_(La suite à un prochain numéro.)_
Courrier de Paris.
La semaine n'a produit que des oeuvres dramatiques médiocrement
récréatives, et qui méritent à peine une rapide mention; _le Vieux
Consul_ aurait mieux fait, par exemple, d'attendre le carême; il est
d'un intérêt assez maigre pour qu'on regrette qu'il n'ait point patienté
jusqu'à cette époque si conforme à son tempérament. Ce vieux consul
n'est rien moins que Marius le proscripteur; or, je vous demande si les
proscriptions conviennent à la saison des bals masqués; quelques beaux
vers, une ou deux scènes énergiques, ont pu difficilement préserver
Marius du péril résultant de son apparition en plein carnaval; il a eu
affaire à un parterre d'étudiants encore tout émus du galop de la veille
et qui riaient aux éclats et jouaient, peu s'en faut, des scènes de
débardeurs aux moments les plus pathétiques; pour rien au monde, nos
étourdis ne voulaient de tragédie ce jour-là. Le mercredi des cendres,
le _Marius_ de M. Ponroy aurait peut-être monté aux nues! Il n'y a rien
de tel que de choisir son temps: arriver à propos est un grand art.
Vous parlerai-je des vaudevilles venus au monde à la même époque,
pauvres créatures chétives, qui n'ont ni jeunesse ni gaieté et sont
peut-être déjà mortes, pour la plupart, au moment où je parle; _les
Oppressions de voyage_ enterrées en une soirée, sous les sifflets; _les
Comédiens ambulants_ reproduisant pour la centième fois, sans beaucoup
d'adresse ni d'esprit, le roman comique de Scarron; _le Nouveau
Rodolphe_, parodie des _Mystères de Paris_, que le parterre a sifflé
sans mystère? Non, vraiment, je n'abuserai ni de mon temps ni du vôtre
pour vous entretenir de ces fadaises; un seul vaudeville a survécu à
cette mortalité universelle: c'est _le Major Cravachon_. Ce brave major
ne manque ni de franchise ni de gaieté, il a servi sous Napoléon; on
s'en aperçoit à son ton vainqueur et à ses redoutables moustaches; et,
bien qu'il ait déposé son glaive, Cravachon n'en a pas moins l'humeur
terriblement belliqueuse; si vous n'avez pas pourfendu au moins trois ou
quatre chrétiens, vous n'êtes pas son homme; imaginez, d'après cet
échantillon, ce que Cravachon exigerait de celui qui s'aviserait
d'aspirer à l'honneur d'être son gendre; à moins d'être un foudre de
guerre, ne vous y frottez pas; or, les Césars et les Cravachons sont
rares, et notre vaillant major en est réduit à éconduire, l'un après
l'autre, une quantité de soupirants qui prétendent à la main de sa
fille. Quoi donc? faudra-t-il que la pauvre petite sèche et dessèche
dans les ennuis du célibat? Ne trouverons-nous pas, à la fin, un
fier-à-bras pour conclure ses noces? Cravachon commence à désespérer; le
monde n'est plus rempli que de lièvres, pense-t-il; enfin, un lion lui
arrive; celui-là a le poignet fort, le coeur vaillant, le jarret
intrépide; il donne à Cravachon un grand coup d'épée pour premier
certificat. Cravachon ne se sent pas d'aise, lui tend les bras, le
caresse, l'embrasse et lui dit; «Touchez là, vous avez ma fille!»--Cette
recette pour le mariage n'est pas encore très-répandue, et fort peu de
beaux-pères s'accommoderaient de recevoir le coup d'épée reçu par
Cravachon, au risque de rester comme lui six mois au lit à se faire
panser; mais ne sommes-nous pas dans un siècle original? Patience donc!
le goût en viendra peut-être, et ces demoiselles ne se marieront plus
autrement.--Les auteurs de cette petite pièce comique sont MM. Lefranc
et Labiche.
La semaine du moins a été particulièrement remarquable par l'apparition
d'un important personnage; pendant deux jours il a visité les quartiers
les plus fréquentés et les rues les plus fameuses, excitant partout une
curiosité immense, et recevant des honneurs magnifiques: des hérauts
d'armes, des gardes à pied, des cavaliers le casque en tête, lui
servaient de cortège, au roulement du tambour, au bruit d'une musique
militaire; son état-major se composait de Grecs, de Romains, de
chevaliers armés de pied en cap, de gentilshommes ressuscités de la cour
de Louis XIII et de Louis XIV. C'est peu encore; les dieux et demi-dieux
s'étaient mis à sa suite; Hercule, Hébé, Vénus, Mars, Cupidon, Bacchus,
Junon, Minerve, Apollon, Jupiter lui même, le terrible Jupiter, lui
faisaient escorte; et le vieux Saturne n'avait pas dédaigné de monter
sur un char et d'en tenir les rênes.
Un autre aurait pu tirer vanité de ces honneurs inouïs, et attendre que
des gens qui désiraient le visiter et le voir fissent auprès de lui les
premières démonstrations; mais le personnage en question a montré qu'il
n'était ni difficile ni exigeant sur l'affaire de l'étiquette; il a
tranché la difficulté en faisant, de sa propre personne, des visites
empressées aux notables habitants de la ville. C'est ainsi qu'il est
allé saluer successivement M. le ministre des finances, M. Sauzet,
président de la Chambre des Députés, M. le maréchal Soult, M.
l'ambassadeur d'Autriche, M. le président de la Chambre des Pairs, M.
Crinin-Gridame et M. Duchatel; mais son hommage le plus solennel a été
pour le château des Tuileries: c'est là qu'il s'est efforcé surtout
d'être agréable et de réussir.
De quoi s'agit-il? dites-vous.--Mais d'un personnage de poids, du poids
de 1,370 kilogrammes.--Vous l'appelez?--Le boeuf gras, roi du carnaval;
son règne a duré trois jours: commencé et inauguré dimanche à dix heures
du matin, il s'achevait mardi soir aux abattoirs Montmartre. Les
courtisans et les grands-officiers de carnaval, qui l'avaient servi et
flatté pendant sa puissance, l'ont mangé en beefteack après sa chute; ô
fragilité des grosseurs humaines!
Le boeuf gras mort, tout est dit, le carnaval est enterré. Un soleil
charmant, un ciel d'azur, ont éclairé son dernier jour; il est
impossible de finir plus gaiement, et surtout d'avoir pour cortège, et
pour témoins de sa journée suprême, des amis plus nombreux et plus
empressés.--Dès midi, une moitié de Paris s'était mise à ses fenêtres
pour voir passer le carnaval; l'autre moitié se répandait dans les rues;
de la Madeleine à la bastille, le boulevard était couvert d'une
population immense, qui s'agitait tumultueusement et se pressait sur les
dalles des contre-allées, tandis qu'une double haie de voitures occupait
les bas-côtés, s'allongeant à perte de vue; c'était l'image de l'égalité
parfaite; l'équipage armorié était rangé sur la même ligne que le
fiacre plébéien; l'élégante calèche et l'humble vinaigrette marchaient
du même pas monotone et lent; quant au carnaval, il était difficile de
l'apercevoir. Les curieux ne manquaient pas; ils arrivaient par
milliers, à pied, à cheval, en voiture, pour assister aux exercices du
dieu burlesque; mais le dieu daignait à peine se manifester çà et là,
sous la forme de quelques débardeurs crottés, trottant pédestrement à
travers la foule, qui les saluait de ses huées; et à peine deux ou trois
calèches chargées de masques venaient-elles, de loin en loin, témoigner
qu'en effet Paris était en plein mardi-gras.
Le carnaval est encore une de ces vieilles institutions que le temps a
modifiées, sinon complètement détruites; autrefois, messire carnaval
s'éveillait dès le matin, s'affublait de son costume bigarré, couvrait
son visage du masque joyeux ou grotesque, et s'en allait par toute la
ville agitant ses grelots et amusant les passants, les scandalisant
quelquefois de ses lazzi et de ses propos effrontés; le carnaval
agissait en plein jour et à la face de tout le monde; ses desservants
innombrables, répandus de tous côtés, transformaient Paris, pendant deux
ou trois journées, en un immense magasin de masques en plein vent.
