Tout fuit.
On doute,
La nuit,
Tout passe;
L'espace
Efface
Le bruit.
Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un petit enfant, et
j'entendais aussi la mère, qui, pour l'endormir, lui chantait un joli
air du pays, bien monotone, bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix
moins poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de Majorque.
Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un mode que je ne
saurais point définir. Alors le _pagès_ père de famille, s'éveilla à la
voix de ses porcs chéris comme la mère s'était éveillée aux pleurs de
son nourrisson. Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander
les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale. Les cochons
l'entendirent fort bien, car ils se turent. Puis le pagès, pour se
rendormir apparemment se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre,
qui, à mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait ou se
ranimait comme le murmure lointain des vagues. De temps en temps encore
les cochons laissaient échapper un cri sauvage; le pages élevait alors
la voix sans interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé par
un _Ora pro nobis_ ou un _Ave Maria_ prononcé d'une certaine façon, se
taisaient aussitôt. Quant à l'enfant, il écoutait sans doute, les yeux
ouverts, livré à l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent
cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait un si mystérieux
travail sur elle-même avant de se manifester.
Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge commença. Un
matin, après que le vent nous eut bercés toute la nuit de ses longs
gémissements, tandis que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à
notre réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer une route
parmi les pierres de son lit. Le lendemain, il parlait plus haut; le
surlendemain, il roulait les roches qui gênaient sa course. Toutes les
fleurs des arbres étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos
chambres mal closes.
On ne comprend pas le peu de précautions que prennent les Majorquins
contre ces fléaux du vent et de la pluie. Leur illusion ou leur
fanfaronnade est si grande à cet égard, qu'ils nient absolument ces
inclémences accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à
la fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, ils nous
soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque. Si nous avions mieux
observé la position des pics de montagne et la direction habituelle des
vents, nous nous serions convaincus d'avance des souffrances inévitables
qui nous attendaient.
Mais une autre déception nous était réservée: c'est celle que j'ai
indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé à raconter mon voyage par la
fin. Un d'entre nous tomba malade. D'une complexion fort délicate,
étant sujet à une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les
atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (_Son-Vent_ en patois),
c'est le nom de la villa que le señor Gomez nous avait louée, devint
inhabitable. Les murs en étaient si minces, que la chaux dont nos
chambres étaient crépies se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon
compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit pas très-froid
en réalité: mais pour nous, qui sommes habitués à nous chauffer en
hiver, cette maison sans cheminée était sur nos épaules comme un manteau
de glace, et je me sentais paralysé.
Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante des braseros, et
notre malade commença à souffrir et à tousser.
De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et d'épouvanté pour la
population. Nous fûmes atteints et convaincus de phtisie pulmonaire, ce
qui équivaut à la peste dans les préjugés contagionistes de la médecine
espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique rétribution de 45
francs, daigna venir nous faire une visite, déclara pourtant que ce
n'était rien, et n'ordonna rien. Nous l'avions surnommé _Malvavisco_, à
cause de sa prescription unique.
Un autre médecin vint obligeamment à notre secours; mais la pharmacie de
Palma était dans un tel dénûment que nous ne pûmes nous procurer que des
drogues détestables. D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par
des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne pouvaient combattre
efficacement.
* * * * *
Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses sur la durée
de ces pluies et de ces souffrances qui étaient liées les unes aux
autres, nous reçûmes une lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait,
dans le style espagnol, que nous _tenions_ une personne, laquelle
_tenait_ une maladie qui portait la contagion dans ses foyers, et
menaçait par anticipation les jours de sa famille; en vertu de quoi il
nous priait de déguerpir de son palais dans le plus bref délai possible.
Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous ne pouvions plus
rester là sans crainte d'être noyés dans nos chambres; mais notre malade
n'était pas en état d'être transporté sans danger, surtout avec les
moyens de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait. Et
puis la difficulté était de savoir où nous irions; car le bruit de notre
phtisie s'était répandu instantanément, et nous ne devions plus espérer
de trouver un gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit.
Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous en feraient
l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du préjugé, et que d'ailleurs
nous attirerions sur elles, en les approchant, la réprobation qui pesait
sur nous. Sans l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles
pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés de camper
dans quelque caverne comme des Bohémiens véritables.
Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile pour l'hiver. Il
y avait à la chartreuse de Valldemosa un Espagnol réfugié qui s'était
caché là pour je ne sais quel motif politique. En allant visiter la
chartreuse, nous avions été frappés de la distinction de ses manières,
de la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement rustique et
pourtant confortable de leur cellule. La poésie de cette chartreuse
m'avait tourné la tête. Il se trouva que le couple mystérieux voulut
quitter précipitamment le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous céder
son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en faire l'acquisition.
Pour la modique somme de mille francs, nous eûmes donc un ménage
complet, mais tel que nous eussions pu nous le procurer en France pour
cent écus, tant les objets de première nécessité sont rares, coûteux, et
difficiles à rassembler à Majorque.
Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma, quoique j'y aie peu
quitté cette fois la cheminée que le consul avait le bonheur de posséder
(le déluge continuant toujours), je ferai ici une lacune à mon récit
pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, qui vint
l'explorer et en dessiner les plus beaux aspects l'année suivante,
sera le cicérone que je présenterai maintenant au lecteur, comme plus
compétent que moi sur l'archéologie.
DEUXIÈME PARTIE
I.
Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre cents ans par les
Maures, elle a gardé peu de traces réelles de leur séjour. Il ne reste
d'eux à Palma qu'une petite salle de bains.
Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, quelques débris
seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, et la tradition de la
naissance d'Annibal, que M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à
l'outrecuidance majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de
vraisemblance.[6]
[Note 6: «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique
en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de
l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en
cet endroit. On trouve ce même conte dans l'_Histoire de Majorque_, par
Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)]
Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres constructions,
et il était nécessaire que M. Laurens redressât toutes les erreurs
archéologiques de ses devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme
moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques vestiges de
l'architecture arabe.
«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de maisons dont la date
parût fort ancienne. Les plus intéressantes par leur architecture et
leur antiquité appartenaient toutes au commencement du seizième siècle;
mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y montre pas sous
la même forme qu'en France.
«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée qu'un étage et un
grenier très bas.[7] L'entrée, dans la rue, consiste en une porte à
plein cintre, sans aucun ornement; mais la dimension et le grand nombre
de pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande physionomie.
Le jour pénètre dans les grandes salles du premier étage à travers de
hautes fenêtres divisées par des colonnes excessivement effilées, qui
leur donnent une apparence entièrement arabe.
[Note 7: Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des
étendoirs, appelés dans le pays _porchos_.]
«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner plus de vingt
maisons construites d'une manière identique, et les étudier dans toutes
les parties de leur construction pour arriver à la certitude que ces
fenêtres n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais
mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de Grenade nous reste
comme échantillon.
«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui, avec une hauteur de
six pieds, n'ont qu'un diamètre de trois pouces. La finesse des marbres
dont elles sont faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela
m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en soit, l'aspect de
ces fenêtres est aussi joli qu'original.
«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une galerie, ou plutôt
une suite de fenêtres rapprochées et copiées exactement sur celles qui
forment le couronnement de la _Lonja_. Enfin, un toit fort avancé,
soutenu par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage de la
pluie ou du soleil, et produit des effets piquants de lumière par les
longues ombres qu'il projette sur la maison, et par l'opposition de la
masse brune de la charpente avec les tons brillants du ciel.
«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé dans une cour, au
centre de la maison, et séparé de l'entrée sur la rue par un vestibule
où l'on remarque des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages
sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges.
«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance, les Majorquins
ont mis un grand luxe dans la construction de leurs habitations
particulières. Tout en suivant la même distribution, ils ont apporté
dans les vestibules et dans les escaliers les changements de goût que
l'architecture devait amener. Ainsi l'on trouve partout la colonne
toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, donnent toujours une
apparence somptueuse aux demeures de l'aristocratie.
«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et ce souvenir du
goût arabe se retrouvent aussi dans les plus humbles habitations, même
lorsqu'une seule échelle conduit directement de la rue au premier étage.
Alors, chaque marche est recouverte de carreaux en faïence peinte de
fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.»
Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent
bien l'élégance de ces intérieurs dont le péristyle fournirait à nos
théâtres de beaux décors d'une extrême simplicité.
Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées de colonnes
comme le _cortile_ des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un
puits d'un goût très pur au milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni
le même usage que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais
l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables préaux,
peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. Le puits du milieu y
tient évidemment la place de l'impluvium.
Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et de tendines de
jonc, ils ont un aspect à la fois élégant et sévère, dont les seigneurs
majorquins ne comprennent nullement la poésie; car ils ne manquent guère
de s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en admirez
le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, ou méprisant
peut-être en eux-mêmes ce ridicule excès de courtoisie française.
Au reste, tout n'est pas également poétique dans la demeure des nobles
majorquins. Il est certains détails de malpropreté dont je serais fort
embarrassé de donner l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait
Jacquemont en parlant des mœurs indiennes, d'achever ma lettre en
latin.
Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au passage que M.
Grasset de Saint-Sauveur, écrivain moins sérieux que M. Laurens, mais
fort véridique sur ce point, consacre à la situation des garde-manger à
Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne et d'Italie.
Ce passage est remarquable à cause d'une prescription de la médecine
espagnole qui règne encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est
des plus étranges.[8] L'intérieur de ces palais ne répond nullement à
l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme chez les
individus, que la disposition et l'ameublement des habitations.
[Note 8: Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.]
A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance des produits
industriels font varier si étrangement l'aspect des appartements, il
suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aisée pour se
faire en un clin d'œil une idée de son caractère, pour se dire si elle
a du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, un esprit
méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou de l'ostentation.
J'ai mes systèmes là-dessus, comme chacun a les siens, ce qui ne
m'empêche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions, ainsi
qu'il arrive à bien d'autres.
J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée et très-bien
rangée. A moins qu'une grande intelligence et un grand cœur, tout à
fait emportés hors de la sphère des petites observations matérielles,
n'habitent là comme sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette
demeure est une tête vide et un cœur froid.
Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement entre quatre
murailles, on n'éprouve pas le besoin de les remplir, ne fût-ce que de
bûches et de paniers, et d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne
fût-ce qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau.
Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie et l'ordre
rigoureux me navrent de tristesse; et si mon imagination pouvait se
représenter la damnation éternelle, mon enfer serait certainement de
vivre à jamais dans certaines maisons de province où règne l'ordre le
plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on ne voit rien
traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où pas un animal ne pénètre,
sous prétexte que les choses animées gâtent les choses inanimées. Eh!
périssent tous les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la
condition de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou un chat.
Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans l'amour véritable de
la propreté, mais dans une excessive paresse, ou une économie
sordide. Avec un peu plus de soin et d'activité, la _ménagère_
sympathique à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur cette
propreté, dont je ne puis pas me passer non plus.
Mais que dire et que penser des mœurs et des idées d'une famille dont
le _home_ est vide et immobile, sans avoir l'excuse ou le prétexte de la
propreté?
S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le disais tout à l'heure,
dans les inductions particulières, il est difficile de se tromper dans
les inductions générales. Le caractère d'un peuple se révèle dans son
costume et dans son ameublement, aussi bien que dans ses traits et dans
son langage.
Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, je suis entré
dans un assez grand nombre de maisons; tout s'y ressemblait si
exactement que je pouvais conclure de là à un caractère général chez
leurs occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs sans avoir
le cœur serré de déplaisir et d'ennui, rien qu'à voir les murailles
nues, les dalles tachées et poudreuses, les meubles rares et malpropres.
Tout y portait témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais un
livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne lisent pas, les femmes
ne cousent même pas. Le seul indice d'une occupation domestique, c'est
l'odeur de l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces
d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare semés sur le pavé.
Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation quelque chose
de mort et de creux qui n'a pas d'analogue chez nous, et qui donne au
Majorquin plus de ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen.
Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent sans
rien transformer autour d'elles, et sans marquer aucune empreinte
individuelle sur les choses qui ordinairement participent en quelque
sorte à notre vie humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de
maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent l'idée d'un nid
pour la famille, celles-là semblent des gîtes où les groupes d'une
population errante se retireraient indifféremment pour passer la nuit.
Des personnes qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il en était
généralement ainsi dans toute la Péninsule.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'_atrium_ des palais
des _chevaliers_ (c'est ainsi que s'intitulent encore les patriciens de
Majorque) ont un grand caractère d'hospitalité et même de bien-être.
