II.

La veille de Noël, tous les officiers de la frégate voulurent aller

passer la nuit à terre, car, après la messe, le gouverneur devait donner

à toutes les autorités civiles et militaires un réveillon suivi d'un

grand bal, qui se prolongerait jusqu'au jour. Don Graviel et son ami

Fernando se chargèrent seuls du service à bord de _la Santa-Fé_.

Vers minuit, toutes les cloches de la ville commencèrent à carillonner à

qui mieux mieux; les rues, sillonnées par des milliers de torches,

semblaient embrasées; l'obscurité n'en était que plus épaisse dans la

baie de la Havane. Les trois chefs de complot se tenaient à l'arrière de

la frégate.

«Les armes sont-elles dans la chaloupe? demanda don Graviel au

contre-maître Brombollio.

--Oui, capitaine.

--Eh bien! fais embarquer tous nos gens sans bruit; combien sont-ils en

tout?

--Cinquante; je n'ai pas pu en prendre un de moins, tous des amis, des

matelots achevés, des enragés premier choix.

--C'est dix de trop; mais allons toujours.»

Don Graviel avait eu soin d'expédier tous les canots en corvée pour la

nuit entière; il ne restait plus que la chaloupe et une légère yole

réservées aux déserteurs. Fernando et quarante marins, armés jusqu'aux

dents, partirent avec la première; elle déborda mystérieusement, longea

les quais non sans motif, et se perdit ensuite au milieu des bâtiments

de commerce. La yole fut montée par don Graviel, maître Brombollio et

les dix plus robustes matelots. Un poignard en ceinture, un pistolet

caché sous leurs vêtements, des biscaïens estropés au bout de longs

bâtons en manière de fléaux, tel était l'équipement de la bande d'élite.

Ils abandonnèrent la frégate à la garde de Dieu et sans canots. Puis ils

nagèrent droit au rivage, où l'on accosta dans un étroit canal situé

entre deux hautes tes maisons. La petite embarcation, cachée par

l'obscurité la plus profonde touchait cependant le bord; deux hommes y

restèrent; en cas de malheur, ils avaient ordre de s'enfuir, et de

prévenir au plus vite leurs camarades de la chaloupe.

--Eh bien! Brombollio, le dé est en l'air, disait l'enseigne.

--La peste étouffe les filles! répondit le maître; cette terre me brûle

les pieds!»

L'église n'était pas éloignée; les marins y pénétrèrent à la suite de don

Graviel, travesti en matelot; ils se confondirent dans la foule sans

perdre leur officier de vue.

Du côté des femmes, Dona Juana occupait la place d'honneur. Dans le

choeur étaient groupés don Antonio Barzon, ses aides de camp, le

commandant de _la Santa-Fé_, les officiers de la rade, ceux de la

garnison, l'intendant colonial et tous les dignitaires de la cité.

«Par quelle porte sortira-t-elle?» se demandait don Graviel avec anxiété,

tandis que maître Brombollio continuait à maugréer tout bas contre les

filles et les amoureux.

Dona Juana priait dévotement; et, certes, les gais propos du dernier bal

étaient loin de sa mémoire.

Si elle eut une distraction, ce fut quand elle remarqua, bien malgré

elle, que don Graviel n'était pas venu à la messe avec son commandant;

elle ne conclut qu'il était de service à bord. La fête de la

_Media-noche_ devait suivre l'office, elle regretta peut-être l'absence

du téméraire alférez; mais, hâtons-nous d'ajouter que ces pensées

mondaines n'effleurèrent qu'à peine l'esprit de la jeune fille; encore

se les reprocha-t-elle en faisant son examen de conscience.