Le carnaval d'aujourd'hui a d'autres fantaisies et d'autres habitudes;
il trônait autrefois dans la rue; il envahissait les carrefours, les
boulevards, les places publiques; on le rencontrait à chaque pas;
c'était lui, toujours lui; il était maître de la cité et de ses
faubourgs. Maintenant la lumière lui déplaît; la vie publique n'est plus
son affaire; d'année en aimée il s'est retiré de la rue, et on peut
prédire que dans peu de temps il en aura complètement disparu; il ne
restera du carnaval en plein air que cette population ambulante et
curieuse,--qui viendra encore le chercher à travers la ville, longtemps
après qu'il n'y sera plus.
Il ne faut pas conclure de ce qui précède que le carnaval est défunt; il
n'a jamais eu, au contraire, une vie plus agitée et plus furieuse; il ne
s'est jamais livré à sa folle passion avec moins de modération et de
retenue: mais, au lieu du jour, c'est la nuit qu'il recherche; le
carnaval est devenu noctambule. Honnêtes curieux désappointés, qui avez
passé toute votre journée à courir vainement après le carnaval en
soufflant dans vos doigts, si le soir, minuit venu, vous étiez entrés
dans la salle de l'Opéra-Comique ou de l'Opéra, si vous vous étiez
glissés au Prado et dans tous les lieux nocturnes où le bal trouve
asile, c'est pour le coup que le carnaval vous aurait apparu dans toute
sa force et sa souveraineté.--Oui, le voilà! c'est bien le carnaval, on
le reconnaît à ses cris, à son agitation, à ses traits convulsifs, à son
effronterie, à sa fureur pour le plaisir; c'est lui qui a revêtu de ses
oripeaux cette multitude diaprée; c'est lui qui la précipite dans cette
joie violente, dans cette danse à tous crins, dans cete valse à tous
bras!--Tout s'explique; le carnaval se calme et se repose pendant le
jour, afin d'avoir assez de force pour soutenir le choc de ses nuits
terribles. Il fait comme ces gastronomes et ces débauchés prudents qui
se préparent, par un peu de diète et d'abstinence aux excès d'un énorme
repas et d'une orgie.
Quant à su mort et à sa sépulture, le carnaval n'a rien changé aux
usages passés; c'est toujours le lendemain du mardi gras qu'il expire;
c'est toujours à la Courtille que se célèbre, la cérémonie funèbre, et
que les adorateurs du carnaval viennent l'escorter en grande pompe et
assister à son dernier soupir.
Le carnaval de 1844 a été inhumé avec un cérémonial inaccoutumé et une
si grande affluence de fidèles que nous sommes obligés, en conscience,
d'en faire part aux abonnés du _l'Illustration_, et de leur mettre sous
les yeux les traits principaux de cette fin mémorable.
Il est six heures du matin; les réverbères mêlent au jour naissant leurs
dernières lueurs blafardes. Cette rue qui s'allonge devant vous se nomme
la rue du Faubourg-du-Temple. Il est aisé de la reconnaître à l'enseigne
qui se fait voir à gauche avec ces mots; _Vendanges de Bourgogne._--Les
bals viennent de cesser; les danseurs, pâles, haletants, les yeux caves,
harassés des joies de la nuit, se sont jetés pêle-mêle, ceux-ci dans le
fiacre, ceux-là dans le cabriolet, d'autres dans la calèche béante; ils
s'en vont tous à la Courtille user de leur dernière heure et saluer de
leurs derniers cris d'amour le carnaval qui finit, à la barbe du
mercredi des cendres.--Vous les voyez qui vont et viennent, montent et
descendent; la rue est encombrée de voitures et de mascarades. En voici
une qui s'arrête. Quels gestes! Quelles attitudes! D'où vient cette
halte? Pourquoi cette pantomime énergique et cet air agressif? Eh! ne
faut-il pas que ces vaillants masques se défendent? Se laisseront-ils
impunément railler par cette commère à l'éloquence hasardée, qui leur
montre le poing et leur lance à bout portant des fragments de dialogue
qui n'ont rien d'attique? Ce n'est pas à cette heure, et dans la rue du
Temple, qu'il faut compter sur des voix mélodieuses comme la voix de
Cinti-Damoreau ou de Persiani; ce n'est pas à la descente de la
Courtille qu'on enseigne les belles manières et la modestie; ce n'est
pas entre débardeurs qu'on tient école de marivaudage. Cependant un
sergent de ville, las de cette rude campagne du carnaval, s'endort à ce
terrible vacarme, comme Tytire au doux murmure d'une source limpide.
Mais que vois-je près de lui? Un enfant tout nu! c'est l'ami Carême,
fils posthume du Carnaval.
[Illustration: Descente de la Courtille.]
[Illustration: Un Sergent de Ville le mercredi des cendres.]
Puisque Carême vient de naître, il est clair que Carnaval est trépassé.
Le père n'a jamais pu vivre avec le fils. Et, en effet, Carnaval n'est
plus, voici qu'on le fait porter en terre, non pas comme feu M. de
Marlborough, «par quatre-z-officiers,» mais accompagné d'un cortège
digne du défunt, et tout à fait de circonstance.
Le Mardi gras est couché sur le dos, comme il convient à un mort; on a
eu soin de le revêtir de tous ses insignes, ordres de toute espèce et
décorations. Tandis que le pauvre hère, tout à l'heure si tapageur et si
bon vivant, garde cette position immobile, on voit à droite le Mercredi
_descendre_ de son échelle; Mercredi ne se décide pas à cet exercice
sans quelque hésitation; il a peur du Mardi gras, tout mort qu'il paraît
être; tels les héritiers du grand Alexandre ne pouvaient approcher de
ses restes sans pâlir. Le Temps, qui n'entend pas raison sur cette
question et veut que ses affaires marchent, le Temps pousse
très-positivement Mercredi par derrière pour lui donner de l'audace et
l'obliger à sauter le pas.
Mercredi mène à sa suite le cortège ordinaire et la cour de sa très-pâle
et très-étique majesté Carême: poissons de mer et d'eau douce, oeufs
frais, panais, carottes, choux, salades, oignons, épinards, chicorées,
toute l'insipide nation des légumes. Un peu plus loin, le dieu Mars
survient absolument comme mars en carême.
L'apparition du Mercredi des cendres et la mort du Mardi gras produisent
des émotions diverses: chacun, selon ses intérêts, fête l'avènement de
l'un ou regrette le trépas de l'autre. Les sergents de ville, ces
martyrs du carnaval, saluent avec joie l'arrivée de Mercredi, comme le
signal du repos et de la délivrance; cependant au son de la cloche que
Mercredi fait résonner dans ses mains, les débardeurs, effrayés, sentant
leur fin prochaine, se dispersent avec effroi; c'est pour eux le
tintement du jugement dernier. Quelques intrépides s'efforcent de faire
bonne contenance et de défendre pied à pied l'empire du Mardi gras; ils
forment un bataillon sacré et luttent jusqu'à la dernière extrémité,
menaçant Mercredi du geste et de la parole. Vain courage! héroïsme
inutile! qui peut arrêter le Temps? Mardi n'est plus; Mercredi s'empare
invariablement de son domaine et règne à sa place, en attendant que
Jeudi le détrône à son tour, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde
et des calendriers.
[Illustration: l'Ami Carême, fils posthume de Mardi Gras]
[Illustration: Enterrement du Carnaval.]
Ce personnage qui pleure à chaudes larmes sent bien que le mal est
irrémédiable; c'est un garçon de café-restaurant: il est plus
particulièrement frappé que d'autres par la mort du Mardi gras. Que de
petits soupers il y perd, et que de pourboires! aussi voyez ses yeux se
fondre en eau; est-il une plus belle oraison funèbre? et que ce Mardi
gras est heureux d'ètre si tendrement regretté!--_De profundis!_ de la
part du petit Carême, fils de Mardi gras, qu'on élève secrètement au
champagne-Darbo pour le fortifier et en faire le Mardi gras de l'année
1845.
