Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble de nos pensées

et de nos actions, n'est-ce pas bien affreux et bien repoussant à voir

dans le détail, lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des

mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir éclairé une seule

question, sans avoir marqué un progrès sensible? Et dans cette attente

qui paraît d'autant plus longue qu'on nous en signale toutes les phases

minutieusement, ne nous prend-il pas souvent envie, à nous autres

artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, de nous endormir dans

les flancs du navire, et de ne nous éveiller qu'au bout de quelques

années pour saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous nous

trouverons portés?

Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions nous abstenir

de la vie collective, et nous isoler de tout contact avec la politique

pendant quelque temps, nous serions frappés, en y rentrant, du progrès

accompli hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; et, quand

nous fuyons le foyer d'action pour chercher l'oubli et le repos chez

quelque peuple à la marche plus lente et à l'esprit moins ardent que

nous, nous souffrons là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous

nous repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les vivants pour

les morts.

Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, et pourquoi je

prends la peine de l'écrire, bien qu'il ne me soit point agréable de le

faire, et que je me fusse promis, en commençant, de me garder le plus

possible des impressions personnelles; mais il me semble à présent que

cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte.

V

Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, par une chaleur

comparable à celle de notre mois de juin. Nous avions quitté Paris

quinze jours auparavant, par un temps extrêmement froid; ce nous fut un

grand plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver,

de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se joignit celui

de parcourir une ville très-caractérisée, et qui possède plusieurs

monuments de premier ordre comme beauté ou comme rareté.

[Illustration: Son Vent.]

Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper bientôt, et nous

vîmes que les Espagnols qui nous avaient recommandé Majorque comme le

pays le plus hospitalier et le plus fécond en ressources s'étaient fait

grandement illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine des

grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions guère à ne

pas trouver une seule auberge. Cette absence de pied-à-terre pour les

voyageurs eût dû nous apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque

par rapport au reste du monde, et nous engager à retourner sur-le-champ

à Barcelone, où du moins il y a une méchante auberge appelée

emphatiquement _l'hôtel des Quatre-Nations_.

A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt personnes des plus

marquantes, et attendu depuis plusieurs mois, pour espérer de ne pas

coucher en plein champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour

nous, ce fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou plutôt

dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les étrangers sont bien

heureux de trouver chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et

rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments,

du poivre et de l'ail à discrétion.

En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre que, si nous n'étions

pas enchantés de cette réception, nous serions vus de mauvais œil,

comme des impertinents et des brouillons, ou tout au moins regardés

en pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content de tout en

Espagne! La plus légère grimace que vous feriez en trouvant de la

vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le

mépris le plus profond et soulèverait l'indignation universelle contre

vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, et peu à peu nous

comprîmes à quoi tenaient ce manque de ressources et ce manque apparent

d'hospitalité.

Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, la guerre civile,

qui bouleversait l'Espagne depuis si longtemps, avait intercepté, à

cette époque, tout mouvement entre la population de l'île et celle du

continent.

[Illustration]

Palma.

Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols qu'il y en pouvait

tenir, et les indigènes, retranchés dans leurs foyers, se gardaient bien

d'en sortir pour aller chercher des aventures et des coups dans la mère

patrie.

A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie et les

douanes, qui frappent tous les objets nécessaires au bien-être[4] d'un

impôt démesure. Palma est arrangée pour un certain nombre d'habitants;

à mesure que la population augmente, on se serre un peu plus, et on

ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. Excepté

peut-être chez deux ou trois familles, le mobilier n'a guère changé

depuis deux cents ans. On ne connaît ni l'empire de la mode, ni le

besoin du luxe, ni celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part,

difficulté de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, mais

on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se passe en paroles.

[Note 4: Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait

de nous 700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de

l'instrument. Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le

laisser dans le port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire

passer hors de la ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au

moins les droits de la porte, qui sont distincts des droits de douane,

cela était contraire aux lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter

les droits de sortie, qui sont autres que les droits d'entrée, cela ne

se pouvait pas; le jeter à la mer c'est tout au plus si nous en avions

le droit. Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu

de sortir de la ville par une certaine porte, il sortirait par une

autre, et nous en fûmes quittes pour 400 francs environ.]

Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans toute l'Espagne, pour

se dispenser de rien prêter; elle consiste à tout offrir: _La maison et

tout ce qu'elle contient est à votre disposition_. Vous ne pouvez pas

regarder un tableau, toucher une étoffe, soulever une chaise, sans qu'on

vous dise avec une grâce parfaite: _Es a la disposition de uste_. Mais

gardez-vous bien d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une

indiscrétion grossière.

Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée à Palma, et je

crois bien que je ne m'en relèverai jamais dans l'esprit du marquis de

***. J'avais été très-recommandé à ce jeune lion palmesan, et je crus

pouvoir accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle m'était

offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain un billet de lui me

fit bien sentir que j'avais manqué à toutes les convenances, et je me

hâtai de renvoyer l'équipage sans m'en être servi.

J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais c'est de la part

de personnes qui avaient voyagé, et qui, sachant bien le monde,

étaient véritablement de tous les pays. Si d'autres étaient portées à

l'obligeance et à la franchise par la bonté de leur cœur, aucune (il

est bien nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane et

le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si riche), aucune n'eût

pu nous céder un coin de sa maison sans s'imposer de tels embarras et

de telles privations, que nous eussions été véritablement indiscrets de

l'accepter.

Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à même de les

reconnaître lorsque nous cherchâmes à nous installer. Il était

impossible de trouver dans toute la ville un seul appartement qui fût

habitable.

Un appartement à Palma se compose de quatre murs absolument nus, sans

portes ni fenêtres. Dans la plupart des maisons bourgeoises, on ne se

sert pas de vitres; et lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien

nécessaire en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire,

en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte donc les

fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des portes. Son successeur

est obligé de commencer par les remplacer, à moins qu'il n'ait le goût

de vivre en plein vent, et c'est un goût fort répandu à Palma.

Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement les portes

et fenêtres, mais les lits, les tables, les chaises, tout enfin,

si simple et si primitif que soit l'ameublement. Il y a fort peu

d'ouvriers; ils ne vont pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux.

Il y a toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se presse pas.

La vie est si longue! Il faut être Français, c'est-à-dire extravagant et

forcené, pour vouloir qu'une chose soit faite tout de suite. Et si vous

avez attendu déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois de

plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi y restez-vous?

Avait-on besoin de vous ici? On s'en passait fort bien. Vous croyez donc

que vous allez mettre tout sens dessus dessous? Oh! que non pas!

Nous autres, voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre

guise.--Mais n'y a-t-il donc rien à louer?--Louer? qu'est-ce que cela?

louer des meubles? Est-ce qu'il y en a de trop pour qu'on en loue?--Mais

il n'y en a donc pas à vendre?--Vendre? il faudrait qu'il y en eût de

tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire des meubles

d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir de France, puisqu'il y a de

tout dans ce pays là.--Mais pour faire venir de France, il faut attendre

six mois tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on fait la

sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, c'est de s'en

aller?--C'est ce que je vous conseille, ou bien prenez patience, beaucoup

de patience; _mucha calma_, c'est là sagesse majorquine.

Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous rendit, à bonne

intention certainement, le mauvais service de nous trouver une maison de

campagne à louer.

C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix très-modéré,

selon nous, mais assez élevé pour le pays (environ cent francs par

mois), nous abandonna toute son habitation. Elle était meublée comme

toutes les maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de sangle

ou de bois peint en vert, quelques-uns composés de deux tréteaux sur

lesquels on pose deux planches et un mince matelas; les chaises de

paille; les tables de bois brut; les murailles nues bien blanchies à

la chaux, et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque

toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, dans la pièce qu'on

appelait le salon, quatre horribles devants de cheminée, comme ceux

qu'on voit dans nos plus misérables auberges de village, et que le señor

Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire encadrer avec

soin comme des estampes précieuses, pour en décorer les lambris de

son manoir. Du reste, la maison était vaste, aérée (trop aérée), bien

distribuée, et dans une très-riante situation, au pied de montagnes

aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée plantureuse que

terminaient les murailles jaunes de Palma, la masse de sa cathédrale, et

la mer étincelante à l'horizon.

Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite furent assez

bien remplis par la promenade et la douce _flânerie_ à laquelle nous

conviaient un climat délicieux, une nature charmante et tout à fait

neuve pour nous.

Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique j'aie passé une grande

partie de ma vie sur les chemins. C'était donc la première fois que

je voyais une végétation et des aspects de terrain essentiellement

différents de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque je

vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, et l'idée

grandiose que je m'étais faite de ces contrées m'empêcha d'en goûter la

beauté pastorale et la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais

sur les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans m'étonner

ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il n'y avait pour moi aucune

comparaison à faire avec des sites connus. Les hommes, les maisons, les

plantes, et jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un caractère

à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils faisaient collection

de tout, et prétendaient remplir nos malles de ces beaux pavés de quartz

et de marbres veinés de toutes couleurs, dont les talus à _pierres

sèches_ bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous voyant

ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des

apothicaires, les autres nous regardaient comme de francs idiots.

VI.

L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement perpétuel que

présente un sol labouré et tourmenté par des cataclysmes postérieurs

à ceux du monde le primitif. La partie que nous habitions alors, nommée

_Establiments_, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des

sites fort divers.

Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des tertres fertiles,

était disposée en larges gradins irrégulièrement jetés autour de ces

monticules. Cette culture en terrasse, adoptée dans toutes les parties

de l'île, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent

continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne à la campagne

l'aspect d'un verger admirablement soigné.

À notre droite, les collines s'élevaient progressivement depuis le

pâturage en pente douce jusqu'à la montagne couverte de sapins. Au pied

de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent

qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de cailloux en

désordre. Mais les belles mousses qui couvraient ces pierres, les petits

ponts verdis par l'humidité, fendus par la violence des courants, et à

demi cachés dans les branches pendantes des saules et des peupliers,

l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et touffus qui se penchaient

pour faire un berceau de verdure d'une rive à l'autre, un mince filet,

d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours

quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres accroupis dans les

encaissements mystérieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable

pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit

du torrent, et nous appelions ce coin de paysage _le Poussin_, parce que

cette nature libre, élégante et fière dans sa mélancolie, nous rappelait

les sites que ce grand maître semble avoir chéris particulièrement.

A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en

plusieurs ramifications, et son cours semblait se perdre dans la plaine.

Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de

la terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect d'une

forêt.

Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boisée s'élevaient

des chaumières d'un grand style, quoique d'une dimension réellement

lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars,

d'étables, de cours et de jardins, un _payés_ (paysan propriétaire)

accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné préside à son

insu à cette disposition capricieuse. La maisonnette est ordinairement

composée de deux étages avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage

une galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux que surmonterait

un toit florentin. Ce couronnement symétrique donne une apparence de

splendeur et de force aux constructions les plus frêles et les plus

pauvres, et les énormes grappes de maïs qui sèchent à l'air, suspendues

entre chaque ouverture de la galerie, forment un lourd feston alterné

de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et

coquet. Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une forte

haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres s'entrelacent

en muraille et protègent contre les vents du froid les frêles abris

d'algues et de roseaux qui servent à serrer les brebis. Comme ces

paysans ne se volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs

propriétés qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers et

d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive guère d'autre légume

que le piment et la pomme d'amour; mais tout cela est d'une couleur

magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette

habitation, un seul palmier déploie au milieu son gracieux parasol, ou

se penche sur le côté avec grâce, comme une belle aigrette.

Cette région est une des plus florissantes de l'île, et les motifs qu'en

donne M. Grasset de Saint-Sauveur dans son Voyage aux îles Baléares

confirment ce que j'ai dit précédemment de l'insuffisance de la culture

en général à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire impérial

faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance des pages majorquins le

conduisirent à en rechercher les causes. Il en trouva deux principales.

La première, c'est la grande quantité de couvents, qui absorbait une

partie de la population déjà si restreinte. Cet inconvénient a disparu,

grâce au décret énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque

ne lui pardonneront jamais.

La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez eux, et qui les

parque par douzaines au service des riches et des nobles. Cet abus

subsiste encore dans toute sa vigueur. Tout aristocrate majorquin a une

suite nombreuse que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle

ne lui procure aucun bien-être; il est impossible d'être plus mal servi

qu'on ne l'est par cette espèce de serviteurs honoraires. Quand on se

demande à quoi un riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays

où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne se l'explique

qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants des deux sexes, qui

occupent une portion des bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès

qu'ils ont passé une année au service du maître, ont droit pour toute

leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. Ceux qui

veulent se dispenser du service le peuvent en renonçant à quelques

bénéfices; mais l'usage les autorise encore à venir chaque matin manger

le chocolat avec leurs anciens confrères, et à prendre part, comme

Sancho chez Gamache, à toutes les bombances de la maison.

