d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité. Dans cet art dont tu parles
avec tant d'emphase et que tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et
l'isolement que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de te
grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment tu peux croire à
cet art égoïste sans croire à aucune religion ni à aucune société. Mais
peut-être n'as-tu pas mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire;
peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de corruption et
de terreur. Viens avec moi, et peut-être ce que je vais t'en apprendre
changera tes sentiments et tes pensées.
À travers des montagnes de décombres et des précipices incertains et
croulants, le moine conduisit, non sans danger, le jeune voyageur au
centre du monastère détruit; et là, à la place où avaient été les
prisons, il le fit descendre avec précaution le long des parois d'un
massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche et la pioche
avaient fendu dans toute sa profondeur. Au sein de cette affreuse croûte
de pierre et de ciment s'ouvraient, comme des gueules béantes du sein de
la terre, des loges sans air et sans jour, séparées les unes des autres
par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient sur leurs voûtes
lugubres.
«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, ce ne sont pas
des puits, ce ne sont pas même des tombes; ce sont les cachots de
l'inquisition. C'est là que, durant plusieurs siècles sont péri
lentement tous les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant
Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur, soit
inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir une pensée différente
de celle de l'inquisition.
«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés, des artistes
même. Ils avaient de vastes bibliothèques où les subtilités de la
théologie, reliées dans l'or et la moire, étalaient sur des rayons
d'ébène leurs marges reluisantes de perles et de rubis; et cependant
l'homme, ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa pensée,
ils le descendaient vivant et le tenaient caché dans les entrailles
de la terre. Ils avaient des vases d'argent ciselés, des calices
étincelants de pierreries, des tableaux magnifiques et des madones d'or
et d'ivoire; et cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli
de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le livraient
vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. Tel d'entre eux
cultivant des roses et des jonquilles avec autant de soin et d'amour
qu'on en met à élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable,
son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la tombe.
«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce que c'est que
le cloître. Férocité brutale d'un côté, de l'autre lâche terreur;
intelligence égoïste ou dévotion sans entrailles, voilà ce que c'est que
l'inquisition.
«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière des cieux la
main des libérateurs a rencontré quelques colonnes et quelques dorures
qu'elle a ébranlées ou ternies, faut-il replacer la dalle du sépulcre
sur les victimes expirantes, et verser des larmes sur le sort de leurs
bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et d'esclaves?»
L'artiste était descendu dans une des caves pour en examiner
curieusement les parois. Un instant il essaya de se représenter la lutte
que la volonté humaine, ensevelie vivante, pouvait soutenir contre
l'horrible désespoir d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se
fut-il peint à son imagination vive et impressionnable, qu'elle en fut
remplie d'angoisse et de terreur. Il crut sentir ces voûtes glacées
peser sur son âme; ses membres frémirent, l'air manqua à sa poitrine,
il se sentit défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il
s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était resté à l'entrée:
«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à sortir d'ici!
--Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la main, ce que tu
éprouves en regardant maintenant les étoiles brillantes sur ta tête,
imagine comment je l'éprouvai lorsque je revis le soleil après dix ans
d'un pareil supplice!
--Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en se hâtant de marcher
vers le jardin; vous avez pu supporter dix ans de cette mort anticipée
sans perdre la raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté
là un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. Non, je ne
croyais pas que la vue d'un cachot pût produire d'aussi subites, d'aussi
profondes terreurs, et je ne comprends pas que la pensée s'y habitue et
s'y soumette. J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai vu aussi
les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse où l'on tombait
frappé par une main invisible, et la dalle percée de trous par où le
sang allait rejoindre les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai
eu là que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans ce cachot
où je viens de descendre, c'est l'épouvantable idée de la vie qui se
présente à l'esprit. O mon Dieu! être là et ne pouvoir mourir!
--Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant sa tête chauve et
flétrie; je ne compte pas plus d'années que n'en révèlent ton visage
mâle et ton front serein, et pourtant tu m'as pris sans doute pour un
vieillard.
«Comment je méritai et comment je supportai ma lente agonie, il
n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en ai plus besoin, heureux
et jeune que je me sens aujourd'hui en regardant ces murs détruits et
ces cachots vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des
moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon pour tous. Mais,
puisque tu es artiste, il te sera salutaire d'avoir connu une de ces
émotions sans lesquelles l'artiste ne comprendrait pas son œuvre.