Adieu, cher lecteur, et au revoir; j'espère que tu vas passer ton carême
honnêtement et que tu rachèteras tes péchés petits ou gros du carnaval
dernier.
Théâtre royal de l'Opéra-Comique.
CAGLIOSTRO, OPÉRA-COMIQUE EN TROIS ACTES, PAROLES DE MM. SCRIBE ET DE
SAINT-GEORGES, MUSIQUE DE M. ADOLPHE ADAM.
On connaît l'histoire du grand Cagliostro, soi-disant fils d'un grand
maître de Malte, élevé secrètement en Arabie par le sage _Althotas_,
initié aux sciences occultes dans les pyramides d'Égypte, lequel
prédisait l'avenir, guérissait toutes les maladies, prolongeait la vie
indéfiniment et évoquait les morts. Le plus merveilleux n'est pas qu'un
homme ait imaginé toutes ces absurdités, c'est qu'il soit parvenu à les
faire croire, et cela à Paris, au dix-huitième siècle, vingt-cinq ans
après la publication de l'Encyclopédie, huit ans après la mort de
Voltaire, quatre ans avant la convocation des États-Généraux, qui furent
l'Assemblée nationale. Et qui avait-il pour adeptes? des couturières,
des blanchisseuses? Non pas, s'il vous plaît, mais de belles dames et de
grands seigneurs, et à leur tête un archevêque, prince de l'Église, et
longtemps ambassadeur du roi Très-Chrétien, le cardinal de Rohan!
Ce héros singulier vient d'avoir son tour auprès de la muse de M.
Scribe, muse, comme on sait, d'humeur facile, et incapable de rebuter
qui que ce soit.
M. Scribe a mis sur le théâtre le personnage, mais non son histoire, ou
du moins aucun acte qui nous soit positivement connu. Mais si Cagliostro
n'a pas fait ce que M. Scribe lui prête, du moins il a pu le faire. Que
peut-on exiger de plus du drame en général et de l'opéra-comique en
particulier?
[Illustration: Opéra-Comique: _Cagliostro_ 3e acte, scène du
magnétisme.--Madame Anna Thillon, Corilla; madame Boulanger, la marquise
Pottier, Cecilli; M. Chollet, Cagliostro; M. Henri, Caracoli; M. Mocker,
le chevalier.]
Au moment où commence la pièce, toutes les imaginations sont frappées
des prodiges accomplis par Cagliostro, Paris et Versailles ont à la fois
les yeux sur lui, et les journaux sont pleins de récits merveilleux dont
il est le héros.
Parmi les personnes qui croient Cagliostro sur parole, il faut mettre en
première ligne un prince bavarois tout récemment débarqué à Paris, et
une certaine marquise de Volmérange, femme jadis à la mode, qui doit
avoir été charmante du temps du cardinal de Fleury, et qui, j'en suis
sûr, n'était pas encore trop mal en point sous le règne de madame la
marquise de Pompadour. Elle a vu longtemps à ses pieds,--c'est elle qui
le dit,--le roi Louis XV et toute sa cour; mais tout est bien changé
depuis le nouveau règne. Ses beaux jours sont passés, ses honneurs sont
détruits. Comment les faire renaître? comment remonter le cours des
années? comment effacer les fâcheuses traces que cet insolent vieillard
qu'on nomme le Temps a imprimées sur son visage? Assurément il faut
toute la science et tout le pouvoir d'un Cagliostro pour cela.
Le Bavarois n'est guère moins embarrassé: il est amoureux, cet infortuné
prince, amoureux d'une cantatrice appelée Corilla, artiste célèbre, qui,
depuis trois ans, occupe tous les _dilettanti_ et tous les badauds de
l'Italie. Mais il a eu beau lui peindre sa passion dans les termes les
plus pathétiques, et joindre à l'offre de sa fortune celle de sa main,
il n'a pu rien obtenir, Corilla lui rit au nez toutes les fois qu'il
entame le chapitre de son amour.--C'est donc une étrange bégueule,
dites-vous, que cette Corilla?--Point du tout, lecteur; attendez la fin
de mon récit, et ne faites pas de jugement téméraire.
«Monsieur le comte, dit le prince au charlatan, ne pourriez-vous me
donner quelque secret, quelque philtre pour me faire aimer d'une
cruelle?» Cagliostro, qui a vu jouer _le Philtre_ à l'Académie royale de
Musique, et qui sait son Scribe par coeur, répond sans hésiter:
--Dans notre état, nous en tenons beaucoup.
--Il serait vrai?
--Chaque jour j'en compose, car on en demande partout.
--Et vous en vendez?
--Oui.
--Et combien?
--Peu de chose.
«Dix mille livres le flacon, pour ne point vous faire marchander.--Ah!
c'est pour rien, en vérité, et je vous devrai la vie.»
La consultation de la marquise, est bien plus importante encore.
«Monsieur le comte, ne pourriez-vous me rendre mes beaux jours
d'autrefois, l'éclat dont brillaient jadis les roses qui
s'épanouissaient sur mon visage, et le timbre argentin de ma voix, qui
chevrote si misérablement aujourd'hui?--Oui, madame.--Oh! donnez,
donnez, et toute ma fortune...--Doucement! il faut du temps pour
composer ce breuvage; il se fait avec le suc de plantes qu'on ne peut
cueillir que sur les plus hautes montagnes du globe. Un de mes amis en a
consommé, il y a quelques jours, le dernier flacon; il n'en a rien
laissé. Ah! si fait! il en reste deux ou trois gouttes.--Ah!
donnez-les-moi, monsieur le comte!-Hélas! madame la marquise, il y a à
peine dix minutes de jeunesse au fond de cette petite bouteille.--Eh
bien! ce seront dix minutes pendant lesquelles j'oublierai mon
chagrin.--Au fait, dit tout bas Cagliostro en regardant autour de lui,
il n'y a pas de glaces dans ce salon, et quant à ce miroir, je puis m'en
défaire.» II jette le miroir par la fenêtre, et donne le précieux
flacon.
La marquise boit, puis cherche partout son miroir, mais en vain. Quel
désespoir! Être jeune, et ne pouvoir pas jouir de sa jeunesse, même par
la vue! ne pouvoir pas s'assurer de sa métamorphose! L'idée ne lui vient
pas, à cette pauvre marquise, qui n'a pas de glaces dans son salon,
d'aller consulter au moins sa toilette dans sa chambre à coucher, ou de
s'assurer avec ses deux mains si sa taille est redevenue fine et svelte
comme autrefois; elle ne sait que crier à tue-tête: «Mon miroir! où est
donc mon miroir?» Quand soudain le marquis de Caracoli se présente,
s'incline devant elle, et dit d'un air étonné: «Quelle est donc cette
jeune fille?» Ah! pauvre marquise! quelle vieille, ne fut-elle qu'une
petite bourgeoise, ne se pâmerait d'aise en entendant faire une pareille
question?
Ce Caracoli, vous l'avez, deviné sans doute, clairvoyant lecteur, n'est
autre qu'un adroit compère, introduit dans la maison par Cagliostro,
pour l'aider à ses tours de passe-passe. Il a fort bien débuté, en
tombant de voiture tout exprès pour se faire guérir des suites de ce
terrible accident. «Ah! monsieur le comte, s'écrie la vieille, un flacon
de votre eau de Jouvence, et je n'aurai rien à vous refuser. Vous
n'aurez, qu'à dire.--Madame, dit l'élève d'Althotas, vous savez que ce
n'est jamais l'intérêt qui me guide. Il n'y a qu'une récompense à
laquelle j'aspire; c'est la main de votre charmante nièce.»
La charmante nièce a un million de dot.
Malheureusement, elle est peu disposée à jouer ce rôle de lettre de
change, car elle aime de tout son coeur son cousin le chevalier de
Saint-Luc, qui le lui rend de son mieux. Mais Cagliostro a des moyens à
lui pour vaincre toutes les difficultés, comme il a des remèdes pour
guérir toutes les maladies.
Le compère Caracoli, très-subtil espion, je vous le jure, a surpris une
conversation fort intéressante entre le chevalier et une jeune étrangère
qui est venue lui rappeler d'anciennes amours et d'anciens serments.
