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[4] _Boucaniers, Flibustiers, Frères-la-Côte, Vieux-de-la-Cale._

On s'est long-temps ingénié à chercher l'ascendance philologique de la

dénomination de _boucanier_, appliquée aux anciens flibustiers établis

sur la côte de Saint-Domingue. La plupart des étymologistes n'ont pas

hésité à faire dériver ce nom donné à de fort mauvais hommes, du mot

_boucan_ qui, dans notre vieux langage français, exprimait l'idée d'un

fort mauvais lieu. Le substantif _buccus_, que l'on fit découler au

moyen-âge et en très basse latinité, du substantif très latin _bucculus_

(_jeune boeuf ou bouvier_), défraya pendant long-temps les érudits qui

cherchaient à trouver, tant bien que mal, l'origine très embarrassante

du mot _boucanier_. Un _boucan_ était un lieu de débauche: _faire du

boucan_ se disait pour faire du tapage; or, comme les _boucaniers_ de

Saint-Domingue, et de l'île de la Tortue, passaient pour avoir fréquenté

long-temps en Europe les lieux de prostitution, et y avoir souvent fait,

sans doute, beaucoup de tapage, rien n'avait été plus naturel que de

gratifier du nom de _boucaniers_, ces faiseurs de boucan des lupanards

de la métropole. On avait bien fait dériver déjà le mot _flibustiers_ du

mot _flibuste_, dérivé lui-même du composé _free-booters_,

_francs-pillards_, ou du double mot _fliboath_ bateau léger, petite

barque propre à la contrebande! Pourquoi se serait-on plus gêné avec le

mot _boucaniers_, si heureusement appliqué à ces hommes de mauvaise vie,

dont la licence de moeurs devait rappeler si complètement la lasciveté

et la grossièreté du _bouc_, antique emblème des appétits les plus

impurs de la brute?

Trois ou quatre raisons lexigraphiques concouraient donc pour faire

penser que _boucanier_ descendait en ligne directe et étymologique de

_boucan_, lieu infâme, tapage infernal, etc. Mais plusieurs objections,

cependant, pouvaient être opposées à la vraisemblance raisonnée de cette

dérivation. Premièrement, les _boucaniers_ de Saint-Domingue, privés de

femmes dans les commencemens de leur établissement, ne purent guère se

montrer plus intempérans que les autres colons aussi débauchés qu'eux,

et qui ne furent cependant jamais connus comme eux, sous le nom de

_boucaniers_. Secondement, la vie très sobre que ces misérables

aventuriers menaient par force dans les rochers, d'où ils s'élançaient

pour piller, ça et là, quelques navires égarés sur leurs côtes, ne leur

permettait guère de faire du _boucan_, et de fonder en quelque sorte, à

force de tapage, l'étymologie de la dénomination sous laquelle ils

furent connus depuis l'époque de leur réunion. Assez long-temps même les

anciens habitans espagnols, perdus eux-mêmes de débauches et de molesse,

ignorèrent le voisinage redoutable des flibustiers, tant l'existence de

ces nouveaux émigrans était simple, solitaire et paisible jusque dans sa

belliqueuse rudesse. Ensuite, pourquoi aurait-on été donner

exclusivement le nom de _boucaniers_, _coureurs de mauvais lieux_, à ces

hommes, la plupart marins, et venant vivre entre des rochers, dans le

célibat et l'indigence, tandis que l'on ne pensait pas à appeler du même

nom, les émigrans crapuleux qui partaient de France avec leurs

concubines, pour aller se livrer à la paresse la plus honteuse, et à la

débauche la plus effrénée, sur les rivages hospitaliers des Antilles?

Toutes les conjectures prouvent donc, jusqu'à la plus parfaite évidence,

que c'est à d'autres racines que celles qu'offrent les noms _buccus_ et

_boucan_, qu'il faut aller demander l'étymologie du mot _boucanier_; et

ce qui achèverait de démontrer pour nous l'improbabilité de l'origine

philologique que l'on a cru pouvoir assigner à ce substantif, c'est le

cercle vicieux dans lequel sont tombés les étymologistes, en recherchant

à deux époques différentes la généalogie équivoque de ce mot.

Lorsque l'existence des aventuriers de la côte de Saint-Domingue

commença à être connue en France, on expliqua ainsi le nom burlesque qui

les désignait: _boucanier_, qui fréquente les _boucans_, _qui va à la

chasse des boeufs sauvages dans l'Amérique_!