«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur lesquelles tu venais
tout à l'heure pleurer le passé, et parmi lesquelles je reviens chaque
nuit me prosterner pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie
seront animés peut-être d'une pensée plus haute que celle d'un lâche
regret ou d'une stérile admiration. Bien des monuments, qui sont pour
les antiquaires des objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de
rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection, et souvent
ce furent des faits iniques ou puérils. Puisque tu as voyagé, tu as vu
à Gènes un pont jeté sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et
pesante église coûteusement élevée dans un quartier désert par la vanité
d'un patricien qui ne voulait point passer l'eau ni s'agenouiller dans
un temple avec les dévots de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces
pyramides d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage des
nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang humain coulait par torrents
pour satisfaire la soif inextinguible des divinités barbares. Mais vous
autres artistes, vous ne considérez, pour la plupart, dans les œuvres
de l'homme que l'a beauté ou la singularité de l'exécution, sans
vous pénétrer de l'idée dont cette œuvre est la forme. Ainsi votre
intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre cœur
repousserait s'il en avait conscience.
«Voilà pourquoi vos propres œuvres manquent souvent de la vraie couleur
de la vie, surtout lorsque, au lieu d'exprimer celle qui circule dans
les veines de l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement
d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas comprendre.
--Mon père, répondit le jeune homme, je comprends tes leçons et je
ne les rejette pas absolument; mais crois-tu donc que l'art puisse
s'inspirer d'une telle philosophie? Tu expliques, avec la raison de
notre âge, ce qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse
superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités de la
Grèce, nous mettions à nu les banales allégories cachées sous leurs
formes voluptueuses; si, au lieu de la divine madone des Florentins,
nous peignions, comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet;
enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un philosophe naïf de
l'école de Platon; au lieu de divinités n'aurions plus que des hommes,
de même qu'ici, au lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les
yeux qu'un monceau de pierres.
--Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont donné des traits
divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y croyaient encore; et si les
Hollandais lui ont donné des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y
croyaient déjà plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des
sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à-dire à vous-mêmes!
vous ne réussirez jamais. N'essayez donc de retracer que ce qui est
palpable et vivant pour vous.»
«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau consacré à
retracer le jour de ma délivrance; j'aurais représenté des hommes hardis
et robustes, le marteau dans une main et le flambeau dans l'autre,
pénétrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te montrer,
et relevant de la dalle fétide des spectres à l'œil terne, au sourire
effaré. On aurait vu, en guise d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes,
la lumière des cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées,
et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps que le
Jugement dernier de Michel-Ange le fut au sien: car ces hommes du
peuple, qui te semblent si grossiers et si méprisables dans l'œuvre
de la destruction, m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous les
anges du ciel; de même que cette ruine, qui est pour toi un objet de
tristesse et de consternation est pour, moi un monument plus religieux
qu'il ne le fut jamais avant sa chute.
[Illustration: Armoiries.]
«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre aux âges
futurs un témoignage de la grandeur et de la puissance du nôtre, je n'en
voudrais pas d'autre que cette montagne de débris, au faîte de laquelle
j'écrirais ceci sur la pierre consacrée:
«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes adorèrent sur cet
autel le Dieu des vengeances et des supplices. Au jour de la justice, et
au nom, de l'humanité, les hommes ont renversé ces autels sanguinaires,
abominables au Dieu de miséricorde.»
V.
Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de la maison
de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots creusés dans des massifs de
quatorze pieds d'épaisseur. Il est fort possible qu'il n'y eût point de
prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est
bon de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour la _licence
poétique_ que j'ai prise dans le fragment qu'on vient de lire.
Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien qui n'ait un certain
fonds de vérité, j'ai vu à Majorque, un prêtre, aujourd'hui curé d'une
paroisse de Palma, qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, _la fleur
de sa jeunesse_, dans les prisons de l'inquisition, et n'en être sorti
que par la protection d'une dame qui lui portait un vif intérêt. C'était
un homme dans la force de l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières
enjouée. Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du saint
office.
A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un passage de Grasset
de Saint Sauveur, qu'on ne peut accuser de partialité; car il fait, au
préalable, un pompeux éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en
relation à Majorque:
On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique des
peintures qui rappellent la barbarie exercée autrefois sur les juifs.
Chacun des malheureux qui ont été brûlés est représenté dans un tableau
au bas duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il fut
victime.
«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants de ces infortunés,
formant aujourd'hui une classe particulière parmi les habitants de
Palma, sous la ridicule dénomination de _chouettes_, avaient en vain
offert des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces monuments
affligeants. Je me suis refusé à croire ce fait...
[Illustration: Armoiries. (Page 27.)]