L'étrangère est justement cette Corilla dont je vous ai déjà parlé, et
vous comprenez, maintenant, pourquoi le prince a toujours perdu auprès
d'elle son temps et son... bavarois. Caracoli va chez elle, lui apprend
la trahison du chevalier, et l'amène en secret dans un cabinet voisin du
laboratoire de son maître. Là elle acquerra des preuves palpables de
l'infidélité de son muant. Bientôt, en effet, le prince, la marquise, et
sa nièce Cécile, arrivent dans ce laboratoire. Cagliostro débute par
faire de l'or en leur présence. C'est une des merveilles dont ils sont
le plus curieux.--«Je donnerais mille louis, dit la marquise, pour voir
faire devant moi un grain d'or.»--A ce prix-là, on comprend que
l'opération ne serait pas difficile; et, de fait il n'en coûte pas tant
à Cagliostro. Il lui suffit de glisser adroitement dans le creuset
embrasé le lorgnon du compère Caracoli, lequel est cruellement mystifié
par ce tour de physique amusante. Le pauvre homme tenait beaucoup à son
lorgnon. Il faut vous dire que ce Caracoli, si spirituel et si fin au
premier acte, n'est plus, au deuxième, qu'un sot et qu'un poltron. Si
cette métamorphose était l'ouvrage de Cagliostro, ce serait la preuve la
plus incontestable qu'il pût donner de son savoir-faire.
Le _grand oeuvre_ accompli, Cagliostro parle mariage, et la marquise se
montre fort bien disposée en sa faveur, mais non le chevalier, et encore
moins Cécile, qui déclare aimer passionnément son cousin.--«Bah! dit
Cagliostro, vous ne l'aimerez longtemps; passez, seulement cinq minutes
toute seule dans ce cabinet.» Cécile y entre; elle y trouve Corilla, et
reparaît bientôt pâle et agitée.--«Mon cousin, tout est fini entre
nous!... Monsieur, voici ma main.»
Qui est étonné? Le chevalier; mais bientôt Corilla se montre, et tout
s'explique.--«Oui, traître! oui, ingrat! c'est moi qui ai tout fait; je
lui ai révélé notre amour; je lui ai montré ton portrait, les lettres et
le poignard que tu m'as donné pour le percer le coeur, si jamais ce
coeur devenait infidèle...--«Ma foi, répond tranquillement le chevalier,
je vous avoue, ma bonne, que vous n'en trouverez jamais une meilleure
occasion. Je ne vous aime plus du tout, parole d'honneur! mais, en
revanche, j'aime ma cousine comme je ne vous ai jamais aimée.»
La déclaration est tout à fait galante!
Là-dessus vous croyez, que Corilla arrache les deux yeux au butor, ou
qu'au moins elle se trouve mal. Tant s'en faut! «A la bonne heure,
monsieur. J'aime cette franchise; mon amour n'était qu'un pur
enfantillage, n'en parlons plus. Pst!... le voilà parti, et je ne veux
plus m'occuper que du vôtre.»
Voilà un bel exemple, madame, et je vous conseille, dans l'occasion, de
ne pas manquer n'imiter Corilla.
A eux deux ils viennent bientôt à bout du Caracoli, qui craint la
potence, et qui, pour se mettre en sûreté, vend, moyennant cinq cents
louis, tous les secrets de son maître. Ces secrets sont écrits de la
propre main du charlatan sur un gros cahier de papier. Ces habiles de
comédie sont toujours prêts à faire, quand l'auteur en a besoin, les
plus grosses maladresses et les plus insignes bévues.
Armé de ces terribles papiers, le chevalier aborde Cagliostro d'un air
triomphant. «Vous allez, écrire ici même, tout de suite, et sous ma
dictée, votre renonciation à la main de Cécile.--Volontiers,» dit
Cagliostro, et il écrit. Puis, s'interrompant d'un air indifférent et
lui présentant sa tabatière: «En usez-vous?--Volontiers,» dit le
chevalier, lequel devient à son tour un sot, pour ménager à M. de
Saint-Georges nue péripétie. Ce tabac, comme il devrait bien s'en
douter, n'est pas du tabac, mais de la belladone. Il ne tarde pus à
s'endormir, et Cagliostro reprend ses papiers. Puis il pousse un
ressort, et le trop confiant chevalier descend par une trappe... où il
vous plaira.
Voilà Cagliostro à Versailles, chez la marquise, où le mariage doit
avoir lieu. Avant la noce, madame de Volmérange a promis aux conviés de
les régaler d'une scène de magnétisme. Cagliostro a chargé Caracoli de
lui amener une somnambule lucide, dont il a d'avance mis par écrit les
réponses. Il vaudrait mieux sans doute qu'il fit ses affaires lui-même;
mais les grands hommes sont toujours si occupés!
La harpe résonne; la porte retentit. Une femme voilée s'avance et
s'assied sur le fauteuil préparé pour elle au milieu de la brillante
assemblée. Cagliostro s'approche et exécute autour de la tête du sujet
toutes les passes usitées en pareil cas. Puis il écarte le voile... O
surprise! ô terreur!... C'est sa femme qu'il croyait bien loin et qu'il
retrouve à ce moment fatal. Et qui est cette femme qui revient si mal à
propos? Corilla en personne, qui l'avait quitté jadis, exaspérée par ses
mauvais traitements, et n'avait fait qu'un saut du toit conjugal sur le
théâtre! Or, la polygamie est un cas pendable: force est donc au grand
Cagliostro de se désister de ses hautes prétentions. Mais du moins il se
vengera sur sa femme... Vain espoir! Corilla lui présente un bref du
pape qui casse son mariage. Puis elle unit de sa main Cécile au
chevalier, et couronne enfin la constance du Bavarois, lequel ne manque
pas d'attribuer ce dénoûment inespéré au philtre qu'il a bu dans la
matinée.
Tout cela forme un drame très-compliqué, mais cependant très-clair. On
reconnaît toute l'habileté de M. Scribe à l'aisance avec laquelle il
dispose ces faits et amène les innombrables péripéties au milieu
desquelles tout autre que lui se serait vingt fois perdu. Mais tout son
savoir-faire n'a pu réussir à intéresser le spectateur à cette
collection de sots, de fripons, ou de gens froidement honnêtes, et
dépourvus de sentiments énergiques et de passions sincères. Ces
messieurs et ces dames ont souvent de l'esprit, mais ils n'ont presque
jamais du coeur.
Quelle est cependant la mission de la musique, si ce n'est de traduire
en un langage harmonieux les mouvements du coeur?
Il n'est donc pas étonnant que M. Ad. Adam, chargé d'ajuster de la
musique à ce drame, ait senti plus d'une fois son imagination défaillir
et sa verve lui faire défaut. Dans tout le cours du ces trois actes, il
n'a presque jamais à mettre en musique que de froides plaisanteries.
Tantôt ce sont des couplets où le bavarois dresse l'inventaire des
prodiges accomplis par Cagliostro, tantôt c'est un air où Cagliostro se
moque, à part lui, de la crédulité parisienne. Quand Corilla vient de
recevoir à bout portant la gracieuse déclaration que je vous ai
racontée, restée seule, elle se met à chanter _victoire! victoire!_ En
vérité il n'y a pas de quoi. Cécile et le chevalier n'échangent pas, de
l'exposition au dénouement, une seule note qui ait pour objet de peindre
leurs froides amours. Le prince bavarois lui-même, dont la passion est
ridicule, mais sincère, ne chante pas une seule mesure qui ait quelque
rapport à l'état de son âme.
Il ne faut donc pas reprocher trop rudement à M. Adam d'avoir produit
une partition froide, monotone et décolorée. C'était la conséquence
nécessaire de la position où il s'était mis. La passion sérieuse était
d'avance exclue de sa partition. Il y restait à la vérité la passion
_bouffe_, et, sous ce rapport, il avait quelques scènes assez heureuses
à traiter, par exemple, celle où la marquise boit la prétendue eau de
Jouvence, et se croit rajeunie; celle où Cagliostro fait de l'or;
d'autres encore. Mais la gaieté vive et la verve bouffonne ne sont pas
le caractère du talent de M. Adam; et, bien qu'il ait mis dans ces
scènes-là, comme dans tout le reste, une habileté de détails
incontestable, il me semble qu'il est presque toujours resté un peu
au-dessous des situations qu'il avait à peindre. Son ouvrage atteste, en
général, du soin et un travail assez consciencieux; le style en est
correct, l'instrumentation habile; chaque morceau pris en particulier
est très-bien fait, mais presque tous manquent d'inspiration, de chaleur
et de vie.
