses soins. Elle agissait ainsi, disait-elle, pour

l'amour de Dieu, _por l'assistencia_, et dans le seul but d'obtenir

l'amitié de ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit

de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises de paille, un

crucifix, et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela à votre

disposition avec beaucoup de générosité, et vous pouviez installer chez

elle votre servante et votre marmite.

Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre ménage, et

prélevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dîner. Je n'ai

jamais vu de bouche dévote plus friande, ni de doigts plus agiles pour

puiser, sans se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier

plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses hôtes chéris à

la dérobée, tout en fredonnant un cantique ou un boléro. C'eût été

une chose curieuse et divertissante, si on eût pu être tout à fait

désintéressé dans la question, que devoir cette bonne Antonia, et la

Catalina, cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de valet

de chambre; et la _niña_, petit monstre ébouriffé qui nous servait de

groom, aux prises toutes trois avec notre dîner. C'était l'heure de

l'Angélus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le réciter: les

deux vieilles en duo, faisant main basse sur tous les plats, et la

petite répondant _amen_, tout en escamotant avec une dextérité sans

égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. C'était un tableau à

faire et qui valait bien la peine qu'on feignit de ne rien voir; mais

lorsque les plaies interceptèrent fréquemment les communications avec

Palma, et que les aliments devinrent rares, _l'assistencia_ de la

Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, et nous fûmes

forcés de nous succéder, mes enfants et moi, dans le rôle de planton

pour surveiller les vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur

mon chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au déjeuner

du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour sur certains plats de

poisson, pour écarter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux

de rapine qui ne nous eussent laissé que les arêtes.

Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être servi la messe aux

chartreux dans son enfance, et qui désormais était dépositaire des clefs

du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était

atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita qui avait

passé quelques mois avec ses parents à la Chartreuse, et il disait pour

s'excuser, qu'il n'était chargé par l'État que de garder les vierges

en peinture. Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait des

prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent

les gens de sa classe, il avait un pantalon européen et des bretelles

qui certainement donnaient dans l'œil des filles de l'endroit. Sa sœur

était la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient pas le

couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient une maison dans le

village; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et fréquentaient la

Maria-Antonia, qui les invitait à manger notre dîner quand elle n'avait

pas d'appétit.

Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour

reprendre sa robe jadis blanche, et réciter tout seul ses offices en

grande tenue. Quand on sonnait à sa porte pour lui demander de la

guimauve ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on le

voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître en culotte

noire, en bas et en petite veste, absolument dans le costume des

opérateurs que Molière faisait danser en ballet dans ses intermèdes.

C'était un vieillard très méfiant. Ne se plaignant de rien, et priant

peut-être pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte

inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous vendait son

chiendent à prix d'or, et se consolait par ces petits profits d'avoir

été relevé de son vœu de pauvreté. Sa cellule était située bien loin de

la nôtre, à l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la

porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et d'autres plantes

médicinales de la plus belle venue. Caché là comme un vieux lièvre qui

craint de mettre les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et

si nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui demander

ses juleps, nous ne nous serions jamais doutés qu'il y eût encore un

chartreux à la Chartreuse.

Un hiver à Majorque · 第 7 / 13 段