Plus tard, lorsque nos faiseurs de dictionnaires apprirent que les

_boucaniers_ se nourrissaient de la chair des animaux qu'ils faisaient

griller et fumer sur une claie de bois, appelée en caraïbe _buscan_ ou

_bucan_, ils nous firent connaître que le mot _boucanier_ était le nom

que l'on donnait aux hommes qui mettaient à cuire sur des _boucans_, la

chair des boeufs sauvages qu'ils tuaient à la chasse avec de longues

carabines, qui, elles-mêmes, portaient le nom de _boucanières_.

C'était le mot cherché, expliqué par le mot trouvé, et le problème

étymologique résolu par le terme connu de la proportion lexigraphique.

Les meilleurs dictionnaires n'en font presque jamais d'autres. Les

dictionnaires ont bien été jusqu'à nous définir ainsi les mots _musique_

et _musicien_:--_Musique_, art du musicien,--_musicien_, homme qui fait

de la musique. Ces deux mots, au reste, se définissaient l'un par

l'autre.

Un vieux matelot, qui se servait devant moi de ce mot de _boucanier_,

que je lui entendais prononcer avec surprise, m'expliqua plus

naturellement que tous les vocabulaires que j'avais consultés

jusques-là, la filiation de ce nom.

«Monsieur, me dit-il, avec toute l'ingénuité de son langage, vous n'êtes

pas peut-être sans savoir que, lorsque anciennement les flibustiers de

la côte Nord de Saint-Domingue et de l'île de la Tortue, se mirent à

vouloir vivre d'eux-mêmes dans ces parages, ils commencèrent par tuer

les chèvres, les boucs maigres et les cabris qu'il y avait pour toute

nourriture dans le pays, en fait de viande. Ces petits boucs étant une

fois tués, les flibustiers leur grillaient les gigots pour avoir à

manger _du cuit_, et ils se _capelaient_ leur peau sur le dos, pour

s'abriter contre la pluie et les maringouins. Leur nom, à ces grilleurs

et mangeurs de boucs, est venu de là. On les appela des _boucaniers_,

parce qu'ils allaient à la chasse des boucs, vous entendez bien. Ils

_boucanaient_ leur viande, on les _boucana_ aussi, eux, en leur donnant

le nom de guerre de _boucaniers_; et qui dit aujourd'hui _boucanier_,

dit celui qui fait _boucaner_ de la viande quelconque, boeuf, ou bouc,

mouton ou cabri. Pas une ombre d'autre raison de plus ou de moins que

cela.»

--Mais pourquoi, demandai-je à mon érudit pratique, dit on _faire du

boucan_, pour _causer du vacarme_, _faire du bruit_?

--Parce que, me répondit-il avec la plus grande confiance, que toutes

les fois qu'on fait _boucaner_ de la viande sur un feu de branches de

manguier ou de palétuvier, ça fait apparemment du boucan plus qu'un

merlan de deux sous dans une poële à frire! ceci est clair comme de

l'eau de roche.

--Et pourriez-vous m'apprendre, continuai-je, la raison pour laquelle

l'on donne encore le nom de _frères-la-côte_ à de vieux marins, dont

l'existence paraît ne pas toujours avoir été très catholique?

--Histoire de flibusterie encore que tout cela! voyez-vous? Les anciens

_gouins_ (matelots) qui, comme moi et tant d'autres auraient pu le faire

alors, étaient partis chercher à se garnir le ventre (à vivre) sur la

côte Nord, avaient plus de bon appétit que de vivres, et plus de misère

que de grabuge à rafler dans leur métier. La misère, ça vous communique

de l'amitié pour ses semblables, et les misérables comme soi. Ils

s'appelaient entre eux, _frères_, parce qu'ils ne faisaient sensément

qu'une seule et même famille de _rafalés_. Aussi _boucaniers_,

_flibustiers_, _frères-la-côte_ ou _vieux-de-la-cale_, tout ça ne

faisait qu'un, et qui disait l'un disait l'autre; dans le temps passé,

et aujourd'hui encore, un _frère-la-côte_, comme on se nomme souvent

entre amis, est un petit restant de la vraisemblance des frères-la-côte

de jadis, avec les _frères-la-côte_ d'aujourd'hui dans notre marine.

Ces explications du vieux marin, toutes contestables quelles fussent, me

parurent valoir presque autant que celles que jusques-là j'avais

trouvées dans les dictionnaires et les notices. Elles avaient du moins,

sur celles-ci, l'avantage de la clarté et de la naïveté.