Enfin, la foule s'écoula lentement; don Antonio Barzon sortit du choeur,

s'avança vers sa fille, lui offrit le bras et se dirigea vers la porte

latérale. Un carrosse attendait dehors. Les officiers se pressaient en

foule à la suite du gouverneur; l'issue allait être obstruée. Don

Graviel fit un signe, s'ouvrit passage de vive force à travers les

autorités galonnées, et fut imité par ses compagnons. Une certaine

confusion s'ensuivit. Les dignitaires coloniaux s'indignaient de

l'insolence des rustres qui les coudoyaient, mais les rustres gagnaient

du terrain.

Déjà le marquis de las Hermaduras présentait la main à sa fille pour la

faire, monter en voiture quand le bouillant alférez le poussa rudement

en arriéré, enleva Juana à bras le corps, et se prit à courir en criant

«Noël!» C'était le mot de ralliement.

«Au secours! aux armes! soldats et citoyens, à moi!» hurlait avec fureur

don Antonio Barzon. Les officiers tirèrent leurs épées, la garde du

gouverneur croisa la baïonnette.

«Noël! Noël! en avant les biscaïens!» répondirent les matelots.

Brombollio et ses huit camarades couvraient la retraite de l'enseigne,

le terrible moulinet de leurs fléaux enferrés tenait en respect la

multitude effrayée. Dona Juana, éperdue, se débattait inutilement entre

les bras de son ravisseur, qui la déposa bientôt dans la yole, s'y jeta

ainsi que ses gens, et poussa au large.

Tout cela dura moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

Mille clameurs partaient du rivage, où régnait un désordre inexprimable.

Cent torches éclairèrent bientôt l'étroite ruelle par laquelle les

marins s'étaient enfuis; les soldats avaient chargé leurs armes, mais

comment tirer? on aurait pu blesser la fille du gouverneur. La yole

d'ailleurs filait plus vite qu'un trait, elle ne tarda pas à s'effacer

dans l'ombre.

«Des canots! des canots! mort de ma vie! ou je vous fais tous pendre à

l'instant! Des canots! sang et tonnerre!» répétait d'une voix

étourdissante l'illustrissime don Antonio Barzon.

Les officiers de marine, ceux de _la Santa-Fé_ entre autres,

parcouraient les quais en cherchant des canots partout: mais la

chaloupe, en passant, avait entraîné les uns, engravé les autres, jeté

les avivons à la mer, démonté les gouvernails; et grâce aux précautions

de don Graviel, la frégate, à qui l'on fit en vain des signaux de nuit,

ne put expédier le moindre batelet à terre.

Pendant que le gouverneur et tous les siens se trouvaient ainsi cloués

au rivage, la yole rejoignait la chaloupe entre deux pontons abandonnés,

lieu convenu de rendez-vous.

On doit rendre cette justice à l'entreprenant alférez, que son plan

était habilement combiné. L'amour, par exception à l'adage du fabuliste,

n'a point exclu toute prudence, bien que maître Brombollio, qui murmure,

soit loin de partager notre opinion.

Dona Juana, effrayée, n'avait pas encore reconnu son audacieux

adorateur, qui crut devoir laisser au contre-maître le soin de la

réduire au silence. La mantille de soie de la jeune fille fut galamment

convertie en bâillon: un petit mal pour un grand bien; don Graviel avait

permis cette violence assez peu chevaleresque. Du reste, il gouvernait

et n'ouvrit la bouche que quand il s'agit de donner le mot de passe à

son complice Fernando, et même eut-il la précaution de contrefaire sa

voix. Puis les deux embarcations voguèrent de conserve; les aventuriers

visitèrent leurs amorces de pistolet, et l'on se dirigea, toujours à la

muette, vers le _Caprichoso_ dont on connaît suffisamment la physionomie

extérieure, mais sur lequel de nouveaux détails deviennent nécessaires.

_Le Caprichoso_ n'était pas navire de guerre; seulement, il portait sur

pivot une longue pièce de 24 en bronze; par son travers grimaçaient dans

la ligne rouge une dizaine de canons en fonte d'un moindre calibre: de

distance en distance, à l'arrière, à l'avant, jusque dans la hune,

s'épanouissaient, comme les fleurs dorées d'un parterre, bon nombre

d'espingoles et de petters de deux à six livres de balles. Le tout était

merveilleusement fourbi et reluisait de la façon la plus appétissante.