Fragments d'un Voyage en Afrique(3).
(Suite.--Voir t. II, p. 354, 371 et 390.)
[Note 3: La reproduction de ces fragments est interdite.]
Tandis que j'habitais Tekedempt, je fus souvent appelé auprès du l'émir,
soit pour lui servir d'interprète, soit pour l'entretenir de divers
projets. Sa confiance en moi était extrême; aussi étions-nous fort bien
ensemble. Il a la parole familière et rapide, le geste expressif; sa
voix n'a rien de mâle; il saisit facilement et se montre toujours avide
d'instruction; il ne s'exprime qu'en arabe et se croirait damné s'il
parlait la langue des chrétiens; cependant il connaît un peu de français
et prononce _chassurs_ lorsqu'il veut désigner les chasseurs d'Afrique.
Son caractère est ferme dans toutes les circonstances; il est doux,
affable, charitable, mais d'une excessive sévérité. Quand il a prononcé
une sentence, il faut qu'elle s'exécute. Vers la fin de 1839, il fit
publier que quiconque serait pris se rendant dans nos possessions ou
convaincu d'avoir assisté à nos marchés, aurait la tête tranchée. Deux
Arabes enfreignirent cet ordre: ils étaient allés vendre des boeufs à
Bouffarick. A leur retour, ils furent mis à mort, et leurs corps
demeurèrent exposés pendant trois jours au marché de Médéah. En juillet
1840, étant au camp du Chélif, je vis arriver dix-sept Arabes pris en
flagrant délit de commerce avec les français. L'émir les condamna au
supplice, parmi eux était un jeune homme de quatorze ans qui avait suivi
son père; son jeune âge toucha plusieurs kalifats, qui demandèrent grâce
pour lui. L'émir fut insensible à leurs prières; on alla même jusqu'à
proposer 1.000 piastres fortes d'Espagne pour la rançon du jeune homme.
Peine inutile! «Citez-moi, dit Abd-el-Kader à ses lieutenants un seul
exemple où j'ai révoqué un ordre, et je pardonne.» Cinq minutes après,
le yatagan d'un cavalier envoyait le fils rejoindre son père!
Abd-el-Kader est né dans la province d'El-Beris, à l'est de Mascara, de
Sidi-Hadji-Muhydin, marabout très-vénéré dans le pays. Il pousse l'amour
de l'islamisme jusqu'au fanatisme. Depuis son retour de la Mecque, où il
se rendit à l'âge de vingt et un ans, il passe une grande partie des
nuits à lire le koran; il jeûne presque tous les jours, ce qui ruine sa
santé. Son état est maladif, et pourtant son activité ne se ralentit
point. En voyage, il est toujours prêt à marcher; je l'ai vu aller de
Tlemcem à Tekedempt en trois jours, tandis que ses courriers en mettent
huit. L'orgueil et l'ambition dirigent son coeur et sa tête; il
n'hésiterait pas, s'il le pouvait, à mettre un pied dans la régence de
Tunis et l'autre dans l'empire de Maroc. Parlez-lui d'innovations, de
grands projets, d'entreprises hardies, et vous voyez, ses traits
s'animer et ses yeux lancer des éclairs. J'ai parlé plus haut de son
costume; il est d'une simplicité dont rien n'approche. Une culotte de
toile à voile ou de laine, une chemise d'escamile, une autre en laine,
un gilet et une veste de la même étoffe, un haick grossier et deux ou
trois burnous, voilà toute sa garde-robe: sa tête est serrée par une
corde en poil de chameau, son gilet est retenu par une ceinture rouge à
laquelle est suspendu un mauvais mouchoir. Ses habits, parfumés au musc
du reste, forment un singulier contraste avec l'or et l'argent qui
brillent sur ceux des grands dignitaires.
Le marabout Hadji-Mahydin avait deviné la haute fortune de son fils. Il
jouissait parmi les Arabes d'une grande influence qu'il devait à la
sainteté de son caractère. Ses trois fils, Tidi-Saïd, Abd-el-Kader et
Sidi-Mustapha, élevés dans la crainte du Prophète, se partageaient avec
lui l'admiration des Arabes. Après la perte d'Alger, d'Oran, etc, les
habitants de ces villes qui s'étalent réfugiés dans l'intérieur allèrent
demander un chef au vieux Mahydin; ils désignèrent même son fils aîné
Tidi-Saïd. Le marabout, après avoir réfléchi quelques instants, leur
dit, en leur montrant son second fils: «Voici votre chef; il est seul
capable de prendre les rênes d'un gouvernement naissant. «L'événement a
justifié sa prédilection. Abd-el-Kader avait vingt-six ans à l'époque où
on le salua du titre de Sultan. Son orgueil dut s'accroître
naturellement lorsqu'il se vit, si jeune, appelé à régénérer l'Afrique,
l'énergie de son caractère et son désir de renommée le rendirent propre
à de grandes choses. Il rechercha toutes les occasions de mettre en
évidence les qualités qui le distinguaient de ses frères. Les
commencements lui furent très-pénibles. Il avait à combattre les
Français d'un côté, et de l'autre les tribus révoltées. Sans armée, sans
argent, il fallait qu'iI ne compromît point ses mandataires et qu'il
répondît à leur confiance. Alors il fit appel aux hommes de bonne
volonté, et contracta des emprunts considérables à Mascara. Avec
l'argent qu'il obtint, il acheta des armes et des munitions. Son étoile
fit le reste. Il eut bientôt réuni quatre mille réguliers volontaires et
six mille auxiliaires. Cette armée envahit le territoire des tribus
insoumises et les mit à contribution. Il paya ses créanciers et organisa
sa cour. Son nom devint un épouvantail pour les Arabes; on se soumit et
on admira cet homme, qui venait de créer un empire sans autre ressource
que son génie. Pendant quelque temps il put se reposer sur sa gloire;
mais les Français l'inquiétaient au dehors. Il les attaqua, et leur fit
éprouver d'abord quelques pertes. Son triomphe ne fut pas de longue
durée; car, peu de temps après, au moment où il s'y attendait le moins,
nos troupes fondirent sur son camp, et massacrèrent la moitié de son
armée. Il ne dut la vie qu'à l'agilité de son cheval. Le danger qu'il
courut alors parut si imminent aux Arabes, qu'ils pensent tous que leur
chef est muni d'un talisman qui le met à l'abri des balles. Ce revers,
loin d'abattre son courage, ne fit que l'augmenter. Il attaqua les
Français pendant l'expédition de Mascara. Vaincu pour la seconde fois,
il se replia sur Tlemcem, qu'il quitta bientôt, à l'approche de l'armée
française, emportant avec lui ce que la ville contenait de plus
précieux. Menacé dans la dernière retraite qu'il s'était ménagée à
Tekedempt, il n'eut d'autre moyen de relever sa fortune que de faire la
paix. Des négociations s'ouvrirent aussitôt: le traité de la Tafna en
fut la suite. Nos troupes abandonnèrent Mascara et Médéah; Tlemcem fut
rendue à l'émir. Celui-ci devait, en retour, fournir à nos troupes des
boeufs, de l'orge et du blé, tandis qu'il en recevrait deux cents fusils
et mille quintaux de poudre. Pendant qu'il traitait avec la France, les
tribus de l'intérieur se soulevèrent de nouveau contre son autorité: il
profita de la trêve pour les faire rentrer sous le joug. Sa gloire ne
fit que grandir dans toutes ces campagnes qu'il termina à son avantage.