Mais dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans
l'intérieur des chambres, vous croyez entrer dans un lieu disposé
uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la forme
d'un carré long, très-élevées, très-froides, très-sombres, toutes nues,
blanchies à la chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits
de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, si haut qu'on n'y
distingue rien; quatre ou cinq chaises d'un cuir gras et mangé aux vers,
bordées de gros clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents
ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques peaux de mouton
à longs poils jetées çà et là sur le pavé; des croisées placées très
haut et recouvertes de pagnes épaisses; de larges portes de bois de
chêne noir ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique
portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement brodé,
mais terni et rongé par le temps: tels sont les palais majorquins à
l'intérieur. On n'y voit guère d'autres tables que celles où l'on
mange; les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces
panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune clarté.
On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profond
silence, la maîtresse assise sur une grande chaise et jouant de
l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants: ils vivent
avec les domestiques, à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les
parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient dans la maison
sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant
qu'une vieille servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de
sonnette du visiteur.
Cette vie ne manque certainement pas de _caractère_, comme nous dirions
dans l'acception illimitée que nous donnons aujourd'hui à ce mot; mais,
si l'on condamnait à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y
deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue par réaction
d'esprit.
II.
Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, la Lonja
(bourse) et le Palacio-Real.
La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don Jaime le Conquérant,
leur premier roi chrétien et en quelque sorte leur Charlemagne, fut en
effet entreprise sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en
1604. Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont elle est
entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une belle couleur
d'ambre.
Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la mer, est d'un grand
effet lorsqu'on entre dans le port; mais elle n'a de vraiment estimable,
comme goût, que le portail méridional, signalé par M. Laurens comme le
plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de
dessiner. L'intérieur est des plus sévères et des plus sombres.
Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les larges ouvertures du
portail principal et renversant les tableaux et les vases sacrés au
milieu des offices, on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce
vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos[9] de longueur sur
trois cent soixante-quinze de largeur. Au milieu du chœur on remarque
un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour leur
montrer la momie de don Jaime II, fils du _Conquistador_, prince dévot,
aussi faible et aussi doux que son père fut entreprenant et belliqueux.
[Note 9: Le _palmo_ espagnol est le _pan_ de nos provinces
méridionales.]
Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est très-supérieure à
celle de Barcelone, de même que leur Lonja est infiniment, selon eux,
plus belle que celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point;
quant au premier, il est insoutenable.
Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le singulier trophée
qui orne la plupart des métropoles de l'Espagne: c'est la hideuse tête
de Maure en bois peint, coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de
l'orgue. Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée d'une
longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous pour figurer le sang
impur du vaincu.
On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux écussons armoriés.
Apposer ainsi son blason dans la maison de Dieu était un privilège que
les chevaliers majorquins payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt
prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée dans un siècle
où la dévotion était refroidie. Il faudrait être bien injuste pour
attribuer aux seuls Majorquins une faiblesse qui leur a été commune avec
les nobles dévots du monde entier à cette époque.
La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par ses proportions
élégantes et un caractère d'originalité que n'excluent ni une régularité
parfaite ni une simplicité pleine de goût.
Cette bourse fut commencée et terminée dans la première moitié du
quinzième siècle. L'illustre Jovellanos l'a décrite avec soin, et le
_Magasin Pittoresque_ l'a popularisée par un dessin fort intéressant,
publié il y a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste
salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une ténuité
élégante.
Destinée jadis aux réunions des marchands et des nombreux navigateurs
qui affluaient à Palma, la Lonja témoigne de la splendeur passée
du commerce majorquin; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes
publiques. Ce devait être une chose intéressante de voir les Majorquins,
revêtus des riches costumes de leurs pères, s'ébattre gravement dans
cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans
la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins
renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. Quant à la Lonja,
quelque belle qu'elle m'ait paru, elle n'a pas fait fort dans mes
souvenirs à cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel
des monnaies, sur le Grand-Canal.
Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur n'hésite point
à croire romain et mauresque (ce qui lui a inspiré des émotions tout à
fait dans le goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens
se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit des petites fenêtres
géminées, et des colonnettes énigmatiques qu'il a étudiées dans ce
monument.