«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me promenant dans le
cloître des dominicains, je considérais avec douleur ces tristes
peintures: un moine s'approcha de moi, et me fit remarquer parmi ces
tableaux plusieurs marqués d'ossements en croix.--Ce sont, me dit-il,
les portraits de ceux dont les cendres ont été exhumées et jetées au
vent.
«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le cœur navré et l'esprit
frappé de cette scène.
«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation imprimée en 1755
par l'ordre de l'inquisition, contenant les noms, surnoms, qualités et
délits des malheureux sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en
1691.
«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre Majorquins, dont une
femme, brûlés vifs pour cause de judaïsme; trente-deux autres morts,
pour le même délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps
avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées et jetées
au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme; un Majorquin, de
mahométisme; six Portugais, dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus
de judaïsme, brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper.
Je comptai deux cent seize autres victimes, Majorquins et étrangers,
accusés de judaïsme, d'hérésie ou de mahométisme, sortis des prisons,
après s'être rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.»
Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de l'inquisition non
moins horrible.
M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la traduction exacte:
«Tous les coupables mentionnés dans cette relation ont été publiquement
condamnés par le saint-office, comme hérétiques formels; tous leurs
biens confisqués et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et
incapables d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices, tant
ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics ni
honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, ni faire porter à
celles qui en dépendent, ni or ni argent, perles, pierres précieuses,
corail, soie, camelot, ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des
armes, ni exercer et user des autres choses qui, par droit commun, lois
et pragmatiques de ce royaume, instructions et style du saint office,
sont prohibées à des individus ainsi dégradés; la même prohibition
s'étendant, pour les femmes condamnées au feu, à leurs fils et à leurs
filles, et pour les hommes jusqu'à leurs petits-fils en ligne masculine,
condamnant en même temps la mémoire de ceux exécutés en effigie,
ordonnant que leurs ossements (pouvant les distinguer de ceux des
fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la justice et au bras
séculier, pour être brûlés et réduits en cendres; que l'on effacera ou
raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur les sépultures, ou
armes, soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, de
manière _qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, que la mémoire
de leur sentence et de son exécution_.»
Quand on lit de semblables documents, si voisins de notre époque, et
quand on voit l'invincible haine qui, après douze ou quinze générations
de juifs convertis au christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette
race infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit de
l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le dit à l'époque du
décret de Mendizabal.
Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas du couvent de
l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs d'une découverte assez
curieuse, dont tout l'honneur revient à M. Tastu, et qui eût fait, il
y a trente ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût, d'un
cœur joyeux, portée au maître du monde, sans songer à en tirer parti
pour lui-même, supposition qui est bien plus conforme que l'autre à son
caractère d'artiste insouciant et désintéressé.
Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de la tronquer. La
voici telle qu'elle a été remise entre mes mains, avec l'autorisation de
la publier.
COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE,
A PALMA DE MALLORCA.
Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, fut le fondateur de
l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca. Il était originaire de la
Vieille-Castille, et accompagnait Jacques Ier à la conquête de la grande
Baléare, en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion
remarquable; ce qui lui donnait auprès du _Conquistador_, de ses nobles
compagnons, et des soldats même, une puissante autorité. Il haranguait
les troupes, célébrait le service divin, donnait la communion aux
assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient à cette
époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient que la sainte Vierge et
le père Michel seuls les avaient conquis. Les soldats aragonais-catalans
priaient, dit-on après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra.
L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à Toulouse des
mains de son ami Dominique: il fut envoyé par lui à Paris avec deux
autres compagnons pour y remplir une mission importante. Ce fut lui
qui établi à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen d'une
donation que lui fit le procureur du premier évêque de Mallorca, D. J.
R. de Torella: ceci se passait en l'an 1231.
Une mosquée et quelques toises de terrain qui en dépendaient servirent
à la première fondation. Les frères prêcheurs agrandirent plus tard
la communauté, au moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de
marchandises, et des donations assez fréquentes qui leur étaient faites
par les fidèles. Cependant le premier fondateur, frère de Michel de
Fabra, était allé mourir à Valence, qu'il avait aidé à conquérir.
Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. On ne dit pas
que celui-ci fût de la famille du père Michel, son homonyme; on sait
seulement qu'il donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard ceux
de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres sur les terres
des rois d'Aragon.
Le couvent et son église ont dû éprouver bien des changements avec le
temps, si l'on compare un instant, comme nous l'avons fait, les diverses
parties des monuments ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un
riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle; mais plus
loin, faisant partie du monument, ces arches brisées, ces lourdes clefs
de voûte gisantes sur les décombres, vous annoncent que des architectes
autres que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé par là.
Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que quelques palmiers
séculaires, conservés à notre instante prière, nous avons pu déplorer,
comme nous l'avons fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine
et de Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût seule
présidé à ces démolitions faites sans discernement.
En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir tomber les
convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le convent de Saint-François qui
bordait en la gênant la _muralla de Mar_ à Barcelone; mais, au nom de
l'histoire, au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme
monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone et celui de
Saint-Dominique de Palma, dont les nefs abritaient les tombes des gens
de bien, _les sepulturas de personas de be_, comme le dit un petit
cahier que nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des
archives du couvent? On y lisait, après les noms de N. Cotoner, grand
maître de Malte, ceux des Damelo, des Muntaner, des Villalonga, des La
Remana, des Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent,
appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions.
Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier abord vous saisit, mais
ensuite vous captive et vous rassure, voyant l'intérêt que nous prenions
à ces ruines, à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout
homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa de nous indiquer
la tombe armoriée des _Bonapart_, ses aïeux, car telle est la tradition
mallorquine. Elle nous a paru assez curieuse pour faire quelques
recherches à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous n'avons pu y
donner le temps et l'attention nécessaires pour les compléter.
Nous avons retrouvé les armoiries des _Bonapart_, qui sont:
Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes, deux, deux et
deux, et de gueules, au lion d'or léopardé, au chef d'or, chargé d'un
aigle naissant de sable;
1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait partie des richesses
renfermées dans la bibliothèque de M. le comte de Montenegro, nous avons
pris un _fac-similé_ de ces armoiries;
2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, moins beau
d'exécution, appartenant au savant archiviste de la couronne d'Aragon,
et dans lequel on trouve, à la date du 15 juin 1549, les preuves de
noblesse de la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, parmi
les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle, qui était de la
maison de _Bonapart_.
Dans le registre: _Indice_: _Pedro III_, tome II des archives de la
couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés deux actes à la date de
1276, relatifs à des membres de la famille _Bonpar_. Ce nom, d'origine
provençale ou languedocienne, en subissant, comme tant d'autres de la
même époque, l'altération mallorquine, serait devenu _Bonapart_.
En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa dans l'île de Corse en
qualité de _régent_ ou gouverneur pour le roi Martin d'Aragon; et c'est
à lui qu'on ferait remonter l'origine des _Bonaparte_, ou, comme on
a dit plus tard: _Buonaparte_; ainsi _Bonapart_ est le nom roman,
_Bonaparte_ l'italien ancien, et _Buonaparte_ l'italien moderne. On
sait que les membres de la famille de Napoléon signaient indifféremment
_Bonaparte_ ou _Buonaparte_.
Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts quelques années
plus tôt, auraient pu acquérir, s'ils avaient servi à démontrer à
Napoléon, qui tenait tant à être Français, que sa famille était
originaire de France?
Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui, la découverte de
M. Tastu n'en est pas moins intéressante, et si j'avais quelque voix au
chapitre des fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, je
procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter.
Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de s'assurer de
l'origine française de Napoléon. Ce grand capitaine, qui, dans mes idées
(j'en demande bien pardon à la mode), n'est pas un si grand prince, mais
qui, de sa nature personnelle, était certes un grand homme, a bien su se
faire adopter par la France, et la postérité ne lui demandera pas si ses
ancêtres furent Florentins, Corses, Majorquins ou Languedociens; mais
l'histoire sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette
race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident fortuit, un
fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant bien, on trouverait dans les
générations antérieures de cette famille des hommes ou des femmes dignes
d'une telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont la loi
d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit toujours tenir
compte, comme de monuments très-significatifs, pourraient bien jeter
quelque lumière sur la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens
Bonaparte.
En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique que celui de
ces chevaliers majorquins? Ce lion dans l'altitude du combat, ce ciel
parsemé d'étoiles d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est
ce pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu commune?
Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles avec une sorte de
superstition, et qui donnait l'aigle pour blason à la France, avait-il
donc connaissance de son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à
la source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le silence sur ses
aïeux espagnols? C'est le sort des grands hommes, après leur mort, de
voir les nations se disputer leurs berceaux ou leurs tombes.
BONAPART.
(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles
de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista de
Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte de
Montenegro Le MS. est du seizième siècle.)
Mallorca, 20 septembre 1837.
M. TASTU.
PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549.
Nº 1.
FORTUNY.
SON PARE, SOLAR DE MALLORCA
FORTUNY.
Son père, ancienne maison noble de Mallorca. Camp de plata, cinq torteus
negres, en dos, dos, y un. Champ d'argent, cinq tourteaux de sable,
deux, deux et un.
Nº 2.
COS.
SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. COS.