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George Sand

UN HIVER A MAJORQUE

NOTICE

Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon ami François

Rollinat, et sa raison d'être dans les réflexions qui ouvrent le

chapitre IV; je ne saurais que les répéter: «Pourquoi voyager quand on

n'y est pas forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes traversées

sur un autre point de l'Europe méridionale, je m'adresse la même réponse

qu'autrefois à mon retour de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant

de voyager que de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque

douleur à distraire ou quelque joug à secouer?»

GEORGE SAND.

Nohant, 25 août 1855.

LETTRE

D'UN EX-VOYAGEUR

A UN AMI SÉDENTAIRE.

Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François, qu'emporté par le

fier et capricieux _dada_ de l'indépendance, je n'ai pas connu de plus

ardent plaisir en ce monde que celui de traverser mers et montagnes,

lacs et vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, je les ai

faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre chaude et les coudes

appuyés sur les bras râpés du fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas

que tu n'en fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois:

c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton temps, ni

ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni tes pieds glacés sur les

plaines neigeuses du pôle, ni les affreuses tempêtes essuyées sur

mer, ni tes attaques de brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des

fatigues que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter tes

pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures de cigare à la

doublure de ton pourpoint.

Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de mouvement

physique, je t'envoie la relation du dernier voyage que j'ai fait hors

de France, certain que tu me plaindras plus que tu ne m'envieras, et

que tu trouveras trop chèrement achetés quelques élans d'admiration et

quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise fortune.

Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la part des

habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes et des plus

comiques. Je regrette qu'elle soit trop longue pour être publiée à la

suite de mon récit; car le ton dont elle est conçue et l'aménité des

reproches qui m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur

l'hospitalité, le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard des

étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse: mais qui

pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, s'il y a de la vanité et de la

sottise à publier les compliments qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas

peut-être plus encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures

dont on est l'objet?

Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour compléter les

détails que je te dois sur cette naïve population majorquine, qu'après

avoir lu ma relation, les plus habiles avocats de Palma, au nombre de

quarante, m'a-t-on dit, se réunirent pour composer à frais communs

d'imagination un terrible factum contre l'_écrivain immoral_ qui s'était

permis de rire de leur amour pour le gain et de leur sollicitude pour

l'éducation du porc. C'est le cas de dire _avec l'autre_ qu'à eux tous

ils eurent de l'esprit comme quatre.

Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés contre moi; ils ont

eu le temps de se calmer, et moi celui d'oublier leur façon d'agir, de

parler et d'écrire. Je ne me rappelle plus, des insulaires de ce beau

pays, que les cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les

manières affectueuses seront toujours dans mon souvenir comme une

compensation et un bienfait du sort. Si je ne les ai pas nommées, c'est

parce que je ne me considère pas comme un personnage assez important

pour les honorer et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis

sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit) qu'elles

auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui les empêchera de se

croire comprises dans mes irrévérencieuses moqueries, et de douter de

mes sentiments pour elles.

Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé cependant quelques

jours fort remplis avant de nous embarquer pour Majorque. Aller par

mer de Port Vendres à Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à

vapeur, est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver sur le

rivage de Catalogne l'air printanier qu'au mois de novembre nous venions

de respirer à Nîmes, mais qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur

de l'été nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise de

mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout nuage les vastes

horizons encadrés au loin de rimes tantôt noires et chauves, tantôt

blanches de neige. Nous fîmes une excursion dans la campagne, non sans

que les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien

mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise rencontre, nous

ramener lestement sous les murs de la citadelle.

Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient tout ce pays

par bandes vagabondes, coupant les routes, faisant invasion dans les

villes et villages, rançonnant jusqu'aux moindres habitations, élisant

domicile dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de la

ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher pour demander

au voyageur la bourse ou la vie.

Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs lieues au bord de

la mer, et ne rencontrâmes que des détachements de christinos qui

descendaient à Barcelone. On nous dit que c'étaient les plus belle

troupes de l'Espagne: c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal

tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais hommes et

chevaux étaient si maigres, les uns avaient la face si jaune et si hâve,

les autres la tête si basse et les flancs si creusés, qu'on sentait en

les voyant le mal de la faim.

Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications

élevées autour des moindres hameaux et devant la porte des plus pauvres

chaumières: un petit mur d'enceinte en pierres sèches, une tour crénelée

grande et épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien de

petites murailles à meurtrières autour de chaque toit, attestaient

qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se croyait en sûreté. En

bien des endroits, ces petites fortifications ruinées portaient les

traces récentes de l'attaque et de la défense.

Quand on avait franchi les formidables et immenses fortifications de

Barcelone, je ne sais combien de portes, de ponts-levis, de poternes et

de remparts, rien n'annonçait plus qu'on fût dans une ville de guerre.

Derrière une triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne

par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse se

promenait au soleil sur la _rambla_, longue allée plantée d'arbres et

de maisons comme nos boulevards: les femmes, belles, gracieuses et

coquettes, occupées uniquement du pli de leurs mantilles et du jeu de

leurs éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, causant,

lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra italien, et ne paraissant

pas se douter de ce qui se passait de l'autre coté de leurs murailles.

Mais quand la nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées,

la ville livrée aux vigilantes promenades des _sérénos_, on n'entendait

plus, au milieu du bruissement monotone de la mer, que les cris

sinistres des sentinelles, et des coups de feu, plus sinistres encore,

qui, à intervalles inégaux, partaient, tantôt rares, tantôt précipités,

de plusieurs points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien

loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières lueurs du

matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux,

et les bourgeois semblaient dormir profondément, pendant que le port

s'éveillait et que le peuple des matelots commençait à s'agiter.

Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait de demander

quels étaient ces bruits étranges et effrayants de la nuit, il vous

était répondu en souriant que cela ne regardait personne et qu'il

n'était pas prudent de s'en informer.

PREMIÈRE PARTIE.

I.

Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, une cinquantaine

d'années, la vallée de Chamounix, ainsi que l'atteste une inscription

taillée sur un quartier de roche à l'entrée de la Mer-de-Glace.

La prétention est un peu forte, si l'on considère la position

géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à un certain point,

si ces touristes, dont je n'ai pas retenu les noms, indiquèrent les

premiers aux poëtes et aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva

son admirable drame de _Manfred_.

On peut dire en général, et en se plaçant au point de vue de la mode,

que la Suisse n'a été découverte par le beau monde et par les artistes

que depuis le siècle dernier. Jean-Jacques Rousseau est le véritable

Christophe Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien observé

M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme dans notre langue.

N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques à

l'immortalité, et en cherchant bien ceux que je pourrais avoir, j'ai

trouvé que j'aurais peut-être pu m'illustrer de la même manière que les

deux Anglais de la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir

découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu si exigeant, qu'il

ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire inciser mon nom sur quelque

roche baléarique. On eût exigé de moi une description assez exacte, ou

tout au moins une relation assez poétique de mon voyage, pour donner

envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; et comme je ne me

sentis point dans une disposition d'esprit extatique en ce pays-là, je

renonçai à la gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le

granit ni sur le papier.

Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des contrariétés que

j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été possible de me vanter de cette

découverte; car chacun, après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait

pas de quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui;

car Majorque est pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et

un des plus ignorés. Là où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire,

l'expression littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je ne

songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon et le burin du

dessinateur pour révéler les grandeurs et les grâces de la nature aux

amateurs de voyages.

Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes souvenirs, c'est

parce que j'ai trouvé un de ces derniers matins sur ma table un joli

volume intitulé:

_Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, par J.-B. Laurens_.

Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver Majorque avec ses

palmiers, ses aloès, ses monuments arabes et ses costumes grecs.

Je reconnaissais tous les sites avec leur couleur poétique, et je

retrouvais toutes mes impressions effacées déjà, du moins à ce que

je croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, qui ne

réveillât en moi un monde de souvenirs, comme on dit aujourd'hui; et

alors je me suis senti, sinon la force de raconter mon voyage, du moins

celle de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent,

laborieux, plein de rapidité et de conscience dans l'exécution, et

auquel il faut certainement restituer l'honneur que je m'attribuais

d'avoir découvert l'île de Majorque.

Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée, sur des rives où la

mer est parfois aussi peu hospitalière que les habitants, est beaucoup

plus méritoire que la promenade de nos deux Anglais au Montanvert.

Néanmoins, si la civilisation européenne était arrivée à ce point de

supprimer les douaniers et les gendarmes, ces manifestations visibles

des méfiances et des antipathies nationales; si la navigation à la

vapeur était organisée directement de chez nous vers ces parages,

Majorque ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y

rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement des

beautés aussi suaves et des grandeurs étranges et sublimes qui

fourniraient à la peinture de nouveaux aliments.

Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander ce voyage qu'aux

artistes robustes de corps et passionnés d'esprit. Un temps viendra sans

doute où les amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront

aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à Genève.

Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor sur les vieux

monuments de la France, M. Laurens, livré maintenant à ses propres

forces, a imaginé, l'an dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles

il avait eu si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé un

grand battement de cœur en touchant ces rives où tant de déceptions

l'attendaient peut-être en réponse à ses songes dorés. Mais ce qu'il

allait chercher là, il devait le trouver, et toutes ses espérances

furent réalisées; car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la

peinture. Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui a

conservé dans ses moindres constructions la tradition du style arabe,

jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, et triomphant dans sa

_malpropreté grandiose_, comme dit Henri Heine à propos des femmes du

marché aux herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche en

végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général, a tout autant de

largeur, de calme et de simplicité. C'est la verte Helvétie sous le ciel

de la Calabre, avec la solennité et le silence de l'Orient.

En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui passe sans cesse

donnent aux aspects une mobilité de couleur et pour ainsi dire une

continuité de mouvement que la peinture n'est pas toujours heureuse à

reproduire. La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle

semble l'attendre et l'inviter. Là, la végétation affecte des formes

altières et bizarres; mais elle ne déploie pas ce luxe désordonné sous

lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime

du rocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant,

le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans que la brise

capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, et, jusqu'au moindre

cactus rabougri au bord du chemin, tout semble poser avec une sorte de

vanité pour le plaisir des yeux.

Avant tout, nous donnerons une description très-succincte de la

grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un article de dictionnaire

géographique. Cela n'est point si facile qu'on le suppose, surtout quand

on cherche à s'instruire dans le pays même. La prudence de l'Espagnol et

la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un étranger ne

doit adresser à qui que ce soit la question la plus oiseuse du monde,

sous peine de passer pour un agent politique. Ce bon M. Laurens, pour

s'être permis de _croquer_ un castillo en ruines dont l'aspect lui

plaisait, a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, qui

l'accusait de lever le plan de sa forteresse[1]. Aussi notre voyageur,

résolu à compléter son album ailleurs que dans les prisons d'État de

Majorque, s'est-il bien gardé de s'enquérir d'autre chose que des

sentiers de la montagne et d'interroger d'autres documents que les

pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque, je ne

serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse consulté le peu de détails

qui nous ont été transmis sur ces contrées. Mais là ont recommencé mes

incertitudes; car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement

entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent et se

dénigrent si superbement les uns les autres, qu'il faut se résoudre à

redresser quelques inexactitudes, sauf à en commettre beaucoup d'autres.

Voici toutefois mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne

pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence par déclarer qu'il

est incontestablement supérieur à tous ceux qui le précèdent.

[Note 1: «La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage

fut une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus.

C'était le castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon

dessin, que je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine

à faire peur, ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever,

contrairement aux lois du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint

à l'instant une prison pour moi.

«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour

démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir

à la protection du consul français de Soller, et, quel que fût son

empressement, je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles

heures, gardé par le señor _Sei-Dedos_, gouverneur du fort, véritable

dragon des Hespérides. La tentation me prenait quelquefois de jeter à

la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement

militaire; mais sa mine désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le

talent de Charlet, j'aurais passé mon temps à étudier mon gouverneur,

excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son

dévouement trop aveugle au salut de l'État. Il était bien naturel que ce

pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que celle de fumer son cigare

en regardant la mer, profitât de l'occasion que je lui offrais de varier

ses occupations. Je revins donc à Soller, riant de bon cœur d'avoir été

pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution» (_Souvenirs d'un

voyage d'art à l'île de Majorque_, par J.-B. Laurens.)]

II.

Majorque, que M. Laurens appelle _Balearis Major_, comme les Romains,

que le roi des historiens majorquins, le docteur Juan Dameto, dit avoir

été plus anciennement appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement

aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne s'est jamais

appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs de nos géographes de

l'établir, mais Palma.

Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel Baléare,

vestige d'un continent dont la Méditerranée doit avoir envahi le bassin,

et qui, ayant uni sans doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat

et des productions de l'une et de l'autre. Elle est située à 25 lieues

sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus voisin de la côte africaine,

et je crois à 95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de 1,234

milles carrés[2], son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et

la moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était de 136,000

individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville de Palma en

contient 36,000, au lieu de 32,000 qu'elle comptait à cette époque.

[Note 2: «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y

un paso de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las

islas Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)]

La température varie assez notablement suivant les diverses expositions.

L'été est brûlant dans toute la plaine; mais la chaîne de montagnes qui

s'étend du nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son

identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les

points les plus rapprochés affectent cette inclinaison et correspondent

à ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la température de

l'hiver. Ainsi Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant le

terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se trouva une seule

fois à 6 degrés au-dessus de glace dans un jour de janvier; que d'autres

jours il monta à 16, et que le plus souvent il se maintint à 11.--Or,

cette température fut à peu près celle que nous eûmes dans un hiver

ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui est réputée une des plus

froides régions de l'île. Dans les nuits les plus rigoureuses, et

lorsque nous avions deux pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6

ou 7 degrés. A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, et

à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers trois heures,

c'est-à-dire après que le soleil était couché pour nous derrière les

pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomètre redescendait

subitement à 9 et même à 8 degrés.

Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, dans certaines

années, les pluies d'hiver tombent avec une abondance et une continuité

dont nous n'avons en France aucune idée. En général, le climat est

sain et généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse vers

l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques du nord

la Cordillère médiane et l'escarpement considérable des côtes

septentrionales. Ainsi, le plan général de l'île est une surface

inclinée du nord-ouest au sud-est, et la navigation, à peu près

impossible au nord à cause des déchirures et des précipices de la côte,

_escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo_ (Miguel de Vargas), est

facile et sûre au midi.

* * * * *

Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon droit nommée par

les anciens l'île dorée; est extrêmement fertile, et ses produits sont

d'une qualité exquise. Le froment y est si pur et si beau, que les

habitants l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone pour

faire la pâtisserie blanche et légère, appelée _pan de Mallorca_. Les

Majorquins font venir de Galice et de Biscaye un blé plus grossier et à

plus bas prix, dont ils se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le

plus riche en blé excellent, on mange du pain détestable. J'ignore si

cette spéculation leur est fort avantageuse.

Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le plus arriérée,

l'usage du cultivateur ne prouve rien autre chose que son obstination

et son ignorance. A plus forte raison en est-il ainsi à Majorque, où

l'agriculture, bien que fort minutieusement soignée, est à l'état

d'enfance. Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et

si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; les bras de

l'homme, bras fort maigres et fort débiles, comparativement aux

nôtres, suffisent à tout, mais avec une lenteur inouïe. Il faut une

demi-journée, pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez

nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes

pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlèverait

gaiement sur ses épaules.

Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence bien cultivé

à Majorque. Ces insulaires ne connaissent point, dit-on, la misère; mais

au milieu de tous les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel,

leur vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de nos

paysans.

Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur le bonheur de ces

peuples méridionaux, dont les figures et les costumes pittoresques leur

apparaissent le dimanche aux rayons du soleil, et dont ils prennent

l'absence d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale sérénité de

la vie champêtre. C est une erreur que j'ai souvent commise moi-même,

mais dont je suis bien revenu, surtout depuis que j'ai vu Majorque.

Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que ce paysan qui ne

sait que prier, chanter, travailler, et qui ne pense jamais. Sa prière

est une formule stupide qui ne présente aucun sens à son esprit;

son travail est une opération des muscles qu'aucun effort de son

intelligence ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression

de cette morne mélancolie qui l'accable à son insu, et dont la poésie

nous frappe sans se révéler à lui. N'était la vanité qui l'éveille de

temps en temps de sa torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de

fête seraient consacrés au sommeil.

Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis tracé. J'oublie que,

dans la rigueur de l'usage, l'article géographique doit mentionner avant

tout l'économie productive et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier

ressort, après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme.

Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées, j'ai

trouvé à l'article Baléares cette courte indication que je confirme ici,

sauf à revenir plus tard sur les considérations qui en atténuent la

vérité: «Ces insulaires sont _fort affables_ (on sait que, dans toutes

les îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux qui

sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). Ils sont doux,

hospitaliers; il est rare qu'ils commettent des crimes, et le vol est

presque inconnu chez eux.» En vérité, je reviendrai sur ce texte.

Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois qu'il a été

prononcé dernièrement à la chambre quelques paroles (au moins

imprudentes) sur l'occupation réalisable de Majorque par les Français,

et je présume que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de

nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des denrées

qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation intellectuelle des

Majorquins.

* * * * *

Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité admirable, et

qu'une culture plus active et plus savante en décuplerait les produits.

Le principal commerce extérieur consiste en amandes, en oranges et en

cochons. O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes,

ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler votre souvenir à celui

de ces ignobles pourceaux dont le Majorquin est plus jaloux et plus fier

que de vos fleurs embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin qui

vous cultive n'est pas plus poétique que le député qui me lit.

Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, sont les plus

beaux de la terre, et le docteur Miguel Vargas fait, avec la plus naïve

admiration, le portrait d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et

demi, pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à-dire six cents livres. En ce

temps-là, l'exploitation du cochon ne jouissait pas à Majorque de cette

splendeur qu'elle a acquise de nos jours. Le commerce des bestiaux était

entravé par la rapacité des _assentistes_ ou fournisseurs, auxquels le

gouvernement espagnol confiait, c'est-à-dire vendait l'entreprise des

approvisionnements. En vertu de leur pouvoir discrétionnaire, ces

spéculateurs s'opposaient à toute exportation de bétail, et se

réservaient la faculté d'une importation illimitée.

Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les cultivateurs du

soin de leurs troupeaux. La viande se vendant à vil prix et le commerce

extérieur étant prohibé, ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à

abandonner complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut

rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque le temps où les

Arabes la possédaient, et où la seule montagne d'Arta comptait plus

de têtes de vaches fécondes et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait

rassembler aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de Majorque.

Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays de ses

richesses naturelles. Le même écrivain rapporte que les montagnes, et

particulièrement celles de Torella et de Galatzo, possédaient de

son temps les plus beaux arbres du monde. Certain olivier avait

quarante-deux pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois

magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, qui, lors de

l'expédition espagnole contre Alger, en tirèrent toute une flottille de

chaloupes canonnières. Les vexations auxquelles les propriétaires de ces

bois furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements qui leur

furent donnés, engagèrent les Majorquins à détruire leurs bois, au lieu

de les augmenter. Aujourd'hui la végétation est encore si abondante

et si belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé; mais

aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme dans toute l'Espagne,

l'_abus_ est encore le premier de tous les pouvoirs. Cependant le

voyageur n'entend jamais une plainte, parce qu'au commencement d'un

régime injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le mal est

fait, il se tait encore par habitude.

Quoique la tyrannie des _assentistes_ ait disparu, le bétail ne s'est

point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera pas, tant que le droit

d'exportation sera limité au commerce des pourceaux. On voit fort peu

de bœufs et de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. La

viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle race, mais mal

nourries et mal soignées; les chèvres, qui sont de race africaine, ne

donnent pas la dixième partie du lait que donnent les nôtres.

L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les éloges que les

Majorquins donnent à leur manière de les cultiver, je crois que l'algue

qu'ils emploient est un très-maigre fumier, et que ces terres sont loin

de rapporter ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi généreux.

J'ai regardé attentivement ce blé si précieux que les habitants ne se

croient pas dignes de le manger: c'est absolument le même que nous

cultivons dans nos provinces centrales, et que nos paysans appellent

blé blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, malgré

la différence du climat. Celui de Majorque devrait avoir pourtant une

supériorité marquée sur celui que nous disputons à nos hivers si rudes

et à nos printemps si variables. Et pourtant notre agriculture est fort

barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre; mais le

cultivateur français a une persévérance et une énergie que le Majorquin

mépriserait comme une agitation désordonnée.

La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en abondance à

Majorque; cependant, faute de chemins dans l'intérieur de l'île, ce

commerce est loin d'avoir l'extension et l'activité nécessaires. Cinq

cents oranges se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire

transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du centre à la

côte, il faut dépenser presque autant que la valeur première. Cette

considération fait négliger la culture de l'oranger dans l'intérieur du

pays; Ce n'est que dans la vallée de Soller et dans le voisinage des

criques, où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres

croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient partout, et dans notre

montagne de Valdemosa, une des plus froides régions de l'île, nous

avions des citrons et des oranges magnifiques, quoique plus tardives que

celles de Soller. A la Granja, dans une autre région montagneuse, nous

avons cueilli des limons gros comme la tête. Il me semble qu'à elle

seule l'île de Majorque pourrait entretenir de ces fruits exquis toute

la France, au même prix que les détestables oranges que nous tirons

d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce, tant vanté à Majorque, est

donc, comme le reste, entravé par une négligence superbe.