Il a soumis les Oueuseris, les Ziben, les Ghronat, et beaucoup d'autres
tribus contre lesquelles avaient échoué les efforts réunis de plusieurs
beys. Il a bloqué pendant huit mois son redoutable rival Tedjini (le
lion du désert) dans son inaccessible tanière d'Ain-Mahdin, que trois
beys ont vainement assiégée. Il s'en empara en sacrifiant à cette
conquête stérile ses trésors et ses sujets. Son armée fut réduite de
moitié par les périls du siège, et la perte lui fut d'autant plus
sensible, qu'il comptait dans ses rangs un grand nombre de déserteurs
français.
On lui doit la justice de dire qu'il est digne de commander aux Arabes.
Il a tout ce qui constitue le chef de gouvernement: la fermeté, la
prudence, la bravoure, l'intelligence, l'activité. Son intérieur répond
à son costume. Toutes ses habitudes trahissent une indifférence profonde
à l'endroit des biens de la terre. Il habite rarement la ville. Son
douair est à quelques milles de Tekedempt. Lui et sa famille campent
sous une tente assez vaste et d'une élégante simplicité. C'est là qu'il
donne audience et réunit son conseil. Tout ce qui touche à
l'administration passe par ses mains, et il n'appose son sceau sur
aucune lettre avant de l'avoir lue. Rien n'échappe à sa vigilance; mais
il ne traite les affaires sérieuses qu'après avoir consulté ses
ministres. Voici l'emploi ordinaire de sa journée: il sort de son
habitation vers neuf heures, pour se rendre à la tente d'audience. Après
une courte prière, il s'entretient avec ses conseillers, puis il
explique le Koran au peuple jusqu'au _dhoour_ (une heure d'après-midi);
il fait alors une nouvelle prière à haute voix, à laquelle s'associent
les assistants; puis il rentré sous la tente, où il se livre, jusqu'au
coucher du soleil, aux soins administratifs. Après le _meraoub_ (coucher
du soleil), il tient conseil, fait sa correspondance, médite le livre
saint, et enfin se couche. Il est à remarquer que, depuis le matin, il
reste immobile sous sa tente, assis à l'orientale, les jambes croisées.
Il ne prend aucune nourriture pendant tout ce temps, quoiqu'il ne cesse
point de parler, de crier et de lire. Ses repas se composent
ordinairement de couscoussou. Abd-el-Kader se couche ordinairement à
minuit pour se lever à quatre heures. A moins qu'il ne voyage ou ne
fasse la guerre, il ne change rien à l'emploi de sa journée. Quand les
affaire de son gouvernement l'exigent, il se retire à une heure avancée
de la nuit, car il ne lève jamais la séance sans terminer les affaires
qui lui sont présentées; dans ce cas il consacre à la prière et à la
lecture une partie de ses heures de repos.
Il fuit l'éclat et le luxe extérieurs. Le service de sa maison est fait
par douze esclaves, qu'il a achetés avec sa propre bourse. Il ne
détourne jamais rien à son profit des fonds affectés aux services
publics; il s'en considère comme l'administrateur, et non comme le
propriétaire. Ses dépenses sont prélevées sur les revenus de terres
qu'il fait cultiver dans l'intérieur. Le patrimoine de son père suffit à
ses besoins domestiques. L'émir manque quelquefois d'argent, et je l'ai
vu vendre une de ses négresses pour couvrir les dépenses de sa famille.
Abd-el-Kader est souvent visité par des musulmans, qui le consultent sur
leurs intérêts et paient ses conseils. Il reçoit tout ce qu'on lui
offre; mais cet argent passe presque aussitôt entre les mains des
indigents qui assiègent sa tente. Un jour il leur donna son burnous et
une de ses chemises. Chaque fois qu'il sort, une foule innombrable se
précipite sur ses pas, le presse et baise tour à tour ses mains, ses
épaules et ses habits: on l'empêche même d'avancer; alors les _tchiaoux_
(espèce de gardes du corps) s'arment de bâtons et ouvrent un passage à
leur souverain en chassant le peuple devant eux. «Que faites-vous?
s'écrie l'émir; qui vous a ordonné de battre ces croyants? Sont-ce des
chrétiens? Laissez-les, puisque je ne me plains pas.»
Tous les cadeaux que le gouvernement français offrit, dans le temps, au
sultan, et qui consistaient en tapis, sabres, pistolets, fusils,
services de porcelaines, etc., etc., sont restés peu de temps chez lui;
il les a envoyés à l'empereur de Maroc en échange de quelques quintaux
de poudre. Son intérieur est moins soigné que celui des Arabes aisés. Le
douair ne se compose que de deux grandes tentes en poil de chèvre noir
et de six autres plus petites. Une palissade de branches sèches et un
petit mur en pierres font le tour du douair. La famille de l'émir se
compose de sa mère, de sa femme, de sa fille et des esclaves. Il aime
beaucoup sa femme, à qui il n'a pas voulu donner de rivale,
contrairement à la coutume des Arabes, qui ont quelquefois jusqu'à
quatre femmes légitimes. Sa vénération pour si mère est inexprimable; il
n'est pas de soins qu'il ne lui prodigue. C'est une femme de
soixante-dix ans à peu près, et d'un naturel maladif. Elle est fille
d'Alonet, de la province d'Elzeris. Elle est venue retrouver son fils à
la mort de son époux Mahydin, qui fut empoisonné il y a quelques années.
Abd-el-Kader avait un fils qui mourut à l'âge de cinq ans, lors de la
signature du traité de Tafna. La mort de l'héritier de sa puissance
l'attriste beaucoup, et il y pense sans cesse. Depuis, il a reporté
toute son affection sur sa tille, qui compte à peine une douzaine de
printemps.
La femme de l'émir est née dans la province de Mascara, d'un négociant
nommé Sidi-Kratir. A l'époque dont je parle, elle pouvait avoir de
vingt-sept à vingt-huit ans; sa peau est d'une blancheur éblouissante;
ses yeux sont grands et expressifs; elle a la taille élancée, le pied
petit, les traits assez jolis; son caractère est doux et affectueux. Je
suis sûr que les prisonnières qui sont attachées à sa personne doivent
être bien traitées. Elle est très-curieuse des coutumes françaises. Son
costume est modeste comme celui des musulmanes d'Alger: elle emploie
rarement le velours et la soie; soit modestie, soit condescendance pour
son mari, elle leur préfère la percale et la laine. Ses bras sont ornés
le plus souvent de deux bracelets en argent, et elle porte aux pieds des
anneaux de ce métal. Ses oreilles sont encadrées dans de lourds pendants
en or; elle ceint quelquefois sa tête d'un foulard de soie, mais elle ne
porte point de diadème comme le veut la mode d'Afrique. Une ceinture de
laine complète sa toilette.
Cet homme, qui vit sous la tente avec sa famille comme un patriarche de
l'antiquité, qui semble faire consister sa gloire à fuir l'éclat et la
représentation, est le chef d'un immense empire. Abd-el-Kader, que nous
appelons le sultan des Arabes, et qui reçoit de ces derniers le titre
d'émir des croyants, étend son administration de l'est à l'ouest, depuis
le Ziben jusqu'à la Tafna, qui sépare Tlemcem du royaume de Fez. Du nord
au sud, depuis nos limites jusque dans le désert, au Ghronat, il a six
kalifats qui administrent en son nom une population de quatre à cinq
cents mille individus. Ses revenus ne s'élèvent guère qu'à 4,000,000 de
francs. Il lève encore quelques impôts dans les tribus qui ne
reconnaissent pas son autorité.
En développant, autant qu'il m'a été permis de le faire, le caractère de
l'émir, j'ai parlé, je crois, de sa fidélité à sa parole. Que ses
intérêts soient compromis ou lésés, il tient toutes ses promesses.