L'histoire vraie et simple des flibustiers, si étrangement défigurée par

les plumes coquettes que nous avons vues se mêler de faire de la marine

à l'eau de rose, s'est conservée pure et sauvage dans la tradition, pour

ainsi dire flottante, des matelots: la voici toute brute, comme je l'ai

trouvée dans cette tradition que j'ai si souvent consultée.

Il y a trois cents ans, environ, que quelques bandes de marins vinrent,

conduits par les hasards de la mer, se réfugier dans les criques

abandonnées de la partie nord et nord-ouest de Saint-Domingue, dégoûtés

qu'ils étaient de faire, presque pour rien, le cabotage pénible et

misérable des îles du vent. Une carabine, et deux ou trois chiens aussi

farouches que leurs maîtres, composaient tout leur attirail de guerre et

toute leur fortune domestique. Ils chassaient pour se nourrir et pour

occuper le long désoeuvrement de leurs journées. La pêche prenait aussi

une partie de leur temps. Ennuyés bientôt de cette vie de bêtes fauves,

ils songèrent à employer contre les riches navires qu'ils voyaient

passer à côté d'eux dans les débouquemens, les chaloupes dont ils ne

s'étaient servis, jusques là, que pour pêcher le poisson que les mers

transparentes des tropiques amenaient sur leurs côtes ignorées. Les

premiers bâtimens abordés par ces terribles pirates, se rendirent à eux

et devinrent bientôt sous leurs pieds, des corsaires assez forts pour

livrer aux autres navires marchands, des combats réglés et meurtriers.

Les équipages des bricks et des trois-mâts capturés, alléchés par

l'appât du butin dont les vainqueurs leur offraient libéralement leur

part, s'enrôlèrent volontairement sous le pavillon nouveau de ces

heureux écumeurs de mer. L'association fortuite se grossit de tous les

bandits que leur envoyaient le mécontentement, la banqueroute ou

l'indigence. Les plus jeunes et les plus maladroits servaient de

mousses; les plus intrépides ou les moins ignorans commandaient au

dévouement absolu qu'exigeaient les intérêts de cette communauté

d'hommes civilisés, redevenus sauvages par besoin, par peur ou par

mépris des lois de la société à laquelle ils avaient dit un éternel et

terrible adieu.

Leur audace leur assura des succès inouïs, et leurs succès redoublèrent

leur témérité. Après avoir formé, du fruit de leurs rapines, une espèce

de colonie de corsaires, assez semblable à celle d'Alger, ils osèrent

attaquer la Côte-Ferme et rançonner des villes, comme auparavant ils

avaient rançonné des navires. On les vit même s'aventurer jusque sur les

côtes du Brésil et dans l'océan Pacifique, en doublant le point, alors

si redouté, du cap Horn, pour aller porter la guerre dans des contrées

inconnues, et échanger le fer de leurs armes contre l'or de Geraës et de

Lima.

On a dit et répété que c'était en ramant trois mille lieues contre le

vent, dans des barques légères, que les flibustiers réussirent à gagner

les mers du Sud. Une telle erreur ne peut être tombée que sous la plume

de gens qui ne connaissaient pas plus les vents et les mers dont ils

parlaient, que les moeurs possibles des hommes dont ils se sont hasardés

à écrire l'histoire. Les meilleurs bâtimens dont ces aventuriers, marins

pour la plupart, s'étaient emparés, durent leur servir à côtoyer les

rivages sur lesquels ils mouillaient pour poursuivre, en cabotant, leur

route lointaine. Sobres et robustes, forts contre toutes les fatigues et

toutes les privations, aguerris contre le climat de feu dont ils avaient

bravé et pour ainsi dire déjà vaincu l'intempérie, ces hommes d'acier

devaient, en se tenant unis, devenir l'effroi et les maîtres de tous les

marins, trop peu expérimentés et trop amollis de l'Europe.

Les richesses qu'ait avaient conquises, quand ils étaient encore avides

et misérables, les divisèrent dès qu'ils furent repus d'excès et gorgés

de jouissances. Le partage du butin rendit faibles ces hommes que la

misère et la nécessité avaient rendus si long-temps forts, et leur

désunion délivra d'eux, les voisins qui n'avaient pu réduire jusques là

leur féroce et redoutable indigence. Ils cédèrent enfin Saint-Domingue

au roi de France, et la plus belle possession coloniale que nous ayons

jamais eue, fut un présent fait à la France par quelques bandits que,

soixante ans plutôt, elle avait repoussés de son sein et qu'elle eût

rougi de reconnaître pour ses enfans.

Les trois pirates (2/2) · 第 11 / 18 题