Au premier abord, ces mœurs semblent patriarcales, et on est tenté

d'admirer le sentiment républicain qui préside à ces rapports de maître

à valet; mais on s'aperçoit bientôt que c'est un républicanisme à la

manière de l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés

par la paresse ou la misère à la vanité de leurs patrons. C'est un luxe

à Majorque d'avoir quinze domestiques pour un état de maison qui en

comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains

en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès proscrite par

l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel mépriser le plus, du

maître qui encourage et perpétue ainsi l'abaissement moral de ses

semblables, ou de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au

travail qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme à la dignité

humaine.

Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter le budget de leurs

dépenses et diminuer celui de leurs revenus, de riches propriétaires

majorquins se sont décidés à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et

à la disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de leurs terres

en viager à des paysans, et M. Grasset de Saint-Sauveur s'est assuré

que, dans toutes les grandes propriétés où l'on avait essayé de ce

moyen, la terre, frappée en apparence de stérilité, avait produit en

telle abondance entre les mains d'hommes intéressés à son amélioration,

qu'en peu d'années les parties contractantes s'étaient trouvées

soulagées de part et d'autre.

Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont réalisées tout à fait,

et aujourd'hui la région d'Establiments, entre autres, est devenue un

vaste jardin; la population y a augmenté, de nombreuses habitations se

sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis une certaine

aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés encore, mais qui leur a donné

plus d'aptitude au travail. Il faudra bien des années encore pour que

le Majorquin soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous,

il traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel pour

arriver à comprendre que ce n'est pas encore le but de l'humanité,

nous pouvons bien lui laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le

temps. Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres sont

réservées à ces peuples enfants que nous initierons quelque jour à une

civilisation véritable, sans leur reprocher tout ce que nous aurons

fait pour eux. Ils ne sont pas assez grands pour braver les orages

révolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés sur

nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus par le reste de la

terre, nous avons fait des pas immenses, et le bruit de nos luttes

gigantesques n'a pas éveillé de leur profond sommeil ces petites

peuplades qui dorment à la portée de notre canon au sein de la

Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons le baptême de la

vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet comme les ouvriers de la

douzième heure. Trouvons le mot de notre destinée sociale, réalisons nos

rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes entreront peu à

peu dans notre église révolutionnaire, ces malheureux insulaires, que

leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations marâtres qui

se les disputent, accourront à notre communion.

En attendant ce jour où, les premiers en Europe, nous proclamerons la

loi de l'égalité pour tous les hommes et de l'indépendance pour tous les

peuples, la loi du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la

diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et

le sort de toutes les populations isolées et Restreintes, comme le

Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'être dévorées par le

vainqueur. S'il en devait être toujours ainsi, je ne souhaiterais à

Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice,

et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son existence,

qu'à la civilisation étrange que nous portons en Afrique.

[Note 5: La Fontaine, fable des _Voleurs et l'Âne_.]

VII.

Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque les pluies

commencèrent. Jusque-là nous avions eu un temps adorable; les

citronniers et les myrtes étaient encore en fleurs, et, dans les

premiers jours de décembre, je restai en plein air sur une terrasse

jusqu'à cinq heures du matin, livré au bien-être d'une température

délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais personne au

monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est

pas capable de me rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré

le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum des fleurs qui

montait jusqu'à moi, ma veillée n'était pas fort émouvante. J'étais là,

non comme eût fait un poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif

qui contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en souviens, à

recueillir les bruits de la nuit et à m'en rendre compte.

Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies,

ses plaintes, ses cris, ses chuchotements mystérieux, et cette langue

matérielle des choses n'est pas un des moindres signes caractéristiques

dont le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de l'eau sur les

froides parois des marbres, le pas pesant et mesuré des sbires sur le

quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se poursuivent et

se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs

et singuliers qui troublent faiblement le morne silence des nuits de

Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la mer, au _quien

vive_ des sentinelles et au chant mélancolique des _serenos_ de

Barcelone. Le lac Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de

Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin dans les forêts de

la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font

entendre sur les glaciers.

A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les

ânesses et les mules qui passent la nuit au pâturage l'interrompent

parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et

plus mélodique que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans

les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. Il n'est pas

un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle à toute heure.

De ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible

que la poésie étrangement fantastique et saisissante des Djinns me

revenait en mémoire.

Un hiver à Majorque · 第 2 / 13 段