«J'aurais du le prévoir, dit-il, et ne pas m'engager follement.» Mais
lorsqu'il s'agit des chrétiens, c'est bien différent: il signe des
traités auxquels il manque sans scrupule. Il s'appuie sur ce précepte du
Koran: Employez tous les moyens en votre pouvoir, mettez en jeu toutes
vos ressources pour détruire les infidèles. Le traité de la Tafna est la
preuve éclatante de ce qu'il fera plus tard s'il arrive à la France de
pactiser encore avec lui. Son inimitié pour les Français durera autant
que sa vie. Voici ce qu'il me dit avoir écrit autrefois au commandant de
la division, après la prise de Chercheh: «Mande à ton sultan qu'il
cherche vainement à m'atteindre; il n'y parviendra jamais. Je n'ai point
de ville où siège ma puissance; je n'ai pas de trésor; mon gouvernement
est à dos de chameau. Quand tu marcheras vers un lieu où je serai,
j'irai plus loin; quand tu me poursuivras, j'irai plus loin encore, et
toujours, jusqu'au désert. De là, je défierai toutes les armées de la
terre, mais je ne le perdrai pas de vue; je serai toujours à tes
trousses, et je ne déposerai pas mes armes, quand j'en serais réduit à
combattre seul.» A cette constance dans sa haine, Abd-el-Kader joint
aussi la ruse instinctive de l'Arabe. Il a toujours refusé les secours
de ses voisins: l'empereur de Maroc lui a souvent proposé d'envoyer à
son aide son fils aîné avec dix mille hommes; il lui a fait répondre
qu'avec l'aide de Dieu et du Prophète, il se tirerait d'affaire sans le
secours de personne; mais il accepte toutes les munitions qu'on lui
envoie. J'ai vu arriver à Tekedempt plusieurs convois de poudre:
l'empereur n'était alors que le commissionnaire de l'émir; celui-ci
payait les caravanes, et ne faisait de nouvelles demandes que lorsqu'il
avait réuni les fonds nécessaires. Les deux milles fusils jetés à
Milianah en 1838 avaient été débarqués à Titouan. L'émir est aussi en
relation avec des Européens qui le visitent _incognito_, et vont faire,
pour son compte, des achats d'armes et de munitions; ces objets sont
déposés à Gibraltar, et de là on les dirige sur divers points du Maroc.
En campagne, l'émir emploie la ruse lorsqu'il voit l'ardeur des Arabes
se ralentir. Ainsi il fit, dans le temps, courir le bruit que la France
était en guerre avec l'Angleterre, que nous ne pouvions nous maintenir
en Afrique, et que le moment était venu de fondre sur nous. Ce sont des
insinuations de ce genre qui ont provoqué l'attaque de Mazagran.
Les populations sont, en général, lasses de la guerre; il est arrivé
souvent que des récoltes entières ont été détruites, soit par les
colonnes françaises, soit par les cavaliers arabes. La misère est à son
comble dans les parties dévastées, et l'émir ne sait quelquefois où
donner de la tête: il vit au jour le jour, et ne parvient à satisfaire
ses besoins les plus urgents qu'en faisant irruption à main armée dans
les tribus, sous le prétexte le plus frivole. Les troupes régulières ne
touchent pas exactement leur solde, dans ces cas-là; et les volontaires,
ou du moins ceux qu'on force de marcher sous cette dénomination,
appauvris par les exactions des kalifats et par les ravages de l'ennemi,
désespérés d'abandonner leurs foyers et leurs femmes pour suivre l'émir
dans ses courses ne marchent qu'avec dégoût à la guerre. Notre tactique
les éblouit, du reste; ils redoutent surtout les chasseurs d'Afrique et
l'artillerie: un escadron de cavalerie et une pièce de canon feraient
fuir des nuées de bédouins, qui viendraient peut-être tomber sans pâlir
sous le feu d'un bataillon carré.
Les kalifats ne sont pas tous entièrement attachés à l'émir: El-Berkam
kalifat de Médéah ne paie jamais de sa personne, et n'inspire pas une
grande confiance à son maître; celui de Mascara,
Hadji-Mustapha-Ben-Thamy, est mou et paresseux comme un Turc;
Bou-Hamidy, kalifat de Tlemcem, et Ben-Allel (4), kalifat de Milianah,
sont les seuls homme» sur lesquels Abd-el-Kader puisse compter. Le
premier, intrépide guerrier et le meilleur cavalier de la régence,
gouverne brutalement ses tribus; comme Tarquin, il fait tomber les plus
hautes têtes, et la terreur qu'il inspire est égale à la haine qu'il
nous porte. Le second emploie à peu près les mêmes moyens, mais il
éprouve une grande résistance dans la tribu des Ouenseris, qui,
retranchée sur sa montagne inaccessible, défie de là ses sanglantes
fureurs.
[Note 4: Ben-Allel est le même qui a trouvé la mort dans le combat
livré récemment par la division du général Tempoure.]
Observateur comme tous les Arabes, Abd-el-Kader dépeint lui-même en
quelques mots le caractère de ses lieutenants:
«Berkany, dit-il, me craint, mais ne craint pas Dieu;
«Ben-Allel craint Dieu et me craint;
«Ben-Thamy craint Dieu, mais ne me craint pas;
«Bou-Hamidy ne me craint pas plus que Dieu.»
Entre, autres bonnes fortunes, je fus invité un jour par le premier
ministre, Sidi-el-Kraroubi, à un grand dîner que l'émir donnait aux
chefs de son armée. Les hostilités étant près de commencer, Abd-el-Kader
voulut inaugurer la campagne par une revue générale des troupes; il les
avait rassemblées à Tekedempt, dans le but de les diriger ensuite vers
les lieux qu'il avait à défendre. Le repas était le prélude de la
solennité militaire. Dès que j'arrivai dans sa tente, l'émir porta la
main à son coeur et à sa tête; je m'inclinai, suivant l'usage, en lui
disant: «Tu es aussi bon pour moi que grand pour tes sujets.» Mon
compliment le fit sourire; il m'indiqua du doigt la salle, où nous
trouvâmes la table préparée: quand je dis la table, c'est par habitude,
car les plats étaient étalés sur le sol; nous prîmes place tout autour
en assez grand nombre. L'émir seul reposait sur un coussin; quant à
nous, nous fîmes ce que font nos soldats en campagne; la terre nous
servit de siège, et nous dévorâmes le dîner avec un appétit qui enchanta
Abd-el-Kader.
Comme il n'est pas ordinaire de prendre part au repas d'un Arabe, et
encore moins à un festin d'apparat donné par le sultan, j'observai
attentivement les plats qui nous furent offerts, et la manière dont le
service s'exécutait. Autour du cercle que nous formions, se tenaient
debout plusieurs Bédouins à l'air rébarbatif, dont les fonctions
consistaient à enlever les débris des mets à mesure que les convives
paraissaient y renoncer. Le service se composait d'un boeuf coupé en
deux parties égales, et placées à chaque bout de la table, de deux
agneaux et de deux béliers rôtis tout entiers, et qu'on avait
symétriquement arrangés sur le sol. Le couscoussou, quelques crêpes
faites avec de l'huile et de la farine, du lait et du miel, qui, par
parenthèse, étaient excellents, formaient l'accompagnement obligé de ces
immenses édifices de viande encore saignante. Au dessert, nous eûmes
quelques figues de Barbarie d'une fadeur rebutante, puis on nous versa
du café bien noir dans de mauvaises écuelles de bois. Du reste, pas de
serviettes, pas de fourchettes, par de cuillers! c'est un luxe auquel
les Arabes ne sont pas encore faits. Les yatagans servaient à dépecer,
et nous déchirions avec nos ongles les morceaux de chair mal coupés.
C'est à peine s'ils connaissent les assiettes, et encore les petits
morceaux de bois à peine polis sur lesquels nous étendîmes le miel ne
méritent guère ce nom, quoique servant au même usage.
Tel était le menu de ce magnifique festin, qui fut servi au son des
instruments. Je ne manquai pas de remarquer qu'il était loin de valoir
le plus mauvais dîner dans la plus mauvaise gargote du plus mauvais
village de France; que la viande des animaux était brûlée à l'extérieur
et à peine cuite à l'intérieur; que le cuisinier de l'émir n'était pas
plus fort en cuisine que ses artistes en musique; mais, comme la faim
criait haut et ferme, je n'hésitai pas à la satisfaire; elle me fit même
trouver le dîner moins détestable qu'il ne l'était réellement, tant il
est vrai que l'appétit assaisonne tout! Abd-el-Kader prit sans doute ma
_razzia gastronomique_ pour un hommage rendu à son office, tandis que
tout l'honneur en revenait à mon appétit. J'avais enduré dans la même
journée les deux plus grands supplices qui puissent être infligés à un
homme raisonnable, savoir; un concert d'amateurs et un repas à la
fortune du pot.