_Le Caprichoso_ n'était pas non plus un navire marchand; seulement, il

était en rapports suivis, avec les gros négociants de la Havane, on

l'avait vu livrer commercialement superbes cargaisons de nègres qui,

disait-on, n'avaient pas dû lui coûter cher. On assurait que son

excellence don Antonio Barzon s'intéressait paternellement aux

opérations de cet estimable spéculateur, dont quarante gaillards de

mauvaise mine composaient l'équipage. Un certain Bertuzzi, assez mal

famé dans ta colonie, quoique fort bien reçu chez le gouverneur, le

commandait.

«Ho! de la chaloupe!» héla d'une voix éclatante un homme qui se dressa

sur le couronnement; et pourquoi ne dirions-nous pas tout de suite que

cet homme était simplement le capitaine Bertuzzi?

«Ronde d'officier!» répondit militairement Fernando en longeant le

brick-goélette illuminé de bout en bout, car les négriers aussi

faisaient réveillon. Ils buvaient, dansaient, hurlaient et riaient aux

éclats. Le talia coulait à flots, et le poète de la bande,--où n'y

a-t-il point un poète?--improvisait une chanson de circonstance sur la

capture de quelques traitants dont on avait, le mois dernier, pris les

noirs et brûlé les navires.

A la réponse rassurante du garde-marine, le capitaine Bertuzzi se

recoucha nonchalamment à plat-pont. Tout en fumant le cigare, et

attendait, le digne homme, que ses jurons en fussent aux coups de

couteau pour mettre le holà et les envoyer dans leurs hamacs. Mais, il

n'avait pas eu le temps de fumer trois bouffées, que son bord fut tout à

coup envahi par les cinquante déserteurs de _la Santa-Fé_, et que lui

personnellement se trouvait aux prises avec quatre vigoureux matelots

dont le dogmatique Fernando dirigeait les mouvements.

«Capitaine Bertuzzi, pas de colère, je vous en prie, disait posément le

garde-marine; voyez, ce pistolet, si vous faites le méchant, il vous

cassera la tête.»

Pris au piège où tant de fois il avait fait tomber ses confrères, le

négrier-pirate fut artistement garrotté, bâillonné et déposé dans la

chaloupe. Inutile d'ajouter que les marins de la frégate n'avaient pas

laissé à ceux du brick le temps de courir aux armes. Leurs arguments,

aussi simples que celui de Fernando, eurent un égal succès. Sur ces

entrefaites, par les soins de don Graviel, dona Juana, qui maintenant

pleurait à chaudes larmes, avait été enfermée dans la cabine du

capitaine; enfin, lorsqu'une bonne moitié des négriers eurent été

rangés, pieds et poings liés, à côté du capitaine Bertuzzi, l'enseigne,

dépouillant sa cape de matelot, fit briller son uniforme et s'adressa

aux autres en ces termes:

«Gens du _Caprichoso_». nous sommes les plus forts et les plus nombreux;

le premier de vous qui témoignera le moindre mécontentement sera jeté à

la mer avec un boulet aux pieds. Soyez donc sages et mignons comme des

brebis. Secondement, si l'un de vous s'avise de toucher une arme, sans

ma permission, il aura le droit d'être immédiatement hissé au bout de la

grand'vergue. D'ailleurs, vous faisiez la course avec Bertuzzi, vous la

ferez avec moi, voilà toute la différence. _Range à larguer les voiles!_

--Bien parlé!» dit maître Brombollio en disposant son monde pour

l'appareillage.

La chaloupe, pleine des hommes dont les capteurs avaient jugé prudent de

se débarrasser, fut abandonnée en dérive, sans avirons. On leva l'ancre,

on établit les voiles, et à l'aide d'une légère bris on navigua sur

l'entrée du port.

