remarque dans tant de constructions majorquines à l'intercalation
d'anciens fragments dans des constructions subséquentes? De même qu'en
France et en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons
et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de
sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque, après
avoir renversé tous les ouvrages mauresques[10], en utilisèrent
les riches débris et les incrustèrent de plus en plus dans leurs
constructions postérieures?
[Note 10: La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de
décembre de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la
chronique de Marsigli (inédite ). En voici un fragment:
«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de
très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans
leur main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres
précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte
de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes
armes qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur
disaient en sarrasin: «--Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi
seulement de quoi vivre.»
L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de
la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence,
occupés qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les
approprier.
C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir le
cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais,
Lauro, lui dit:
«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on
m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez un
repas et coucherez cette nuit.»
«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»]
Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort
pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus
sauvagement moyen âge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien
de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé
de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes
sur les autres à une hauteur considérable, et terminées par un ange
gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.
Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence du capitaine
général, le personnage le plus éminent de l'île. Voici comment M.
Grasset de Saint-Sauveur décrit l'intérieur de cette résidence:
«La première pièce est une espèce de vestibule servant de corps
de garde. On passe à droite dans deux grandes salles, où à peine
rencontre-t-on un siège.
La troisième est la salle d'audience; elle est décorée d'un trône en
velours cramoisi enrichi de crépons en or, porté sur une estrade de
trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en
bois doré. Le dais qui couvre le trône est également de velours cramoisi
surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont
suspendus les portraits du roi et de la reine.
C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours d'étiquette
ou de _gala_, les différents corps de l'administration civile, les
officiers de la garnison, et les étrangers de considération.»
Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous
avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette
salle celui de nous qui se chargea d'aller les lui présenter. Notre
compagnon trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même à coup
sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807; car il était usé,
fané, râpé, et quelque peu taché d'huile et de bougie. Les deux lions
n'étaient plus guère dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très
féroce. Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette fois, c'était
l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le
vieux cadre doré où ses augustes ancêtres s'étaient succédé comme les
modèles dans le _passe-partout_ d'un élève en peinture. Le gouverneur,
pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, n'en était pas moins
un homme fort estimé et un prince fort affable.
Un quatrième monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamiento,
ouvrage du seizième siècle, dont on compare avec raison le style à celui
des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement
de ses bords, comme ceux des palais florentins et des chalets suisses;
mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons à
rosaces fort richement sculptées sur bois, alternées avec de longues
cariatides couchées sous cet auvent, qu'elles semblent porter en
gémissant, car la plupart d'entre elles ont la face cachée dans leurs
mains.
Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel se trouve la
collection des portraits des grands hommes de Majorque. Au nombre de ces
illustres personnages, on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un
_roi de carreau_. On y voit aussi un très-ancien tableau représentant
les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, lequel offre une série
très-intéressante et très-variée des anciens costume revêtus par
l'innombrable cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais
consistorial un magnifique _Saint Sébastien_ de Van Dyck, dont personne,
à Majorque, ne m'a daigné signaler l'existence.
[Illustration]
Le fort de Belver.
«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, qui a déjà formé,
dans notre dix-neuvième siècle seulement, trente-six peintres, huit
sculpteurs, onze architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres,
s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de Majorque,
que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingénument que
pendant mon séjour à Palma je ne me suis pas cru entouré de tant
de grands hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur
existence...
«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'école
espagnole... Mais si vous parcourez les magasins, si vous entrez dans la
maison du simple citoyen, vous n'y trouverez que ces images coloriées
étalées par des colporteurs sur nos places publiques, et qui ne trouvent
accès en France que sous l'humble toit du pauvre paysan.»
Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de
Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois capitaine général, un des
personnages de Majorque les plus illustres par la naissance et les plus
importants par la richesse.
Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes admis à visiter,
mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais
absolument rien dire (tant mon respect pour les livres est voisin de
l'épouvante), si un savant compatriote ne m'eût appris l'importance des
trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme le coq de la
fable au milieu des perles.
Ce compatriote[11], qui est resté près de deux ans en Catalogne et à
Majorque pour y faire des études sur la langue romane, m'a communiqué
obligeamment ses notes, et m'a autorisé, avec une générosité bien rare
chez les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas sans
prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi enthousiasmé de toutes
choses à Majorque que j'y ai été désappointé.
[Note 11: M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux
d'une de nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.]
[Illustration: Le château de Vademorosa.]
Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence d'impressions, que,
lors de mon séjour, la population majorquine s'était gênée et resserrée
pour faire place à vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés,
et que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver Palma moins
habitable, et les Majorquins moins disposés à accueillir un nouveau
surcroît d'étrangers qu'ils ne l'étaient sans doute deux ans auparavant.
Mais j'aime mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur que
d'écrire sous une autre impression que la mienne propre.
Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et réprimandé
publiquement, comme je l'ai été en particulier; car le public y gagnera
un livre bien plus exact et bien plus intéressant sur Majorque que cette
relation décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis forcé de
lui donner.
Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec grand contentement de
cœur, je le jure, tout ce qui me pourra faire changer d'opinion sur
Les Majorquins: j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir
considérer comme les représentants du type général, et qui, je l'espère,
ne douteront pas de mes sentiments à leur égard, si cet écrit tombe
jamais entre leurs mains.
Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit des richesses
intellectuelles que possède encore Majorque, cette bibliothèque du comte
de Montenegro, que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du
chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner cet intérieur d'un
vieux chevalier majorquin célibataire; intérieur triste et grave s'il en
fut, régi silencieusement par un prêtre.
«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée par l'oncle du comte
de Montenegro, le cardinal Antonio Despuig, l'ami intime de Pie VI.
«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, l'Italie et la
France avaient de remarquable en bibliographie. La partie qui traite
de la numismatique et des arts de l'antiquité y est surtout au grand
complet.
«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort
curieux pour les amateurs de calligraphie: c'est un livre d'heures. Les
miniatures en sont précieuses; il est des meilleurs temps de l'art.
«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial où sont dessinés avec
leurs couleurs les écus d'armes de la noblesse espagnole, y compris
ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et
languedociennes. Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a
appartenu à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. En
le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de la famille des _Bonapart_,
d'où descendait notre grand Napoléon, et dont nous avons tiré le
_fac-similé_ qu'on verra ci-après...
«On trouve encore dans cette bibliothèque la belle carte nautique
du Mallorquin Valsequa, manuscrit de 1439, chef-d'œuvre de
calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste
a exercé son précieux travail. Cette carte avait appartenu à Améric
Vespuce, qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une légende
en écriture du temps, placée sur le dos de ladite carte: «_Questa
ampla pelle, di geographia fù pagata da Amerigo Vespucci CXXX ducati
di oro di marco._
«Ce précieux monument de la géographie du moyen âge sera
incessamment publié pour faire suite à l'Atlas catalan-mallorquin de
1375, inséré dans le XIVe vol., 2e partie, des Notices de manuscrits
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.»
En transcrivant cette note, les cheveux me dressent à la tête, car une
scène affreuse se retrace à ma pensée.
Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, et le chapelain
déroulait devant nous cette même carte nautique, ce monument si précieux
et si rare, acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait
combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... lorsqu'un
des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un
encrier de liège sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur
la table. L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords!
Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être en cet instant
par quelque malin esprit, fit un effort, un craquement, un saut, et
revint sur lui-même entraînant l'encrier, qui disparut dans le rouleau
bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; le
chapelain devint plus pâle que le parchemin.
On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine espérance!
Hélas! l'encrier était vide! La carte était inondée, et les jolis petits
souverains peints en miniature voguaient littéralement sur une mer plus
noire que le Pont-Euxin.
Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain s'évanouit. Les
valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se fût agi d'un
incendie, et, à grands coups d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer
la carte, emportant pêle-mêle rois, mers, îles et continents.
Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, la carte fut
en partie gâtée, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le
calque exact, et on pourra, grâce à lui, réparer tant bien que mal le
dommage.
Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier lorsque son seigneur
s'en aperçut! Nous étions tous à six pas de la table au moment de la
catastrophe; mais je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins
tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des Français, n'aura
pas contribué à les remettre en bonne odeur à Majorque.
Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et même d'apercevoir
aucune des merveilles que renferme le palais de Montenegro, ni le
cabinet de médailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous
tardait de fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés
auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de M. Tastu suppléera
donc encore ici à mon ignorance.
«Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un cabinet de
médailles celtibériennes, mauresques, grecques, romaines et du
moyen âge; inappréciable collection, aujourd'hui dans un désordre
affligeant, et qui attend un érudit pour être rangée et classée.
«Les appartements du comte de Montenegro sont décorés d'objets d'art
en marbre ou en bronze antique, provenants des fouilles d'Ariccia,
ou achetés à Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup
de tableaux des écoles espagnole et italienne, dont plusieurs
pourraient figurer avec éclat dans les plus belles galeries de
l'Europe.»
Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, l'ancienne
résidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vue que de loin, sur
la colline d'où il domine la mer avec beaucoup de majesté. C'est une
forteresse d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons d'État
de l'Espagne.
«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, ont été élevées
à la fin du treizième siècle, et elles montrent dans un bel état de
conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire
au moyen âge.»
Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine de
prisonniers carlistes, couverts de haillons et presque nus, quelques-uns
encore enfants, qui mangeaient à la gamelle avec une gaieté bruyante un
chaudron de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés par des
soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la bouche.
C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement à cette
époque le trop-plein des prisons de Barcelone. Mais des captifs plus
illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables.
Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus éloquents et des
écrivains les plus énergiques de l'Espagne, y expia son célèbre pamphlet
_Pan y toros_, dans la _torre de homenage, cuya cuva_, dit Vargas,
_es la mas cruda prision_. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire
scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des événements
tragiques dont elle avait été le théâtre au temps des guerres du moyen
âge.
Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur île une excellente
description de leur cathédrale et de leur Lonja. En un mot, ses Lettres
sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter.
Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le règne parasite
du prince de la Paix, reçut bientôt après une autre illustration
scientifique et politique.
Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre
en France que Jovellanos l'est en Espagne, intéressera d'autant plus
qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la
science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes.
III.
Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, M. Arago était, en 1803, à
Majorque, sur la montagne appelée le _Clot de Galatzo_, lorsqu'il reçut
la nouvelle des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand.
L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en
prirent au savant français, et se dirigèrent en foule vers le Clot de
Galatzo pour le tuer.
Cette montagne est située au-dessus de la côte où descendit Jaime Ier
lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures; et comme M. Arago y faisait
souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent
qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de
débarquement.
Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie sur le brick
affecté par le gouvernement espagnol aux opérations de la mesure du
méridien, résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devança
ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le
déguiser.
M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra
en chemin ceux-là mêmes qui allaient pour le mettre en pièces, et qui
lui demandèrent des renseignements sur le maudit _gabacho_ dont ils
voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, M. Arago
répondit à toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu.
En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais le capitaine don
Manuel de Vacaro, qui jusque là avait toujours déféré à ses ordres,
refusa formellement de le conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son
bord pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite,
M. Arago ne pouvait tenir.
Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage,
le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus désormais
répondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine général, qu'il
n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer
prisonnier dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet une
chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et,
s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre au moment où les portes de
la forteresse se fermèrent sur lui.
M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine général lui
fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son évasion. Il s'échappa
donc par les soins de M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure
du méridien.
Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la vie au Clot de Galatzo,
le conduisit à Alger sur une barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix
débarquer en France ou en Espagne.
Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le
gardaient, que des moines de l'île leur avaient promis de l'argent s'ils
voulaient l'empoisonner.
En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, auxquels il échappa
d'une façon encore plus miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet,
et nous espérons qu'un jour il écrira cette intéressante relation.
* * * * *
Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle pas tout le caractère
qui est en elle. C'est en la parcourant dans l'intérieur, en pénétrant
le soir dans ses rues profondes et mystérieuses, qu'on est frappé
du style élégant et de la disposition originale de ses moindres
constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on y arrive de
l'intérieur des terres, qu'elle se présente avec toute sa physionomie
africaine.
M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût point frappé un
simple archéologue, et il a retracé un des aspects qui m'avait le plus
pénétré par sa grandeur et sa mélancolie; c'est la partie du rempart
sur laquelle s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un énorme
massif carré sans autre ouverture qu'une petite porte cintrée.
Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, dernier vestige
d'une forteresse des templiers, premier plan, admirable de tristesse et
de nudité, au tableau magnifique qui se déroule au bas du rempart, la
plaine riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues de
Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure
en s'harmonisant toujours de plus en plus: nous l'avons vu au coucher du
soleil d'un rose étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un
lilas argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée de la
nuit.
M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des remparts de Palma.
«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore vivement les
objets, j'allais lentement par le rempart, m'arrêtant à chaque pas pour
contempler les heureux accidents qui résultaient de l'arrangement des
lignes des montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices de la
ville.
«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une effrayante
haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces hautes tiges dont
l'inflorescence rappelle si bien un candélabre monumental. Au delà, des
groupes de palmiers s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers,
des cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus loin
apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées de vignes;
enfin, les aiguilles de la cathédrale, les clochers et les dômes des
nombreuses églises se détachaient en silhouettes sur le fond pur et
lumineux du ciel.»
Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laurens
ont rencontré les miennes, c'est celle des ruines du couvent de
Saint-Dominique.
Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se
trouvent quatre grands palmiers que l'élévation de ce jardin en terrasse
fait paraître gigantesques, et qui font vraiment partie, à cette
hauteur, des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de
niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet de la façade de
Saint-Étienne, la tour massive de la célèbre horloge baléarique[12], et
la tour de l'Ange du Palacio-Real.
[Note 12: «Cette horloge, que les deux principaux historiens de
Majorque, Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore
il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur:
«Cette machine, très-ancienne, est appelée l'_horloge du Soleil_. Elle
marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant
l'étendue plus ou moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière
que le 10 juin, elle frappe la première heure du jour à cinq heures et
demie, et la quatorzième à sept et demie, la première de la nuit à huit
et demie, la neuvième à quatre et demie de la matinée suivante. C'est
l'inverse à commencer du 10 décembre. Pendant tout le cours de l'année,
les heures sont exactement réglées, suivant les variations du lever et
du coucher du soleil. Cette horloge n'est pas d'une grande utilité pour
les gens du pays, qui se règlent d'après les horloges modernes; mais
elle sert aux jardiniers pour déterminer les heures de l'arrosage. On
ignore d'où et à quelle époque cette machine a été apportée à Palma;
on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, de France, d'Allemagne ou
d'Italie, où les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en
douze heures, à commencer au lever du soleil.
«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure,
dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que
des Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse
horloge des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils
s'étaient réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le
penchant caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du
prodige.
«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à
l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des
pères dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (_Voyage aux
îles Baléares et Pithiuses_, 1807.)]
Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un monceau de débris,
où quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent çà et
là les décombres, n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus
prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a renversé et presque
mis en poudre, il y a peu d'années, ce monument que l'on dit avoir été
un chef-d'œuvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque,
quelques arcs légers encore debout et se dressant dans le vide comme des
squelettes, attestent du moins la magnificence.