et de nos actions, n'est-ce pas bien affreux et bien repoussant à voir
dans le détail, lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des
mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir éclairé une seule
question, sans avoir marqué un progrès sensible? Et dans cette attente
qui paraît d'autant plus longue qu'on nous en signale toutes les phases
minutieusement, ne nous prend-il pas souvent envie, à nous autres
artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, de nous endormir dans
les flancs du navire, et de ne nous éveiller qu'au bout de quelques
années pour saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous nous
trouverons portés?
Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions nous abstenir
de la vie collective, et nous isoler de tout contact avec la politique
pendant quelque temps, nous serions frappés, en y rentrant, du progrès
accompli hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; et, quand
nous fuyons le foyer d'action pour chercher l'oubli et le repos chez
quelque peuple à la marche plus lente et à l'esprit moins ardent que
nous, nous souffrons là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous
nous repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les vivants pour
les morts.
Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, et pourquoi je
prends la peine de l'écrire, bien qu'il ne me soit point agréable de le
faire, et que je me fusse promis, en commençant, de me garder le plus
possible des impressions personnelles; mais il me semble à présent que
cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte.
V
Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, par une chaleur
comparable à celle de notre mois de juin. Nous avions quitté Paris
quinze jours auparavant, par un temps extrêmement froid; ce nous fut un
grand plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver,
de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se joignit celui
de parcourir une ville très-caractérisée, et qui possède plusieurs
monuments de premier ordre comme beauté ou comme rareté.
[Illustration: Son Vent.]
Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper bientôt, et nous
vîmes que les Espagnols qui nous avaient recommandé Majorque comme le
pays le plus hospitalier et le plus fécond en ressources s'étaient fait
grandement illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine des
grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions guère à ne
pas trouver une seule auberge. Cette absence de pied-à-terre pour les
voyageurs eût dû nous apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque
par rapport au reste du monde, et nous engager à retourner sur-le-champ
à Barcelone, où du moins il y a une méchante auberge appelée
emphatiquement _l'hôtel des Quatre-Nations_.
A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt personnes des plus
marquantes, et attendu depuis plusieurs mois, pour espérer de ne pas
coucher en plein champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour
nous, ce fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou plutôt
dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les étrangers sont bien
heureux de trouver chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et
rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments,
du poivre et de l'ail à discrétion.
En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre que, si nous n'étions
pas enchantés de cette réception, nous serions vus de mauvais œil,
comme des impertinents et des brouillons, ou tout au moins regardés
en pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content de tout en
Espagne! La plus légère grimace que vous feriez en trouvant de la
vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le
mépris le plus profond et soulèverait l'indignation universelle contre
vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, et peu à peu nous
comprîmes à quoi tenaient ce manque de ressources et ce manque apparent
d'hospitalité.
Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, la guerre civile,
qui bouleversait l'Espagne depuis si longtemps, avait intercepté, à
cette époque, tout mouvement entre la population de l'île et celle du
continent.
[Illustration]
Palma.
Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols qu'il y en pouvait
tenir, et les indigènes, retranchés dans leurs foyers, se gardaient bien
d'en sortir pour aller chercher des aventures et des coups dans la mère
patrie.
A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie et les
douanes, qui frappent tous les objets nécessaires au bien-être[4] d'un
impôt démesure. Palma est arrangée pour un certain nombre d'habitants;
à mesure que la population augmente, on se serre un peu plus, et on
ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. Excepté
peut-être chez deux ou trois familles, le mobilier n'a guère changé
depuis deux cents ans. On ne connaît ni l'empire de la mode, ni le
besoin du luxe, ni celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part,
difficulté de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, mais
on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se passe en paroles.
[Note 4: Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait
de nous 700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de
l'instrument. Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le
laisser dans le port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire
passer hors de la ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au
moins les droits de la porte, qui sont distincts des droits de douane,
cela était contraire aux lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter
les droits de sortie, qui sont autres que les droits d'entrée, cela ne
se pouvait pas; le jeter à la mer c'est tout au plus si nous en avions
le droit. Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu
de sortir de la ville par une certaine porte, il sortirait par une
autre, et nous en fûmes quittes pour 400 francs environ.]
Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans toute l'Espagne, pour
se dispenser de rien prêter; elle consiste à tout offrir: _La maison et
tout ce qu'elle contient est à votre disposition_. Vous ne pouvez pas
regarder un tableau, toucher une étoffe, soulever une chaise, sans qu'on
vous dise avec une grâce parfaite: _Es a la disposition de uste_. Mais
gardez-vous bien d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une
indiscrétion grossière.
Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée à Palma, et je
crois bien que je ne m'en relèverai jamais dans l'esprit du marquis de
***. J'avais été très-recommandé à ce jeune lion palmesan, et je crus
pouvoir accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle m'était
offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain un billet de lui me
fit bien sentir que j'avais manqué à toutes les convenances, et je me
hâtai de renvoyer l'équipage sans m'en être servi.
J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais c'est de la part
de personnes qui avaient voyagé, et qui, sachant bien le monde,
étaient véritablement de tous les pays. Si d'autres étaient portées à
l'obligeance et à la franchise par la bonté de leur cœur, aucune (il
est bien nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane et
le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si riche), aucune n'eût
pu nous céder un coin de sa maison sans s'imposer de tels embarras et
de telles privations, que nous eussions été véritablement indiscrets de
l'accepter.
Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à même de les
reconnaître lorsque nous cherchâmes à nous installer. Il était
impossible de trouver dans toute la ville un seul appartement qui fût
habitable.
Un appartement à Palma se compose de quatre murs absolument nus, sans
portes ni fenêtres. Dans la plupart des maisons bourgeoises, on ne se
sert pas de vitres; et lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien
nécessaire en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire,
en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte donc les
fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des portes. Son successeur
est obligé de commencer par les remplacer, à moins qu'il n'ait le goût
de vivre en plein vent, et c'est un goût fort répandu à Palma.
Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement les portes
et fenêtres, mais les lits, les tables, les chaises, tout enfin,
si simple et si primitif que soit l'ameublement. Il y a fort peu
d'ouvriers; ils ne vont pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux.
Il y a toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se presse pas.
La vie est si longue! Il faut être Français, c'est-à-dire extravagant et
forcené, pour vouloir qu'une chose soit faite tout de suite. Et si vous
avez attendu déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois de
plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi y restez-vous?
Avait-on besoin de vous ici? On s'en passait fort bien. Vous croyez donc
que vous allez mettre tout sens dessus dessous? Oh! que non pas!
Nous autres, voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre
guise.--Mais n'y a-t-il donc rien à louer?--Louer? qu'est-ce que cela?
louer des meubles? Est-ce qu'il y en a de trop pour qu'on en loue?--Mais
il n'y en a donc pas à vendre?--Vendre? il faudrait qu'il y en eût de
tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire des meubles
d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir de France, puisqu'il y a de
tout dans ce pays là.--Mais pour faire venir de France, il faut attendre
six mois tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on fait la
sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, c'est de s'en
aller?--C'est ce que je vous conseille, ou bien prenez patience, beaucoup
de patience; _mucha calma_, c'est là sagesse majorquine.
Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous rendit, à bonne
intention certainement, le mauvais service de nous trouver une maison de
campagne à louer.
C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix très-modéré,
selon nous, mais assez élevé pour le pays (environ cent francs par
mois), nous abandonna toute son habitation. Elle était meublée comme
toutes les maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de sangle
ou de bois peint en vert, quelques-uns composés de deux tréteaux sur
lesquels on pose deux planches et un mince matelas; les chaises de
paille; les tables de bois brut; les murailles nues bien blanchies à
la chaux, et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque
toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, dans la pièce qu'on
appelait le salon, quatre horribles devants de cheminée, comme ceux
qu'on voit dans nos plus misérables auberges de village, et que le señor
Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire encadrer avec
soin comme des estampes précieuses, pour en décorer les lambris de
son manoir. Du reste, la maison était vaste, aérée (trop aérée), bien
distribuée, et dans une très-riante situation, au pied de montagnes
aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée plantureuse que
terminaient les murailles jaunes de Palma, la masse de sa cathédrale, et
la mer étincelante à l'horizon.
Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite furent assez
bien remplis par la promenade et la douce _flânerie_ à laquelle nous
conviaient un climat délicieux, une nature charmante et tout à fait
neuve pour nous.
Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique j'aie passé une grande
partie de ma vie sur les chemins. C'était donc la première fois que
je voyais une végétation et des aspects de terrain essentiellement
différents de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque je
vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, et l'idée
grandiose que je m'étais faite de ces contrées m'empêcha d'en goûter la
beauté pastorale et la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais
sur les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans m'étonner
ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il n'y avait pour moi aucune
comparaison à faire avec des sites connus. Les hommes, les maisons, les
plantes, et jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un caractère
à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils faisaient collection
de tout, et prétendaient remplir nos malles de ces beaux pavés de quartz
et de marbres veinés de toutes couleurs, dont les talus à _pierres
sèches_ bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous voyant
ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des
apothicaires, les autres nous regardaient comme de francs idiots.
VI.
L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement perpétuel que
présente un sol labouré et tourmenté par des cataclysmes postérieurs
à ceux du monde le primitif. La partie que nous habitions alors, nommée
_Establiments_, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des
sites fort divers.
Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des tertres fertiles,
était disposée en larges gradins irrégulièrement jetés autour de ces
monticules. Cette culture en terrasse, adoptée dans toutes les parties
de l'île, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent
continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne à la campagne
l'aspect d'un verger admirablement soigné.
À notre droite, les collines s'élevaient progressivement depuis le
pâturage en pente douce jusqu'à la montagne couverte de sapins. Au pied
de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent
qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de cailloux en
désordre. Mais les belles mousses qui couvraient ces pierres, les petits
ponts verdis par l'humidité, fendus par la violence des courants, et à
demi cachés dans les branches pendantes des saules et des peupliers,
l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et touffus qui se penchaient
pour faire un berceau de verdure d'une rive à l'autre, un mince filet,
d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours
quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres accroupis dans les
encaissements mystérieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable
pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit
du torrent, et nous appelions ce coin de paysage _le Poussin_, parce que
cette nature libre, élégante et fière dans sa mélancolie, nous rappelait
les sites que ce grand maître semble avoir chéris particulièrement.
A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en
plusieurs ramifications, et son cours semblait se perdre dans la plaine.
Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de
la terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect d'une
forêt.
Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boisée s'élevaient
des chaumières d'un grand style, quoique d'une dimension réellement
lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars,
d'étables, de cours et de jardins, un _payés_ (paysan propriétaire)
accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné préside à son
insu à cette disposition capricieuse. La maisonnette est ordinairement
composée de deux étages avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage
une galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux que surmonterait
un toit florentin. Ce couronnement symétrique donne une apparence de
splendeur et de force aux constructions les plus frêles et les plus
pauvres, et les énormes grappes de maïs qui sèchent à l'air, suspendues
entre chaque ouverture de la galerie, forment un lourd feston alterné
de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et
coquet. Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une forte
haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres s'entrelacent
en muraille et protègent contre les vents du froid les frêles abris
d'algues et de roseaux qui servent à serrer les brebis. Comme ces
paysans ne se volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs
propriétés qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers et
d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive guère d'autre légume
que le piment et la pomme d'amour; mais tout cela est d'une couleur
magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette
habitation, un seul palmier déploie au milieu son gracieux parasol, ou
se penche sur le côté avec grâce, comme une belle aigrette.
Cette région est une des plus florissantes de l'île, et les motifs qu'en
donne M. Grasset de Saint-Sauveur dans son Voyage aux îles Baléares
confirment ce que j'ai dit précédemment de l'insuffisance de la culture
en général à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire impérial
faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance des pages majorquins le
conduisirent à en rechercher les causes. Il en trouva deux principales.
La première, c'est la grande quantité de couvents, qui absorbait une
partie de la population déjà si restreinte. Cet inconvénient a disparu,
grâce au décret énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque
ne lui pardonneront jamais.
La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez eux, et qui les
parque par douzaines au service des riches et des nobles. Cet abus
subsiste encore dans toute sa vigueur. Tout aristocrate majorquin a une
suite nombreuse que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle
ne lui procure aucun bien-être; il est impossible d'être plus mal servi
qu'on ne l'est par cette espèce de serviteurs honoraires. Quand on se
demande à quoi un riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays
où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne se l'explique
qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants des deux sexes, qui
occupent une portion des bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès
qu'ils ont passé une année au service du maître, ont droit pour toute
leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. Ceux qui
veulent se dispenser du service le peuvent en renonçant à quelques
bénéfices; mais l'usage les autorise encore à venir chaque matin manger
le chocolat avec leurs anciens confrères, et à prendre part, comme
Sancho chez Gamache, à toutes les bombances de la maison.