Durant ces diverses opérations, l'alarme allait croissant dans la ville,

l'on y battait la générale, la garnison prenait les armes, le gouverneur

avait enfin des canots à ses ordres, les officiers de terre et de mer se

multipliaient, les forts se mettaient sur la défensive, des coups de

canon de signaux retentissaient sur l'une et l'autre rive du port.

«Maudite donzelle! murmurait maître Brombollio. Sans elle pourtant

personne ne se douterait de rien, nous filerions notre petit noeud au

large, et, au point du jour, on pourrait nous courir après.

--Ne me parlez pas des femmes!» répétait dogmatiquement Fernando

Ribalosa.

Don Graviel était trop occupé de la manoeuvre pour descendre dans la

cabine où l'infortunée Juanita ne cessait de se lamenter, toujours sans

rien comprendre de ce qui lui arrivait. L'entrevue promettait d'être

délicate; elle exigeait du calme, du sang-froid, du temps surtout. D'un

autre côté, la brise de terre mollissait. Le canon de la frégate se fit

entendre à son tour, preuve certaine que le commandant de _la Santa-Fé_

soit enfin parvenu à rejoindre son bord. La position devenait critique.

«Il serait dommage de manquer l'affaire après avoir si bien commencé,

murmura l'enseigne.

--D'autant plus que nous serions inévitablement mis au croc, répondit

maître Brombollio.

--Comme des goujons au bout d'une ligne, ajouta le garde-marine.

--Armez les avirons de galère, mes petits coeurs! commanda don Graviel,

et si vous tenez à votre peau, nagez, ventre bleu! nagez, les caïmans,

enlevez-moi çà connue des tigres!»

Le brick-goélette ne tarda pas à glisser sur la mer unie, à l'aide de

ses longues rames.

Fernando, sans perdre de temps, faisait charger à double projectile,

boulet et mitraille, toutes les pièces d'artillerie du _Caprichoso_. Les

négriers, voyant qu'on ne leur faisait aucun mal, se prêtèrent à tout de

fort bonne grâce.

Cependant les embrasures du fort du Morro, sous lequel il faut

nécessairement passer pour sortir, s'illuminaient peu à peu. On voyait

les canonniers apprêter leurs pièces; les murailles du fort de la Puota,

qui défend également l'entrée du port, se garnissaient aussi de soldats.

La frégate _la Santa-Fé_ sembla faire des mouvements: les déserteurs

crurent reconnaître le son de ses trompettes appelant l'équipage aux

postes de combat; bientôt après elle largua ses voiles. Tous les

bâtiments légers de la station, canonnières, goélettes, pataches,

tartanes, se mettaient en route. Les commandements marins résonnaient

d'un bout à l'autre du port, et, chose plus douloureuse encore, le bruit

cadencé des avirons de la flottille de chasse devenait plus distinct de

minute en minute. On avait, à bâbord, le fort du Morro; à tribord,

devant et derrière, des ennemis flottants.

«Oh! les femmes, les filles, les mantilles, les basquines et les jupons

de malheur! je les voudrais à tous les cinq cent mille diables. Race de

femelles damnées! perdition des hommes! engeance maudite! répétait à

chaque coup de rame maître Brombollio, qui donnait l'exemple de nager

vigoureusement. Il mêlait à ses malédictions des encouragements non

moins énergiques. «Nagez donc, les agneaux! disait-il; souquez! hardi!

ferme, mille millions de tonnerres! ne dormons pas. Voilà une satanée

canonnière qui veut nous couper la route!»

Fernando, sa longue-vue de nuit en main, examinait la baie, et toussait

à intervalles égaux; c'était sa méthode pour témoigner de l'inquiétude.

Le grave garde-marine s'était spécialement chargé de la pièce à pivot,

qu'il pointait sur la canonnière la plus rapprochée.

Quant à don Graviel, il commençait à craindre de perdre la partie.

L'Illustration, No. 0052, 24 Février 1844 · 第 3 / 12 题