On peut en dire autant du produit immense des oliviers, qui sont

certainement les plus beaux qu'il y ait au monde, et que les

Majorquins, grâce aux traditions arabes, savent cultiver parfaitement.

Malheureusement ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse

qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais exporter

abondamment qu'en Espagne, où le goût de cette huile infecte règne

également. Mais l'Espagne elle-même est très-riche en oliviers, et si

Majorque lui fournit de l'huile, ce doit être à fort bas prix.

Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive en France, et nous

l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant. Si notre fabrication

était connue à Majorque et si Majorque avait des chemins, enfin si la

navigation commerciale était réellement organisée dans cette direction,

nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce que nous la

payons, et nous l'aurions pure et abondante, quelle que fut la rigueur

de l'hiver. Je sais bien que les industriels qui cultivent l'olivier de

paix en France préfèrent de beaucoup vendre au poids de l'or quelques

tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient dans des foudres

d'huile d'œillet et de colza pour nous l'offrir au _prix coûtant_; mais

il serait étrange qu'on s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur

du climat, si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous la

procurer meilleure à bon marché.

Que nos _assentistes_ français ne s'effraient pourtant pas trop: nous

promettrions au Majorquin, et, je crois, à l'Espagnol en général, de

nous approvisionner chez eux et de décupler leur richesse, qu'ils

ne changeraient rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément

l'amélioration qui vient de l'étranger, et surtout de la France, que je

ne sais si pour de l'argent (cet argent que cependant ils ne méprisent

pas en général) ils se résoudraient à changer quelque chose au procédé

qu'ils tiennent de leurs pères[3].

[Note 3: Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île

de Majorque, maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs,

tout est imprégné de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition

de tous les mets, chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par

jour, et les murailles en sont imbibées. En pleine campagne, si vous

êtes égaré, vous n'avez qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur

d'huile rance arrive sur les ailes de la brise, vous pouvez être sûr que

derrière le rocher ou sous le massif de cactus vous allez trouver une

habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus désert cette

odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez à cent pas de vous un

Majorquin sur son âne descendre la colline et se diriger vers vous. Ceci

n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est l'exacte vérité.]

III.

Ne sachant ni engraisser les bœufs, ni utiliser la laine, ni traire les

vaches (le Majorquin déteste le lait et le beurre autant qu'il méprise

l'industrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser

en manger; ne daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie;

ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant chez lui

et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant pas de chevaux (l'Espagne

s'empare maternellement de tous les poulains de Majorque pour ses

armées, d'où il résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que

de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); ne jugeant pas

nécessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans

toute son île, puisque le droit d'exportation est livré au caprice d'un

gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le

Majorquin végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son chapelet

et rapiécer ses chausses, plus malades que celles de don Quichotte, son

patron en misère et en fierté, lorsque le cochon est venu tout sauver.

L'exportation de ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère

du salut, a commencé.

Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles futurs, l'âge

du cochon, comme les musulmans comptent dans leur histoire l'âge de

l'éléphant.

Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue

du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, et les mères de famille

apprennent à économiser la fève et la patate. Le cochon ne permet plus

de rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le

plus bel exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des

goûts et des mœurs, qu'on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il à

Majorque des droits et des prérogatives qu'on n'avait point songé jusque

là à offrir aux hommes. Les habitations ont été élargies, aérées;

les fruits qui pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et

conservés, et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée superflue et

déraisonnable, a été établie de l'île au continent.

C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de Majorque; car si

j'avais eu la pensée d'y aller il y a trois ans, le voyage, long et

périlleux sur les caboteurs m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de

l'exportation du cochon, la civilisation a commencé à pénétrer.

On a acheté en Angleterre un joli petit _steamer_, qui n'est point de

taille à lutter contre les vents du nord, si terribles dans ces parages;

mais qui, lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine

deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à

Barcelone.

Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse ces messieurs

(je ne parle point des passagers) sont traités à bord, et avec quel

amour on les dépose à terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable

homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces nobles bêtes, a pris

tout à fait leur cri et même un peu de leur désinvolture. Si un passager

se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son

de l'or monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez

bégueule pour remarquer l'infection répandue dans le navire, son mari

est là pour lui répondre que l'argent ne sent point mauvais, et que sans

le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de France,

ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal de mer, qu'il n'essaie

pas de réclamer le moindre soin des gens de l'équipage; car les cochons

aussi ont le mal de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée

d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie qu'il faut

combattre à tout prix. Alors, abjurant toute compassion et toute

sympathie pour conserver l'existence à ses chers clients, le capitaine

en personne, armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière

lui les matelots et les mousses, chacun saisissant ce qui lui tombe sous

la main, qui une barre de fer, qui un bout de corde, en un instant

toute la bande muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon

paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre par cette

émotion violente l'influence funeste du roulis.

Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au mois de mars, il

faisait une chaleur étouffante; cependant il ne nous fut point possible

de mettre le pied sur le pont. Quand même nous eussions bravé le danger

d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de mauvaise humeur, le

capitaine ne nous eut point permis, sans doute, de les contrarier par

notre présence. Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières

heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua qu'ils avaient

un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient en proie à une noire

mélancolie. Alors on leur administra le fouet, et régulièrement, à

chaque quart d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs

si épouvantables, d'une part la douleur et la rage des cochons fustigés,

de l'autre les encouragements du capitaine à ses gens et les jurements

que l'émulation inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que

le troupeau dévorait l'équipage.

Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement à nous

séparer d'une société aussi étrange, et j'avoue que celle des insulaires

commençait à me peser presque autant que l'autre; mais il ne nous fut

permis de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. Nous

eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres que personne ne s'en fût

soucié, tant qu'il y avait un cochon à mettre à terre et à délivrer du

roulis.

Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille était

dangereusement malade. La traversée, la mauvaise odeur et l'absence de

sommeil n'avaient pas contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine

n'avait eu d'autre attention pour nous que de nous prier de ne pas faire

coucher notre malade dans le meilleur lit de la cabine, parce que, selon

le préjugé espagnol, toute maladie est contagieuse; et comme notre homme

pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le malade, il

désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le renvoyâmes à ses cochons;

et quinze jours après, lorsque nous revenions en France sur _le

Phénicien_, un magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous

comparions le dévouement du Français à l'hospitalité de l'Espagnol.

Le capitaine d'_el Mallorquin_ avait disputé un lit à un mourant; le

capitaine marseillais, ne trouvant pas notre malade assez bien couché,

avait ôté les matelas de son propre lit pour les lui donner... Quand

je voulus solder notre passade, le Français me fit observer que je lui

donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer double.

D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement bon sur un coin de

ce _globe terraqué_, ni exclusivement mauvais sur un autre coin. Le

mal moral n'est, dans l'humanité, que le résultat du mal matériel. La

souffrance engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte dans tous

les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; par conséquent il

croit à la contagion, il craint la maladie et la mort, il manque de foi

et de charité.--Il est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent

il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, nous

voyons que là où il a pu être grand, il a montré que la grandeur était

en lui; mais il est homme, et, dans la vie privée, là où l'homme doit

succomber, il succombe.

J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels

qu'ils me sont apparus à Majorque; car aussi bien j'espère qu'on

me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des

pourceaux. La longueur même de ce dernier article n'est pas de trop

bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient s'en trouver

personnellement blessés, et je prends maintenant mon récit au sérieux;

car je croyais n'avoir rien à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas

à pas dans son _Voyage d'art_, et je vois que beaucoup de réflexions

viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans les âpres

sentiers de Majorque.

IV.

Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, me dira-t-on, _que

diable alliez-vous faire sur cette maudite galère?_--Je voudrais bien

entretenir le lecteur le moins possible de moi et des miens; cependant

je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai vu à Majorque,

_moi et nous_; moi et nous, c'est la _subjectivité_ fortuite sans

laquelle l'_objectivité_ majorquine ne se fût point révélée sous de

certains aspects, sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au

lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité comme

une chose toute passive, comme une lunette d'approche à travers laquelle

il pourra regarder ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit

volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que d'y aller voir. Je

le supplie en outre d'être bien persuadé que je n'ai pas la prétention

de l'intéresser aux accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu

philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé ma pensée à

cet égard, on me rendra la justice de reconnaître qu'il n'y entre pas la

moindre préoccupation de moi-même.

Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai dans cette

galère, et le voici en deux mots: c'est que j'avais envie de

voyager.--Et, à mon tour, je ferai une question à mon lecteur: Lorsque

vous voyagez, cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?--Je vous entends

d'ici me répondre ce que je répondrais à votre place: Je voyage pour

voyager.--Je sais bien que le voyage est un plaisir par lui-même; mais,

enfin, qui vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux

parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?--Le besoin de

voyager.--Eh bien! dites-moi donc ce que c'est que ce besoin-là,

pourquoi nous en sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous y

cédons tous, même après avoir reconnu mainte et mainte fois que lui-même

monte en croupe derrière nous pour ne nous point lâcher, et ne se

contenter de rien?

Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la franchise de le faire

à votre place. C'est que nous ne sommes réellement bien nulle part en ce

temps-ci, et que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot

vous ennuie, le sentiment du _mieux_), le voyage est une des plus

souriantes et des plus trompeuses. Tout va mal dans le monde officiel:

ceux qui le nient le sentent aussi profondément et plus amèrement que

ceux qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours son

train, poursuivant son œuvre dans nos pauvres cœurs, et nous soufflant

toujours ce sentiment du mieux, cette recherche de l'idéal.

L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de ceux qui le

défendent, ne satisfait aucun de nous, et chacun va de son côté où il

lui plaît. Celui-ci se jette dans l'art, cet autre dans la science, le

plus grand nombre s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons un

peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt nous fuyons, car

il ne s'agit pas tant de voyager que de partir, entendez-vous? Quel est

celui de nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à

secouer? Aucun.

Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi par la paresse

est incapable, je le soutiens, de rester longtemps à la même place sans

souffrir et sans désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il

faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui), il s'imagine

ajouter quelque chose à son bonheur en voyageant; les amants, les

nouveaux époux partent pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs

et les hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre ou dépérir

est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en va chercher bien vite

au loin quelque nid pour aimer ou quelque gîte pour mourir.

À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement des populations, et

que je me représente dans l'avenir les hommes attachés au pays, à la

terre, à la maison comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence

et la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie, il me

semble que les chemins de fer ne sont pas destinés à promener d'un point

du globe à l'autre des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une

activité maladive.

Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse, par conséquent plus

calme et plus éclairée, ayant deux vies: l'une, sédentaire, pour le

bonheur domestique, les devoirs de la cité, les méditations studieuses,

le recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange loyal

qui remplacerait le honteux trafic que nous appelons le commerce, pour

les inspirations de l'art, les recherches scientifiques et surtout la

propagation des idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des

voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange sympathique

avec les hommes, et qu'il ne devrait pas y avoir plaisir là où il n'y

aurait pas devoir. Et il me semble qu'au contraire, la plupart d'entre

nous, aujourd'hui, voyagent en vue du mystère, de l'isolement, et

par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables porte à nos

impressions personnelles, soit douces, soit pénibles.

Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un besoin de repos que

j'éprouvais à cette époque-là particulièrement. Comme le temps manque

pour toutes choses dans ce monde que nous nous sommes fait, je

m'imaginai encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais quelque

retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni billets à écrire, ni

journaux à parcourir, ni visites à recevoir; où je pourrais ne jamais

quitter ma robe de chambre, où les jours auraient douze heures, où je

pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, me détacher

du mouvement d'esprit qui nous travaille tous en France, et consacrer

un ou deux ans à étudier un peu l'histoire et à apprendre ma langue par

principes avec mes enfants.

Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste de planter là un

beau matin ses affaires, ses habitudes, ses connaissances et jusqu'à

ses amis, pour aller dans quelque île enchantée vivre sans soucis, sans

tracasseries, sans obligations, et surtout sans journaux?

On peut dire sérieusement que le journalisme, cette première et cette

dernière des choses, comme eût dit Ésope, a créé aux hommes une vie

toute nouvelle, pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette

voix de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil nous raconter

comment l'humanité a vécu la veille, proclamant tantôt de grandes

vérités, tantôt d'effroyables mensonges, mais toujours marquant chacun

des pas de l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie

collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, malgré toutes les

taches et les misères qui s'y trouvent?

Un hiver à Majorque · 第 1 / 13 段