Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de goût qu'on

remarque dans tant de constructions majorquines à l'intercalation

d'anciens fragments dans des constructions subséquentes? De même qu'en

France et en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons

et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de

sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque, après

avoir renversé tous les ouvrages mauresques[10], en utilisèrent

les riches débris et les incrustèrent de plus en plus dans leurs

constructions postérieures?

[Note 10: La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de

décembre de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la

chronique de Marsigli (inédite ). En voici un fragment:

«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de

très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans

leur main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres

précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte

de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes

armes qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur

disaient en sarrasin: «--Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi

seulement de quoi vivre.»

L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de

la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence,

occupés qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les

approprier.

C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir le

cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais,

Lauro, lui dit:

«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on

m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez un

repas et coucherez cette nuit.»

«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»]

Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort

pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus

sauvagement moyen âge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien

de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé

de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes

sur les autres à une hauteur considérable, et terminées par un ange

gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.

Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence du capitaine

général, le personnage le plus éminent de l'île. Voici comment M.

Grasset de Saint-Sauveur décrit l'intérieur de cette résidence:

«La première pièce est une espèce de vestibule servant de corps

de garde. On passe à droite dans deux grandes salles, où à peine

rencontre-t-on un siège.

La troisième est la salle d'audience; elle est décorée d'un trône en

velours cramoisi enrichi de crépons en or, porté sur une estrade de

trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en

bois doré. Le dais qui couvre le trône est également de velours cramoisi

surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont

suspendus les portraits du roi et de la reine.

C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours d'étiquette

ou de _gala_, les différents corps de l'administration civile, les

officiers de la garnison, et les étrangers de considération.»

Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous

avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette

salle celui de nous qui se chargea d'aller les lui présenter. Notre

compagnon trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même à coup

sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807; car il était usé,

fané, râpé, et quelque peu taché d'huile et de bougie. Les deux lions

n'étaient plus guère dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très

féroce. Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette fois, c'était

l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le

vieux cadre doré où ses augustes ancêtres s'étaient succédé comme les

modèles dans le _passe-partout_ d'un élève en peinture. Le gouverneur,

pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, n'en était pas moins

un homme fort estimé et un prince fort affable.

Un quatrième monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamiento,

ouvrage du seizième siècle, dont on compare avec raison le style à celui

des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement

de ses bords, comme ceux des palais florentins et des chalets suisses;

mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons à

rosaces fort richement sculptées sur bois, alternées avec de longues

cariatides couchées sous cet auvent, qu'elles semblent porter en

gémissant, car la plupart d'entre elles ont la face cachée dans leurs

mains.

Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel se trouve la

collection des portraits des grands hommes de Majorque. Au nombre de ces

illustres personnages, on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un

_roi de carreau_. On y voit aussi un très-ancien tableau représentant

les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, lequel offre une série

très-intéressante et très-variée des anciens costume revêtus par

l'innombrable cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais

consistorial un magnifique _Saint Sébastien_ de Van Dyck, dont personne,

à Majorque, ne m'a daigné signaler l'existence.

[Illustration]

Le fort de Belver.

«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, qui a déjà formé,

dans notre dix-neuvième siècle seulement, trente-six peintres, huit

sculpteurs, onze architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres,

s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de Majorque,

que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingénument que

pendant mon séjour à Palma je ne me suis pas cru entouré de tant

de grands hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur

existence...

«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'école

espagnole... Mais si vous parcourez les magasins, si vous entrez dans la

maison du simple citoyen, vous n'y trouverez que ces images coloriées

étalées par des colporteurs sur nos places publiques, et qui ne trouvent

accès en France que sous l'humble toit du pauvre paysan.»

Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de

Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois capitaine général, un des

personnages de Majorque les plus illustres par la naissance et les plus

importants par la richesse.

Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes admis à visiter,

mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais

absolument rien dire (tant mon respect pour les livres est voisin de

l'épouvante), si un savant compatriote ne m'eût appris l'importance des

trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme le coq de la

fable au milieu des perles.

Ce compatriote[11], qui est resté près de deux ans en Catalogne et à

Majorque pour y faire des études sur la langue romane, m'a communiqué

obligeamment ses notes, et m'a autorisé, avec une générosité bien rare

chez les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas sans

prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi enthousiasmé de toutes

choses à Majorque que j'y ai été désappointé.

[Note 11: M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux

d'une de nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.]

[Illustration: Le château de Vademorosa.]

Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence d'impressions, que,

lors de mon séjour, la population majorquine s'était gênée et resserrée

pour faire place à vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés,

et que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver Palma moins

habitable, et les Majorquins moins disposés à accueillir un nouveau

surcroît d'étrangers qu'ils ne l'étaient sans doute deux ans auparavant.

Mais j'aime mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur que

d'écrire sous une autre impression que la mienne propre.

Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et réprimandé

publiquement, comme je l'ai été en particulier; car le public y gagnera

un livre bien plus exact et bien plus intéressant sur Majorque que cette

relation décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis forcé de

lui donner.

Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec grand contentement de

cœur, je le jure, tout ce qui me pourra faire changer d'opinion sur

Les Majorquins: j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir

considérer comme les représentants du type général, et qui, je l'espère,

ne douteront pas de mes sentiments à leur égard, si cet écrit tombe

jamais entre leurs mains.

Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit des richesses

intellectuelles que possède encore Majorque, cette bibliothèque du comte

de Montenegro, que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du

chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner cet intérieur d'un

vieux chevalier majorquin célibataire; intérieur triste et grave s'il en

fut, régi silencieusement par un prêtre.

«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée par l'oncle du comte

de Montenegro, le cardinal Antonio Despuig, l'ami intime de Pie VI.

«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, l'Italie et la

France avaient de remarquable en bibliographie. La partie qui traite

de la numismatique et des arts de l'antiquité y est surtout au grand

complet.

«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort

curieux pour les amateurs de calligraphie: c'est un livre d'heures. Les

miniatures en sont précieuses; il est des meilleurs temps de l'art.

«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial où sont dessinés avec

leurs couleurs les écus d'armes de la noblesse espagnole, y compris

ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et

languedociennes. Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a

appartenu à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. En

le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de la famille des _Bonapart_,

d'où descendait notre grand Napoléon, et dont nous avons tiré le

_fac-similé_ qu'on verra ci-après...

«On trouve encore dans cette bibliothèque la belle carte nautique

du Mallorquin Valsequa, manuscrit de 1439, chef-d'œuvre de

calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste

a exercé son précieux travail. Cette carte avait appartenu à Améric

Vespuce, qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une légende

en écriture du temps, placée sur le dos de ladite carte: «_Questa

ampla pelle, di geographia fù pagata da Amerigo Vespucci CXXX ducati

di oro di marco._

«Ce précieux monument de la géographie du moyen âge sera

incessamment publié pour faire suite à l'Atlas catalan-mallorquin de

1375, inséré dans le XIVe vol., 2e partie, des Notices de manuscrits

de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.»

En transcrivant cette note, les cheveux me dressent à la tête, car une

scène affreuse se retrace à ma pensée.

Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, et le chapelain

déroulait devant nous cette même carte nautique, ce monument si précieux

et si rare, acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait

combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... lorsqu'un

des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un

encrier de liège sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur

la table. L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords!

Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être en cet instant

par quelque malin esprit, fit un effort, un craquement, un saut, et

revint sur lui-même entraînant l'encrier, qui disparut dans le rouleau

bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; le

chapelain devint plus pâle que le parchemin.

On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine espérance!

Hélas! l'encrier était vide! La carte était inondée, et les jolis petits

souverains peints en miniature voguaient littéralement sur une mer plus

noire que le Pont-Euxin.

Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain s'évanouit. Les

valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se fût agi d'un

incendie, et, à grands coups d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer

la carte, emportant pêle-mêle rois, mers, îles et continents.

Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, la carte fut

en partie gâtée, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le

calque exact, et on pourra, grâce à lui, réparer tant bien que mal le

dommage.

Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier lorsque son seigneur

s'en aperçut! Nous étions tous à six pas de la table au moment de la

catastrophe; mais je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins

tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des Français, n'aura

pas contribué à les remettre en bonne odeur à Majorque.

Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et même d'apercevoir

aucune des merveilles que renferme le palais de Montenegro, ni le

cabinet de médailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous

tardait de fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés

auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de M. Tastu suppléera

donc encore ici à mon ignorance.

«Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un cabinet de

médailles celtibériennes, mauresques, grecques, romaines et du

moyen âge; inappréciable collection, aujourd'hui dans un désordre

affligeant, et qui attend un érudit pour être rangée et classée.

«Les appartements du comte de Montenegro sont décorés d'objets d'art

en marbre ou en bronze antique, provenants des fouilles d'Ariccia,

ou achetés à Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup

de tableaux des écoles espagnole et italienne, dont plusieurs

pourraient figurer avec éclat dans les plus belles galeries de

l'Europe.»

Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, l'ancienne

résidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vue que de loin, sur

la colline d'où il domine la mer avec beaucoup de majesté. C'est une

forteresse d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons d'État

de l'Espagne.

«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, ont été élevées

à la fin du treizième siècle, et elles montrent dans un bel état de

conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire

au moyen âge.»

Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine de

prisonniers carlistes, couverts de haillons et presque nus, quelques-uns

encore enfants, qui mangeaient à la gamelle avec une gaieté bruyante un

chaudron de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés par des

soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la bouche.

C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement à cette

époque le trop-plein des prisons de Barcelone. Mais des captifs plus

illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables.

Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus éloquents et des

écrivains les plus énergiques de l'Espagne, y expia son célèbre pamphlet

_Pan y toros_, dans la _torre de homenage, cuya cuva_, dit Vargas,

_es la mas cruda prision_. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire

scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des événements

tragiques dont elle avait été le théâtre au temps des guerres du moyen

âge.

Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur île une excellente

description de leur cathédrale et de leur Lonja. En un mot, ses Lettres

sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter.

Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le règne parasite

du prince de la Paix, reçut bientôt après une autre illustration

scientifique et politique.

Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre

en France que Jovellanos l'est en Espagne, intéressera d'autant plus

qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la

science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes.

III.

Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, M. Arago était, en 1803, à

Majorque, sur la montagne appelée le _Clot de Galatzo_, lorsqu'il reçut

la nouvelle des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand.

L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en

prirent au savant français, et se dirigèrent en foule vers le Clot de

Galatzo pour le tuer.

Cette montagne est située au-dessus de la côte où descendit Jaime Ier

lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures; et comme M. Arago y faisait

souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent

qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de

débarquement.

Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie sur le brick

affecté par le gouvernement espagnol aux opérations de la mesure du

méridien, résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devança

ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le

déguiser.

M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra

en chemin ceux-là mêmes qui allaient pour le mettre en pièces, et qui

lui demandèrent des renseignements sur le maudit _gabacho_ dont ils

voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, M. Arago

répondit à toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu.

En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais le capitaine don

Manuel de Vacaro, qui jusque là avait toujours déféré à ses ordres,

refusa formellement de le conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son

bord pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite,

M. Arago ne pouvait tenir.

Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage,

le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus désormais

répondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine général, qu'il

n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer

prisonnier dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet une

chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et,

s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre au moment où les portes de

la forteresse se fermèrent sur lui.

M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine général lui

fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son évasion. Il s'échappa

donc par les soins de M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure

du méridien.

Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la vie au Clot de Galatzo,

le conduisit à Alger sur une barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix

débarquer en France ou en Espagne.

Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le

gardaient, que des moines de l'île leur avaient promis de l'argent s'ils

voulaient l'empoisonner.

En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, auxquels il échappa

d'une façon encore plus miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet,

et nous espérons qu'un jour il écrira cette intéressante relation.

* * * * *

Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle pas tout le caractère

qui est en elle. C'est en la parcourant dans l'intérieur, en pénétrant

le soir dans ses rues profondes et mystérieuses, qu'on est frappé

du style élégant et de la disposition originale de ses moindres

constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on y arrive de

l'intérieur des terres, qu'elle se présente avec toute sa physionomie

africaine.

M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût point frappé un

simple archéologue, et il a retracé un des aspects qui m'avait le plus

pénétré par sa grandeur et sa mélancolie; c'est la partie du rempart

sur laquelle s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un énorme

massif carré sans autre ouverture qu'une petite porte cintrée.

Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, dernier vestige

d'une forteresse des templiers, premier plan, admirable de tristesse et

de nudité, au tableau magnifique qui se déroule au bas du rempart, la

plaine riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues de

Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure

en s'harmonisant toujours de plus en plus: nous l'avons vu au coucher du

soleil d'un rose étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un

lilas argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée de la

nuit.

M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des remparts de Palma.

«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore vivement les

objets, j'allais lentement par le rempart, m'arrêtant à chaque pas pour

contempler les heureux accidents qui résultaient de l'arrangement des

lignes des montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices de la

ville.

«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une effrayante

haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces hautes tiges dont

l'inflorescence rappelle si bien un candélabre monumental. Au delà, des

groupes de palmiers s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers,

des cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus loin

apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées de vignes;

enfin, les aiguilles de la cathédrale, les clochers et les dômes des

nombreuses églises se détachaient en silhouettes sur le fond pur et

lumineux du ciel.»

Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laurens

ont rencontré les miennes, c'est celle des ruines du couvent de

Saint-Dominique.

Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se

trouvent quatre grands palmiers que l'élévation de ce jardin en terrasse

fait paraître gigantesques, et qui font vraiment partie, à cette

hauteur, des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de

niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet de la façade de

Saint-Étienne, la tour massive de la célèbre horloge baléarique[12], et

la tour de l'Ange du Palacio-Real.

[Note 12: «Cette horloge, que les deux principaux historiens de

Majorque, Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore

il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur:

«Cette machine, très-ancienne, est appelée l'_horloge du Soleil_. Elle

marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant

l'étendue plus ou moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière

que le 10 juin, elle frappe la première heure du jour à cinq heures et

demie, et la quatorzième à sept et demie, la première de la nuit à huit

et demie, la neuvième à quatre et demie de la matinée suivante. C'est

l'inverse à commencer du 10 décembre. Pendant tout le cours de l'année,

les heures sont exactement réglées, suivant les variations du lever et

du coucher du soleil. Cette horloge n'est pas d'une grande utilité pour

les gens du pays, qui se règlent d'après les horloges modernes; mais

elle sert aux jardiniers pour déterminer les heures de l'arrosage. On

ignore d'où et à quelle époque cette machine a été apportée à Palma;

on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, de France, d'Allemagne ou

d'Italie, où les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en

douze heures, à commencer au lever du soleil.

«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure,

dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que

des Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse

horloge des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils

s'étaient réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le

penchant caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du

prodige.

«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à

l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des

pères dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (_Voyage aux

îles Baléares et Pithiuses_, 1807.)]

Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un monceau de débris,

où quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent çà et

là les décombres, n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus

prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a renversé et presque

mis en poudre, il y a peu d'années, ce monument que l'on dit avoir été

un chef-d'œuvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque,

quelques arcs légers encore debout et se dressant dans le vide comme des

squelettes, attestent du moins la magnificence.

Un hiver à Majorque · 第 4 / 13 段