Au premier abord, ces mœurs semblent patriarcales, et on est tenté
d'admirer le sentiment républicain qui préside à ces rapports de maître
à valet; mais on s'aperçoit bientôt que c'est un républicanisme à la
manière de l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés
par la paresse ou la misère à la vanité de leurs patrons. C'est un luxe
à Majorque d'avoir quinze domestiques pour un état de maison qui en
comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains
en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès proscrite par
l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel mépriser le plus, du
maître qui encourage et perpétue ainsi l'abaissement moral de ses
semblables, ou de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au
travail qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme à la dignité
humaine.
Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter le budget de leurs
dépenses et diminuer celui de leurs revenus, de riches propriétaires
majorquins se sont décidés à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et
à la disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de leurs terres
en viager à des paysans, et M. Grasset de Saint-Sauveur s'est assuré
que, dans toutes les grandes propriétés où l'on avait essayé de ce
moyen, la terre, frappée en apparence de stérilité, avait produit en
telle abondance entre les mains d'hommes intéressés à son amélioration,
qu'en peu d'années les parties contractantes s'étaient trouvées
soulagées de part et d'autre.
Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont réalisées tout à fait,
et aujourd'hui la région d'Establiments, entre autres, est devenue un
vaste jardin; la population y a augmenté, de nombreuses habitations se
sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis une certaine
aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés encore, mais qui leur a donné
plus d'aptitude au travail. Il faudra bien des années encore pour que
le Majorquin soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous,
il traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel pour
arriver à comprendre que ce n'est pas encore le but de l'humanité,
nous pouvons bien lui laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le
temps. Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres sont
réservées à ces peuples enfants que nous initierons quelque jour à une
civilisation véritable, sans leur reprocher tout ce que nous aurons
fait pour eux. Ils ne sont pas assez grands pour braver les orages
révolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés sur
nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus par le reste de la
terre, nous avons fait des pas immenses, et le bruit de nos luttes
gigantesques n'a pas éveillé de leur profond sommeil ces petites
peuplades qui dorment à la portée de notre canon au sein de la
Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons le baptême de la
vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet comme les ouvriers de la
douzième heure. Trouvons le mot de notre destinée sociale, réalisons nos
rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes entreront peu à
peu dans notre église révolutionnaire, ces malheureux insulaires, que
leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations marâtres qui
se les disputent, accourront à notre communion.
En attendant ce jour où, les premiers en Europe, nous proclamerons la
loi de l'égalité pour tous les hommes et de l'indépendance pour tous les
peuples, la loi du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la
diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et
le sort de toutes les populations isolées et Restreintes, comme le
Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'être dévorées par le
vainqueur. S'il en devait être toujours ainsi, je ne souhaiterais à
Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice,
et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son existence,
qu'à la civilisation étrange que nous portons en Afrique.
[Note 5: La Fontaine, fable des _Voleurs et l'Âne_.]
VII.
Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque les pluies
commencèrent. Jusque-là nous avions eu un temps adorable; les
citronniers et les myrtes étaient encore en fleurs, et, dans les
premiers jours de décembre, je restai en plein air sur une terrasse
jusqu'à cinq heures du matin, livré au bien-être d'une température
délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais personne au
monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est
pas capable de me rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré
le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum des fleurs qui
montait jusqu'à moi, ma veillée n'était pas fort émouvante. J'étais là,
non comme eût fait un poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif
qui contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en souviens, à
recueillir les bruits de la nuit et à m'en rendre compte.
Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies,
ses plaintes, ses cris, ses chuchotements mystérieux, et cette langue
matérielle des choses n'est pas un des moindres signes caractéristiques
dont le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de l'eau sur les
froides parois des marbres, le pas pesant et mesuré des sbires sur le
quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se poursuivent et
se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs
et singuliers qui troublent faiblement le morne silence des nuits de
Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la mer, au _quien
vive_ des sentinelles et au chant mélancolique des _serenos_ de
Barcelone. Le lac Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de
Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin dans les forêts de
la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font
entendre sur les glaciers.
A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les
ânesses et les mules qui passent la nuit au pâturage l'interrompent
parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et
plus mélodique que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans
les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. Il n'est pas
un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle à toute heure.
De ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible
que la poésie étrangement fantastique et saisissante des Djinns me
revenait en mémoire.