Dieu vous garde, ami lecteur, de pareil repas et de pareil concert!
Quand tout le monde eut bien dîné, l'émir se leva, et chacun suivit son
exemple. On amena des chevaux à l'entrée de la tente, et nous allâmes
voir évoluer les troupes.
_(La suite à un prochain numéro.)_
[Partition musicale.]
ENTRE PISE
ET FLORENCE.
Paroles de M. Philippe BISONI.
Musique de Gustave RIQUET.
Entre Pise et Florence
Aux vergers d'Empoli
Vois la nuit qui s'avance
Car le jour a pâli.
Étranger quelle belle
Languis-tu? Languis-tu de revoir?
Entre sous ma tonnelle
Si riante le soir.
Écoute rien n'égale
Mon raisin del Bosco
Mes pommes de finale
Mon Aléatico.
Mais à la fille étrusque
Qui rougissant sourit
L'ingrat jette un mot brusque
par Satan même écrit.
Ah voyageur prends garde
Prends garde voyageur
La Madone regarde
Elle a vu ma rougeur.
Adieu la nuit s'avance
Adieu la nuit s'avance
Te voilà sous sa main
Te voilà sous sa main.
Et long est le chemin
Entre Pise et Florence
Long est le chemin
Entre Pise et Florence.
Bulletin bibliographique.
_Histoire de France_, Louis XI et Charles le Téméraire, par M. MICHELET.
Tome VI, 1 vol. in-8 de 500 pages.--Paris, 1844. _Hachette_. 7 fr. 50.
M. Michelet, trop longtemps méconnu, commence enfin à être apprécié à sa
juste valeur, en France, les nombreux admirateurs de son beau talent,
qui ne peuvent pas trouver place dans l'amphithéâtre trop petit du
collège de France, attendent avec la plus vive impatience la publication
de ses leçons. A chaque nouveau volume de l'_Histoire de France_, le
succès, d'abord faible et incertain, se consolide et grandit. De Paris,
où elle a pris naissance, la réputation de l'éloquent professeur s'est
répandue dans les départements, puis elle a franchi le Rhin, traverse
les Alpes, passe le détroit; l'Allemagne, l'Italie et l'Angleterre
étudient et admirent M. Michelet, autant et plus peut-être que la
France. Deux des revues trimestrielles de la Grande-Bretagne, la
_Foreign and British Review_ et l' _Edinburgh Review_, viennent de lui
consacrer (faveur bien rare), dans leurs derniers numéros, deux longs
articles. Les critiques anglais, de même que les critiques allemands,
déclarent et prouvent en même temps que M. Michelet mérite d'être placé
au premier rang parmi les historiens contemporains.
Ce grand et légitime succès tient à plusieurs causes. M. Michelet réunit
en effet de nombreuses qualités qui, séparées, suffiraient encore pur
faire la fortune d'un historien. Savant et poète tout à la fois, il a
l'érudition patiente d'un bénédictin et l'imagination vive et hardie
d'un artiste. De plus, il est philosophe; en d'autres termes, il ne se
contente pas d'essayer de nous représenter la vie du passé telle qu'elle
fut réellement, il cherche à la comprendre, il veut nous en révéler le
véritable sens. Enfin, et ce n'est pas son moindre mérite, il
n'appartient pas à cette catégorie d'écrivains qui fabriquent des
ouvrages historiques à la douzaine, soit pour s'enrichir aux dépens du
public trompé, soit pour faire acheter par des ministres corrupteurs
leur plume vénale. L'histoire, tel a été, tel sera le noble but de sa
vie entière. En vain on lui offrirait l'autorité et les honneurs dont
tant d'autres hommes distingués sont si avides, il les refuserait.
Servir son pays, en lui apprenant à connaître le passé et en lui
montrant les grands enseignements qu'il contient, voilà toute son
ambition, et cette ambition, heureusement pour la France et pour lui, il
a eu la gloire de la satisfaire.
M. Michelet a, qu'on nous permette cette expression, les défauts de ses
qualités: il est parfois trop savant, trop poète et trop philosophe.
Ici, il donne une importance exagérée à des détails qu'il devrait, sinon
ignorer, du moins négliger; là, son esprit aventureux l'emporte hors des
bornes de la raison et du bon goût; plus loin, il se laisse entraîner,
par son désir de tout expliquer, dans d'incompréhensibles rêveries. Du
reste, si bizarres que soient ses pensées, quelque forme étrange qu'elle
revêtent, il ne cesse jamais de tenir son lecteur sous le charme
fascinateur de son génie. On critique, mais on admire ces écarts
extraordinaires qui dénotent un esprit vigoureux, doué des plus
éminentes facultés. L'éloge suit toujours le blâme, et, la lecture
achevée, le sentiment qu'elle ne peut manquer de faire naître est une
admiration passionnée.
Le volume que vient de publier M. Michelet,--Louis XI et Charles le
Téméraire,--le tome sixième de cette grande histoire de France en douze
volumes qu'il a entreprise et qu'il terminera bientôt, nous semble
d'ailleurs supérieur encore à ceux qui l'ont précédé. Parvenu à une
époque mieux connue, M. Michelet ne peut plus se livrer aussi souvent à
sa malheureuse passion pour les symboles; force lui est de croire à des
faits dont l'authenticité ne saurait être sérieusement révoquée en
doute. Le poète le plus hardi n'osera jamais métamorphoser en mythes
Louis XI et Charles le Téméraire. Le style est aussi plus grave, plus
égal, moins saccadé. Bien que certains chapitres y occupent peut-être
une trop grande place, l'ensemble de ce volume paraît plus complet et
mieux proportionné.
Cette lutte terrible de la royauté et de la féodalité, représentée,
l'une par Louis XI, et l'autre par Charles le Téméraire, M. Michelet l'a
admirablement comprise et racontée. On la lit, depuis l'avènement de
Louis XI jusqu'à sa mort, avec tout l'intérêt d'un des plus beaux
chefs-d'oeuvre de Walter Scott. Que de péripéties imprévues et
sanglantes viennent chaque année en retarder le dénoûment fatal! D'abord
la Ligue du Bien public. Cette contre-révolution Féodale qui s'oppose à
la révolution royale; puis la guerre des Roses, le sac de Dinant,
l'entrevue de Péronne, la destruction de Liège, les exécutions de
Jacques d'Armagnac, de Saint-Pol et de Nemours, l'empoisonnement du duc
de Guienne, les sièges de Beauvais et «de Neuss, la descente anglaise,
les batailles de Granson, de Morat et de Nancy, le mariage de Marie de
Bourgogne et de Maximilien d'Autriche... M. Michelet résume, ainsi le
dénoûment de ce grand drame:
«Tout allait bien pour Louis XI, il était comblé de la fortune;
seulement il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété
du jugement de l'avenir. Il se fit apporter les chroniques de
Saint-Denis, les voulut lire, et sans doute y trouva peu de chose. Le
moine chroniqueur pouvait encore moins que le roi, distinguer, parmi
tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en resterait.
«Une chose restait d'abord, et fort mauvaise, c'est que Louis VI, sans
être pire que la plupart des rois de cette triste époque, _avait porté
une plus grave atteinte à la moralité du temps_. Pourquoi? il réussit.
On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succès qui
finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour
longtemps l'admiration de la ruse et la religion du succès.
«Un autre mal très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime
d'un guet-apens. Le dernier de chaque maison resta le bon duc, le bon
Comte. La féodalité, ce Vieux tyran caduc, gagna fort à mourir de la
main d'un tyran.
«Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert,
acquit ses indispensables barrières, sa ceinture de Picardie, Bourgogne
et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la première fois, et la
paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du centre.»
En mettant en vente ce sixième volume, l'éditeur des ouvrages de M.
annonce que les tome VII et VI sont sous presse et qu'ils paraîtront
prochainement.